CENTRE DE SÉRIE 8 — POIRES FONDANTES
3 Aile descendante 6 — Poires compactes, 6 Aileron descendant 4 — Poires farineuses.
7 Arrière-posle 2 — Nôfles et sortes bâtardes molles.
» Il n'importe que la série soit composée d'hommes, ou de » femmes, ou d'enfants, ou mi-partie, la disposition est toujours la » mêème.— La série prendra à peu près cette distribution, soit pour » le nombre des groupes, soit pour la distribution des travaux. : » Plus elle approchera de cette régularité en gradation et en dégra- » dation, mieux elle s’harmonisera et s’entraînera au travail. — Si
ni l’architecture aux exigences des distributions intérieures. Ce sera une vaste construction, de la plus belle symétrie, et accusant par sa grandeur les pompes de la vie nouvelle. De droite et de gauche se projetteront des aïles repliées sur elles-mêmes, en fer 4 cheval. Là, loin du centre de la grande famille, doivent s'installer les méliers bruyants. Ce palais sera double dans son étendue, avec des corps de bâtiments assez éloignés l’un de l’autre pour former des cours intérieures et ombragées, promenoirs des vieillards et des convalescents, Au milieu du bâtiment principal
» la série est formée régulièrement comme celle que je viens de » citer, on verra des alliances entre les divisions correspondantes. Ainsi l’aile ascendante et l’aile descendante s’allieront contre le » centre de série et s’entendront pour faire valoir leurs productions » aux dépens de celles du centre : les deux ailerons seront alliés * entre eux et ligués avec le centre pour lutter avec les deux ailes. » Il résultera de ce mécanisme que chacun des groupes produira à » l'envi des fruits magnifiques. — Les mêmes rivalités et alliances » se produisent entre les divers groupes d’une division... — Vien- » nent ensuite les intrigues de série à série et de canton à canton » qui s'organisent de la même manière. On conçoit que la série des » poiriers sera fortement rivale de la série des pommiers; mais elle » s’alliera avec la série des cerisiers, ces deux espèces d'arbres n’of-
» frant aucun rapprochement qui puisse exciter la jalousie entre » les cultivateurs respectifs.
» J'ai dit que les séries ne peuvent pas toujours se classer aussi » régulièrement que je viens de l'indiquer; mais on approche au- » tant qu'on le peut de cette méthode, qui est l’ordre naturel et qui » est la plus efficace pour exalter les passions, les contre-balancer et les entrainer au travail. L'industrie devient un divertissement aussitôt que les industrieux sont formés en séries progressives, » Ils travaillent alors moins par appât du gain que par effet de » l’émulation et des autres véhicules inhérents à l'esprit de série. » (Nouveau Monde industriel.) 1, — 7° édition, Ai
s'élèvera la Tour d’Ordre, siége du télégraphe, de l'horloge, et des signaux chargés de transmettre les instructions nécessaires aux travailleurs disséminés dans la campagne. Le théâtre et la bourse trouveront leur place dans la même enceinte. À la hauteur du premier étage, et dans tout le pourtour de l’édifice, régnera une rue-galerie, chauffée en hiver, aërée en été, etoffrant, d’un atelier à l’autre, une communication facile et à l'abri de toutes les intempéries. Au besoin, cette rue-galerie servira encore de salle d’exposition aux objets d’art et aux produits industriels de toute espèce. > | Dans un phalanstère, tout sera organisé pour une vie attrayante et libre, une vie au goût de chacun : commune, si l’on veut; solitaire, si on le préfère. On y poursuivra deux objets : la commodité générale et le bien-être individuel. Les logements, les salles de réunion, les réfectoires, les ateliers, les cuisines, les caves, les greniers, les offices, tout y sera disposé de manière à assurer des rapports prompts et faciles, des distractions variées, un service économique et 1atelligent. Chaque famille trouvera à se loger suivant sa fortune et suivant ses besoins, sans qu’il en résulte jamais pour elle une humiliation dans le contraste si elle est pauvre, un motif d’orgueil si elle est riche. Maintenant, à ceux qui s’effrayeraient de la mise de fonds nécessaire pour assurer tant d’aisance, Fourier répond qu'un phalanstère de dix-huit cents âmes ne -coûtera guère plus à construire que les quatre cents chaumières d’une commune française égale en population. Encore le phalanstère, une fois établi avec
grandeur et solidité, sera-t-il, pendant plus d’un siècle, à l'abri des grosses réparations, tandis que, dans le même intervalle, on aura rebâti sept ou huit fois les masures de la commune française. Puis, la fondation achevée, il y à un autre compte à dresser, celui des économies du ménage sociétaire. Ainsi, une immense cave remplacera quatre cents caves, un vaste grenier quatre cents greniers, une Cuisine avec un personnel réduit, quatre cents cuisines avec les quatre cents femmes qu’elles absorbent sans les occuper, enfin une gigantesque blanchisserie, quatre cents blanchisseries, Tous ces ateliers d’usage commun marcheront à l’aide d’une machine à vapeur qui fournira, en outre, de l’eau chaude dans tous les appartements du phalanstère.
Cependant, au dehors de l'édifice, la campagne a changé d'aspect : les haïes, les fossés, ces emblèmes de servitude et de défiance, ont disparu ; les chemins ontété combinés de manière à ménager l’espace. En échange de leurs terres, les propriétaires du sol ont récu des actions transmissibles qui représentent la valeur dé lapport, et désormais cette vaste plaine pourra être exploitée comme si elle appartenait à un seul homme. Ainsi doivent disparaître, par le fait seul de l'association, tous les inconvénients de la culture morcelée et de la propriété parcellaire. Une seule gestion, appuyée sur de grands capitaux, préside au mouvement dé la richesse générale, et réalise la plus grande somme possible de produits. Il en est de même des ateliers industriels. Au lieu de ces échoppes multipliées à l'infini, tristes, solitaires, sales et in-
commodes, voici des ateliers immenses et joyeux, aérés, salubres, où les machines viennent en aide aux forces de l’homme, et rendent le travail à la fois moins rude et plus régulier.
À ces avantages se joindront encore, dans un phalanstère, ceux qui résultent d’une meilleure organisation du travail. Le travail, en mécanisme sociétaire, sera à la fois plus attrayant et plus parfait : plus attrayant, car il n’aura lieu que par courtes séances, el au milieu des passions enthousiastes qui doivent naître de la rivalité des individus dans les groupes, des groupes dans les séries, des séries dans les phalanges ; plus parfait, car on lui appliquera le système de division déjà pratiqué avec succès dans nos grandes usines. Chaque industrie, ou agricole ou manufacturière, sera divisée en autant de parcelles de travail que cela sera jugé nécessaire pour un confectionnement irréprochable, et un groupe spécial sera affecté à l'exécution de chaque parcelle. Confiés de la sorte aux mains les plus capables, tous les détails du travail humain arriveront sur-le-champ à une supériorité dont il serait difficile aujourd’hui de fixer la limite. On réunirait ensuite ces éléments épars dans les divers groupes pour former une variété industrielle et la résumer en série. En agriculture, par exemple, étant donnée la culture du poirier, une série ou deux séries y seraient affectées, avec des groupes spécialement voués au soin de chaque espèce. En industrie manufacturière, même division, même répartition parmi les diverses aptitudes. Voici d’ailleurs la formule scientifique de Fourier pour de semblables
CHARLES FOURIER. j 185
formations : « Chaque espèce d'industrie donne lieu à autant de groupes qu’elle offre de variétés, etchaque groupe se divise en autant de sous-groupes que la division de son industrie fournit de fonctions. » De cette division infinie du travail, de cet état des travailleurs toujours en présence les uns des autres, toujours en rivalité, soit pour la perfection, soit pour la rapidité d'exécution, doivent naturellement et nécessairement sortir, assure Fourier, des résultats ignorés jusqu'à nous, des œuvres plus belles et plus vivement accomplies, Du reste, le membre d’un groupe ne lui est pas tellement identifié, qu’il ne puisse pas faire partie d’autres groupes, et par conséqueut se mêler à d’autres travaux ; d’où il suit que chaque industrie compte un grand nombre de sectaires éparpillés dans la phalange, et peut, de la sorte, combiner à l'infini ses rivalités. Ce changement, cette mobilité ont en outre un grand avantage, qui est d’engrener entre eux, par des rouages volontaires et fortuits, tous les groupes et toutes les séries.
Ainsi voilà le travail réalisé avec facilité, avec ardeur, avec enthousiasme : chaque individu, chaque groupe, chaque série y a concouru. L'œuvre a porté ses fruits : des bénéfices sont acquis, quadruples, à ce que prétend Fourier, de ceux que l’on obtient par les procédés actuels. Il s’agit maintenant de les distribuer d’après le mode sociétaire, c'est-à-dire en raison du CAPITAL, dU TRAVAIL et du TALENT. Pour cela, un lot sera fait à chacun de ces agents de la production, et la loi de l'intérêt commun conseillera, plus qu’on ne le pense, une répartition équitable, En effet, les capi-
talistes, ne pouvant espérer de beaux dividendes qu’à l’aide de bons ouvriers et de bons projets, voudront que les lots de talent et de travail soient sincèrement, et convenablement établis, et les non-capitalistes, ne pouvant employer les procédés avancés qu’à l’aide de. capitaux, chercheront à les attirer en les rétribuant d'une manière généreuse. D'où l’on peut augurer qu'au lieu de s’attribuer la part du lion, chacun des intérêts associés tendra plutôt à se dépouiller en faveur des autres {,
Quand trois lots auront été faits, l’un pour le capital, l’autre pour le travail, le troisième pour le talent, viendra le tour de la répartition par individus. A l'égard des capitalistes, le mode ne fait pas question: le bénéfice sera en raison de l’apport. Mais pour le travail et le talent, unedifficulté, se présente, c'est d’avoir l'échelle du talent et la mesure de l'importance du travail. Ici Fourier s’écarte hardiment des routes battues ; ce n’est pas le travail brillant qui aura le pas sur les autres, mais le travail nécessaire, Il fait la part du pauvre avant celle du riche, la part des bras avant celle de l’intelligence. La masse le préoccupe beaucoup plus que l’individu, et il juge l’œuvre dans son influence sur les besoins collectifs. Il classe donc les travaux en travaux de nécessité, travaux d'utilité, travaux de simple agrément. Les travaux d'agrément seront les moins rétri-
4. Voici la distribution que propose Fourier, en la déclarant sus ceptible de modifications :
4 douzièmes au capital, 5 douzièmes au travail, + douzièmes au talent.
bués, lestravaux utiles le seront davantage, les travaux nécessaires plus que les deux autres. Sous le régime actuel, c’est à peu près l'inverse. Fourier, calculant que les travaux nécessaires sont presque tous d’une nature répugnante, a dû, pour yintroduire l'attraction, les rendre beaucoup plus lucratifs que les autres, et en revanche, il n’a attaché qu’une bien moindre prime aux travaux attrayants par eux-mêmes. Cette combinaison est une des plus séduisantes chimères d'équilibre qui se soient faites ; elle conclut entièrement à l'avantage de ce qu’on nomme aujourd’hui la classe pauvre. Les travaux nécessaires, durs et pénibles, étant presque tous le lot du peuple, le peuple, dans le mécanisme sociétaire, serait tout à coup placé non-seulement hors des voies du besoin, mais encore sur le chemin de la richesse. Cette nouvelle justice distributive déterminerait en outre une rotation perpétuelle, un renouvellement incessant dans le personnel des classes, et y détruirait le germe des rivalités qui les déchirent aujourd’hui. L’harmonie universelle y trouverait un gage de plus. Ce qui la garantirait mieux encore, c’est l'absence de toute misère réelle dans ce monde idéal. Il n’y a plus de pauvre dans un phalanstère ; le pauvre y est aboli. Tout sociétaire est forcément, malgré lui, à l’abri du besoin. Sa présence dans la communauté lui donne droit à un minimum en toute chose : nourriture, logement, vêtements, ustensiles. Ce minimum lui est dû, c’est la clause formelle de l’association. De son côté, il doit, il est vrai, son travail, mais sous une loi qui affecte une haute paye aux besognes les plus rudes, 1! lui faut peu d’ef-
188 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS, forts pour s'acquitter d’abord, et à capitaliser ensuite. Quant à la distribution des lots du talent, elle serait des plus simples, car on aurait pour base les titres ou les grades des individus, et, comme les grades'et les titres se confèrent, ainsi qu'on l’a vu, par la voie élective, les bénéfices seraient, en définitive, en raison de mérites déjà couronnés et d’un ascendant acquis. En dehors de cette loi applicable aux intelligences de second ordre, se trouveraient néanmoins les grands artistes, les industriels célèbres et les savants illustres. De tels hommes n’appartiendraient ni aux groupes, ni aux séries, ni aux phalanges, mais à l'humanité entière. Le globe se chargerait de leur rémunération. Dans le mécanisme sociétaire, ces natures d'élite sont placées en dehors des autres, quant aux conditions du travail, Seulement, lorsqu’après un Jong repos ces hommes ont produit leur œuvre, un jury s’assemble dans la métropole du monde pour leur voter une récompense. Qu'on se figure, par exemple, Jacquart ou Watt, Newton ou Corneille, se présentant devant ce tribunal souverain; Jacquart avec son métier, Watt, avec sa machine à vapeur, Newton avec sa théorie de l'attraction, Corneille avec sa plus belle tragédie. A l'instant même et avant toute gloire chanceuse, il sera voté à ces grands hommes une rémunération à prélever sur chaque phalange. Supposez cinq francs par phalange, et cinq cent mille phalanges dans le globe; le jury aura décerné à l'inventeur deux millions cinq cent mille francs. Jacquart ne mourra plus dans un état voisin de l’indigence, après avoir enrichi l'univers,
Tout basé qu’il est sur une parfaite égalité de rapports et une complète liberté de mouvements, le mécanisme sociétaire reconnaît des hiérarchies de diverses sortes : hiérarchie de passions, hiérarchie de caractères, hiérarchie d’âges, hiérarchie de fonctions, hiérarchie de travailleurs, hiérarchie de souveraineté. Quand Fourier n’exprime pas ces distinctions et ces nuances, il les sous-entend. Ainsi, parmi les passions, les trois passions rectrices ou, comme il dit, mécanisantes, priment les passions affectives, qui, à leur tour, commandent aux passions sensitives. IL en est de même des caractères dont Fourier fait une sorte de clavier humain, susceptible d’autant de combinaisons que peut l'être l'harmonie musicale. La hiérarchie des âges se présente sous un autre aspect : l’âge mûr en est le centre ; les deux ailes, l’une, ascendante l'autre descendante, sont, d’un côté, les années intermédiaires de l'enfance à la virilité ; de l’autre, celles de la virilité à la décrépitude. Pour la hiérarchie des fonctions, il n’y a rien à expliquer, c’est l'élection qui les confère; mais la hiérarchie du corps de travailleurs, qu’on a vu dans ses alvéoles, le sroupe, la série et la phalange, se développe dans la sphère supérieure, et forme, successivement, la ville, la province, la capitale, la métropole continentale, la métropole universelle, enfin, les armées industrielles. La phalange est un type d’association, un type étroit, mais complet; c’est lereflet de la vie humaine. Cependant une phalange isolée n’aurait pas toutes ces conditions d'avenir, si elle n’attirait pas dans son tourbillon d’autres phalanges, qui, avec leur mouvement
propre, auraient aussi un mouvement autour d'elles et par rapport à elles. Entre phalanges, les combinaisons sont les mêmes, les liens sont les mêmes qu'entre les groupes et les séries, Les phalanges sont sollicitées à une association par des sympathies, par des intérêts, par des objets d'utilité commune, tels que des ponts, des canaux, des routes, à l’exécution desquels toutes et chacune out concouru. Bien tôt, en dehors des phalanges, se créeront de grands entrepôts, de grands établissements scientifiques, de grandes manufactures, des bourses, des foires, des théâtres, des monuments d’art. Puis viendra la petite ville, centre général des phalanges, plus habitée l’hiver que l'été; puis encore la ville provinciale, ou capitale de province, assise de manière à commander un vaste rayonintérieur, ou un bassin maritime ; ensuite la capitale d’un empire; enfin la métropole universelle, dont Fourier fixe l’emplacementsur le Bosphore, L'un des liens les plus puissants de cette grandiose hiérarchie serait les armées iudustrielles, autorités nomades et pacifiques, se portant sur tous les points où les appelleraient l'utilité et la gloire communes. Une armée industrielle devra se composer, selon Fourier, de tous ceux qui excellent dans les beaux-arts, dans les sciences, dans l’industrie; elle sera donc une réunion spontanée et libre, où chacun s’entretiendra à ses frais. Le but sera souvent d’agrément, mais, dans plusieurs cas, l’armée industrielle devra concourir aux grands travaux du globe, à l’amélioration des climatures, aux lignes importantes de communication, à la construction de vastes édifices, à
CHARLES FOURIER. 194 la prompte réparation des calamités publiques, comme les inondations et les incendies.
Vient ensuite la hiérarchie de souveraineté. Dans Fourier, cette souveraineté est multiple ; elle demande des titulaires à tous les instincts, à toutes les facultés, à toutes les aptitudes, à toutes les passions; elle est en outre alternée, périodique, mobile, capricieuse ; elle ne pèse point, elle n’offusque point. La souveraineté est, dans certains cas, héréditaire; mais elle n’emporte aucune attribution formelle ; la loi élective a réglé les fonctions et les grades. Les titres de souveraineté s’'échelonnent depuis l’unarque, qui commande à une phalange, jusqu’à l’omniarque, qui est l’empereur du globe, Il y a un duarque, pour quatre phalanges, un triarque pour douze, un tétrarque pour quarante-huit, et ainsi de suile; le douzarque règne sur un million de phalanges. L’omniarque vient audessus ; c’est le treizième grade ascendant de la hiérarchie.
Le cercle dans lequel se meut le pouvoir de ces chefs a été si minutieusement tracé, qu'il équivaut à peine à un patriarcat dévolu aux plus anciennes familles. L’électionuniverselle dans toutes les fonctions, et une liberté illimitée acquise désormais aux passions de l’homme, comme loi sociale et absolue, font de la souveraineté un titre presque honorifique, un titre de luxe, d’apparat. Autour des chefs, plus de gardes, plus de bourreaux à leurs ordres, plus de tribunaux sous leurs mains. La liberté est complète, puisque tous les penchants sont légitimes; l'égalité ne l’est pas moins, puisque dans les phalanges l'éducation
est Ja même pour tous, les fonctions accessibles à tous, les voies de fortune et de grandeur ouvertes à tous et aux mêmes titres. Quel rôle reste-t-il à un pouvoir dans une société ainsi faite? Il s’agit seulement de savoir si cetle société pourrait fonctionner.
Cette liberté dont on vient de parler, Fourier l’attribue en dose égale aux deux sexes; il fait mieux, il ne distingue pas. Si, chez lui, la femme ne joue pas le rôle important et exagéré qu'a voulu lui attribuer le saint-simonisme, du moins lui reste-t-il une part assez belle pour qu’elle ne crie pas à l'oppression et au sacrifice. Dans le mécanisme sociétaire l’homme domine, ilest vrai, la femme Gans les rapports d’ambition, mais la femme y domine l’homme dansles relations d’amour et de famille. Voilà donc que la femme est déjà le pivot du ménage ; mais Fourier ne prétend pas l’y tenir dans le séquestre et dans l’isolement. « L’Harmonie, dit-il, ne commettra pas, comme nous, la sottise d’exclure les femmes de la médecine, de l’enseignement, de les réduire à la couture et au potau-feu. Elle saura que la nature distribue aux deux sexes, par égales portions, l'aptitude aux sciences et aux beaux-arts, sauf la répartition des genres, le goût des sciences étant plus spécialement affecté aux hommes et celui des arts plus spécialement aux femmes. »
L’une des plus vives, des plus touchantes sollicitudes de Fourier, c’est l'éducation de l’enfance et l’éclos'on de ses vocations. On voit qu'il parle de l’enfance avec amour, avec bonheur; un père n’est pas plus prévoyant ni plus tendre. [l est vrai que là était tout son espoir, toute sa chance à venir. Les hommes qui
ont vécu sont de fer aux idées nouvelles ; l’enfance estune cire molle qui recoit ‘et garde toutes les empreintes. Aussi il faut voir avec quel soin Fourier classe ses élèves en six tribus, en leur donnant des noms distincts et familiers ; comment il s’élève contre notre système d'éducation, qui tend à les laisser sous la direction paternelle, toujours imprévoyante d’après lui, et imparfaite, surtout quand il faut que l’enfant choisisse la direction la plus conforme à ses instincts et à son aptitude.
Opérer le plein développement de toutes les facultés matérielles et intellectuelles, afin de les appliquer à l’industrie productive, tel est le système d'éducation de Fourier. Ille divise en cinq phases. L'une, de première enfance, est celle où les nourrissons recoivent dans un dortoir ou séristère commun les soins d’hommes, de femmes et d’enfants, formés en groupe pour ce travail. Ainsi, ces soins donnés à l’enfance ne sont plus un service banal, mais une vocation, une fonction sociale. Le rôle de nourrice a, lui-même, son importance. Fourier veut qu’une nourrice soit belle, qu’elle soit robuste, et même qu’elle ne fausse pas en chantant. Cette exigence s'explique dans un monde harmonien. L'enfant dort sur des hamacs et libre de langes : on ne gêne pas plus ses mouvements que, plus tard, on ne gênera ses instincts. Dès qu’il peut marcher, son éducation commence. Alors il faut songer à pressentir la vocation, à la solliciter, à la faire éclore; il faut surveiller les élans de ces natures naïves, bien remarquer leur vice de choix, si c’est le furelage, si c’est la gourmandise, si c’est la singerie, si c’est
l'amour du bruit, si c’est la malpropreté. Dans chacun de ces faits, il y a une révélation : selon qu'il manifestera telle disposition ou telle autre, telle préférence, telle manie, l'enfant sera ouvrier, ou artiste, ou industriel, ou gastronome, ou agriculteur. À cinq ans, l'heure sonne pour un autre ordre d'exercices. Il s’agit d'agrandir autant que possible les passions sensitives et de pousser au développement du tact, de la vue, de l’ouïe, du goût et de l’odorat. Les cinq sens ont besoin d’une éducation, comme le corps d’une gymnastique : faute de jeu et de ressort, ils s’affectent avant l’âge et perdent toute leur subtilité. De là tant de surdités et de myopies. L'éducation des sens doit, selon Fourier, restituer à lanalure humaine l'énergie de ses organes, et le luxe des facultés physiques aide plus qu’on ne le suppose à la richesse des facultés morales. De neuf à quinze ans, vient le tour de la vie active, de la vie sociétaire; c’est la période où les passions se manifestent par la voie de l'attraction, où les facultés se révèlent, où les vocations se trahissent, À seize ans, le cercle de l'éducation est parcouru : l'enfant finit, l’homme commence.
Conclusion.
La théorie de Fourier peut se résumer en quelques mots. Emanciper et combiner les passions, associer les facultés et les intérêts, faire prévaloir dans le
CHARLES FOURIER. 195 monde physique et moral l'attraction sur la répugnance, trouver dans le spectacle de l’univers la voie analogique de nos destinées, voilà ce qu’il veut; et pourtant, si courte qu'elle soit, cette formule n’est rien moins que le renouvellement entier du globe. Cela tient à une merveilleuse sagacité de l'inventeur, qui, en faisant pivoter une idée, y trouve mille facettes brillantes, originales et inattendues.
Si l’on voulait maintenant établir un parallèle entre sa conception et celle des écoles rivales, on pourrait se convaincre combien elle les laisse en arrière. La théorie de Fourier, complète dès 1808, a défrayé longtemps des théories qui le désavouaient en le dépouillant. Fourier ne copiait personne; le saint-simonisme, pour ne citer que lui, s’est souvent borné à traduire Fourier. Seulement, Fourier, plus sage et plus retenu, ménage-{-il dans son association une place au capital, c’est-à-dire à la propriété individuelle, que les disciples de Saint-Simon n'ont pas su respecter. Toujours grand seigneur, même quand il bouleversait le monde, Saint-Simon était d’ailleurs dominé par des idées d’autorité et de hiérarchie; homme du peuple, Fourier obéissait à un besoin d’émancipation et d’affranchissement. Ainsi, Fourier a pour lui la date et la supériorité relative des idées : évidemment l’avantage lui reste, ;
Entendons-nous dire pour cela que la découverte de ce dernier soit sérieuse? Bien s’en faut. Seulement il est plus facile de la nier que de la discuter. Elle transporte la critique sur un terrain où les points d'appui manquent; elle argumente dans l'inconnu.
Objecterons-nous, par exemple, que l'émancipation des passions, idée très-peu neuve d’ailleurs en théorie, peut déterminer des résultats contraires à ceux que Fourier en attend; que l’état sauvage, entre autres, celui où les instincts sont le moins réfrénés, n’est pas, à beaucoup près, un état social que l'on puisse présenter comme modèle? A cela Fourier nous répond que son système emporte non-seulement le libre essor des passions, mais aussi leur satisfaction plénière, ce qui est loin d’exister dans l’état sauvage, condition de misère, de privation et d’abrutissement. Objecterons-nous encore que, pour certaines passions sensuelles, l’expérience d’une liberté sans frein est faite depuis longtemps, et que ces passions, la gourmandise, par exemple, vont toujours au delà des satisfactions permises et raisonnables? Fourier nous répond que les passions, dans leur incohérence et leur servitude actuelles, ont un jeu faussé qui disparaitra dès que l'équilibre et l'harmonie régneront parmi elles, et que, dans l’ordre sociétaire, il ne restera de la gourmandise, invoquée comme obstacle, que ce qui sera juste et nécessaire pour l’amélioration des produits gastronomiques. Si nous persistons en demandant quelle pourra être l'utilité de la paresse, il nous sera répliqué que la paresse, fille du travail répugnant, n’est pas une passion radicale, mais seulement un vice de notre civilisation, vice annulé dans le travail attrayant, organisé par courtes séances. Ainsi du reste : le monde nouveau fournit solution à tout, et quand la controverse s’agite dans une pétition de principes, il n’y a plus qu’à se taire.
On peut néanmoins établir, dans les idées de Fourier, une ligne de démarcation entre celles qui touchent aux passions et celles qui ne traitent que des intérêts. Sur ce dernier point, plusieurs de ces combinaisons séduisent par leur originalité, et l’épreuve pourrait en être tentée sans péril. La division du sol en parcelles a incontestablement ses avantages : elle multiplie les propriétaires et donne de profondes racines à l'esprit de conservation; elle protége la société contre un partage violent. Mais divers inconvénients sont attachés à ses excès. Là où le sol s’émiette à l’infini, la petite culture domine, et les bénéfices des grandes exploitations disparaissent. Bien des forces se perdent ainsi par le fractionnement et s’usent dans le détail, À ce point de vue, Fourier a eu raison de désirer une alliance entre les intérêts humains, qui, aujourd’hui, se séparent ou se combattent.
Le but est donc louable ; les moyens sont-ils également heureux; c’est ce dont on peut douter. Fourier compte beaucoup sur l'attraction dans le travail, et il s’est donné un mal infini pour trouver la formule de ce problème. Ce qu’il a écrit là-dessus fait honneur à son imagination : on ne saurait être plus ingénieux qu'il ne l’a été dans l’organisation de ces groupes industriels, exécutant la besogne par courtes séances et comme à l’envi. Malheureusement ce n'est là qu'un rêve. Le travail ici-bas est issu du devoir : son mobile n’est pas l'attrait, mais le besoin. Le novateur et ses disciples ont beau multiplier les exemples à l’appui de leur donnée, citer l’ardeur qu'apporte la jeunesse au bal, rappelerune foule d'occasions
où l'on accepte la fatigue comme un plaisir. Ces faits ne prouvent qu'une chose, c’est que toute diversion, dans la vie humaine, est une joie, et toute exception une jouissance. Le travail est pénible, parce qu'il est continu, obligatoire. Que le bal devienne une nécessité journalière, il cessera d’être un divertissement : c'est le conte du pâté d’anguilles. Le travail par groupes serait peut-être charmant le premier jour ; le second jour il paraîtrait moins agréable, et au bout de six mois, il aurait quitté ses allures de fête. Fourier, qui a tant étudié le cœur humain, a dû remarquer sans doute qu'il dédaigne ce qu’il a pour aspirer à d’autres conquêtes. Cet instinct détruit tout son système. En vain espère-t-il captiver l’homme par la variété, le promener, comme un sultan blasé, au milieu de surprises toujours nouvelles. Cette variété deviendrait bientôt un tourment, une lassitude. Il n'y a qu’à jeter les yeux autour de nous pour. rencontrer de ces mortels à qui le sort a tout départi, et qui n'ont d’autres peines en ce monde que celle d’être accablés de leur bonheur.
Fourier suppose également que l’une des tendances les plus énergiques de l’homme est le bruit, le mouvement en commun, l'agitation : il ne fait pas une part assez grande au besoin d'isolement et de concentration. Le sentiment qui pousse à l’amour du chez-soi, qui fait que l’on se clôt, même sans nécessité, qui donne tant de prix à un Jardin, à un champ, à une maison, à une chaumière que l’on possède, ce sentiment, tout personnel qu'il est, a de profondes racines dans le cœur humain, et Fourier
n’en a pas suffisamment tenu compte. L'intérêt que que l’on prend aux choses est proportionné au droit qu'on y a, et souvent au souci qu’elles donnent. Il est certain que ce sont là des penchants dont l’excès doit être combattu; mais la compression n'étant pas admise par Fourier, il ne peut se dérober aux conséquences de cette passion universelle que l’on nomme l’égoisme. Le culte de l'intérêt solitaire n’est pas, comme on pourrait le supposer, un produit factice de l'état social, mais bien un instinct profond, persévérant de notre nature. Quand l'Évangile conseillait au chrétien le détachement, il voulait lutter contre le démon le plus actif de l’âme. Fourier espère tromper cette passion et en faire un instrument de bonheur ; c'est une illusion. Il n’a pas suffisamment étudié l’'égoïsme, ses bizarreries, ses exigences, son despotisme. Que de gens ici-bas aiment mieux être malheureux à leur manière, qu'heureux à la manière des autres !
En étudiant l’organisation du travail, telle que la conçoit Fourier, on y trouve encore une contradiction, au moins apparente. Il admet la division comme moyen de perfectionnement, mais il supprime la continuité qui engendre le dégoût. Ainsi, un groupe exécutera une besogne, par courtes séances, et la quittera après l'avoir effleurée. Nous doutons que cette mobilité ait pour les travailleurs tout l'attrait qu’on lüi prête. Le plus rude instant d’un travail est précisément la première heure; il faut se maitre, comme l’on dit, en train; la facilité n'arrive qu’à la longue. On aurait donc à essuyer la phase la plus
pénible d’une t'che qu’il faudrait laisser, au meilleur moment, pour aller recommencer ailleurs et sur d’autres frais une initiation nouvelle. Évidemment, c’est là un attrait fort peu attrayant. Si le travailleur n’a rien à y gagner, on peut craindre que le travail ne s’en trouve pas mieux. Jusqu'ici le perfectionnement d’un ouvrage manuel tenait à sa division en parcelles confiées à plusieurs mains. Chaque détail, ainsi traité, acquérait, comme on le devine, une plus erande valeur, le même ouvrier exécutant constamment la même chose et avec une habileté toujours croissante. Fourier maintient ce principe, qui lui parait fécond, mais il l’anéantit dans une combinaison contradictoire. Il divise le travail, mais il le livre à des mains successives. Un groupe phalanstérien aura dix, quinze, vingt parcelles de travail à exécuter : il voltigera d’un atelier à l’autre, il ne sera pas obstinément attaché à une seule nature de production. Soit; mais alors les avantages d’une pratique incessante, sur un point donné, disparaissent. Cette exécution à la légère est incompatible, ce semble, avec la supériorité du travail. Un groupe qui fait tout, qui est propre à tout, ne peut pas tout faire avec l’habileté de l’ouvrier qui n’exécute qu’une seule chose, qu’un seul détail. Pour concevoir d’autres résultats, il faut apporter, dans la question, cette foi particulière qui animait Fourier à propos des merveilles de son monde imaginaire. ù Cependant, quelque incomplètes qu’elles soient, les combinaisons industrielles n’en demeurent pas moins la partie la plus originale de sa théorie. L’asso-
ciation agricole est une idée qui se réalisera tôt ou tard, quand le fractionnement du sol aura porté tous ses fruits. Les moyens de Fourier n’auront jamais les honneurs d’une application vraiment sérieuse, mais on lui empruntera peut-être son principe. Ainsi, quant à l’organisation des intérêts, le novateur aura laissé quelques traces de son passage, et le bruit qui se fait autour de son nom n'aura pas été vain. En revanche, le mécanisme auquel Fourier veut soumettre les passions sera moins heureux. C’est une prétention très-grande que d’aspirer à les faire concourir toutes au bonheur des sociétés, et cette prétention aurait besoin de s'appuyer sur une base plus solide que ne l’est la loi d'équilibre imaginée par Fourier. Voilà le côté faible de ses idées : c’est pourtant celui que l’on défend avec le plus de chaleur. On a voulu l’élever à la hauteur d’une démonstration mathématique, et en faire le point de départ d’une science exacte. Par un procédé d’analogie, plus ingénieux que fondé, Fourier a traité les passions comme un musicien traite les notes de la gamme, comme un physicien traite les couleurs du prisme. Rien n'est plus décevant que cette méthode. Le monde moral ne saurait être l’objet d’une science positive : il est trop mobile, ‘trop divers, pour que l'intelligence humaine puisse le dominer en entier. Bien des passions ont échappé à Fourier dans cette analyse, et si son monde de fantaisie pouvait se réaliser, il y naîtrait sans doute des passions nouvelles qui tromperaient et déjoueraient ses calculs. Sa loi sériaire ne doit donc être regardée que comme un jeu d'esprit qui ne manque ni
de nouveauté ni de grâce. L’imagination peut la revendiquer : la science n’a rien à y voir.
Ainsi c’est par les détails seulement, et par un petit nombre de détails, que la doctrine de Fourier a quelque chance de pénétrer dans notre monde, rebelle aux expériences. Elle a été pourtant l’objet des espérances les plus vastes ; on l’a crue destinée à gouverner un jour les sociétés humaines. Ce sont là des chimères. Quand on aspire à réformer l’humanité tout d’une pièce, il y a trop de combats à livrer; C’est vingt siéges dans un siége : un préjugé s’est à peine rendu qu’un autre se révolte. On a contre soi les intérêts qui s'inquiètent, les passions qui se défendent, les routines qui s’effarouchent. Un esprit spéculatif se transporte facilement dans les sphères de l'idéal ; mais un peuple ne l’y suit pas. L'humanité est comme ces malades qui aiment mieux endurer une douleur familière et connue que s’abandonner aux hasards d’une opération héroïque. Tout au plus subit-elle de loin en loin quelques progrès timides, lentement essayés, lentement consentis. Get instinct des sociétés, s’il a ses écueils, à aussi ses avantages : il recule peut-être le mouvement du progrès, mais il res une invincible barrière à l’empirisme.