CHARLES FOURIER ET SON ÉCOLE
Depuis que des idées de réforme sociale ont été jetées dans la circulation, il est des prosélytes impatients qui s’éveillent chaque matin avec l'espoir d'assister, dans la journée, à leur avénement et à leur triomphe. Il est pénible de troubler ces rêves et de ramener au vrai des esprits qui se passionnent avec plus de chaleur que de connaissance de cause; mais ce serait une faiblesse que de livrer aux hasards de la polémique des questions fort incertaines encore, moins müres qu’on ne se plaît à le croire, et qui attenderit beaucoup des hommes et du temps ; des hommes une valeur d'application, du temps une consécration finale. Évitons donc, avant tout, de faire un objet d’engouement de ce qui doit être le but d’études persévérantes.
On s’abuserait en outre d’une façon étrange, si l’on supposait que les révolutions s’accomplissent dans
A. Écrit en 1837,
l'ordre social, sous une forme aussi vive et aussi ra pide que dans l’ordre politique. Produit de la force matérielle, un mouvement politique pèse avec tant de vigueur, commande avec tant d'autorité, qu’il règne à l'instant même, se légitime, se fait reconnaître, quoi qu'on en ait. Pourvu qu’il soit accepté ou souffert par le faisceau des volontés collectives, peu lui importe de rencontrer, au sein de quelques consciences, des antipathies latentes et des désaveux secrets. Un mouvement social ne se produit point ainsi : résultat d’une action plus lente et plus douce, il intéresse moins la masse et davantage l’individu : pendant que le mouvement politique gronde seulement à la porte, il vient s'asseoir au foyer de la famille, s'adresse à la raison et au sentiment, dispute le terrain pied à pied, et lutte longtemps avant de pouvoir s'établir. Le mouvement politique s’impose en bloc ; lemouvementsocialse laisse marchander; l’un frappe, l’autre discute; l’un a des baïonnettes pour se faire obéir, l'autre n’a que sa parole; l’un peut se contenter d’un succès négatif, l’autre a besoin d’une adhésion complète et sincère.
Cette différence explique pourquoi, dans l’histoire du monde, nous voyons tant de conquérants qui réussissent, et tant de réformateurs qui échouent. Bien des changements ont eu lieu, depuis l’établissement du christianisme, dans la destinée des empires, sans que la constitution sociale, telle qu’elle a découlé dela révélation chrétienne, en ait été troublée autrement qu'a la surface. Des réformes religieuses, des schismes
retentissants, comme ceux de Luther et de Calvin, 1, — 7° édition. 9
n'ont pu même établir entre les deux familles, orthodoxe et protestante, une différence telle qu’on puisse dire aujourd'hui que les deux sociétés se sont séparées, comme l'ont fait les deux Églises. Il y à plus : entre la loi qui gouverne la civilisation actuelle et celle qui régissait les civilisations anciennes, 1l existe, comme on le sait, une foule de liens et d’analogies qui trahissent une filiation irrécusable. Nos codes sont latins, nos arts sont grecs ; nos usages et nos MmŒurs donnent la main aux mœurs et aux usages antiques. Partout où un régime social est parvenu à s’enraciner, les mêmes symptômes de vitaliié et d'énergie ont marqué son existence. Vingt siècles et six conquêtes successives n’ont pas entamé la loi indoue, ses sacrifices sanglants et ses inflexibles catégories, le contact journalier de l’Europe a glissé, sans pénétrer bien avant sur l’islamisme etses farouches défiances. Ainsi, de quelque côté que l’on porte le regard, à quelque race que l’on s'adresse, on rencontre partout, dans l’état social d’un peuple, une fixité ennemie du changement, un éloignement profond de ce qui ressemble à une expérience. Toute civilisation est une masse ; elle résiste par son poids.
Si les choses ont marché de la sorte, il né faut pas croire que cela provienne du manque de réformateurs. Non, les réformateurs n’ont jamais failli au monde; c’est le monde qui leur a fait défaut. À diverses époques se sont révélés des esprits inquiets, qui, prenant pour point de départ les vices inhérents aux sociétés humaines, ont voulu en tirer la conclusion d’une réforme nécessaire, et préparer les voies à
un ordre meilleur. Sans parler des utopistes du second ordre dont les spéculations ne sont pas arrivées jusqu’à nous, combien d'hommes illustres dans la science ou dansles lettres ont cherché à déplacer notre milieu social, et à lui créer, dans les sphères d’une moralité plus pure, d’autres conditions de vie et d'équilibre! Il ne serait pas nécessaire de remonter bien haut dans l’histoire des théories audacieuses, ni même de franchir le seuil du xrx® siècle, époque de témérités s'il en fût, pour trouver des hommes qui, malgré la réserve que commandaient les temps, ont rompu une lance contre la eivilisation moderne, soit à l’aide de fictions plus cruelles qu’un blâme direct, soit au moyen de projets de réforme étudiés et méthodiques, soit enfin en mélant la pratique à la théorie, l’action à la spéculation. Que sont Thomas Morus, Daniel de Foë, Zinzendorf, Fénelon, J.-J. Rousseau, Fontenelle, G. Penn, J’abbé de Saint-Pierre, si ce n’est des réformateurs qui se présentaient armés d’un système, ou original, ou écho d’autres systèmes! Eux aussi, ils avaient vu par combien de points la société est vulnérable, combien les relations y sont mêlées d’hypocrisie et d’intrigue, de perfidie et de mensonge, de haine et de corruption, de jalousie et de défiance;.combien les bonnes natures y sont livrées sans défense aux mauvaises, et à l’aspect de tant de misères, eux aussi, pris d’une sainte compassion, ils s'étaient demandé si, même en faisant une part à la dépravation humaine, il ne serait pas possible d'imaginer quelque chose de plus lumineux que ce chaos, de plus harmonieux que cette discordance, de plus logique que cette anomalie. De là
des essais dans lesquels ces esprits supérieurs ou incénieux ont cherché pour l'humanité des combinaisons plus normales, tantôt dans une autre éducation, tantôt Cans d’autres éléments de moralité ; de là des pages éloquentes, que l’univers a lues sans vouloir, sans pouvoir s’'amender dans la direction d'idées qu’il accueillait avec faveur, soit que ces idées fussent inapplicables, soit que la force de la routine l’emportât sur les velléités d’une métamorphose. La Salente de Fénelon avec sa magistrature de vieillards, l'Utopie de Thomas Morus avec son roi couronné d’épis, furent impuissantes, l’une et l’autre, à déterminer un essai de réalisation dans les voies du modèle. L'exemple des établissements moraves, bien plus concluant encore, ne poussa point l'univers dans les expériences du ménage commun et du travail sociétaire : l'Émile n'eut guère plus d'influence sur l’éducation du premier âge que le Contrat social sur les institutions de l’âge viril, enfin, la fraternité, l’union entre les hommes, si oubliées depuis le Christ, se ressentirent aussi peu des colonisations religieuses de Guillaume Penn que des pacifiques conseils de l’abbé de Saint-Pierre. Et encore étaient-ce là, il faut s’en souvenir, ou de granûs écrivains qui ne traversèrent point leur siècle obscurs et inaperçus, ou des esprits éminents qui s’étaient à d’autres titres emparés du respect et de l’attention des hommes.
Dieu nous garde de verser du découragement sur ces organisations ardentes qui se passionnent pour l'inconnu et s’immolent à sa recherche! C’est le plus noble emploi que l'homme puisse faire de ses facul-
tés, et, dans une société où tout procède du calcul, il faut tenir un grand compte de ce qui se base sur le sacrifice. Cette vie de révolte avec les idées reçues a, il est vrai, ses charmes ignorés de la foule, ses émotions, ses joies, ses compensations; mais, en revanche, que de combats, que de mécomptes, que de douloureux désappointements! Ainsi, que les esprits fatalement liés à des œuvres de pure spéculation travaillent pour l’avenir, sinon pour notre siècle, cela importe à l’humanité, qui, plus tard, classera et contrôlera leurs systèmes. Même quand ils échouent, même quand ils s’égarent dans de fausses routes, ces réveurs ont droit à la bienveillance, à la sympathie des générations. C’est une rude tâche que celle de réformateur : leur couronne n’est pas exempte d’épines, et pour un qui réussit, mille tombent ignorés sur les chemins.
pi
Vie et travaux de Charles Fourier. — Son école.
Charles Fourier est l’homme d’une idée exclusive. On peut dire qu’il a traversé ce monde sans s’y mêler. Ilaignoré l’art de se faire deux existences, l’une dans le domaine de sa fiction, l’autre dans celui de la réalité. Enfant et adulte, deux faits le frappèrent : l’un, à l’âge de cinq ans, fut une réprimande subie parce qu’il avait, dans le magasin de son père, marchand de draps à Besançon, déconcerté un mensonge de bou-
tique par la révélation naïve de la vérité ; l’autre, à dix-neuf ans, fut une submersion volontairedegrains, à laquelle il dut assister à Marseille, en sa qualité de commis d’une maison de commerce. Ces deux faits, et il se plaisait à le rappeler souvent, lui ouvrirent les yeux sur la nature des relations humaines : d’une part, il vit le mensonge imposé à l'enfance et dominant dans les transactions ; de l’autre, il vit le monopole fondant ses bénéfices sur l’anéantissement des produits. Double fausseté, double perfidie. Dès lors il pressentit qu'un ordre nouveau pouvait raisonnablement se baser sur la sincérité dans les rapports et l'harmonie dans les intérêts.
Ainsi prévenu dès ses premiers pas dans le monde, son rôle fut celui de l'observation et de l'isolement. Une répugnance inslinctive, une défiance calculée ne lui permirent pas de s'engager tellement dans les habitudes sociales, qu’elles devinssent pour lui, comme pour les autres, une seconde nature : il ne se livra pas à ce point de perdre la force de les juger et l'énergie de les combattre. Fourier se fit alors une méthode qui fut celle de sa vie, la loi de sa pensée, la clef de sa découverte; il partit pour examiner ce qui se passait autour de lui et en dehors de lui, du doute absolu et de l'écart absolu : ce sont ses termes. Redresseur soupconneux, il put dès lors envisager les choses comme elles sont, et non comme elles paraissent à ceux quis’abandonnent mollement, sans retour sur eux-mêmes, au Courant des idées reçues. Aussi la civilisation actuelle ne se révéla-t-elle à lui que par ses contradictions. Il vit l’adultère installé à l'ombre
du mariage, la corruption à l’ombre de la politique, la médiocrité à l’ombre de l'intrigue; il vit l’humanilé usant ses forces en luttes vaines, s’agitant an mi lieu de destinées confuses, s’'énervant dans des chocs éternels et sans résultats; il vit tous nos travers, toutes nos douleurs, toutes nos misères, nos pauvres ambitions, nos fausses joies et notre rire mouillé de larmes. Convaincu de l’énormité du mal, il saisit alors deux flambeaux : l’un, la douleur physique où morale comme signe d'erreur ; l’autre, la satisfaction, le plaisir, comme signe de vérité ; puis, ainsi armé, il chercha l’idéal du bien, et, dans sa pensée du moins, il le trouva.
Les angoisses de l'humanité n’ont qu’une cause sérieuse, selon Fourier, réelle, enracinée, profonde : c'est de ne pas comprendre les voies de Dieu, qui n’a rien fait d’essentiellement mauvais, d’essentiellement inutile. Si l'humanité ne fonctionne pas avec la même harmonie qui préside à la marche des mondes, c’est qu'on s’obstine à lui donner une impulsion contraire à l'impulsion divine. Entre le créateur et la créature, il y a eu cinq mille ans de malentendu. Jusqu'ici, en effet, tous les codes de philosophie et de morale ont prétendu distinguer deux sortes d’instincts chez l’homme, ceux-ci bons, ceux-là mauvais, et l’'éducation a visé dès lors à développer les uns et à comprimer les autres. Or, à quoi a servi ce travail de compression appliqué depuis bien des siècles aux mauvais penchants, si ce n’est à prouver qu'ils sont, comime les bons, de nature indélébile et d’origine supérieure ? Ceci établi, que reste-t-il à faire mainte-
nant, sinon à essayer si ces penchants, si ces instincts que l’on quaïifie d2 mauvais, n’ont pas, dans l’harmonie générale des êtres, un emploi, une destination nécessaire ; s’ils ne sont pas, en un mot, un bienfait au lieu d’être un fléau. Rendre les passions utiles et saines, leur assurer un libreet entier développement, de manière à ce que toutes servent et qu'aucune ne nuise ; associer les facultés et les forces, tels furent, comme on le verra bientôt avec plus de détails, le point d'appui de la théorie sociétaire, les bases de la conception de Fourier.
Ce fut sous l'empire de cette préoccupation qu’il publia, dès 1808, un livre demeurélongtemps obscur, la Théorie des quatre mouvements, auxquels il devait plus tard ajouter un cinquième mouvement, le mouvement aromal, qui comprend les corps impondérables, lPélectricité, le magnétisme, etc. La Théorie des quatre mouvements est déjà tout le système : dans ce que ce volume signale et dans ce qu’il sous-entend, se trouve la pensée entière de l'inventeur ; les autres livres ne seront plus que des développements et des commentaires. Déjà il s’agit d’abolir le ménage morcelé pour faire prévaloir le ménage sociétaire, d’organiser l’humanité par phalanges et d’y faire régner ine harmonie générale, résultat de l’attraction passionnée, termes qui expriment le jeu libre des passions dans l'ère nouvelle. Tout ce qui doit plus tard faire la force et la parure de la théorie se trouve annoncé , exprimé. L'association agricole, le travail alterné, les courtes séances, les phases cosmogoniques du globe, l’organisation par groupes et séries, la
rémunération appliquée aux sciences, aux lettres et aux arts, le principe de l’analogie universelle, rien n’est omis, pas même la formule devenue célèbre : associer les hommes en capital, travail et talent. Cependant, malgré ses mérites, l’ouvrage est une composition bizarre et trop peu méthodique; les formes de l’organisation y sont tellement enveloppées dans la critique, qu’elles ne s’en dégagent pas encore d’une manière suffisamment nette, suffisamment précise.
Ce qui frappe le plus un lecteur ordinaire, dans ce livre comme dans tous les livres de Fourier, c’est la puissance des études et l'étendue des lectures qu'ils supposent. Fourier touche à toutes les sciences, exactes ou naturelles, avec autorité, avec supériorité ; il touche à la littéralure par une foule de citations ingénieuses, à l’histoire par les preuves qu’il y puise, à l’industrie par des observations pleines de portée et de sens, aux mathématiques par les déductions sévères qu'il leur emprunte, à la philosophie par un système d'agression constante qui témoigne clairement qu'il l’a interrogée sous tous ses aspects. Et pourtant celui qui a ainsi parcouru, comme en se jouant, le cercle de nos connaissances, pour s’en isoler ensuite et les déclarer stériles, ce penseur, cet inventeur, est un simple commis marchand qui n'ose pas signer son nom, et qui ne livre au public que son prénom de CHARLES, en se déclarant prêt à répondre à toutes les objections qu’on lui adressera. Hélas ! peu d’objections lui parvinrent. Charles n’eut que de rares lecteurs, et presque tous sans doute le prirent pour un visionnaire.
Fourier ne s’était pas fait illusion sur le sort de son œuvre : il connaissait les hommes, comme sa vie entière l’a prouvé ; mais, sachant mieux qu’un auire que sa théorie glisserait sur les intelligences ordinaires, il espérait que tôt ou tard elle frapperaïit l’attention d’un homme riche ou puissant, d’un banquier ou d’un grand seigneur, qui le sait? peut-être d’un roi. Ce qu'il fallait à Fourier, c'étaient moins des hommes sympathiques à ses idées, que les moyens de les réaliser : il ne visait pas à fonder uue école, mais il prétendait à une expérience. Il espérait que la grandeur des résultats, la beauté des solutions, leur ordonnance scientifique, détermineraient en sa faveur, ou une intervention fastueuse, ou une grande coopération financière. Il patientait ainsi, faisant peu de bruit, parce qu’il se croyait tous les jours à la veille d’une épreuve décisive. Ge fut là une des illusions de Fourier. Ni l’aristocratie de naissance, ni l’aristocratie d'argent, ne prirent garde aux promesses semées dans son volume. Quel intérêt auraient-elles pu avoir, ces deux puissances, à changer le monde dans lequel on leur a fait une si belle part? Elles y règnent ; que leur faut-il de plus?
Après la Théorie des quatre mouvements, Charles Fourier se tut pendant de longues années, méditant sur sa découverte au milieu des occupations ingrates d’un comptoir, espérant toujours, attendant toujours. cependant, en 1822, il reparut devant le public avec son Traité de l'association domestique agricole, qu'il n’osa pas, à ce qu'il dit, intituler : Théorie de l'unité universelle. Cet ouvrage, annoncé en six volumes,
n’en a eu que deux; mais ils suffisent aux plus nécessaires comme aux plus vastes développements de la théorie. Là, Fourier marque nettement et naïvement sa place à côté de Newton. Newton a découvert l’attraction matérielle, lui, Fourier, a découvert l’attraction passionnée. À l’un la science de la vie planétaire, à l’autre la science de la vie humaine. L’analogie universelle, l’unité harmonieuse qui préside aux fonctions de l’univers, doivent être considérées, selon Fourier, comme des faits incompatibles avec la destinée actuelle de l’homme, si incohérente et si misérable. Elles indiquent suffisamment qu’il faut rentrer dans les voies des créations normales et bien ordonnées. Ainsi toutes les passions doivent trouver leur place dans le système humain, comme les corps célestes trouvent la leur dans le système sidéral. Pour cela, il suffit de les abandonner, les unes comme les autres, à leur loi d'impulsion inhérente, et non leur opposer un système de compression qui tend à les jeter violemment hors de leurs sphères. Que si les conditions du milieu social s’opposent au libre développement des passions, ce n’est pas les passions ellesmêmes qu'il faut accuser, car les passions, bonnes ou mauvaises, sont d'inspiration divine et par cela même légitimes et inaltérables, mais bien le milieu social, création de l’homme, périssable comme lui, ct pouvant se modifier à son gré.
Tout le livre de Charles Fourier et ceux qui le suivirent, le Nouveau monde industriel (1829), le Pamphlet contre Saint-Simon et Owen, la Fausse industrie, enfin les articles du Phalanstére, ne sont plus
que les corollaires d’une théorie dès lors complète et assise. Ayant imaginé un monde dont le pivot était l’agriculture, et le mouvement l'association, Fourier tenait à en régler jusqu'aux plus imperceptibles détails, ce qui l’entraine en des développements où il n’est pas toujours possible de le suivre. Ces développements curieux qui demandaient un grand effort de méditation et une énergique puissance d'isolement, furent les seuls côtés par lesquels on consentit à envisager ses théories. Les parties sérieuses furent dédaignées, mais on s'arrêta sur des bizarreries de détail qui prétaient au sarcasme. On s’occupa de Fourier pour en rire; ce fut là tout. Le rire est mortel en France. Il Ôte la faculté et le désir d'aller au cœur des choses. Aussi l'inventeur du mécanisme sociétaire ne rencontra-t-il que des désappointements et des mécompies, toutes les fois qu'il sollicita de la part des hommes qui dirigeaient alors le mouvement des idées, l'assistance de la plus modeste publicité. Les philosophies rivales ne furent ni plus obligeantes, ni plus justes. L'école officielle dédaigna un homme qui avait une doctrine et qui ne s’abandonnait point à toutes; le saint-simonisme, né à peine, et qui avait déjà les prétentions d’un parvenu, refusa son concours à un inventeur dont il s’appropriait indirectement les idées; enfin Robert Owen, qui fondait à la même heure, en Angleterre, ses sociétés coopératives, répondit à quelques avances de Fourier par des fins de non-recevoir au moins dédaigneuses,.
Repoussé de ce monde, il ne restait plus à Fourier qu'à vivre dans celui qu’il s'était créé. Contraint jus-
qu'à l’âge de soixante ans à copier des lettres pour gagner le pain du jour, ses seules jouissances étaient dans les combinaisons issues de sa découverte. Il se promenait, glorieux, au milieu de populations libres et enthousiastes qui le saluaient comme un bienfaiteur et le couronnaient comme un roi, il parlait à ces êtres, à ces enfants de ses rêves, une langue que seuls ils paraissaient comprendre ; il bâtissait son Phalanstère, le peupluit, l’organisait, conduisait lui-même au travail des groupes d’Harmoniens, fondait une ville, une capitale, une métropole, unissait par le lien sociétaire l’orient à l’occident, le nord au midi, voyait proclamer un empereur du globe, et posait de sa main, sur la tête d’un savant du premier ordre, le laurier décerné par deux millions de phalanges. Douces fêtes de l’imagination, vous étiez les seules joies permises à la fière et longue pauvreté de celuiqui semait ainsi des perles sur un univers chimérique! Tant de travaux, tant d'efforts, ne pouvaient pas toutefois être perdus. À défaut de monarques qui lui tendissent la main, et de capitalistes qui le comprissent, Fourier trouva des disciples qui allèrent vers lui sans qu’il fût allé vers eux. La réalisation lui échappait, mais il allait fonder une école. Déjà, en 1814, il avait rallié à ses idées M. Just Muiron, qui, dès lors associé à son œuvre, en avait vainement poursuivi l'application dans la fondation d'un comploir eommunal, pour lequel l'académie de Besançon refusa son concours. Mais la propagande s'était arrêtèe depuis longlemps à cette acquisilion isolée, lorsque M. Victor Considérant s’attacha aux projets de
Charles Fourier comme au seul avenir des destinées humaines. Plein de dévouement et d’ardeur, il chercha à tirer sur-le-champ la doctrine sociétaire des voies spéculatives où elle se serait énervée. Charles Fourier, sûr de sa force, attendait que l’on vint à lui, et, dans les relations ordinaires, il apportait la forme absolue, tranchante, impérieuse de ses théories, M. Victor Considérant essaya de faire naître quelques occasions de contact entre ce génie boudeur, retiré dans sa tente, et un monde qui l'avait froissé, faute de le connaître. On s’occupa des moyens de propagation : des conférences furent ouvertes à Paris, dans lesquelles Fourier exposa quelques parties isolées de son système; puis il songea à la province, et M. Considérant ouvrit à Metz le premier cours public sur la théorie.
C'était alors le moment où après avoir jeté quelque éclat, le saint-simonisme se dispersait dans les voies du doute et du découragement. Quelques-uns de ces novateurs, et entre autres MM. Jules Lechevalier et Abel Transon !, passèrent sous les drapeaux de Charles Fourier, en proclamant sa supériorité. M. Jules Lechevalier ouvrit un cours à Paris et le publia ensuite par livraisons; M. Abel Transon donna à la Revue Encyclopédique deux articles qui résumaient la loi sociétaire. D’autres ouvrages fortifiaient cette propagande. M. Victor Considérant produisait successivement la Destinée sociale, les Considérations sur l’archi-
1. MM. Abel Transon et Jules Lechevalier ont plus tard déclaré
qu'ils étaient depuis longtemps étrangers à la propagation des idéeS de Charles Fourier.
tectonique, De l’un des trois cours à l'Hôtel-de- Ville, et la Débäcle de la poliuique en France; M. Just Muiron, les Transactions de Viriomnius; madame Clarisse Vigoureux, les Paroles de la Providence ; M. Lemoyne, ingénieur, l'Association par Phalanges; M. Morize, les Dangers de la situation actuelle en France ; M. Paget, l’Introduction à l'étude de la science sociale, l’un des meilleurs résumés émanés de l’école.
Grâce à ce concours, la propagation prit quelque essor, et l’on dut songer à lui créer un organe. Un journal, le Phalanstère, fut fondé par les soins de madame Vigoureux et de MM. G.... et Baudet-Dulary, alors député. MM. Victor Considérant, César Daly, Blanc, Chambellant, Pecqueur, Paget, Morize et Pellarin concoururent à sa rédaction. Bientôt on alla plus loin : cette réalisation, si vainement attendue par Fourier, devint l’objet d’une tentative. MM. Baudet-Dulary et Devay frères mirent en commun, à Condé-sur-Vesgres, de vastes propriétés sur lesquelles devait se poursuivre 1 é'abl'ssement d’une Phalange. On commenca en effet les travaux ; on mit en culture une partie de friches, quoique par le procédé banal ; on maintint en rapport les terres qui l’étaient ; on construisit quelques bâtiments d'exploitation rurale ; mais tout cela fut incomplétement fait et avec des fonds insuffisants pour la réussite. Plus tard même, les ressources manquèrent, et on s'arrêta. Il y avait eu avortement, il n’y avait pas eu essai !.
1. Depuis l’époque où ces lignes ont été écrites, d’autres tentatives se sont succédé sans que les choses aient fait un pas en avant. Autant d'essais, autant d'échecs; la fatalité semble s’en être mêlée.
Alors une chose demeura bien prouvée aux hommes d'exécution, c’est qu’il ne fallait reprendre l’expérience qu'avec des moyens plus complets. La déconvenue de Condé-sur-Vesgres fut fatale à divers titres : non-seulement elle se présenta dans le public sous la forme d’une entreprise malheureuse, mais elle réagit même sur les membres de l’école. Il y eut hésitation et temps d'arrêt. Plusieurs se retirèrent pour chercher dans la politique un mobile plus immédiat, un aliment plus réel à leur activité. Le Phalanstère disparut; il se fit comme un silence autour de Charles Fourier.
Celui qui releva son drapeau fut encore M. Considérant ; il publia la Phalange, convertie plus tard en journal quotidien, et reprit les travaux de propagation. Mais, müris par lexpérience, les disciples de Fourier ne semblent plus vouloir désormais s’isoler du monde : ils acceptent en pratique les conditions de la société actuelle, toutes réserves d’ailleurs faites pour l'avenir. Ce sont de simples ingénieurs qui désirent prouver par un essai la valeur d’un mécanisme sociétaire renfermant en germe, assurent-ils, les plus beaux et les plus féconds résultats.
En France, en Afrique, aux États-Unis, dans le Brésil, on a imaginé et créé de petits phalanstères qui tous ont tristement fini. Beaucoup d’argent a été ainsi dépensé en pure perte. L’un de ces essais, celui qui a eu lieu sur les terres de l’ancienne abbaye ‘de Citeaux, provenait de l'initiative de MM. Young frères, philanthropes anglais. Il est demeuré sans résultat. Un autre sous le nom de l'Union du Sig, poursuivi en Algérie, a abouti à une exploitation agricole par les voies ordinaires. Partout les épreuves ont eu des issues ou désastreuses ou négatives. (Note de 1849.) Un autre essai plus récent a eu les États-Unis pour théâtre et pour chef M. Considérant. Il à également avorté (1863).
Voilà où en était la méthode de Fourier, surveillée par lui, appliquée sous ses yeux, quand la mort vint le frapper à l’âge de soixante-six ans. Depuis huit mois, la maladie l’avait enveloppé de manière à ne laisser d'action qu'aux palliatifs. Pas plus à ses derniers moments que dans le courant de sa vie, ses amis n’ont fait défaut à sa gloricuse indigence. Il est mort pauvre, mais entouré de soins, comme aurait pu l'être un riche.
Fourier était petit et maigre, mais sa physionomie avait un caractère distingué. [Il portait dans le regard quelque chose de profond et d’amer, d’élevé et de malheureux ; et sur son front pouvait se lire le problème social dont il poursuivit si longtemps la solution au milieu de l'indifférence et du sarcasme.
Coup d’œil général sur la théorie.
Le grand tort de Charles Fourier à été celui-ci : né, pour ainsi dire, hors de nos sphères, il n'a jamais daigné comprendre qu'il fallait y vivre pour acquérir quelque autorité. Quand:il se fut posé à lui-même, et dans l’assentiment de sa pensée, tous les termes d’une équation gigantesque, il les crut immédiatement acceptés par tout le monde. Plus il avança dans sa découverte, plus cette prétention se fortifia en lui. Au début, mieux conseillé par le besoin d’un succès, quand il voulait parler à la foule, il se mettait à peu
près à la hauteur de son oreille; mais quand, plus tard, il se fut enivré de sa spéculation, ces derniers ménagements cessèrent. Parce qu’il avait marché, il s’'imagina qu'on l'avait suivi; il parla de sa théorie comme d’un fait accep'é; il en parla dans une langue qu'il avait imaginée pour elle, et que dès lors il regardait comme universellement admise. De la part d'un créateur, cet orgueil s’explique. Pour l'artiste, la Galatée était complète; il l'avait pétrie de sa main, animée de son soufile, et, glorieux de la voir sourire, il ne croyait pas que personne eût le droit de nier sa vie et sa beauté.
Cet état d’extase et d'isolement ne permit pas à Fourier de donner à ses révélations une forme qui en rehaussât la valeur, une forme attrayante pour les gens du monde, concluante pour les savants. Exact et méthodique dans ses idées, Fourier ne l’était pas dans leur exposition ; il manquait d’ordre etd’enchaînement. Aussi, pendant que l’on aperçoit toujours le lien qui unit les combinaisons sociétaires, on est quelquefois à se demander pourquoi ces combinaisons ne se déduisent pas mieux, dans les livres de Fourier, les unes des autres, et ne s’engendrent pas, pour ainsi dire. Un monde où l'harmonie doit régner aurait pu être décrit et prouvé avec plus d'harmonie. C'est que Fourier possédait moins sa théorie qu’il n’était possédé par elle. Une fois sur le trépied, il se laissait aller au souffle inspirateur, obéissant à sa passion, ne sachant pas se contenir dans les bornes d’une dialectique précise et d’une tempérance sévère. Sans avoir voulu ni pu, peut-être, séparer des matières bien distinctes,
il mélait la critique à l’organisation, quittant l’ordre harmonien pour l’ordre civilisé, censurant d’un côté, louant de l'autre, tout cela au hasard, pêle-mêle, d’une manière verbeuse et diffuse, combattant sans cesse, avec des armes non acceptées, celles de sa théorie, au lieu de se tenir, comme il l’eût pu souvent, sur le terrain des faits incontestés et généraux. De là une confusion, une bizarrerie, une incohérence, qui ne disparaissent qu'après un long travail du lecteur sur lui-même et sur la pensée de l’auteur. Quand ce n'est pas la méthode qui rebute, c’est l'expression. S'exagérant peut-être les avantages d’une terminologie nouvelle pour un monde nouveau, Fourier a abusé du néologisme, systématiquement, et, il faut le dire, puérilement., Là où la langue consacrée eût amplement sufli à l’évolution et à l’expression de ses idées, il a cru devoir continuer son rôle d’inventeur, et refaire le dictionnaire français en même temps que l'éducation humaine. Ainsi, quand il eût pu diviser ses matières par chapitres, par sections, appendices, corollaires, préfaces, avant-propos, introductions, prologues, ce qui eût été légitime et compris, il nous offre dans son idiome des Cis-légomènes, des Interliminaires, des Épi-sections, des Cüer-logues, des Ciütràposes, ce qui est une prétention au moins oiseuse et qui touche au ridicule.
Un autre défaut de Fourier, c’est l'abondance; non pas l'abondance qui féconde, mais celle qui noie. Infailliblement l'inventeur du monde sociétaire aurait trouvé beaucoup moins de personnes disposées à contester sa valeur scientifique, si, au lieu de jeter
sa théorie dans un moule immense, il l’eût, au contraire, concentrée dans un petit nombre de démonstrations et soumise à une exposition méthodique. Ce travail de résumé devait précéder le travail du développement : l'ordonnance générale avant les détails, la synthèse avant l'analyse, ce sont là des vérités banales. Il est à regretter que Fourier leur ait désobéi. Cependant, si sévère que l’on veuille être vis-àvis d’un esprit original, on ne peut disconvenir que cette profusion de gracieux tableaux, que ce cercle confus et passionné de créations naïves, Joyeuses, inattendues ; que ce désordre charmant, cette incohérence volontaire, qui sont une faute chez le savant, ne deviennent un titre réel pour l’homme d’imagination et pour le poëte. Les couleurs de ces paysages sont si fraîches et d’un effet si neuf, il y a tant d'éclat et tant de verve dans ces Géorgiques idéales, qu’on s’abandonne, malgré soi, au flot descriptif, sans regretter l'appui moins fragile d’une démonstration sérieuse.
Un dernier reproche. Certes, il serait fâcheux que la science parlât un langage mielleux ; mais il ne l’est pas moins de donner un air rébarbatif aux vérités que l’on enseigne. Un savant ne doit être ni un paysan du Danube, ni un élégant du grand monde, il ne doit tremper sa plume ni dans le vinaigre, ni dans les essences. Le ton d’un homme qui démontre et qui veut attirer à lui, c’est un ton doux, grave, persuasif; ne concédant rien quant au fond, mais prêt à se ployer à tous les tempéraments de forme. Peutêtre Fourier aurait-il dû en cela résister à ses élans de franchise et de rudesse; peut-être aurait-il fondé
plus sûrement son autorité sur les intelligences, si à l'originalité de sa doctrine il eût joint ce que le saintsimonisme avait de plus que lui, l’onction dans le style et la parfaite convenance dans le langage.
Ces réserves faites, il est temps d'aborder l’exposition des idées de Charles Fourier. Cette exposition demanderait de longs volumes, si on n’y appliquait une méthode de rigoureuse sobriété. Initier les lecteurs à tout le système de Fourier, serait impossible et inutile; la route serait trop longue, et ils ne s'y engageraient pas. Qu'ils aient une idée nette de l’ensemble de la théorie et de ses principes génératifs, c'est tout ce que l’on peut désirer. Pour rendre cette étude plus claire, il fallait se garder de suivre l’auteur dans un vocabulaire dont il eût été indispensable, à chaque minute, de leur donner la clef. La même vue de simplification a fait élaguer la partie critique. Que notre univers ne soit point parfait, c’est ce qui est admis par tout le monde, et ce qui a été victorieusement et surabondamment établi. Toute preuve de ce genre a facilement le tort de dégénérer en déclamation, et il vaut mieux désormais y renoncer que courir ce risque. Enfin, en parcourant la partie organique de la doctrine sociétaire, on verra qu’elle a été dégagée des détails qui ont attiré sur l'inventeur des plaisanteries devenues banales. On a tant abusé de cette méthode de facile appréciation, qu'il y a aujourd’hui, ce semble, quelque bon goût à s’en abstenir !.
1. Pour compléter cette étude de Charles Fourier, et donner une
idée du tour bizarre de son esprit, on trouvera à la fin du volume quelques citations extraites de la partie fantastique de ses livres.
Cosmogonie et Psychogonie.
On a fait de Charles Fourier un matérialiste, à cause de quelques mots hasardés sur la reproduction infinie de la matière. Cela tient à un malentendu résultant du système toujours vicieux des analogies. Si l’on voulait trouver un nom dans l’école philosophique qui répondit davantage à la loi sociétaire, Fourier serait un panthéiste à la facon des saint-simoniens, ou un sensualiste de l’école de Locke et de Condillac.
Charles Fourier n’a pas, il est vrai, abondé dans les idées métaphysiques à l'exclusion des tendances sensuelles; mais c’est, comme il l’avoue lui-même, parce qu’il voulait réorganiser le corps avant de réorganiser l'esprit, les instincts devant, dans l’ordre nouveau, être satisfaits comme les passions, les besoins comme les sentiments. La lutte entre les deux principes, le bien et le mal, d’origine philosophique, n'avait, d’ailleurs, plus rien à faire dans un système qui prenait pour point de départ la légitimité, la nécessité de tous les élans de l'âme et de la chair.
Le sommet de la doctrine de Fourier, c’est Dieu ; mais en appelant Dieu esprit, il ne se déclare pas pourtant exclusivement spiritualiste. Il semble admettre, au contraire, que Dieu, l’homme et l’univers, comme êtres absolus et infinis, peuvent, par de certains côtés, s’absorber et se confondre. Ce serait à peu près la formule saint-simonienne : « Dieu est tout ce
» œui est, » et un transport du fini dans l'infini. Cependant, en d’autres passages, Fourier distingue le créateur de la créature, parle de Dieu comme d’un être existant de son fait, et du christianisme comme d’une croyance qui nous à ramenés à de saines notions religieuses. Dieu, d’après lui, doit être notre première étude; c’est en cherchant en nous la révélation des instincts qu'il y a mis, leur application, leur utilité, leur sainteté, que nous devons trouver la clef des destinées futures de l'homme.
Insistant peu, d’ailleurs, sur ces données métaphysiques, Fourier fait de la nature trois principes éternels et indestructibles : Dieu, la matière, la justice ou les mathématiques. Ici, entre Fourier et les auires philosophes, plus de rapprochement possible : il marche vers ses idées. Dans la toute-puissance de Dieu, il trouve la cause, et dans sa justice, la raison des destinées générales. Or, la volonté universelle se manifeste et se témoigne par l'attraction universelle ; attraction dans l’humanité, attraction dans l’animalité, attraction dans les corps inorganiques. C'est cette attraction qui, pivotant sur elle-même, incessamment produit, incessamment détruit, incessimment conserve. De là cinq mouvements : mouvement matériel, attraction du monde, devinée par Newton; mouvement organique, attraction emblématique dans les propriétés des substances ; mouvement intellectuel, atiraction des passions et des instincts; mouvement aromal, attraction des corps impondérables ; mouvement social, attraction de l’homme vers ses destinées futures. De l'attraction universelle est née l’analogie
universelle, résultant, selon Fourier, d’une loi mathématique qu'il a accusée sans la justifier toutefois. Toutes les passions ont leur analogue dans la nature, depuis les atomes jusqu'aux astres. Aïnsi, les propriétés de l’amitié seraient calquées sur celles du cercle, celles de l'amour sur celles de l’ellipse, ete, N'insistons pas : il y a là un pressentiment bizarre, mais point une conception sérieuse.
La cosmogonie de Fourier a aussi ce caractère divinatoire et cette prétention à une seconde vue. Le monde, d’après lui, aura une durée de quatre-vingt mille ans; quarante mille de progrès, quarante mille de déclin. Dans ce nombre sont enveloppés huit mille ans d’apogée. Le monde est à peine adulte, il a sept mille ans; il n’a connu jusqu'ici que l'existence irrégulière, chétive, déraisonnable de l'enfance; il va passer dans sa période de jeunesse, puis dans la maturité, point culminant du bonheur, pour descendre ensuite vers la décrépitude. Ainsi le veut la loi d’analogie. Le monde, comme l’homme, comme l’animal, comme la plante, doit naître, grandir, se développer et périr : la seule différence est dans la durée. Quant à ce qui est de la création, Dieu fit seize espèces d'hommes, neuf sur l’ancien continent, sept en Amérique, mais toutes soumises à la loi d'unité et d’analogie universelles. Néanmoins, en produisant le monde actuel, Dieu se réserva d’autres créations successives pour en changer la face. Ces créations iront à dix-huit. Toute création s'opère par la conjonction du fluide austral et du fluide Loréal. Jusqu'ici, il n’y a eu qu’une seule de ces émissions ;
les autres attendent qu’on ait trouvé pour elles un autre milieu, un milieu viable, un milieu d’harmonie. Alors les hommes cultiveront le globe jusqu'au soixantième parallèle, et des orangers fleuriront dans la Sibérie : une couronne boréale, espèce d’anneau, semblable à celui de Saturne, se fixera sur le pôle nord, dissoudra ses glaces et rendra ses mers navigables. En même temps, une décomposition subite dans les eaux de l'Océan en dégagera la partie saline, et en fera une boisson agréable etutile aux navigateurs. C’est à la suite de ces phénomènes que devrontse produire les créations nouvelles, toutes plus parfaites que la nôtre, Comme on le voit, ceci n'implique encore aucune preuve, et ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête, si ce n’est par curiosité.
En psychologie, non-seulement Charles Fourier croit et professe l’immortalité de l’âme, mais il laisse supposer qu'il admet l’immortalité, ou tout au moins la reproduction infinie de la matière. Les âmesétaient avant la vie, elles sont après la vie ; mais, pour n'être point isolées des jouissances matérielles, elles rejoienent toujours la matière. Il y a emprunt ici. Nous sommes sur les traces de la transmigration hindoue et de la métempsycose pythagoricienne. Seulement avec Fourier les âmes ne descendent point dans l’échelle des éires: les âmes humaines se tranfusent toujours dans des corps humains, soit sur notre globe, soit dans d’autres. Avant la fin de la carrière planétaire, elles auront alterné huit cent dix fois d'un monde à un autre, c’est-à-dire qu’elles auront fourni mille six cent vingt-six existences, dont cinquante-