CINQUIÈME ÉPOQUE
Procès. — Dispersion.
La vie de Ménilmontant ne fut pas longtemps tranquille. Depuis le mois de février 1832, une instruction avait été commencée contre les chefs de la famille saint-simonienne. Le 27 août, MM. Enfantin, Michel Chevalier, Duveyrier, Barrault et Rodrigues furent assignés à comparaître par-devant la cour d’assises, Ils descendirent de leur retraite solennellement, processionnellement, rangés en file, et marchèrent ainsi entre deux haies de curieux, jusqu’au Palais de Justice. Des témoins avaient élé assignés; on les en
tendit; après quoi les plaidoyers commencèrent, Chacun voulut débiter le sien, et peut-être mit-on trop d’emphase, trop d’apparat, dans cette défense à la fois individuelle et collective. M. Enfantin eut la prétention malheureuse de vouloir essayer si son regard, puissant sur ses adeptes, exercerait une vertu de fascination sur les juges et les jurés, Les jurés et les juges s’en fâchèrent, M. Enfantin prit cela pour une victoire. « L'irritation, s'écria-t-1l, est une preuve d'action. » Il dit aux jurés : « Je vous ai vaincus, » et après lui MM. Michel Chevalier, Duveyrier, Barrault, Lambert et quelques autres prouvèrent aux jurés cette défaite par les mathématiques, par l’histoire, par la poésie, par l'esthétique. Les jurés se le tinrent si bien pour dit, qu'ils condamnèrent, probablement pour le fait seul des plaidoiries, les principaux représentants de la doctrine saint-simonienne.
De ce jour data une période de décadence définitive. La disette frappant aux portes de la communauté, il fallut réduire le personnel et retrancher sur l’ordinaire. On en vint aux expédients ; des missions partirent pour Marseille, Toulon, Lyon et Rouen. On ne dédaigna plus les travaux profanes; on accepta, on choisit les plus durs, les plus ingrats, les plus humbles. Quelques apôtres circulèrent dans les rues portant des malles sur leurs crochets, d’autres en vinrent à mettre la main aux vendanges de Îa côte, ne demandant pour cela d'autre salaire que leur part à la gamelle des journaliers; ceux-ci se firent canuis avec les Lyonnais, ceux-là tisserands avec les ouvriers de la Normandie. Par mesure d'économie, souvent alors,
à l'heure du diner, la communauté de Ménilmontant débordait sur les guinguettes voisines et se préparait aux privations de l’apostolat par des repas économiques. | |
L’emprisonnement de M. Enfantin fut le signal de la dispersion de la famille. Les uns rentrèrent dans le monde, avec la pensée d’y continuer une propagande individuelle; les autres se vouèrent plus ostensiblement à des travaux évangéliques, et s’embarquèrent, nouveaux Argonautes, à la recherche de la femme si vivement attendue. Une fois libre, M. Enfantin suivit celte portion de la famille. Après avoir échoué dans la grande entreprise du barrage du Nil, il revint en France pour y vivre dans la retraite. Il à fait plus tard partie d’une commission scientifique chargée d’explorer l'Algérie.
Aujourd’hui le saint-simonisme ne semble pas avoir renoncé complétement à la conquête, du monde. Seulement il y procède par un travail souterrain, et non plus par une révolte ouverte. Ceci est encore une illusion. Le saint-simonisme ne songe pas à un fait srave, c’est qu'il n’a compté dans ses rangs que des adolescents ou des hommes bien jeunes encore. En n'envisageant le système qu’à un seul point de vue, deux éléments lui manquaient, la maturité et la vieillesse, c’est-à-dire le calcul et l’expérience. L'âge survenant, le personnel du saint-simonisme a dû se modifier de lui-même, par un simple travail d'intérêts et de positions. Cependant cette expérience de la jeunesse n'aura pas été perdue pour ses membres. Ils y aur6nt gagné de se tenir pendant quelque temps à
l’écart du monde pour le juger, de se recueillir en des études graves et générales ; ils y auront gagné encore de s'inspirer l’un l’autre, d'agrandir l'horizon de leurs sentiments et de leurs pensées, de s’exalter par des discussions orageuses, de fouiller toutes les questions, de les faire pivoter sous tous leurs aspects. Cela veut s'appeler un laborieux apprentissage de la vie.
Quant au fond même de la doctrine, c’est, comme on à pu le voir, un composé d'éléments anciens, assimilés à l’aide d’un procédé d’amalgame. L'originalité n’est que sur l’épiderme : quand on pousse jusqu’au vif, on trouve le plagiat. Au point de vue religieux, cette réforme du christianisme, ou, si l’on veut, cette révélation nouvelle, interprétative de son axiome fondamental, n’est ni plus sérieuse ni plus méritante que le gros des réformes au petit pied, tentées de nos jours dans l’une et l’autre Église, dissidente ou orthodoxe. Ce n’est ni mieux ni plus mal que les essais bibliques ou évangéliques de Shaftsbury, de Woolston, de David Williams, de Connor, en Angleterre; en France, de Jean Leclerc et de Toustaint; en Allemagne, de Lessing, de Basedow, de Jahn et de Glabach. Pour l'éclat et le scandale, c’est même demeuré loin de la comédie théophilanthropique , jouée vers la fin du siècle passé, avec des acteurs qui se nommaient La Réveillière-Lepeaux, Bernardin de Saint-Pierre, Haüy, Dupont de Nemours. Si grande qu'’ait été l’imaginaition des nouveaux Messies, ils sont restés audessous de l’expédient du cabaliste Van Helmont, qui, pour mieux parodier Jésus-Christ, se fit rouler dans
SAINT-SIMONIENS. Au
des langes, et, ainsi emmaillotté, voulut qu’on le dé- ” posât dans une étable, où il se prit à vagir. Dans les sphères du mysticisme et de l’illuminisme, ils copient, sans les vaincre, Saint-Martin et Swedenborg; dans leur théogonie, ils touchent au panthéisme ancien; dans leur théocratie, ils refont les Hiérophantes, les Brames, les Mages, les Druides, les Scaldes, en demandant à l'affection une obéissance absolue que ces prêtres, mieux avisés, demandaient à la terreur. Leur morale, si étrange qu’elle soit, n’est guère plus neuve. C’est, pour les relations entre les sexes, de l'épicuréisme, compliqué de polygamie ou de polyandrie, le tout aggravé, au profit du prêtre, de quelque chose qui ressemble à l’ancien droit du seigneur.
Entré dans la science avec la prétention de terminer le duel qui y subsiste entre la matière et l’intelligence, le saint-simonisme n’a guère fait que continuer l’école sensualiste, en développant Cabanis à travers Locke et Condillac. Même avortement dans les matières politiques et sociales. Pour retrouver les premiers traits de la cosmogonie saint-simonienne, le gouvernement d'harmonie ct d'amour, résumé dans la loi vivante; le procédé hiérarchique si vague et si abusif, l’anathème sur l'héritage, la gestion par main-morte, le monopole sacerdotal, réservoir immense d’où la richesse doit découler sur le monde par des millions de canaux; pour retrouver tout cela, il suffit de feuilleter Platon, Diodore, tous les théosophes grecs, l'abbé de Saint-Pierre, Thomas Morus, Daniel de Foë, Lantier et Colebrooke. Quant à ses
142 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS, plans confus d'association et de travail commun, le saint-simonisme est demeuré en arrière de Zinzendorf, de Robert Owen, de Rapp et de Charles Fourier, réalisateurs plus explicites, plus positifs, plus vrais dans leurs méthodes sociétaires. Les sciences exactes ne lui doivent rien, si ce n’est l'intention, formellement accusée, de les renouveler plus tard de fond en comble. Enfin, l’économie politique, dont il assure avoir changé la face, est encore, après lui, ce que l’ont faite Quesnay, Turgot, Smith, Say, Ricardo et Sismondi. À part quelques thèses d'ordre secondaire où il a plaidé, conséquent à sa foi, pour l’autorité contre la liberté industrielle, pour la mercuriale contre la concurrence, pour le tarif contre l’affranchissement fiscal, controverses de détail jetées au milieu des mille controverses qui partagent la science, il n’a réellement rien fait, rien dit, rien signalé, que les maîtres n’aient signalé, dit et fait avant lui. Maintenant, de ce que le saint-simonisme n’a pas eu, en réalité, autant d'importance qu'il a affecté de le dire, il ne faut pas conclure que son passage au travers de ce monde ait été un incident complétement inutile, et qui doive toujours rester infructueux. Une foule de questions, qui sommeillaient avant lui, ont été, par son seul avénement, éveillées d’une facon si brusque et si bruyante, que, placées désormais en relief, elles sont acquises à la curiosité générale, et livrées à cet esprit d'analyse qui, tôt ou tard, agirasur elles par un travail de préparation. Le saint-eimonisme sera à l'avenir social ce qu'est un ballon d’essai dans une expérience aéronautique. Le ballon
d'essai s’enlève aux yeux de la foule étonnée, monte, s’'amoindrit peu à peu, et se noie dans l’espace : après un rôle court et brillant, c’est fait de lui; mais le grand aérostat y a gagné du moins de connaître l’état des zones atmosphériques, et les caprices des aires de vent qui l’attendent sur son chemin.