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CHAPITRE IV

Si l’on ne conclut pas trop légèrement d’une tendance particulière à une tendance générale, il semblerait, à de certains symptômes, que le xix® siècle s’est mis en marche vers une difficile conquête, celle de la science du bien-être, jusqu’à présent plutôt pressentie que fondée. Cette science aurait dépéri sans doute sur un terrain purement industriel, si des esprits plus résolus n’eussent agrandi son horizon, au point d’en faire la science même de la société. C'était peu, en effet, que d’avoir songé à rendre les hommes plus heureux, si l’on ne cherchait pas en même temps le procédé qui doit les rendre meilleurs ; si, en fécondant la ruche du travail, on ne la défendait pas contre les frelons qui en dévastent les alvéoles; si, en faisant jaillir du sol de nouvelles sources de richesses, on n’en laissait pas approcher les bouches les plus altérées et les lèvres les plus arides. Ainsi comprise, cette

4, Écrit en 1838,

science manquait de justification et de moralité, Sa venue ici-bas n’empéchait rien, ne réparait rien : elle n’apportait aucune trêve au combat que se livrent la fortune et l’indigence, la force et la faiblesse, l’habileté et l'honnêteté; aucun remède à cette maladie de langueur qui attaque l'humanité dans les sources de sa vie; elle laissait l'empire où il est, entre les mains des plus audacieux et des plus adroits,

Qu'on ait accusé, à ce point de vue, la science du bien-être d'aboutir à un matérialisme sans grandeur, à une autre adoration du veau d’or, c’est ce qui se conçoit et s'explique. Mais pour la bien juger, pour la saisir complétement, il fallait sortir de ces perspectives étroites. Toute science relative à l’homme est double comme lui : elle ne peut pas intéresser la chair, qu’elle n’intéresse aussi l'esprit. C’est la condition de notre existence. Comme le géant de la fable, l’homme doit, de temps à autre, toucher à la terre pour se fortifier dans son élan vers le ciel, et cette oscillation entre un spiritualisme et un sensualisme toujours progressifs, constitue la vie du monde comme elle est la vie de chaque individu. Que le corps s'’affaisse trop vers notre limon, l’âme à l'instant se révolte et le contient; que l’âme aspire trop vite à l'infini, le corps à son tour résiste et la modère. Telle est la loi humaine et par conséquent celle de toute science humaine.

Les hommes auront donc beau faire, ils ne parviendront pas à séparer que ce Dieu a joint, et de même que l’idéalité pure frappera l'air comme un vain son, quand on voudra l’isoler des réalités de la vie, de

ROBERT OWEN. 205 même aussi la réalité la plus brillante aura toujours besoin, pour s’ennoblir, de quelques rayons dérobés à l'idéal. Qu'on ouvre le livre du monde, on y trouvera cette histoire écrite sur chacune de ses pages; on y verra l’ascétisme chrétien dominant le sensualisme païen, et dominé, à son tour, par d’irrésistibles désirs de satisfaction terrestre ; on y saisira sur le fait les deux éléments de notre nature, marchant par un sentier commun vers des affranchissements successifs et parallèles. En effet, si l’on étudie leurs phases, les servitudes de l'esprit ont été brisées en même temps que les servitudes du corps. Dans l’ordre intellectuel, la servitude de l’animalité a dû tomber devant la révélation évangélique, succédant aux philosophies anciennes; la servitude de la foi aveugle devant la liberté d'examen, enfin la servitude du doute et de l’incrédulité, ce joug fatal de notre époque, tombe et s’efface peu à peu devant le pressentiment confus d’un spiritualisme raisonné et d’une foi intelligente. Dans l’ordre matériel, la progression est la même : la servitude de la personne a été abolie avec l'esclavage ; la servitude du travail ou de la fonction, avec les priviléges féodaux ; enfin la servitude du besoin, celte torture actuelle, doit s’abolir prochainement par une meilleure distribution des richesses et une plus heureuse combinaison des forces sociales. Ainsi, pour l'esprit et pour le corps, voilà trois affranchissements parallèles.

Maintenant, si l’on interroge l’humanité sous ce double aspect, il est facile d’entrevoir sa marche vers

une moralité nouvelle et un bien-être nouveau. Peut- 1. — 7€ édition. 42

être semblera-t-il, au premier coup d'œil, qu’une science dont les racines sont dans le cœur même de la réalité, doit moins précéder que suivre la régénération d’une spiritualité vieillie. Mais c’est là, nous le craignons, une des mille erreurs sur lesquelles vivent, depuis longtemps, les écoles de métaphysique pure. Qu'on ne couronne pas la matière, soit; mais qu'on ne la nie pas. Aujourd’hui, par exemple, l'âme souffre et doute, l’âme s’engourdit, s’abdique presque : déshéritée de la foi naïve de nos pères, elle n’a pas trouvé encore cette foi sérieuse et raisonnée promise à l’avenir. Qui la retient donc, cette âme immortelle? déserterait-elle ainsi ses destinées ? Non, maïs au moment où, fatiguée d’une longue nuit, elle va battre l’air de ses ailes éperdues, pour voir si la lumière point et de quel côté, le corps, en despote qui veut être obéi, pèse sur ses élans et l’enchaîne au service d’une nécessité impérieuse. Ainsi les misères de la chair engendrent les misères de l'esprit; ainsi une incrédulité, toute d'inertie, est la compagne du malheur comime la faim est la mère du blasphème. Le plus beau triomphe de la science du bien-être sera ce dernier affranchissement de l'âme, et c’est en cela que sa mission sera grande et sainte. Par une distribution mieux entendue des choses nécessaires, par l’initiation de tous aux loisirs de la richesse, elle répandra sur le sol les semences d’une socialibité plus féconde, elle rétablira l'équilibre entre les droits de la matière et ceux de l'intelligence, réglera les rapports de cette co-existence et les conditions de cette vie, donnera sa nourriture au Corps, sa nourriture à l'esprit, modérera

le travail des bras, afin que le travail s’établisse aussi, non-seulement dans quelques pensées, mais dans toutes les pensées.

Pour ordonner cet avenir, la science du bien-être n'aura guère de nouveaux éléments à créer. Ces éléments existent : la Providence envoie à point nommé sur la terre ce qui importe au bonheur de l’homme. Dans quelle autre vue, en effet, auraient paru au milieu de nous ces puissances mécaniques dont les facultés nous confondent, souverainetés industrielles dont nous saluions hier l’avénement? À quoi pourraient-ils servir, ces instruments merveilleux, si ce n’est à relever l’homme moral en soulageant l’homme physique? D'un côté, par le fait qu’elles surpassent et humilient nos forces et nos aptitudes corporelles, ces puissances mécaniques semblent nous avertir de ne pas placer notre orgueil en des conquêtes fragiles que ces moteurs inintelligents peuvent réaliser mieux que nous; de l’autre, en créant les produits avec plus de facilité et d’abondance, elles semblent dire : — Nous venons payer aux corps la rancon de l'esprit, afin que ce dernier puisse se retremper aux sources de sa grandeur originelle. Tel est le rôle des machines : telle sera leur fonction dans l’économie de nos destinées. ?

Mais voici ce qui est arrivé à leur suite, comme phénomène contradictoire. Tout bienfait d’en haut devant tourner à mal pour le monde jusqu’à ce qu’il ait été compris et appliqué selon les vues divines, il s’est trouvé que les puissances mécaniques, au lieu de fonder le bien-être, n’ont jusqu'ici enfanté que des

ferments nouveaux de collision et de haïne, aggravés encore par les désordres inséparables d’un vaste déplacement. À cela, quelques économistes!, portés à prendre des symptômes superficiels pour des causes profondes, ont répondu en imputant aux machines les torts de la civilisation au sein de laquelle elles fonctionnent. Ils ne pouvaient s'expliquer autrement pourquoi des agents, dont la faculté évidente est de centupler la production, laissaient, dénués des produits les plus nécessaires, les hommes qui en ont Île plus besoin. Pour compléter les termes du problème, ets’éclairer sur ses résultats, il y avait néanmoins bien peu de chose à faire ; il suffisait de se dire que si les puissances mécaniques créent les produits, ce sont les hommes qui les distribuent. Une distribution meilleure, c’est toujours là que l’on vient aboutir et c’est ce que prétend régler la science du bienêtre.

Qu'il demeure donc bien entendu que les machines ont paru au milieu de nous pour se résoudre, non pas en profit pour quelques-uns, mais en allégement de travail pour tous; qu’elles doivent être mieux comprises, non pas un élément de discorde, mais un élément d'union, d'harmonie et de paix, enfin, qu’en affranchissant le corps de sa dernière servitude, elles seront les agents les plus directs d’un spiritualisme régénéré. Grâce aux loisirs qu’elles nous préparent, le plus humble membre de la famille humaine pourra bientôt, dans la mesure de son intelli-

4, Sismondi entre autres.

gence et de ses forces, s'élever à une aspiration vers Dieu et à une vue raisonnée de son œuvre. De là naîtra, il faut l’espérer, une foi sérieuse et profonde qui s’adressera beaucoup plus à la conviction qu’à l'enthousiasme. Ce spiritualisme, complet dans ses vues, ne procédera ni par un renoncement à la terre, ni par un renoncement au ciel, il guérira le monde de ces élans désordonnés vers l'infini, qui jettent un voile sombre sur nos jouissances mondaines, et de ces attachements exclusifs pour le fini, qui avilissent nos facultés immortelles. Ensuite, dérobantà la source de toute lumière un de ses rayons les plus chauds et les plus doux, soit qu’on appelle ce rayon divin: amour ou affection, charité ou fraternité, attraction ou bienveillance, union ou association, quels qu’en soient le nom et la forme, il l’appliquera à l’économie des sociétés humaines et aux rapports des hommes entre eux, réalisant ainsi, dans une harmonieuse unité, à l’aide d’un seul et même principe, la spiritualité et la moralité de la vie.

Parmi les esprits qui se préoccupent de cette régénération à venir, il en est de plus calmes et de plus patients, qui, satisfaits de voir le monde marcher, sous le doigt de Dieu, dans des voies de métamorphoses graduelles, se résignent à une initiation lente et ne cherchent pas à devancer les temps. Pourvu que la colonne lumineuse éclaire toujours la nuit de leur désert, peu leur importe que la grande caravane arrive plus tôt ou plus tard à la terre promise. Mais il en est d’autres, plus ardents, qui ne supportent pas

avec le même sang-froid les dures conditions du 42,

voyage, et qui, pour exciter‘les pèlerins paresseux, se prennent à célébrer les merveilles qui les attendent au bout du chemin. Ceux-ci se substituent au rôle que remplirent les prophètes des premiers âges; ils en tonnent le cantique de l'avenir; et, présageant la ruine des cités maudites, ils chantent les splendeurs de la Jérusalem nouvelle. |

On vient de suivre les travaux et de juger la vie de deux de ces hommes, Saint-Simon et Charles Fourier. Il reste maintenant à parler d’un troisième, moins célèbre de ce côté du détroit, maïs tout aussi digne de fixer l'attention; génie moins original sans doute que les deux autres, mais plus caractéristique, plus touchant comme personnalité ; réformateur sorti d’un atelier, et conduit de la pratique du travail à la perception d’une doctrine : c’est M. Robert Owen.

Vie et travaux de M. Owen. — Essai de New-Lanark. — Premières tentatives de propagande dans le Royaume-Uni.

Si l’on en excepte un petit nombre d’esprits qui s'intéressent aux sciences spéculatives, peu de personnes soupconnent, en France, tout le bruit qui s’est fait, chez nos voisins, autour de M. Owen et de son système. Pour la date des idées, c’est pourtant un contemporain de Fourier et de Saint-Simon;

car, bien que la première exposition de ses vues ne remonte qu'à 1811 et à un discours public prononcé à Glasgow, dès avant cette époque, M. Owen avait émis des théories d’une hardiesse incontestable, et réalisé des faits d’une importance plus décisive encore.

Né en 1771, à Newton, dans le Montgomeryshire, M. Owen fut livré de très-bonne heure à un apprentissage comrnercial, qui ne laissa arriver jusqu’à lui, que d’une manière incomplète, les bienfaits de l’éducation lettrée. Il fut donc ainsi, dans la carrière de la science, le fils de ses œuvres, et si quelques ellipses accusent cette insuffisance d’études, le ton général de ses écrits et les recherches qu’ils supposent, attestent avec quelle ardeur il s’efforça de combler cette lacune fondamentale. Peu d'auteurs le frappèrent; mais quand il en eut rencontré de sympathiques, il s’en nourrit tellement, qu'il parvint à se les assimiler. Cest ainsi que l’on retrouve çà et là, dans ses travaux, des pages entières dérobées au Contrat social; c'est ainsi qu'il exhuma et fit revivre un écrivain oublié du xvie siècle, John Bellers, économiste anglais, auquel il emprunta quelques éléments de son système. Comme complément à ses lectures, il adopta les ouvrages qui lui semblaient le plus profondément empreints de cette onction et de cette bonté, qui étaient le fond même de son caractère.

C'est à New-Lanark que cette belle âme devait faire la première épreuve de ses dispositions bienveillantes. Mais, auparavant, M, Owen avait eu à parcourir les divers échelons de la hiérarchie industrielle. Simple

commis à Londres, à Stamfort, dans le Lincolnshire et à Norwich, il était devenu plus tard, à Manchester, l'associé de riches filateurs, avec lesquels il entreprit cette grande spéculation de New-Lanark, qui devait donner de profitables résultats. New-Lanark est un centre manufacturier que M. Dale, depuis beau-père de M. Owen, avait créé, dès 1784, dans un comté écossais, sur les bords romantiques de la Clyde. A tout prendre, le pays offrait peu d'avantages pour une fondation pareille : le territoire était pauvre et mal cultivé, la population rare et misérable, les voies de communication étaient clairsemées et horriblement entretenues. La seule raison qui détermina M. Dale fut une chute d’eau que présente sur ce point la rivière écossaise. La découverte de Watt n'avait pas encore complété celle d’Arkwright, et les puissances hydrauliques constituaient alors un précieux élément de richesse. M. Dale bâtit donc un village à New- Lanark, et y installa les métiers de sa filature.

Au moment où la cession en fut faite à M. Owen, l'établissement, malgré l’avantage de ses moteurs naturels, était loin d’être prospère. Quoiqu’on eût élevé de vastes constructions et offert aux ouvriers des logements gratuits, les bras manquaient à la manufacture, et la disette d'hommes avait empêché de se montrer difficile sur le choix. Comme élément viril, New-Lanark ne comptait donc que le rebut de la population des trois royaumes, et les enfants que l’on tirait des hospices d’Édimbourg étaient si faibles et si jeunes, qu'à moins de les énerver avant l’âge, il était impossible de les employer. Produit d’agrégats

LUBERT OWEN. 215 vicieux ou hétérogènes, la colonie de New-Lanark ne fut bientôt qu'un théâtre de plus ouvert aux débauches et aux misères qui déshonorent les grands centres manufacturiers. La paresse et la pauvreté, l’ignorance et l’ivrognerie, les dissensions religieuses, le vol, les querelles s'y établirent à demeure, et le travail dut se ressentir de la moralité des individus qui y concouraient. Ainsi, tout excellent qu'il püt être, M. Dale n'avait réussi à fonder ni un village heureux, ni une manufacture florissante.

Ce fut dans cet état que M. Owen prit New-Lanark. Aux yeux des ouvriers indigènes, il avait à expier sa qualité d’Anglais, peu pardonnée en Écosse; il avail à lutter contre des habitudes et des penchants enracinés; il avait à la fois à refaire l’ordre moral d’une colonie et à réhabiliter une spéculation. Il se dévoua noblement à cette double tâche, à la première avec son cœur, à la seconde avec sa tête. Les maîtres ne comprennent pas assez combien la moralisation de leurs ouvriers est à la fois une bonne œuvre et un bon calcul. Doué d’un sens droit, M. Owen l’entrevit. Dès le jour de son installation, New-Lanark devint une famille de deux mille âmes, ramenée presque au droit naturel et gouvernée par un patriarche. Quatre ans suffirent pour faire d’une société déréglée et misérable une société heureuse etexemplaire. Tous les vices dont elle était infectée furent étudiés un à un, traités en détail et attentivement, guéris sans châtiment, réprimés sans violence. Ainsi, pour combattre le vol et le recel, on ne s’attacha point à punir les voleurs et les recéleurs; mais on leur apprit, ce qui vaut mieux,

à rougir d'eux-mêmes ; on les précha par la parole et par l'exemple; on les fit entourer d'ouvriers vertueux, dont la surveillance les contenait, et dont la conduite était pour eux un perpétuel reproche, En fait d'expiation, la peine infligée par un supérieur n’est rien pour le coupable; ce qui lui est intolérable, c'est le mépris de ses égaux. Tout le code répressif de New-Lanark était renfermé dans cette pensée, Quelques contre-maîtres sages et probes, formés sous les yeux et par les soins de M. Owen, lui servirent d'instruments : ils composèrent dans la colonie une hiérarchie imperceptible qui, s'inspirant du chef, pénétrait ensuite Jusque dans les moindres ménages d'ouvriers pour y réveiller les germes d’ordre, de bonté et de vertu. La police de New-Lanark se faisait ainsi de travailleur à travailleur, sans dureté, sans bassesse, sans espionnage, et la moralité étant devenue la règle, le vice dut dépérir peu à peu dans l’abandon et dans l'isolement, Le coupable, au milieu de cette société normale, devenait, on le devine, un être déclassé, qui, ne sachant où rattacher ses mauvais desseins, était conduit nécessairement de l’impuissance au repentir. Aucun instinct dépravé ne se déroba à ce traitement rationnel : la manie des disputes céda comme avait cédé le vol; les dissensions religieuses, les liaisons irrégulières entre les deux sexes s’effacèrent aussi peu à peu et quittèrent New-Lanark. L'ivrognerie seule résista plus longtemps, les cabaretiers combattant pour elle au moins autant que les buveurs. Toute mesure de rigueur et d'autorité répuenant à M. Owen, il prit le parti d'entrer en lice avec

ROBERT OWEN. 25 les débitants de spiritueux. Il ouvrit pour son compte un magasin de détail où le wiskey se vendait à trente pour cent au-dessous du cours, et il demeura de la sorte, en fort peu de temps, maitre du monopole de la consommation. Dès lors l’ivrognerie fut surveillée, mise à l'index de la population sobre, et, quand le mépris vint la frapper, à son tour elle céda. Ainsi, sans moyens Coërcitifs, sans prison, sans juges, sans constables, M. Owen avait, comme par magie, improvisé une société que maintenaient dans la ligne du devoir le lien d’un contentement et d’une confiance réciproques, le désir de vivre en harmonie avec un milieu moral ; entin, les joies pures qui résultent de la seule pratique du bien.

Une réforme aussi clairvoyante dans son but, aussi décisive dans son action, ne provenait pas uniquement du grand sens expérimental de M. Owen : elle avait pris sa source dans un système qui peut s’appeler le gouvernement par lecœur et par la raison. « L'homme est bon, sortant des mains de Dieu, » s'était dit Jean-Jacques. « L'homme n’est ni bon , ni mauvais en naissant, se dit M. Owen, il est le jouet des circonstances dont on l’entoure : il devient mauvais, si elles sont mauvaises, bon, si elles sont bonnes. » Une bienveillance absolue, sans restrictions et sans limites, une égalité tolérante, une grande liberté de mouvements, un retour vers les vérités éternelles dont l’homme porte le germe en lui, tels furent les premiers mobiles qu’il traduisit en mode d’action pour l’ämélioration et la réforme de New-Lanark. Ne pouvant y associer Is intérêts, il résolut du moins

d’y associer les sentiments. Son but était de prouver, par les résultats issus d’une vie régulière, combien la vertu porte de récompenses en elle-même, et par quels attraits elle captive ceux qui l’ont une fois connue. Rendre le travail et la sagesse aimables, les habitudes d'ordre inhérentes à l'individu, toute la discipline de M. Owen est là. Il veut qu’habitué à des travaux gracieux, l'œil de l’homme ne puisse pas en regretter, en désirer d’autres. C’est vers la réalisation de cette idylle qu’il conduisait New-Lanark; c’est ce qu’il commentait en instructions données à ses agents; c'est ce qu’il enseignait aux ouvriers avec une persévérance et une sagacité infatigables. Les voyageurs qui le virent à l’œuvre ont épuisé, à ce sujet, toutes les formules de l’admiration, et l’un d’eux, le major Torrens, disait à son retour : « Get homme est le patriarche de la raison. » À voir ce qui s’est passé depuis lors, n’y a-t-il pas lieu de dire sur-le-champ que l’homme en effet valait mieux que la méthode? Cependant New-Lanark, régénéré, marchait vers une situation chaque jour plus florissante. Comme spéculation, c'était devenu un grand succès; comme société, un modèle. Bientôt les deux mille quatre cents habitants du bourg, non-seulement se trouvèrent à l’abri du besoin, mais furent initiés à quelques jouissances de luxe. Les ménages avaient tous leur jardin; la culture et les promenades dans la campagne remplissaient les loisirs de l’ouvrier. Dirigée par M. Owen, la spéculation industrielle avait cessé de fonder ses bénéfices sur la santé de l’homme : elle usait de l’individu sans lPabrutir. La mesure du travail était ré-

glée à dix heures par jour : les enfants n'étaient pas admis à la besogne avant l’âge de dix ans. Les ateliers étaient vastes, salubres, aérés, munis de ventilateurs qui en écartaient la poussière. Tout avait été calcuié un peu dans l'intérêt du travail, mais beaucoup dans lintérêt du travailleur. Dès le point du jour tous ces métiers s’ébranlaient à la fois, et’luttaient entre eux d'activité, de précision et d'adresse. Cette émulation était la seule garantie d'ordre et de dévouement sur laquelle pût compter M. Owen : il il avait supprimé les autres; les récompenses et lrs peines étaient inconnues à New-Lanark. Quand nous disons les peines, nous devons en excepter une seule qui constitue presque une dérogation au sys'ème du novateur. Dans la filature, sur la tête même de chaque ouvrier, était placé un indicateur à quatre faces : blanche, jaune, bleue et noire, qui voulait dire : bien, assez bien, médiocre, mal. Or, au rapport des visiteurs, il était rare que tous les indicateurs ne fussent pas tour nés du côté de la marque blanche : à peine en apercevait-on quelques-unes dé jaunes, moins encore de bleues, de noires point. Ce fut là tout le règlement disciplinaire de New-Lanark, bien opposé au système d’amendes et de réductions de salaires en vigueur dans presque tous nos ateliers. M. Owen avait du reste fait cette expérience qu'en prenant le contre-piel absolu de ce qui se pratique ailleurs, il arrivait nécessairement à de meilleurs résultats que les autres. Aussi, non-seulement :l se piquait, dans ses produits manufacturés, d’une bonne foi et d’une sincérité au-dessus

de tout soupçon, mais encore il savait, en face de ses 1. — 7e édition. 43

218 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS, correspondants, abdiquer son propre intérêt pour défendre le leur d'une manière chevaleresque, que le gros des marchands regarderait comme insensée. Une forte commande lui arrivait-elle quand les cotons se trouvaient sur la pente d’une baisse, il conseillait à son correspondant d'attendre des prix plus réduits ; une hausse menaçait-elle au contraire ses articles, à l’instant même il en prévenait toutes les maisons qui se trouvaient avec lui en relations d’affaires, afin qu’elles eussent à presser leurs approvisionnements. Au point de vue ordinaire du commerce, de semblables procédés sembleraient devoir conduire une manufacture à sa ruine : New-Lanark à pourtant enrichi tous ses propriétaires; le bilan de ses bénéfices s’est élevé à plusieurs millions. C’est qu'un pareil système lui avait acquis un bien inestimable, la confiance, et la confiance change en or tout ce qu'elle touche. New-Lanark, dans son organisation financière, ne comportait pas l’action du directeur sur la fortune de l'ouvrier, simple salarié d’une manufacture, et non membre d’une association. Cependant, M. Owen parvint à s’immiscer, d'une manière efficace et bienfaisante, dans l’emploi des deniers de ses travailleurs. Il leur donna l’idée d’une réserve et y aida deses fonds; il suivit le mouvement des consommations dans lesquelles allaient s’absorber les salaires, et parvint à les rendre moins coûteuses et meilleures. Ainsi, économisant aux colons de New-Lanark les privations qui résultent des bénéfices du détail, il créa des dépôts en tous genres, où les objets les plus nécessaires à la vie, achetés en gros et dans les cen-

ROBERT OWEN. 219 tres de production, étaient cédés à l’ouvrier au prix coûtant. Le plus religieux scrupule présidait à ces ventes, dont le but était de ne pas spéculer sur le pauvre. Les denrées s’y obtenaient à un tiers meilleur marché qu’au Vieux-Lanark, bourgade la plus voisine. Ce sont là des preuves de bienveillance que comprennent les hommes les plus simples, parce qu’elles touchent aux besoins les plus immédiats, les plus ordinaires de la vie. Chaque ouvrier, ayant un crédit ouvert à la direction, recevait en échange de son travail, soit des effets, soit des denrées ou de l'argent, s’il le préférait; quelquefois, et surtout dans le cas de maladie, on lui faisait des avances. Réalisant même d'une facon partielle le système de la communauté, M. Owen avait fait établir, pour les ouvriers non mariés, une vaste cuisine avec un réfectoire attenant, où ils pouvaient jouir de tous les avantages qui résultent de la préparation des aliments sur une grande échelle: variété, choix, abondance, économie. Ainsi, à l'ombre d’un patronage éclairé, cetie population, sans être plus riche en argent que celle des autres centres industriels, se trouvait être, par le fait, beaucoup plus riche en jouissances.

Inspirés par M. Owen, les propriétaires de la manufacture comprirent bientôt qu'ils ne pouvaient plus se regarder à New-Lanark comme de simples spéculateurs, mais bien comme les chefs responsables d’une société ouvrière. Des bâtiments s’élevèrent dans un seul but d'utilité publique : l’un d’euxétait l’infirmerie ; l’autre, l’école des enfants. Cette dernière fondation a été l’un des faits les plus concluants de New-

Lanark, et, on doit le croire, celui qui inspira à M. Owen la foi la plus active dans la vertu de son système. Depuis longtemps il caressait cette idée, que les châtiments et les récompenses, qui composent la loi d'équilibre de ce monde, comme ils sont notre perspective dans l’autre, entraient pour beaucoup dans les misères qui nous accablent et dans les jalousies qui nous divisent, qu’en exaltant les uns et en abaissant les autres, elles créaient ici-bas l'inégalité des rangs et l’infériorité des races. D’après lui, tout le bagage de nos vieilles vanités, de nos distinctions subtiles, des oppressions brutales ou raffinées qui règnent d’individu à individu, de caste à caste, de fortune à fortune, de mérite à mérite, de caractère à caractère, de titre à titre, ne provient que de la valeur d'appréciation arbitrairement attribuée aux personnes ou aux acles, et surtout de la tendance des sociétés vers un besoin impérieux de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment. Il lui semblait donc souverainement utile d’essayer sur une troupe de jeunes enfanis si une méthode dépourvue à la fois d’encouragements et de reproches, de couronnes et de férules, amènerait des résultats assez saillants pour qu’on püût s’en armer contre les expédients contraires.

Ce fut dans cet esprit qu’il organisa son institution de jeunes élèves, et s’il ne fallait pas, ici encore, tenir plutôt compte de la puissance de l’homme que de la vertu du procédé, on pourrait ajouter que l’expérience a conclu en faveur de son idée. Il ne semble pas, en effet, que pour n'être point récompensés, les

élèves de New-Lanark se soient montrés moins ardents à l’étude, ni moins retenus, pour n’être pas punis. Les voyageurs qui ont vu les écoles de M. Owen ne tarissent pas en éloges sur les manières, la politesse, la gaieté, l’intelligence de ces aimabies enfants. Jamais dé querelles parmi eux, jamais de voies de fait ; l'union la plus touchante présidait à leurs amusements et à leurs études. Par son mouvement intérieur, par la nature de son enseignement, par ses modes d'influence et d'action, l'institution de New- Lanark offrait des analogies frappantes avec ce qui se remarque aujourd’hui dans les salles d’asile, devenues si nombreuses en Angleterre , en Suisse et en France. Aïnsi, pour être juste, il faudrait restituer, en partie du moins, à M. Owen le mérite d’une création que l’on a attribuée jusqu'ici au vénérable pasteur Oberlin, du Ban de la Roche. A New-Lanark, les élèves étaient distribués en diverses classes, qui formaient une échelle d'âges et de leçons, depuis les éléments de la lecture et de l'écriture, tâche des plus jeunes, jusqu'aux notions les plus élevées du calcul, étude de leurs aînés. Cette éducation s’arrêlait, il est vrai, à la dixième année des enfants, époque de leur entrée dans les ateliers; mais elle était si spéciale et si bien appliquée, qu’ils avaient eu le temps d’acquérir des connaissances assez étendues en géométrie, en sciences mécaniques et en histoire naturelle. La méthode d'enseignement était à la fois simple et heureuse ; presque toujours à la démonstration abstraite on alliait la méthode concrète, de manière à ce que la pensée de l'enfant püt s'appuyer sur une forme sai-

sissable, et suivre dans sa représentation réelle l’objet dont on lui détaillait les propriétés. Ensuite ces études ne s’offraient pas à lui d’une manière aride ; 1l apprenait l’histoire naturelle en se promenant dans la campagne ; la géographie, autour d’une vaste mappemonde sur laquelle il voyageait en compagnie de son moniteur ; l’histoire, à l’aide de planches synchront ques qui en résumaient la substance ; le calcul, sur un tableau auquel cent yeux semblaient demander à la fois la solution du même problème, Moins exclusif que ne le sont d'ordinaire les inventeurs, M. Owen sut faire aussi des emprunts aux systèmes d'éducation alors en vogue; et c’est ainsi qu’il naturalisa à New- Lanark, en les combinant, Bell, Lancaster et Pestalozzi. Quant aux jeunes filles, leur éducation embrassait, comme on le devine, de moins vastes sphères : Pécriture, la lecture, la couture surtout, tel était pour elles le cercle de cet enseignement, toujours facile et semé d’attraits.

Comme local, l’école de New-Lanark était un beau bâtiment, avec des salles pour quatre cents élèves, et une grande galerie intérieure où douze cents personnes pouvaient s'asseoir. De vastes cours, des jardins, des vergers, enfin la campagne environnante étaient le théâtre où les deux sexes, souvent confondus, se livraient à des récréations bruyantes et joyeuses. Quoique toute liberté fût laissée à leurs ébats, il s'était établi parmi les élèves une sorte de de discipline et de surveillance mutuelles, qui mainnaient dans leurs rangs l’ordre, la justice et l'union. Une méchanceté était punie par le délaissement,

ROBERT OWEN. 223 peine affreuse pour le jeune âge ; un abus de la force était réprimé par l'intervention de la force collective. Parfois encore, au lieu de se livrer à des jeux épars et turbulents, les enfants se réunissaient par groupes dans les salles pour y exécuter ou des chœurs, ou des espèces d’évolutions militaires au son du fifre montagnard. Aucun voyageur ne semble s'être dérobé à l'effet produit par ces petites voix d’anges, quand elles entonnaient en unisson leur chant national: When first this humble roof I knew (quand pour la première fois je connus cet humble toit). La fraîcheur de ces timbres, la justesse de cés intonations, jointes au spectacle de ces visages vermeils, de ces têtes blondes et bouclées, laissaient dans l’âme les impressions les plus douces. En d’autres occasions, la danse avait le pas sur le chant, ou bien l’un et l’autre se combinaient de la manière la plus heureuse. L'ensemble de ces fêtes naïves était comme un écho lointain des jeux de la Grèce et des théories de Sparte avec leurs groupes d'enfants.

Par une innovation inouïe en Angleterre, l’éducation de New-Lanark n’impliquait point d'instruction religieuse spéciale pour aucune secte. Les parents demeuraient les maîtres de diriger à leur gré les croyances de la famille, et une tolérance sans limites était la seule impulsion que, pour sa part, M. Owen voulût imprimer dans cet ordre d’idées et de rapports. Il n'était en cela que conséquent avec lui-même ; car

cet esprit de liberté religieuse était l’un des éléments constitutifs de sa grande colonie. Toute pratique de dévotion y était protégée à titre égal, et le soin unique

de M. Owen était d'empêcher qu'aucune secte n’y prit des allures dominantes. Ainsi, l’on pouvait voir à New-Lanark, vivant ensemble et en parfaite intelligence, des quakers, des anabaptistes, des anglicans, des catholiques, des presbytériens, des méthodistes, des indépendants, sans qu'aucune de ces églises se sentit tourmentée de ces velléités de prosélytisme auxquelles les sectes religieuses résistent rarement. Tel fut New-Lanark sous la main et sous le regard de M.Owen. Pour maitriser cette société et soumettre ces natures naguère si rebelles, il lui avait fallu prouver seulement avec toute évidence que ce qu’il en faisait était plutôt dans l'intérêt des ouvriers que dans le sien, À l’aide de mesures d’une justice et d’une sincérité invariables, au moyen de procédés d’une bienveillance persévérante et presque systématique, il parvint à démontrer à ces hommes que son seul désir était d’accroitre, non son propre bien-être, mais celui de ses subordonnés. Quand ils furent une fois convaincus de ce fait, ils écoutèrent avec docilité celui qui les gouvernait avec désintéressement et avec sagesse. En même temps qu'il fondait sur cette base les rapports de ces hommes avec lui, M. Owen dirigeait leurs rapports entre eux dans la même ligne d'idées, combattant le vice par le mépris et l'isolement, préchant la vertu par le spectacle de ses bienfaits et de ses joies. Il créa de la sorte, pour New-Lanark, un milieu nouveau, d’où disparurent toutes les circonstances qui pouvaient servir au développement des mauvais instincts, pour ne laisser de jeu libre qu’aux circonstances, mères d’un esprit d'ordre, de régula-

rité, de tempérance et d'industrie. C’est ainsi que, par calcul autant que par raison, cette population ouvrière se laissa guider dans une voie de réforme où son bonheur était visiblement'attaché.

Une fois arrivé là, M. Owen comprit qu’il y avait pour lui un théâtre plus vaste. Il dut se dire et se dit que si New-Lanark, colonie d’artisans écossais, avait pu être gouverné par le seul code de la raison, sans shériff et sans coroner, il n'existait aucun motif de croire qu'un pareil système ne pût s'appliquer à toutes les sociétés humaines. L’heure d’ailleurs était parfaitement choisie pour une propagande. New- Lanark avait fait du bruit en Europe ; il avait occupé beaucoup de têtes et passionné encore plus d’imaginations. Chaque année, deux mille visiteurs, et, dans le nombre, des personnages importants, parmi lesquels figura le czar Alexandre I°r, venaient jouir du spectacle de cette colonisation, aussi heureuse, sur les bords de la Clyde, que celle des Andorrains dans ce vallon mystérieux que forme un repli des Pyrénées. New-Lanark avait la vogue; il fallait en profiter. Puis les incrédules disaient qu’une épreuve isolée ne concluait pas, que l'intervention de l’homme accroissait la valeur apparente du procédé; qu’enfin, les exemples de ces civilisations solitaires n'étaient pas rares dans l’histoire des peuples, et ne réagissaient jamais du particulier au général. A cela, il fallait répondre par des vues nettes, décisives, frappantes. Le réformateur de New-Lanark devait cette preuve et à ses amis et à ses ennemis.

Cependant, avant de donner à son expérience les

formes d’une doctrine, M. Owen crut nécessaire de la compléter, Le principe de la communauté envisagée d’une manière absolue, et dans ses moyens et dans ses fins, était depuis longtemps au fond de sa pensée; mäis l’organisation de New-Lanark, qui, en fait, ne constituait pas une association, mais une spéculation privée, s'était opposée à ce qu'aucune expérience de ce genre fût tentée dans la manufacture écossaise, Moins gêné dans ses allures que le gérant d’une commandite, l'écrivain laissa entrevoir cette face de sa conception dans les pages qu’il publia dès 1812, sous cé titre : Nes views of society or Essays upon the formation of human character; — (Nouvelles vues de société ou Essais sur la formation du caractère humain.) — C'est dans cet écrit que, pour la première fois, les combinaisons de M. Owen, jusqu'alors à l’état expérimental, commencent à revêtir une forme scientifique, et il est facile d'en dégager quelque chose qui ressemble à un système. L’irresponsabilité humaine dans sa plus grande extension, excluant tout mode de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment, et im pliquant jusqu’à l'impunité des actes les plus répréhensibles ; le renouvellement complet des circonstances qui entourent l'humanité, ou, en d’autres mots, la réforme de lPéducation; enfin la communauté combinée avec l'égalité de droits, c’est-à-dire l'abolition de toutes les supériorités, même celles de l'intelligence et du capital ; tels sont les principes qui se dégagent de cette première évolution du système de M. Owen, et qui ressortent d’une manière plus précise encore de ses applications successives. De ces trois éléments

allait naître, en suivant la donnée première, le règne de la bienveillance ; l’irresponsabililté humaine devait en faire une loi de nature ; la réforme de l'éducation, une loi des caractères ; la communauté, une loi dés intérêts. Ainsi les haines, désormais sans motif ét sans but, étaient désarmées; ainsi tombait, devant une bienveillance nécessaire et irrésistible, tout ce qui aigrit et divise les hommes.

On verra plus tard combien ces idées ont peu de consistance scientifique. En théorie, l’irresponsabilité humaine, issue de la vieille controverse de la liberté et de la nécessité de nos actions, ne supporte pas longtemps l'examen ; en pratique, là communauté est un rêve dont l’expérience a plusieurs fois démontré la vanité. En ceci pourtant, le point de vue particulier de M. Owen s'explique par son caractère même. Doué d’une nature angélique, il n’avait pu voir dans les mauvaises passions autre chose qu’une maladie accidentelle, inoculée par les circonstances et sans racines chez l'individu. Le diagnostic une fois établi dans ce sens, M. Owen avait dû traiter la maladie par les rémèdes les plus doux, les plus inoffensifs, le mieux appropriés à son tempérament. De là peutêtre cette impuissance dans sa conception théorique, qui n’a pas même en elle la virtualité entière des résultats obtenus à New-Lanark, et qui affaiblit ces résultats plus qu’elle ne les corrobore par des principes étrangers à cette brillante épreuve.

En revanche, quand on le replace sur son terrain manufacturier, M. Owen retrouve tous ses avantages et toute sa forcé. Ainsi, dès 1811, il avait prévu l’a-

venir que les machines réservaient à la classe ouvrière, et en 1818, il adressait, à ce sujet, un mémoire aux souverains de la Sainte-Alliance, réunis alors en congrès à Aix-la-Chapelle. Dans ce factum, il prouvait par des chiffres que, de 1792 à 1817, les découvertes d'Arhwright et de Watt avaient augmenté de douze fois la puissance productive de la Grande-Bretagne, sans qu'il en fût résulté autre chose qu’une misère chaque jour croissante parmi les travailleurs ; il y établissait que la taxe des pauvres avait dû s'élever et s'élevait toujours en raison directe des économies introduites dans la main-d'œuvre; enfin il en concluait que, dans l’état actuel de la production et de la distribution des richesses, la misère des classes laborieuses ne pouvait aller qu’en s’aggravant, et empirer d'autant plus que les forces mécaniques se substitueraient davantage à l’action de l’homme. Pour sortir de cette voie fatale, il n'y avait, selon M. Owen, qu'une seule issue : c'était de renoncer à ces grands centres manufacturiers, livrés à une alternative perpétuelle d'activité et de chômage, théâtres d’une concurrence déréglée, et de les remplacer par de petits centres à la fois industriels et agricoles, tracés dans la ligne de ses principes, et gouvernés d’après ses vues. Partagés entre la culture de la terre et la fabrication de divers produits, les membres de ces colonies pourraient alors demander à l’une de ces natures de travail ce que l’autre leur refuserait, et tirer directement du sol une nourriture qu'ils ne parviendraient plus à se procurer par les voies indirectes de l’indusirie. Comme élément de population, M. Owen n’exigeait

ROBERT OWEN. 299 pas des ouvriers de choix, des hommes habiles et expérimentés, mais seulement cette masse illettrée qui vivait, en Angleterre, à l'ombre du paupérisme. A l’appui, et comme justification de son projet, il citait aux souverains alliés son expérience de New-Lanark, en ne lui attribuant toutefois qu'une valeur d’approximation, et il appuyaïit le tout de calculs de dépenses, de devis, de plans détaillés et de modèles en relief. On pressent facilement quel fut le sort de ce mémoire; le congrès d’Aix-la-Chapelle, arbitre du sort politique de l’Europe, ne pouvait pas déroger au point de s'occuper du sort des travailleurs. Il passa outre.

Cette époque est toutefois l’une des plus belles périodes de la vie de M. Owen. Dans la croisade qu’il allait entreprendre contre les systèmes reconnus, il pouvait se présenter au public armé d’une réalisation heureuse, et, ce qui n’était pas moins décisif, d’une fortune de plusieurs millions. Son nom avait de l’ascendant, sa découverte soulevait l'enthousiasme. A l’apparition de ses Essais, lord Liverpool, alors chef du cabinet, se crut obligé d’en confier l’examen à lord Sidmouth, secrétaire d'Etat au ministère de l’Intérieur, et celui-ci, dans une conférence officielle, n’hésita pas à déclarer au novateur que le gouvernement inclinait vers ses vues, et les appliquerait aussitôt que l'esprit public y serait préparé. Des exemplaires des Essais furent envoyés à tous les hommes importants du Royaume-Uni, aux évêques d'Angleterre, aux lords, aux membres de la chambre des communes, enfin à toutes les universités du monde. Les person-

nages les plus hauts placés ne craignaient pas d’avouer leurs sympathies pour les idées de M. Owen, et, à diverses reprises, les frères du roi, le duc de Kent et le duc de Sussex, présidèrent les meetings, où le philantrope gallois exposa et développa sa doctrine. M. Owen avait un parti dans le parlement, dans l’administration, dans le haut commerce. Les souverains ne dédaignaient pas de lui écrire des lettres autographes, et le roi de Prusse lui envoya une médaille d’or. Ceux même qui repousSaient le plus vivement $es opinions ne pouvaient s'empêcher de témoigner leurs sympathies pour sa personne. Jamais réformateur ne fut plus applaudi, plus encouragé dans ses débuts.

M. Owen n’accepta pas pour lui-même cet engouement et cette sympathie, mais il les mit au service de ce qu'il croyait être la vérité. Quand le moment fut venu de renoncer à cette popularité éphémère, il le fit avec un désintéressement, une simplicité, une noblesse, qui ne sont pas de ce siècle. Loin de vouloir tirer aucun parti de sa mission, il y consacra une portion de son immense fortune. On ne saurait évaluer à moins d’un million de francs les premiers frais de propagation de sa doctrine, tant par la presse périodique que par des brochures tirées à cent mille exemplaires, et ce million fut payé des deniers de M. Owen. Quand, plus tard, il s’agit d'ouvrir des souscriptions pour fonder des colonies expérimentales, M. Owen figura toujours pour une somme importante en tête de la liste des souscripteurs. Richesse, santé, ambition, loisirs, jouissances de luxe,

M. Owen sacrifia tout à son rôle d'adoption ; il y apporta autant d’opiniâtreté que de grandeur d’âme, autant d'abnégation que de vertu. De 1812 à 1817, sa vie est un triomphe ; de 1817 à 1838, elle est un combat. Dans la première de ces périodes, à l’aide de meetings, de prédications populaires, de tracts (petits imprimés distribués gratuitement dans les rues), il était parvenu à s'emparer de l'attention publique, il avait pu se faire écouter d’un comité de la chambre des communes, pour lequel il rédigea un rapport sur les enfanis employés dans les manufactures; il avait développé ses idées par toutes les voies, soit dans le British Siateman et dans plusieurs autres feuilles périodiques, soit à l’aide de manifestes innombrables adressés à toutes les classes et à tous les corps d'état; enfin, et ce qui était bien plus important, il avait réussi à ouvrir une souscription, en tête de laquelle il se trouvait inscrit, lui et son banquier, M. Smith, chacun pour une somme de 500 livres sterling (12,500 francs). On devait, avec les fonds recueillis, acheter en Écosse, à Motherwell, cinq cents acres de terre et y élever les constructions nécessaires pour uñe colonie d'essai. Ne renfermant pas sa propagande dans les limites de la grande île, M. Owen avait traversé la mer pour porter à l'Irlande, ce malheureux satellite de l’Angleterre, des paroles d'espoir, de consolation et d’'émancipation. Dans trois assemblées présidées par le lord-maire, il avait, à Dublin, posé les bases d'une société philanthropique qui devait s’organiser et se constituer plus tard.

Tout semblait donc marcher au gré du novateur,

quand sa franchise vint se heurter contre deux écueils, l'opinion religieuse et l'opinion radicale. Peu explicite jusqu'alors en matière de culte, M. Owen s'était borné à prècher une tolérance absolue pour tous, sans rompre en visière à aucun; mais, vers 1817, préférant une lutte ouverte à des hostilités sourdes, il dégagea du sein de son système une révolte qui y était demeurée jusqu’à ce moment à l’état implicite, et accusa publiquement, ouvertement, toutes les religions existantes, de mensonge, d’impuissance, de tendance subversive et de violation flagrante des lois de la nature. Il déclara que, fondées sur la responsabilité humaine et sur l’action de l'individu dans sa destinée, elles partaient d’une erreur pour arriver à une injustice, la récompense ou la peine outrageaient la bonté suprême et calomniaient Dieu. Il ajonta que la preuve de la vanité de ces religions se trouvait dans le malheur des sociétés faites à leur image, et que tant qu'on ne les ramènerait pas à une bienveillance systématique par la désertion du principe de la responsabilité, on ne ferait que perpétuer la misère dans ce monde et la déception dans l’autre. À des imputations pareilles, on devine quelles clameurs dut jeter le clergé le plus intolérant et le plus puissant qui soit sous le ciel. Dans l'Espagne de Philippe II on eût brûlé M. Owen, à Rome, on l'eût excommunié; en Angleterre, on le discrédita dans l'ombre.

Encore si le novateur, en soulevant contre lui l’animosité religieuse, s'était ménagé un abri auprès des partis politiques qui prétendaient à l’avenir, peut-être serait-il parvenu à rasseoir sa popularité chancelante.

ROBERT OWEN. 233 Il s'agissait sculement pour cela de se laire sur des questions à l’examen desquelles rien ne le sollicitait, et qui, dans ses vues générales, ne pouvaient être regardées que comme un incident de pure forme. Mais la sincérité de M. Owen n’admettait pas même de réticences, et amené sur le terrain des affaires courantes, il dit toute sa pensée au radicalisme, comme il Pavait dite au clergé. À une époque où la réforme et l'abolition des bourgs-pourris préoccupaient tant de têtes, il entreprit de démontrer combien ces mesures seraient vaines et stériles dans l’application, combien elles seraient inefficaces pour extirper le paupérisme, organiser les classes industrielles, et retremper la moralité humaine. En face de ce dédain, tont bienveillant il est vrai, pour des idées favorites, on s'explique comment des radicaux influents, MM. Waitman, Torrens, Carwitght et le célèbre Henri Hunt, ont repoussé et accusé même M. Owen, le radical par excellence. Sa franchise ne lui fut pas pardonnée, et il en porta la peine en 1819, quand il se présenta sur les hustings, comme candidat à la députation.

Ainsi, peu à peu, toute protection, tout appui, s’étaient retirés de M. Owen. Son patron, le duc de Kent, était mort, le clergé l’avait mis à l’index de la population dévote, le gouvernement ne s’inquiétait plus de ses idées, le radicalisme lui tenait rigueur. A peine était-il resté autour de lui quelques hommes sympathiques, qui devaient suffire à la propagation de son système sur le sol anglais. Quant à lui, ne pouvant se résigner à la perspective d’une réalisation précaire et

lente, il aima mieux changer de théâtre et demander à un pays vierge ce que la vieille Europe lui refusait. Il lui fallait un terrain où il pût marcher dans sa voie, sans se trouver embarrassé par les ronces du privilége, où son action füt plus libre, son horizon. plus étendu, sa voix mieux comprise. Il songea à l’Amérique.

IT

Essai de New-Harmony.

- Aux États-Unis, dans le district d’Indiana, et sur les bords de la Wabash, vivait une colonie d’'Harmoniens, secte austère, gouvernée par un fanatique Allemand, nommé Rapp, et maintenue par son seul ascendant sous la règle d’une communauté presque monacale. C’est au milieu d’elle que parut M. Owen, en 1824. Le territoire lui convenait; les constructions déjà faites se prétaient à la réalisation de ses vues; il traita , et acquit une bourgade pouvant loger deux mille âmes, New-Harmony, et trente mille acres de terrain dont une bonne partié en rapport. Quant cet achat eut été cffectué, M. Owen se rendit à Washington, s’y aboucha avec le président, et obtint l’autorisation de développer ses vues devant le congrès de l’Union. Une séance fut prise. Le nouveau propriétaire de New-Harmony s’y exprima avec la franchise : et la liberté qui lui étaient habituelles, sans que l’as-

ROBERT OWEN. 235 sembJjée parût témoigner autre chose qu’une attention et une curiosité soutenues. [L'Amérique avait sans doute, comme l’Europe, ses scrupules religieux et ses préjugés politiques, mais on y professait du moins le respect de toutes les opinions consciencieuses. Au dehors le succès de M. Owen fut plus grand encore, Car il devait voir accourir à lui les âmes enthousiastes et mobiles , les existences déclassées et suspectes qui s’agitent toujours à l’entour de la nouveauté.

New-Harmony ayant été ouvert, une foule immense se pressa à ses portes, en manifestant le désir de faire partie de la colonie nouvelle. Dans cette multitude fort mêlée, on comptait bien cà et là, et par exception, quelques hommes distingués; mais le reste se composait du rebut de la société américaine, de pauvres ou de fainéants, de vagabonds ou de débauchés, enfin de Backwoodsmen, habitués à vivre de leur chasse dans les forêts du Nouveau Monde. A peine M. Owen eut-il entrevu de quels éléments allait se composer sa colonie américaine, qu’il se prit à déses= pérer d’un bon résultat immédiat. Au lieu de regarder New-Harmony comme une réalisation intégrale, il n’en fit qu’une société préliminaire, une communauté préparatoire devant peu à peu verser ses sujets d'élite dans la communauté définitive. Ainsi l'égalité parfaite de droits ne put jamais être introduite à New-Harmony même. Mais autour de ce grand centre d’essai se formèrent bientôt une foule de petits centres, où se groupèrent, sous la loi d’un niveau absolu et systématique, les colons qui, à l’œuvre, avaient pu pren-

dre une confiance réciproque dans leur bonne volonté. Dans d’autres centres, issus également de New- Harmouy, on consacra la communauté, mais seulement dans les habitudes et pas dans les intérêts. Ainsi chaque sociélé coopérative, chaque hameau, chaque ferme eut son code modifié, sa vie particulière, ses statuts, son régime, le plus souvent dans la ligne du système de M. Owen, mais quelquefois hors de ses voies. Rien au monde ne pouvait être moins concluant que des expériences ainsi failes.

C'est qu’à l'épreuve, le système de communauté libre et absolue, sans mobile religieux pour contrepoids, avait démasqué ses écueils. Une société, pour jouir de toutes ses facultés d’influence et d'action, ne doit pas se former seulement de bras laborieux, mais d’intelligences fécondes et de capitaux créateurs. Or, la communauté pure exclut ces deux derniers éléments; elle ne tient compte que de l’individu intrinsèque ; le millionnaire et l’homme de génie n’y figurent que pour des unités, comme le plus abruti et le plus paresseux des ouvriers. Or, quelque disposé que l’on soit, quand on est riche ou intelligent, à signer une abdication volontaire, il est impossible de se sentir porté vers un ordre social qui ne laisse pas même au talent et à la fortune le mérite du désintéressement, puisqu'il les détrône sans les consulter. Aussi qu'arriva-t-il? Il arriva que la richesse et la capacité restèrent sourdes à la voix du fondateur de New-Harmony, et que le personnel de sa colonie se composa principalement d'hommes incultes, grossiers, vicieux, placés au dernier degré de l'échelle

sociale. Ensuite, même parmi ces hommes, se révélèrent bientôt des inégalités d'aptitude, de force, de bonne volonté, d’ardeur, d'émulation, qui firent du système de réparlition égale une injustice permanente; et la réaction qui en fut la suite attaqua dans ses sources mêmes le mouvement de la production. Rassurés sur les premiers besoins de la vie, les ouvriers se reposèrent volontiers les uns sur les autres du soin d’accomplir le travail, et un déficit flagrant dans les produits donna aux évaluations anticipées le cruel démenti des faits. M. Owen n'’attribue ces résultaits qu’à un défaut de préparation dans les caractères ; mais C’est là résoudre toujours la question par la question, et demander une population d’anges pour constituer une bonne société humaine. Le véritable dissolvant de New-Harmony futle principe de la communauté, principe à la fois insensé et stérile, soit qu’il procède du stoïcisme et de la privation, soit qu'il invoque des satisfactions impossibles.

Il faut toutefois rendre cette justice à lasœii de New-Harmony, qu'en dehors de cet échec et de ce mécompte, il sut reproduire et continuer une portion des bienfaits acquis à New-Lanark. L'enfance, ce grand espoir de M. Owen, fut surveillée avec une attention particulière; on y perfectionna les méthodes d’éducation, on parvint même à obtenir des adultes ce qu’on demandait vainement à l’âge viril, une exploitation agricole conduite avec ensemble et avec ardeur. Des sociétés d'arts mécaniques et d’agriculture furent formées dans le principal centre de la colonie, et le petit noyau d'hommes d’élites qui s'étaient

attachés à la fortune de M. Owen chercha sous son inspiration, à dégrossir et à civiliser cette population presque primitive. On eut des bals, des concerts, des soirées : on mêla les travaux les plus humbles aux occupations les plus libérales. Ainsi, en sortant de la vacherie, les jeunes femmes se mettaient à leur pia= no, ce qui amusa fort le duc de Saxe-Weimar, lorsqu'il visita New-Harmony. Un costume spécial avait été imaginé : c’élait pour les femmes des robes drapées à l’antique, pour les hommes la tunique grecque avec le large pantalon. Autant que possible, on chercha à faire tomber en désuétude les distinctions subtiles que notre vanité a créées, et qui trouvent autant de racines dans les habitudes de tous que dans les prétentions de quelques-uns. Les logements furent disposés, meublés de la même facon; le vêtement fut uniforme, la nourriture commune. La vie animale était si abondante et si facile, que la nourriture des colons ne coûtait pas plus de trois ou quatre sous par tête et par jour. Si le fatal principe de la communauté n'eût agisur cette société étrange, comme obstacle et comme dissolvant, peut-être aurait-elle eu quelque chance de se maintenir et de prospérer. Mais une désorganisation intérieure révéla bientôt tout ce que le système de M. Owen renfermait d’écueils, et cette colonisation, fondée pour l'harmonie, inclina bientôt vers la confusion et le désordre. Cependant, vers la première époque, un élan d'imitation s'était manifesté sur tout le territoire des États-Unis. Chaque État voulut avoir sa societé coopérative. On en fonda à Valley-Forge, à Seiba-Pevely, à

Haver-Strand sur l’'Hudson, à Kendal, sur la route de Princeton. De la race blanche, on passa aux hommes de couleur, et miss Francess Wright créa pour ces derniers une colonie coopérative à Nashoba, non loin des bords du Mississipi. Enfin, vers le milieu de 1827, on comptait dans l’Union plus de trente établissements régis d’après des vues, qui tenaient de près ou de loin au même système, sans comprendre dans ce nombre les communautés purement religieuses, comme celles de l'Allemand Rapp.

M. Owen, il faut le dire, n’était pas content de son essai, Il avait rencontré en Amérique les mêmes obstacles qu’il n'avait pu vaincre en Europe; il s'était vu forcé de rompre des lances théologiques contre un méthodiste fougueux, nommé Campbell, qui parcourait l’Union en préchant une croisade contre lui; il avait eu la douleur de voir New-Harmony, auquel il avait consacré une portion de sa fortune, dégénérer en expérience négative, et de sentir poindre la désunion et l’égoïsme là où il comptait asseoir à tout jamais le désintéressement et la bienveillance. Alors il fit un dernier retour sur ces idées : il se dit qu’à moins d’avoir réformé la moralité générale, on échouerait toujours dans des réalisations particulières, et qu'il valait mieux agir par voie de théorie sur toute l'humanité, que par voie de pratique sur de petits centres d’expérimentation. Dans cette nouvelle vue, il quitta l'Amérique après deux voyages successifs, laissant à sa famille, avec la propriété entière du territoire de New-Harmony, le soin d'y perpétuer, sous quelque régime que ce fût, la pensée bienveil-

LT

lante qui avait présidé à sa fondation et le souvenir désintéressé de son origine.

Essai d’Orbiston. — Mouvement des idées de M. Owen en Angleterre de 1825 à 1837.

On a vu que M. Owen avait laissé, dans le Royanme- Uni, des projets entamés et des entreprises en germe. Durant son absence, ses disciples s'étaient dévoués à les poursuivre. Une Société coopérative s'était formée à Londres, et avait eu bientôt des succursales dans toute la Grande-Bretagne, à Dublin, à Brighton, à Exeter, à Liverpool, à Huddersfield, à Glasgow, à Édimbourg, à Cork, à Belfast, à Birmingham, à Manchester, à Salford, à Derby, Au retour de M. Owen, cette ligue était à peu près complète : sur quelque point du royaume qu’il se portät, il y rencontrait un comité chargé d’aplanir les voies à une assemblée publique. Aiïnsi, lors de son premier voyage, M. Owen trouva à Londres un meeting de deux mille personnes, disposées non-seulement à l'attention, mais

4. Ce fut dans son second voyage que M. Owen alla à Mexico pour demander une concession de terres dans le Texas et le gouvernement de cette province. L’ambassadeur anglais, M. Pakenhan, semble l'avoir vivement appuyé dans cette démarche qui aboutit à des pourparlers stériles entre le président Victoria et le fondateur du système rationnel.

ROBERT OWEN. 241 encore à la sympathie. Un organe périodique, le Cooperative Magazine’, avait été fondé, et consacrait dès lors l'influence de sa publicité au succès de la doctrine.

L'une des préoccupations les plus vives de ce moment fut la réalisation en Angleterre. Presque toujours les assemblées publiques étaient suivies d’une ouverture de souscription pour la fondation d’une colonie d’essai sur des plans donnés et d’après des modèles figurés en relief. Il ne semble pas qu'aucune de ces tentatives ait eu une issue sérieuse, si ce n’est pourtant celle d’Orbiston. Orbiston, bourgade située près d’Édimbourg, et sur les terres de M. Hamilton, l’un des souscripteurs de Motherwell, fut le troisième essai réel de la méthode de M. Owen, tempérée par les idées de son plus éminent disciple, M. Abram Combe. Doué d’un sens droit et profond, M. Abram Combe avait compris sur-le-champ qu'un système absolu en fait de communauté devait nécessairement éloigner les capitalistes, et, pour surmonter cet obstacle, il avait divisé sa colonie en deux classes, celle des propriétaires et celle des fermiers, sans exclure toutefois la faculté d’être à la fois fermier et propriélaire. C'était consacrer le droit du capital et tourner l’écueil le plus saillant de la communauté.

Mais cette dérogation au système ne le sauva pas d’un second échec. À Orbiston, comme à New-Harmony, ce qui se présenta d’abord comme élément, ce fut l’écume de la population. Trouvant là des bâtiments vastes et commodes, des fermes, des vergers, des jardins, les nouveaux colons se crurent

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