SAINT-SIMON ET LES SAINT-SIMONIENS
« Levez-vous, monsieur le comte, vous avez de
grandes choses à faire. » C’est avec ces mots que se faisait éveiller, à dix-sept ans, Saint-Simon, issu, s’il
faut l'en croire, de Charlemagne, et incontestable-
ment porteur de l’un des beaux noms de notre histoire. Nulle vie ne fut, en effet, plus agitée que la sienne, plus originale, plus aveñtureuse. Soldat de l'indépendance américaine, il servait sous Washington et passa colonel à vingt-trois ans. « La guerre, en
elle-même, ne m'intéressait pas, dit-il, mais le seul but de la guerre m'intéressait vivement, et cet intérêt m'en faisait supporter les travaux sans répugnance.… Ma vocation n’était pas d’être soldat; j'étais porté à un genre d'activité bien différent, et je puis dire contraire. Étudier la marche de l’esprit humain, pour travailler ensuite au perfectionnement de la civilisation, tel fut le but que je me proposai. »
La révolution française trouva Saint-Simon en Espagne!. Revenu à Paris, et jaloux de se tenir à l'écart des affaires politiques, il tourna son activité vers des spéculations et trafiqua sur les domaines nationaux, en compagnie d’un Prussien, le comte de Rœdern. Saint-Simon déclare dans son auto-biographie, et sa vie témoigne en faveur de ce fait, qu’il ne désirait pas la fortune comme but, mais seulement comme moyen. « Fonder une grande école » scientifique et un grand établissement industriel, » voilà quelle fut mon ambition, » écrit-il lui-même.
Sa première association ne fut ni longue ni heureuse. En 1797, il se retira des affaires, ne prenant pour sa part que 144,000 livres. Le reste, qu'il laissa au comte de Rœdern, fut perdu. Dès lors Saint- Simon s'interdit toute autre entreprise du même senre. La période commerciale de sa vie était close; il abordait la période scientifique et expérimentale. Pour s'initier aux rudiments de la science, il se fit écolier à la manière des grands seigneurs, en atlirant les professeurs chez lui, au lieu d'aller chez eux. Logé d’abord en face de l’École Polytechnique, il reçut à sa table des physiciens pour apprendre la physique, des astronomes pour apprendre l’astronomie; il sema cà et là, dans tout le corps enseignant,
À. À l’âge de dix-neuf ans, Saint-Simon avait envoyé au viceroi du Mexique un mémoire sur la jonction des deux océans au travers de l’isthme de Panama. Six ans plus tard il proposa au gouvernement espagnol un plan de canal qui devait établir une ligne navigable de Madrid à la mer. L'idée d'appliquer l’armée aux travaux d'utilité publique se trouve en germe dans ce projet,
des pièces d'or qu’on oubliait de lui rendre. Quand il eut acquis de la sorte assez de notions mathématiques, il se rabattit sur les physiologistes, et déménagea pour s'établir près l'École de Médecine. Ainsi, il étudia, non sans quelques frais, mais avec toutes ses aises, d’une part, la science des corps bruts, d’autre part, la science des corps animés.
L'expérience qui suivit fut celle des voyages. Saint- Simon parcourut l'Angleterre et l’Allemagne, ne rencontrant dans la première aucune idée capitale et neuve, surprenant l’autre au milieu de sa philosophie mystique, étai d'enfance de la science générale, Il ne rapporta rien de cette expérience, si ce n’est la preuve personnellement acquise d’une situation arriérée et confuse. C’est à l’époque de cette tournée européenne qu'il faut rattacher la visite étrange que Saint-Simon fit à madame de Staël, et sa proposition plus étrange encore. De passage à Genève, le philosophe demanda la faveur d’être reçu à Coppet; età peine entré : — « Madame, dit-il à la baronne, vous » êtes la femme la plus extraordinaire du monde, » comme j'en suis l’homme le plus extraordinaire : » à nous deux nous ferions sans doute un enfant » encore plus extraordinaire. » Madame de Staël eut l'esprit assez bien fait pour prendre la proposition en bonne part. Elle en rit.
De retour de ce pèlerinage, Saint-Simon se livra à une autre expérience ; il épousa mademoiselle de Champgrand, qui fut plus tard madame de Bawr. « Je » voulais user du mariage, dit-il lui-même, comme » d’un moyen pour étudier les savants, chose qui
» me paraissait nécessaire pour l'exécution de mon » entreprise; Car, pour améliorer l’organisation du » système scientifique, il ne suffit pas de bien con- » naître la situation du savoir humain : il faut encore » saisir l'effet que la culture de la science produit » sur ceux qui s’y livrent; il faut apprécier lin- » fluence que cette occupation exerce sur leurs pas- » sions, sur leur esprit, sur l’ensemble de leur moral » et sur ses différentes parties. » Cette étude fut la plus coûteuse de celles que Saint-Simon avait réalisées jusque-là. En bals, en dîners, en soirées qu’il regardait comme une source féconde d'expériences, il dévora toute la somme qui lui restait de sa liquidation avec M. de Rœdern. Ce fut une sorte de tourbillon qui dura douze mois. Calme au milieu de ce bruit, jugeant les autres sans en être jugé, essayant toutes choses, le mal et le bien, le jeu, l’orgie, l’entretien décent, la discussion élevée, pour avoir l’expérience de tous les caractères et de toutes les positions; gastronome, débauché, prodigue, mais par système plutôt que par instinct, Saint-Simon vécut en un an cinquante années; il se précipita dans la vie au lieu d'y marcher, afin d'acquérir avant le temps la science du vieillard; il usa et abusa de tout, pour pouvoir faire, un jour, tout entrer dans ses calculs ; il s’inocula les maladies du siècle, afin d’en fixer plus tard la physiologie complète. C'était une vie purement expérimentale; la juger au point de vue ordinaire eût été folie.
«Si je vois un homme, disait-il, qui n’est pas lancé dans la carrière de la science générale, fréquenter les maisons
de jeu et de débauche, ne pas fuir avec la plus serupuleuse attention la société des personnes d’une immoralité reconnue, je dirai : Voilà un homme qui se perd : il n’est pas heureusement né; les habitudes qu'il contracte l’aviliront à ses propres yeux et le rendront par conséquent souverainement méprisable. Mais si cet homme est dans la direction de la philosophie théorique; si le but de ses recherches est de rectifier la ligne de démarcation qui doit séparer les actions et les classer en bonnes et mauvaises; sil s'efforce de trouver les moyens de guérir ces maladies de l'intelligence humaine qui nous portent à suivre des routes qui nous éloignent du bonheur, je dirai : Cet homme parcourt la carrière du vice dans une direction qui le conduira nécessairement à la plus haute vertu. »
Vertu ou vice, Saint-Simon s'y ruina complétement, et alors, au lieu de pouvoir trancher du Mécène vis-à-vis de la science, ce fut au tour de la science de l’aider et de venir à son secours. Elle s’y prit moins magnifiquement que lui, car elle destinait le philosophe à une dernière expérience, celle du dénûment et de la misère, Pressentant cette épreuve du besoin, Saint-Simon avait déjà jeté le plan d’une rémunération populaire pour les savants et les hommes de génie dans ses Lettres d'un habitant de Genève à ses conlemporains, morceau bizarre qui trahissait le tour de ses idées. « Ouvrez, disait-il, ouvrez une souscription » devant le tombeau de Newton, souscrivez tous in- » distinctement pour la somme que vous voudrez. — » Que chaque souscripteur nomme trois mathémati- » ciens, trois physiciens, trois chimistes, trois phy- » siologistes, trois littérateurs, trois peintres, trois » musiciens. — Renouvelez tous les ans la souscrip-
» tion ; partagez le produit de la souscription entre les » trois mathématiciens, les trois physiciens, etc., qui » auront obtenu le plus de voix. — Les hommes de » génie jouiront alors d’une récompense digne d’eux » et de vous. »
Tel était le thème. Le développant dans une série de lettres, Saint-Simon partageait l'humanité en trois grandes catégories, cherchant à prouver à toutes, et avec des arguments appropriés à chacune , l’excellence de sa méthode de rémunération; puis il établissait la formule suivante : le pouvoir spirituel entre les mains des savants; le pouvoir temporel entre les mains des propriétaires; le pouvoir de nommer les individus appelés à remplir les fonctions de grands chefs de l'humanité entre les mains de tout le monde; pour salaire aux gouvernants, la considération. — Tout ceci, on le voit, a peu de valeur. C’est du Platon et du Morus à l’état d'amalgame; c’est un rêve après mille rêves, une innocente utopie qui se termine par une prosopopée : « Rome renoncera à la prétention » d’être le chef-lieu de mon Église; le pape, les cardi- » naux, les évêques et les prêtres cesseront de parler » en mon nom, etc. » Le seul fait qui résulte de cet opuscuie, c’est la tendance du théosophe, déjà fortement accusée. Ceite tendance se caractérisa mieux par la suite, lorsque ses travaux de philosophie et d’économie industrielle semblèrent appeler la religion comme dernier corollaire.
Mais d'autres ouvrages devaient jalonner cette route. Le premier fut une réponse à un programme de Napoléon. Napoléon avait dit à l’Institut : « Ren-
» dez-moi compte des progrès de la science depuis » 1789; dites-moi quel est son état naturel et quels » sont les moyens à employer pour lui faire faire des » progrès. » À cette question, Saint-Simon avait répondu d’abord par son /ntroduction aux travaux scienlifiques du dix-neuvième siècle, vaste étude qu'il se sentit lui-même incapable d'aborder, et qu’il réduisit à des proportions plus académiques dans ses Lettres au bureau des Longitudes. Là, on le devine, il n’accepta le programme de l’Institut que comme prétexte et comme cadre. Au lieu d’y recevoir l’impulsion, il la donnait; au lieu de régler le passé, il arrangeaïit l’avenir ; il faisait de la prophétie quand on lui demandait de la statistique. La pensée fondamentale de ce travail était toujours de pousser les savants vers une œuvre de réorganisation. Il disait : « Depuis le xve siècle » jusqu’à ce jour, l'institution qui unissait les nations » européennes, qui mettait un frein à l'ambition des » peuples et des rois, s’est successivement affaiblie; » elle est complétement détruite aujourd’hui, et une » guerre générale, une guerre effroyable, une guerre » qui s'annonce comme devant dévorer toute la popu- » lation européenne, existe depuis vingt ans et a » moissonné plusieurs millions d'hommes. Vous seuls » pouvez réorganiser la société européenne. Le temps » presse, le sang coule; hâtez-vous de prononcer. » Comme gage d'union et de progrès, Saint-Simon concluait en demandant une sorte de magistrature intellectuelle, magistrature d’où est issue, comme dérivation logique, la hiérarchie des capacités, base de la famille saint-simonienne.
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Ce travail n’est pas le seul qu’ait laissé Saint-Simon sur ces matières philosophiques. Les Lettres sur l’Encyclopédie, les Mémoires sur la gravitation et sur la Science de l’homme, se rapportent à cette époque et à cette série d’études.
Pendant que le réformateur poursuivait ainsi une tâche pénible et méconnue, de grands événements politiques agitaient la France et l’Europe. La Restauration venait d'arriver, et avec elle un retour vers les noms d’une importance historique. Saint-Simon, pauvre alors, vivant de secours et simple copiste au Montde Piété, à raison de mille francs par an, eût: sans doute été admis aux faveurs de la cour nouvelle, si la direction étrange de ses idées n’eût éloigné de lui toutes les offres et toutes les avances !. On ne fit rien, on ne pouvait rien faire pour un novateur pareil; il resta complétement oublié. Aussi, à peu d’années de là, en 1819, publia-t-il une brochure sous le titre de Parabole, dans laquelle les susceptibilités du grand seigneur froissé se laissent apercevoir. Rien de plus hardi, de plus original que ce pamphlet, expression d’une rancune plutôt que d’un système.
«Nous supposons, y est-il dit, que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers poëtes, etc., etc.,
1, Le seul homme qui vint alors au secours de Saint-Simon est un nommé Diard, autrefois son employé. Cet ami dévoué obligea le philosophe à quitter sa place au Mont-de-Piété, comme indigne de lui, le recueillit dans sa maison, pourvut dès lors à ses besoins et fit même imprimer à ses frais les premiers ouvrages de son hôte.
{suit la nomenclature), en tout les trois mille premiers savants, artistes et artisans de France.
» Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus imposants, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation, et qui la rendent productive dans les beauxarts et dans les arts et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française; ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation et sa prospérité. Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer ce malheur; car les hommes qui se distinguent dans les travaux d’une utilité positive, sont de véritables anomalies, et la nature n’est pas prodigue d'anomalies, surtout de cette espèce.
» Passons à une autre supposition. Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences, dans les beaux-arts, et dans les arts et métiers, mais qu’elle ait le malheur de perdre, le même jour, Monsieur, frère du roi, monseigneur le duc d’Angoulême, monseigneur le duc de Berry, monseigneur le duc d'Orléans, monseigneur le duc de Bourbon, madame la duchesse d'Angoulême, madame la duchesse de Berry, madame la duchesse d'Orléans, madame la duchesse de Bourbon et mademoiselle de Condé.
» Qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la couronne, tous les ministres d’État, tous les maitres des requêtes, tous les maréchaux, tous les cardinaux, archevêques, évêques, grands-vicaires et chanoines, tous les préfets et sous-préfets, tous les employés dans les ministères, tous les juges, et en sus de cela les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement.
» Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu’ils sont bons, parce qu'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d’un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais cette perte de trente mille individus, réputés les plus importants de l'État, ne leur cause-
rait de chagrins que sous un rapport, purement sentimental, car il n’en résulterait aucun mal pour l’État,
» D'abord par la raison qu'il serait très-facile de remplir les places qui seraient devenues vacantes. Il existe un grand nombre de Français en état d'exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur; beaucoup sont capables d'accaparer les places des princes tout aussi convenablement que monseigneur le duc d'Angoulême, monseigneur le due d'Orléans, etc.
» Les antichambres du château sont pleines de courtisans, prêts à occuper les places de grands officiers de la couronne; l’armée possède une grande quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'État! Que d’administrateurs plus en état de bien gérer les affaires des départements que les préfets et sous-préfets présentement en activité! Que d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges! Que de curés aussi capables que nos cardinaux, que nos archevêques, que nos évêques, que nos grands-vicaires et que nos chanoines! Quant aux dix mille propriétaires, leurs héritiers n'auraient besoin d'aucun apprentissage pour faire les honneurs de leurs salons aussi bien qu'eux.»
Cette moquerie fut prise en mauvaise part. Les grands noms mis en scène, et trouvés légers auprès des noms industriels et scientifiques, ne passèrent pas condamnation immédiate, et voulurent qu’un procès criminel décidât de leur importance sociale, Ce fut étrange de vair alors le comte de Saint-Simon, le petit-fils du grand seigneur de la cour de Louis XIV, venir se défendre, devant des juges, d’avoir avancé que la mort du comte d’Artois et celle du duc d’Angoulême feraient moins de vide en France que celle d’un habile manufacturier. Singulier procès dont un acquittement ne fit qu'accroître le scandale!
Du reste, cette Parabole, que nous venons de citer, ne fut aux yeux de Saint-Simon qu’une boutade dont ses disciples ont toujours contesté la valeur. Il acheva, vers ce temps, des travaux plus sérieux : la Réorganisation de la société européenne, l'Industrie, l'Organisateur, le Politique, le Système industriel, le C'atéchisme des industriels, les Opinions littéraires, philosophiques et industrielles. La publication de ces divers ouvrages, d’un débit difficile, n’eut lieu qu'à la suite de démarches humiliantes et longues. Obscur alors, Saint-Simon se voyait presque toujours obligé d'aller quêter, de porte en porte, l’aumône d’un éditeur. Ces peines ne furent pas les seules. Plus d’une fois l'héritier d’un des plus beaux noms de France se vit réduit à l’ordinaire du pain et de l’eau ; plus d’une fois il se passa de feu l’hiver pour arriver, à l’aide de privations personnelles, aux honneurs d’une coûteuse et ingrate publicité. Toutes ces douleurs, le philosophe les avait prévues : il ne recula devant aucune d'elles. Un jour, pourtant, la tristesse le vainquit, et il chercha dans le suicideun abri contre la privation !. Mais la balle n’ayant atteint aucune des parties organiques, il en fut quitte pour
4. Diard étant mort, Saint-Simon resta sans ressources. Voici ce qu’il a écrit dans ses Mémoires inédits sur cet instant de détresse :
« Depuis quinze jours je mange du pain et je bois de l’eau; je » travaille sans feu et j'ai vendu jusqu’à mes habits pour fournir » aux frais des copies de mon travail. C’est la passion de la science »et du bonheur public; c’est le désir de trouver un moyen de ter- » miner, d’une manière douce, l’effroyable crise dans laquelle toute » la société européenne se trouve plongée, qui m'ont fait tomber » dans cet état de détresse. Ainsi c’est sans rougir que je peux faire » l’aveu de ma misère et demander les secours nécessaires pour me * mettre en état de continuer mon œuvre. »
la perte d’un œil. S'il était mort de son fait, son autorité à venir en restait singulièrement compromise, D'ailleurs, le complément de sa doctrine eût manqué à ses disciples; le Nouveau Christianisme n'existait - pas. Il survécut donc, valétudinaire et défiguré.
On a vu Saint-Simon débuter par l'expérience personnelle, et d'homme du monde devenir publiciste. Voici maintenant qu’il quitte l’un et l’autre rôle pour trancher du prophète. « En attaquant le système reli- » gieux du moyen âge, disait-il à M. Olinde Rodrigues » avant de mourir, on n'a réellement prouvé qu’une » chose : c’est qu’il n’est plus en harmonie avec les » progrès des sciences positives; mais on a eu tort d'en » conclure que le système religieux devait disparaître » en entier; il doit seulement se mettre d'accord avec » les progrès des sciences. » Puis il ajoutait, par une sorte de retour vers la réalité : « La dernière partie » de nos travaux sera peut-être mal comprise. »
Cette dernière partie des travaux de Saint-Simon, c’est le Nouveau Christianisme.
On a parlé de ce morceau avec tant d'affectation qu'il nous semble utile de ramener les choses dans le vrai. La pensée de Saint-Simon, dans son évangile contemporain, n’est ni saillante ni neuve. Il s’agit toujours d’un plan de réforme religieuse, basée sur cet argument à l’usage des schismatiques de toutes les époques, depuis Arius jusqu’à M. l'abbé Chatel, en passant par Luther : que le christianisme a été détourné de ses voies, et que la profanation est aujourd’hui flagrante dans toutes les églises. L'auteur, après une foule d’autres, commence par établir une dis-
tinction entre la parole divine et la parole humaine, entre les révélations et les commentaires, entre le texte et la glose; puis, ces prémisses posées, il en conclut que le christianisme, progressif de sa nature, n’aurait pas dû s’enchainer dans des liens canoniques ; et qu’au contraire, recevant autant d’impulsion qu’il en donnait, agissant sur le siècle comme le siècle agissait sur lui, il aurait dû se modifier suivant les mœurs, suivant le pays, suivant les peuples, suivant les âges, et ne conserver d’éternel que cette parole évidemment divine : « Aimez-vous les uns les au- » (res. »
Quand il arrive au développement de son idée, Saint-Simon rencontre une formule qui a tous les caractères d’une vérité hors d’atteinte. Du grand principe : « Aimez-vous les uns les autres, » il tire la conséquence suivante : « La religion doit diriger la » société vers le grand but de l’amélioration la plus » rapide possible du sort de la classe la plus nom- » breuse et la plus pauvre. » Tout est là, selon le penseur : unité religieuse , infaillibilité sacerdotale, durée du culte, moralité, influence du dogme. C’est le nouveau christianisme en trois lignes. S'agit-il en effet de trouver les prêtres du culte régénéré ? IL va sans dire que ces prêtres seront forcément et naturellement les hommes les plus capables de contribuer, par leurs travaux, à l’accroissément du bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Seulement il reste à régler le choix et la hiérarchie des hommes les plus capables. Sur ce point, Saint-Simon n'avait rien fixé, rien prévu; il posait sa doctrine à
l'état purement spéculatif, Dans la pratique, l’organisation hiérarchique des plus capables a été une difficulté presque insoluble. Saint-Simon tournait la difficulté sans l’aborder; il faisait de la poésie et non de la logique, quand il chantait une hymne aux puissants, aux philosophes, aux savants, aux artistes en tout genre, pour qu'ils se missent à la tête du culte régénéré, pour qu'ils le rendissent majestueux et beau, pour qu'ils le relevassent au moyen de tous les prestiges et de toutes les magnificences. Cette théorie péchait par les deux bases, car il fallait tout à la fois que les privilégiés du génie voulussent commander, et que les autres se résignassent à obéir.
Si cette organisation vaporeuse laisse beaucoup à désirer, en revanche, toute la partie critique du Nou- , veau Christianisme est un travail où la clarté ne man que pas et d’où les ménagements sont exclus. S'attaquant d’abord au catholicisme, Saint-Simon accuse le pape et son Église d’hérésie sur trois chefs : 1° L’enseignement vicieux des laïques ; 2° la mauvaise direction donnée aux études des séminaristes, et, par suite, l'ignorance et l’incapacité religieuse des desservants du culte; 3° l'autorisation occulte ou patente accordée à deux institutions diamétralement opposées à l’esprit du christianisme, celles de l’inquisition et des jésuites : trois erreurs du catholicisme, destructives du principe fondamental de la révélation chrétienne : « Aimez-vous les uns les autres ; » trois obstacles dirimants à l’amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pâuvre.
Si le pape est hérétique, Luther ne l’est pas moins.
Luther, aux yeux de Saint-Simon, est hérétique au premier chef pour avoir, quand il avait table rase devant lui, proclamé une morale très-inférieure à celle qui peut convenir aux chrétiens dans l’état actuel de leur civilisation ; il l’est encore pour n'avoir pas, comme Jésus le disait, organisé l'espèce humaine dans l'intérêt de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Au second chef, Luther est hérétique pour avoir adoptéun mauvais culte, pour n’avoir point appelé au secours de sa réforme tous les arts qui charment la vie, la poésie, la musique, la sculpture; pour s'être privé de l'illusion sensuelle, de l'émotion scénique, que le catholicisme avait si bien mises à contribution. Enfin, Luther est hérétique au troisième chef, parce qu'il ordonne de lire et de ne lire que la Bible, lecture exclusive, immorale souvent, abondant en révélations sur les turpitudes humaines, nommant de ces vices dont l'existence même devrait être ignorée, lecture trop métaphysique d’ailleurs, et qui n’est pas l’une des causes les moins actives du dévergondage des philosophies allemandes. Donc, sur trois chefs, Luther est hérétique comme le pape l’a été sur d’autres chefs. L’un et l’autre ont dévié du grand axiome religieux, du but essentiel de toute loi et de tout dogme : l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la pius nombreuse et la plus pauvre,
Pour rétablir le Christianisme dans ses voies, il fallait, toujours suivant Saint-Simon, lui restituer un côté sensuel dont l’absence frappe de stérilité son ac-
tion sociale. Le mot de Jésus-Christ : Mon royaume LA
n'est pas de ce monde, mal compris et plus mal appliqué, avait amené, dans la religion romaine, une lutte éternelle et opiniâtre entre la matière et l’intelligence, le corps et l'esprit. Cette lutte allait cesser, car le culte nouveau devait se produire comme un fait à la fois social et religieux, c’est-à-dire sensuel et spirituel.
Voilà ce Nouveau Christianisme, qui n’est autre chose qu’un long pamphlet et une diatribe inspirée par l’esprit de secte. De cet opuscule ont découlé, pour les disciples de Saint-Simon, d’abord les deux ou trois épigraphes de la foi nouvelle, puis l’appel aux capacités pour qu'elles eussent à concourir au grand œuvre de la rénovation religieuse et sociale; puis encore cet apostolat, tout de persuasion et d'amour, cette nouvelle communion de martyrs à laquelle il n’a manqué que des bourreaux plus farouches ; enfin le principe vieux, mais méconnu, de l'affection fraternelle entre les hommes, base de la nouvelle organisation sociale qui devra remplacer la force militaire par l’union pacifique, dissoudre l’armée pour enrégimenter les travailleurs.
— Jésus-Christ a préparé la fraternité universelle, dirent les successeurs du philosophe, Saint-Simon la réalise, L'Église vraiment universelle va paraître : le règne de César cesse. L'Église universelle gouverne le temporel comme le spirituel, le for extérieur comme le for intérieur. La science est sainte, l’industrie est sainte. Des prêtres, des savants, des industriels, voilà toute la société. Les chefs des prêtres, les chefs des savants, les chefs des industriels, voilà tout le gou-
vernement. Æ4 tout bien est bien d'église, et toute profession est une fonction religieuse, un grade dans la hiérarchie sociale. — À CHACUN SELON SA CAPACITÉ ; A CHAQUE CAPACITÉ SELON SES OEUVRES.
A côté du texte de Saint-Simon, telle est la glose saint-simonienne.
Quand Saint-Simon eut écrit son Nouveau Christianisme, sa santé alla s’altérant chaque jour. Réduit à vivre d'emprunts, en proie au besoin et accablé de dettes, il n’en conservait pas moins un grand calme d'esprit. En 1825,le mal redoubla; pendant deux mois, il ne vécut que d’eau et de bouillon. Le corps s’en allait, mais la tête n’avait rien perdu de son activité. Malgré ses souffrances, Saint-Simon s’occupait alors de la fondation d’un journal qui devait soutenir ses doctrines, et en suivre les développements. Ce journal était le Producteur, que le moribond n’eut pas même la joie de saluer comme le vieillard du cantique. Le 19 mai, il mourut dans les bras de quelques disciples, entre autres M. Auguste Comte et M. Olinde Rodrigues.
On n'aurait rien su des détails de cette mort, si quelques témoins ne les eussent plus tard révélés. Leur pieuse affection n’a pas, on doit le croire, rapetissé le héros. Peut-être même a-t-on eu le soin de le draper pour mourir. Voici, au surplus, ce qu’ils racontent. Saint-Simon, sentant la vie le fuir, rassembla autour de son lit les confidents de ses pensées, et leur dit :
« Depuis douze jours, je m'occupe, mes amis, de la com-
binaison la plus capable de faire réussir notre entreprise (le Producteur ); depuis trois heures, malgré mes souffrances, je cherche à vous faire le résumé de ma pensée: Vous arrivez à une époque où des efforts bien combinés parviendront à un immense résultat... La poire est müre:; vous pouvez la cueillir. La dernière partie de mes travaux, le Nouveau Christianisme, ne sera pas immédiatement comprise. On a cru que tout système religieux devait disparaitre, parce qu'on avait réussi à prouver la caducité du système catholique. On s’est trompé : la religion ne peut disparaitre du monde; elle ne fait que se transformer... Rodrigues, ne l’oubliez pas! et souvenez-vous que, pour faire de grandes choses, il faut être passionné... Toute ma vie se résume dans une seule pensée : assurer à tous les hommes le plus libre développement de leurs facultés. »
Il se fit alors quelques minutes de silence, après lesquelles l’agonisant ajouta :
« Quarante-huit heures après notre seconde publication, le parti des travailleurs sera constitué : l'avenir est à nous. »
Ces mots dits, il porta la main à sa tête, et mouru.
Ainsi, pour résumer Saint-Simon, il faut le voir sous trois aspects bien distincts : comme praticien, comme publiciste, comme réformateur religieux
Comme praticien, il partit de ce fait, que le seul moyen de pousser la philosophie dans des voies de progrès, était de se livrer à des expériences successives et personnelles. Cherchant, combinant des actions étranges et inouïes, ou de nouvelles séries d'actions, il s’abandonna sciemment à beañcoup d’épreuves folles ; il fut extravagant selon lé monde,
SAINT-SIMONIENS. 85 bizarre, immoral, malfamé; choses qui lui importaient peu, car il rêvait une moralité nouvelle. Voici comment il définit lui-même cette phase expérimentale :
«4° Mener, pendant tout le cours de la vigueur de l’âge, la vie la plus originale et la plus active possible. |
» 20 Prendre connaissance, avec soin, de toutes les théories et de toutes les pratiques.
» 30 Parcourir toutes les classes de la société, se placer personnellement dans les positions sociales les plus différentes, et même créer des relations qui n’aient point existé.
» 40 Enfin, employer sa vieillesse à résumer les observations sur les effets de ses actions pour les autres et pour soi, et à établir des principes sur ces résumés. »
Dans la seconde période de sa vie, Saint-Simon résuma, comme publiciste, les impressions qu'il avait acquises dans cette vie d'expériences ; il chercha à les rendre profitables au monde industriel, scientifique et politique ; il essaya par lambeaux son système de doctrine et d'application générales, pour le concentrer plus tard dans le Nouveau Christianisme, qui fut sa dernière pensée et son dernier mot.
Enfin, comme révélateur religieux, il couronna ses travaux antérieurs par la théorie d’une civilisation chrétienne; il donna la formule qui résumait, suivant lui, le seul principe révélé de l'Évangile, le seul article de foi qui fût d'inspiration divine : « La religion » doit diriger la société vers le grand but de l’amé- » lioration !a plus rapide possible du sort de la classe » la plus nombreuse et la plus pauvre, » sentence de paix et de fraternité ; loi sociale déjà pressentie
par le philosophe dans les Lettres d'un habitant de Genève et dans la Parabole; mieux accusée plus tard par la Réorganisation de la société européenne, et par ses autres ouvrages d'économie industrielle, mais dont le Nouveau Christianisme renferme seul le développement et l’exégèse.