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plan uniforme, ils réunissaient les conditions désirables de salubrité, d'harmonie et même d’élégance. Ces colonies étaient heureuses et florissantes, lorsque la jalousie de quelques ordres rivaux parvint, en 1760, à faire expulser les Jésuites des contrées brésiliennes. Aucun dèe ces établissements ne put survivre à cette épreuve. Privés de leurs fondateurs, ils succombèrent tous, et ce fut le docteur Francia qui, plus tard, recueillit la succession des Jésuites, et remplaça leur dictature religieuse par le despotisme le plus odieux et le plus raffiné.
À suivre cette récapitulation bien incomplète, il est aisé de se convaincre que les idées de réforme sociale rencontrent toutes, en remontant les âges, leur souche cachée, leur filiation mystérieuse. L’absorption de la famille dans la communauté, qui préoccupe à la fois Saint-Simon, Fourier et Owen, se retrouve dans Platon, dans Morus, chez les Esséniens, chez les Moraves. Si la formule diffère, le principe est exactement le même. On pourrait le reconnaître encore dans Nicolas de Munster, qui rêve une famille d'amour ; dans la doctrine du curé de Farein, qui va jusqu’à l’abolition de l'héritage, en disant qu'Adam n’a point fait de testament; dans les mœurs des Piétistes et dans le code singulier que Labadie imposait à ses pieuses néophytes. L’imitation va même quelquefois plus loin, et la uivision des castes de Platon en magistrats, guerriers et laboureurs, inspire évidemment les trois catégories de la société saint-simonienne : les savants, les artistes, les industriels.
Quant à la promiscuité, à l'émancipation complète
SECTES SOCIALES. 63 de la femme, à la liberté et à l'égalité des rapports entre les sexes, l’antiquité avait laissé là-dessus peu de chose à faire aux plus ardents disciples de Saïnt- Simon. On à vu que Platon lui-même a quelquefois envisagé l’amour sous cet aspect assez peu platonique ; mais d’autres sont allés plus loin. Les sectateurs de Carpocrate, les disciples de Prodicus, les Florians dont parle Philastre, peuvent passer pour les continuateurs des Lupercales et des mystères de la Bonne Déesse. Les Dulcinistes, les Fossariens, les Multipliants, les Picards, les Vaudois, les Frères de l’Esprit libre, ne professaient pas une morale plus ausière, et leurs assemblées pieuses n'étaient qu’un prétexte pour couvrir de nocturnes orgies. N’a-t-on pas vu au moyen âge un Tanquelin marcher, par la conquête des femmes et la fascination des maris, vers une sorte de théocratie, se procurer une liste civile à leurs dépens, et se promener dans les rues sous l’escorte de trois mille disciples armés? David Georges allait plus loin en théorie, et véritable précurseur du chef d’une secte contemporaine, il disait : « La pro- » miscuité des conjonctions sert à vaincre la chair, à » devenir spirituel, et à avoir une postérité sainte. » Le Persan Mazdak n’était pas d'un autre avis: Rahmoun-Roy, le brame philosophe, admettait aussi qu’il fallait faire quelque chose pour l’autre sexe, et Frank, juif de Valachie, s'élevait contre la prière hébraïque, qui dit : « Béni sois-tu, créateur, de ce que tu ne m'as » point fait femme. » Les femmes, de leur côté, n’ont, dans aucun temps, renoncé à se faire par leurs mains la place qu'elles méritent. S'agit-il d’une émancipation
intellectuelle? on rencontre Hypathie qui succède à la chaire de Plotin; Agapie, chef d’une bande de gnostiques ; Priscillaet Maximilla, fondatrices de sectes. S’agit-1l d’une émancipation mystique? On trouve mademoiselle Brohon, mademoiselle Schurman, Antoinette Bourignon , mademoiselle Chevet, Jeanne Leade, et la baronne de Krudner. Enfin dans la voie d'une émancipalion purement sensuelle, le choix des noms est seul embarrassant, et il suffit de citer, comme célèbres par leurs écarts, Marguerite Porrette, Guillermine la Milanaise et d’Abantonne, la grande prêtresse des Turlupins. On le voit, la femme : libre n’a manqué à aucune époque.
Les parodies de la mission du Christ ne sont pas rares non plus. Une femme, Gemaïma Wilkinson, prétend que Jésus s’est incarné en elle et lui a transmis le don des miracles. Elle convoque ses disciples en disant qu'elle va marcher sur les eaux. Quand ils sont rassemblés : « — Croyez-vous en moi? leur ditelle. — Oui, répliquent-ils. — Très-bien ! poursuit la prophétesse, alors le miracle n’est pas nécessaire. » Van-Helmont se fait envelopper de langes et exige qu'on le dépose dans une étable : cela suffit pour qu’il se croie un Christ. Un juif de la Moldavie se choisit douze disciples et affecte de ne parler qu'en paraboles. Toutes les lubies ont des représentants. Ceux-ci, comme les millénaires, attendent la réapparition de Jésus à jour, à heure fixes, et le président Agier, supputant d’après Isaïe, va jusqu’à fixer cet événement à la date de 1849. Ceux-là, rêvant l'unité du globe, le placent tout entier dans les mêmes mains, et Isidore
Isolanis, précédant M. Buchez, appelle Adrien VI le chef de la république humaine, Fialin, curé de Marsilly, proclame à son tour la république du Christ et compte beaucoup, ainsi que les millénaires, sur la venue du prophète Élie. Ce second avénement du Rédempteur doit être accompagné d’une grande félicité terrestre, et, comme l’a dit Saint-Simon après Papias, Lowth et Bellamy, de la réhabilitation de la chair. Les tendances au panthéisme, inhérents à la croyance saint-simonienne, revient dans cette formule des Templiers : « Dieu est tout ce qui existe ; » tout est incréé. Dieu étant souverainement intelli- » gent, chacune des parties qui le constituent est » douée d'une portion de son intelligence. » Les doctrines du nivellement absolu, tel que le concevait Babeuf, respirent dans ce que disait Muncer, le fougueux anabaptiste : «Nous avons un père commun, » Adam. D'où vient donc la différence des rangs et » des biens ? Pourquoi gémissons-nous dans la pau- » vreté, tandis que d’autres nagent dans les délices ? » N’avons-nous pas droit au partage des biens qui, » par leur nature, sont faits pour être partagés sans » distinction entre tous? Rendez-nous, riches du siè- » cle, rendez-nous ce que vous retenez injustement.» Les préoccupations sur le sort des classes pauvres et l’organisation d’un travail moins léger pour les uns, moins lourd pour les autres, sont la base et le but de toutes les utopies demeurées à l’éfat spéculatif, et de toutes les associations qui ont passé par les épreuves de la pratique. Le principe était écrit dans l’Evangile : 1l suffisait de l’en dégager, Les scrupules de
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M. Owen sur le droit qu’a la société de rendre l’individu responsable de ses actes, défrayent les doctrines des Antinoméens!, des Pélagiens, des Familistes, des Nécessariens, des Déterministes. Doctrine humiliante pour l’homme, et que d’Alembert a ruinée par une pensée aussi profonde que juste : « Quelques argu- » ments, dit-il, que l’on veuille opposer au senti- » ment, à la conviction intérieure de la liberté, » l’homme agira toujours comme s'il était libre. »
Ainsi, notre siècle n’a pas le privilége des théories aventureuses ; il ne fait que continuer un mouvement dont il est facile de pénétrer les origines et de fixer la généalogie. L'esprit humain, enfermé dans sa prison terrestre, a de tous les temps cherché une issue et aspiré à des découvertes dans les champs de l'idéal. De là ces analogies, ces similitudes. La continuité des mêmes efforts ne prouve qu’une chose, l'utilité de la poursuite et la grandeur de son objet. C’est le problème de la vie, le pôle où tend la pensée, même quand elle désespère de l’atteindre. Sachons donc gré aux hommes qui se dévouent à la tâche de sonder les abîmes et de s’élancer vers l’inconnu; respectons-les, même quand ils se trompent ; jugeons-les sans esprit de système, sans esprit de dénigrement, car il est possible que l’un d’eux rapporte enfin à nos sociétés flottantes, la branche d’olivier, le rameau de paix, gage d'alliance entre la terre et les cieux.
1. Les Antinoméens prétendent que l'homme est irresponsable de ses actes parce que Jésus-Christ a, non-seulement expié le passé, mais encore racheté l'avenir,