‹ Études sur les réformateursChapitre 25 sur 64 · édition · texte numérisé non relu

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appelés à jouir de tous ces biens sans travail, sans souci, sans fatigue, et quand on leur parla d'amélioration morale, ils répondirent qu'ils se trouvaient suffisamment moraux et suffisamment améliorés. Cependant, à l’aide d’une patience évangélique et d'un tact exquis, M. Abram Combe parvint un instant à renouveler le miracle de New-Lanark et à dompter ces natures rebelles. Dans les débuts, peu de membres de la communauté consentaient à partager une besogne qui n’était pas imposée; bientôt ils y concoururent presque tous, excités par l'attrait du travail même. Les femmes, d’abord tracassières et acariâtres, devinrent par degrés plus douces et plus intelligentes. Les ouvriers à leur tour se montrèrent peu à peu plus s0bres, plus dociles, plus actifs, plus bienveillants les uns envers les autres. Orbiston prospéra ainsi pendant quelques mois, alimentant des industries diverses, telles que des fonderies et des ateliers de machines; mais le directeur Abram Combe étant mort en 1827, tous ces résultats, dus à son active influence, s’'évanouirent avec lui. Orbiston dépérit bientôt. La encore l'homme avait vaincu le procédé.

Cependant M. Owen s'était remis à l’œuvre. Pour que ses enfants ne pussent pas lui reprocher un jour d'avoir sacrifié toute sa fortune à une idée, il venait de les mettre en possession dès son vivant, ne se réservant que ce qui lui était nécessaire pour ‘vivre d’une manière honorable. Sobre et simple dans ses goûts, il trouva encore, sur ce dernier lot personnel, de quoi pourvoir à l'ingénieuse et infatigable propa- Sande qu’il poursuivit pendant trente ans, et qui ne

cessa qu'avec sa vie, Ce ne serait pas s'éloigner ae la vérité que d'évaluer la somme des efforts tentés par lui, de 1826 à 1837, à mille discours prononcés en public, cinq.cents adresses à diverses classes, deux mille articles de journaux et deux ou trois cents voyages. Quand il s’est agi de sa doctrine, jamais rien ne l’a retenu, ni la dépense, ni le snin de sa santé, ni un plaisir, ni une affaire. Il a été avant tout l’homme de son idée. La controverse ne le rebutait, ni ne le lassait : il écoutait tout avec patience, répondait à tout avec douceur, et si la discussion dégénérait en personnalité, il trouvait encore une réplique dans un sourire plein de bienveillance et de grâce.

Nous ne le suivrons pas dans sa vie nomade et militante. Manchester, Salford, Glasgow, Liverpool, Dublin, Birmingham, semblent avoir été le théâtre de ses prédications les plus actives. À Londres, le grand centre de la propagande était dans le bazar de Charlotte-Street, où se tenaient des conférences hebdomadaires. Ce fut là que prit naissance un mouvement singulier qui, un instant, mêla le nom de M. Owen à la vie politique de l’Angleterre. C'était vers 1834 : cette année-là, à la suite d’une émeute de travailleurs à Manchester, et d’une condamnation qui en fut la suite, une grande effervescence se manifesta parmi les ouvriers de la capitale. Cent mille hommes marchèrent vers le palais de Saint-James avec leurs couleurs et leurs bannières. M. Owen fut, en cette occasion, le porteur de parole. Il avait amené les ouvriers à ajourner toute pensée de colère et à ne faire entendre que le langage simple et digne de la raison. La

pétition présentée par lui au nom de ses cent mille mandataires, était donc modérée dans les termes, raisonnable dans ses prétentions. Mais on conçoit qu'aux yeux des ministres, alarmés d’un pareil mouvement, la forme ne suffisait pas pour faire pardonner le fond. M. Owen fut fort mal accueilli à Saint-James, et plus mal accueilli encore des ouvriers, à son retour. D'un côté le gouvernement ne voulut voir en lui qu'un agent de la foule, et la foule en eut bientôt fait un complice du gouvernement. Ainsi, comme médiateur, il se trouvait en butte à deux récriminations.

Son extrême bonté l’entraina à d’autres complaisances qui furent des fautes. Une société d'ouvriers mutualistes s'était formée à Londres avec le but avoué d'imposer aux maîtres, à l’aide de la suspension du travail, une augmentation de salaire, M. Owen blämait de telles coalitions, mais on usurpa son patronage. Le fond social de cette ligue était important ; il se montait à 40,000 livres sterling (un million environ), et devait servir à soutenir les ouvriers qui entameraient la lutte. On tira au sort ; il désigna les tailleurs, très-nombreux à Londres. Les tailleurs demandèrent donc une augmentation de salaire ; et, sur le refus des maîtres, ils suspendirent tout travail. Pendant un mois, la chose alla bien ; la caisse commune pourvoyait aux besoins des ouvriers oisifs. Malheureusement, au bout de ce temps, elle était vide. On tint bon encore, on fit un emprunt; mais, la situation ne s’améliorant pas, force fut de dissoudre la coalition, ruinée et endettée, et de se remettre de nouveau à la discrétion des maîtres. Ajoutons toute-

fois que le nom de M. Owen ne fut qu’indirectement mêlé à cette révolte impuissante, à cette conjuration des salaires.

Il fut compromis plus ostensiblement dans une entreprise tout aussi folle, qui s’intitulait : National labour equitable exchange !, Gette fois, il ne s'agissait de rien moins que de l'abolition du numéraire, que l’on remplaçait par une autre valeur nommée heures de travail. Une heure de travail était la dernière fraction de cette monnaie. En retour d’une paire de bottes, on donnait un certain nombre d'heures de travail de boulanger ou de tisserand. Un papier-monnaie trèscurieux, énonçant cette valeur, fut fabriqué à cette occasion et pour cet usage. Ou s'explique difficilement comment l'esprit judicieux de M. Owen a pu être entrainé à ce puéril essai qui n’est guère que le plagiat d'un avortement dont nous avons été témoins en Frauce. Les heures de travail ne se ressemblent pas plus que les hommes, et tel l’ouvrier peut faire en deux heures plus de besogne, et de la meilleure besoone, qu'un autre ouvrier en quatre heures. C'était encore là une des conséquences de ce fâcheux système qui consiste à vouloir fonder l'égalité sur des inégalités flagrantes. Cette banque d'échange amena à sa suite, et comme accessoire, la fondation de magasins coopératifs, où l'usage du numéraire était aboli, et où le mouvement des denrées s’opérait par compensation; mais au bout de quelque temps, banque et magasins étaient frappés de langueur et périssaient d’atonie.

1, Échange équitable du travail national.

Jusqu'ici Londres avait été, pour M. Owen, le centre le plus actif de propagation et d'expérience ; mais, soit qu’une suite de mécomptes y eût refroidi les esprits, soit que des sympathies plus vives l’attendissent sur un terrain purement manufacturier, il paraît que le vrai théâtre de sa doctrine fut en dernier lieu les villes de Manchester et de Salford. À Manchester existait, sous le titre de Community Friendly society, une espèce de mutualisme entre les ouvriers qui, à l’aide d’une cotisation hebdomadaire, travaillaient depuis longtemps à se faire un fonds commun. Par les soins et sous l'influence de M. Owen, ce mutualisme s'agrandit; il devint une association de toutes les classes, de toutes les nations : — Association of all classes, of all nations, — que dirigeait un comité dont M. Owen était le président ou le père rationnel, et dans lequel figuraient les hommes les plus distingués de son école : MM. John Booth, Robert Alger, James Braby, Georges Fleming, Hanhart, Baume, Baxter, Junius Haslam, etc. Cette association, qui tenait son congrès annuel au mois de mai, absorba dans son sein le mutualisme de Manchester, et, à l'heure de la réalisation, le comité dut régler l’emploi le plus utile du fonds commun. La masse s'était élevée à 60,000 francs, et on chercha, dans les environs de Manchester, un terrain favorable à la fondation d’une communauté d'ouvriers. Formé à l’école du mutualisme, ce personnel promettait mieux sans doute que les populations mêlées d’Orbiston et de New-Harmony; mais. là, comme dans les essais antérieurs, la méthode ne devait être efficace que si elle eût été fécondée

par l’ascendant d’un homme. Cet appui manqua. Ce fut aussi à Manchester que l’école de M. Owen porta ses publications. Au Cooperative Magazine dont il a été question, avaient succédé l’Orbiston-Register, la Gazette de New-Harmony, le Weeckly Chronicle, le Crisis, le Pionneer, ces trois derniers imprimés à Londres; puis quelques publications provinciales, telles que le Han, le Rationalist et le Star of the East. Ges divers organes ont tous disparu. Comme expression des pensées de l’école, il n’était resté que le New Moral World, commencé à Londres, continué à Manchester, et qui a poursuivi pendant quelques années la diffusion du système avec un zèle louable et un incontestable talent. Cette émission périodique ne nuisait pas à celle d'ouvrages plus étendus. Ainsi M. Owen livra personnellement à l’impression et fit distribuer gratuitement : 1° Lectures on a new state of society ; 20 Essays on the formation of human character ; 3° Six lectures delivered on Manchester !, résultat d’un tournoi théologique qu’il eut à soutenir contre un brillant défenseur du dogme chrétien, le révérend Roëbuck ; 40 Outline of the rational system; 5° The Book of the new moral Wordl?, sans compter un nombre inappréciable de petits imprimés ou tracts, distribués à la main et répandus dans tout le royaume, Quant aux commentaires de son système, il en est peu que M. Owen ait avoués; les livres de MM. À bram Combe,

A. Lo Lectures sur un nouvel élat de société; 2 Essai sur la formation du caraclère humain; 3° Six lectures faites à Manchester.

2. Lo Plan du système ralionnel; 5° Le livre du nouveau monde mo. al,

Allen, Thomson et James Braby semblent seuls avoir fait exception à cette défiante réserve.

Dans ses plans de propagande universelle, M. Owen devait songer à l’Europe continentale et à la France surtout. On l’y vit en 1838. Sachant à peine quelques mots de notre langue, il sy trouva fort empêché, surtout quand il s’agit d'aborder, dans une discussion publique, des questions de philosophie transcendante et d'économie sociale. Peut-être eût-il renoncé à cette | tâche impossible s’il n’eût rencontré à Paris des amis dévoués et des interprètes intelligents dans MM. Jules Gay, le docteur Évrat et Radiguel, Grâce à eux, il put se faire entendre deux fois à l’Athénée; une troisième séance désignée pour l'Hôtel de Ville, dans la salle Saint-Jean, n’eut pas lieu par suite d’un malentendu. Avant cette époque, on ne connaissait guère ses travaux que par quelques articles de journaux et par les livres de MM. de Lasteyrie, Joseph Rey et Lafond-Ladébat. Mais cette suite d’études, incomplètes d’ailleurs, s’arrêtait à la première phase de la vie de M. Owen, aux expériences de New-Lanark et de New- Harmony. Il avait, devant un public français, à exposer l’ensemble de ses vues et à justifier son procédé. C'est ce qu'il essaya de faire, et c'est ce qu’il comptait achever dans un second voyage qui n'eut pas lieu.

Ainsi, malgré sa persévérance, M. Owen finit par être atteint de cette lassitude qui frappe les esprits les plus patients et les plus fermes, quand ils voient le but reculer incessamment devant leurs efforts. Entré dans la lice avec des résultats décisifs, avérés pour toute l’Europe, il n’avait jamais ni pu les dépasser, ni

même les atteindre une seconde fois. Aussi s’en prenait-il aux instruments de la stérilité de son œuvre, et, ne pouvant accuser sa méthode, accusait-il les hommes, rebelles à ses fins. Certes, si la bienveillance, la charité, le désintéressement, la sincérité, suffisaient pour rehausser la valeur d’une conviction, et pour lui créer des titres de succès, il n’en aurait jamais existé dont les chances fussent plus belles; mais e pareille matière, les qualités de l’homme ne peuvent pas suppléer au mérite de la doctrine, et il y avait, au fond de celle de M. Owen, plus d’impossibilités qu'il ne le supposait 1.

Théorie et critique.

Voici ce qu’énonce M. Owen dans son Ouiline of the rational system, expression la plus précise de ses vues.

L'homme est un composé d'organisation originelle

1. À propos d’une audience que la reine d'Angleterre avait accordée à M. Owen, par l'entremise de lord Melbourne, l’évêque d’Exeter, Philpot, avait appelé sur la tête du philosophe les foudres du parlement et de la presse. Cette sortie provoqua, de la part de l’inculpé, une réponse qui figure dans les notes de cet ouvrage, et qui complétera ce travail pour tous les faits qui lui sont postérieurs. Depuis cette date (1840) les efforts de M. Owen ont été en s’affaiblissant. L'âge et la lassitude l’ont atteint sans le réduire. Il est mort dans les mêmes sentiments en 1857, à l’âge de quatre-

vingt-six ans,

et d’influences extérieures, desquelles résultent des sentiments et des convictions, sources de ses actes. Or, l’homme n'étant le maître de modifier ni son organisation ni les circonstances qui l’entourent, il s’ensuit que ses sentiments et ses convictions, ainsi que les actes qui en découlent, sont des faits forcés et né’ cessaires, contre lesquels il demeure entièrement désarmé. Il les subit, il ne les règle point; ils se passent en dehors de son consentement et se dérobent à sa puissance. L’individu est donc contraint de recevoir des idées justes ou fausses sans qu’il puisse désirer les unes ni repousser les autres. Son caractère est un fait accidentel, indépendant de lui; sa volonté, résultat de convictions et de sentiments esclaves, n’a ni spontanéité, ni liberté. D'où il ressort que, jouet à la fois de son organisation qu’il n’a point réglée, et de circonstances d'éducation qu’il ne peut combatire, l’homme ne saurait, sans la plus révoltante injustice, être déclaré responsable de paroles ou d’actes auxquels il est poussé par un concours de nécessités inexorables. De cette absence complète de liberté dans l'individu, M. Owen conclut à la proclamation de l’irresponsabilité humaine comme loi sociale.

Le bonheur, continue M. Owen, le vrai bonheur, produit de l’éducation et de la santé, consiste dans le désir d'augmenter les joies de nos semblables et d’enrichir les connaissances humaines; dans une association avec des êtres sympathiques; dans l’absence de superstition; dans la bienveillance ; dans la charité; dans le culte de la vérité ; dans l’usage complet de la liberté individuelle. La science sociale embrasse la

ROBERT OWEN. 251 connaissance des lois de la nature, la théorie la plus juste de la production et de la distribution des richesses, le perfectionnement de l'humanité et la méthode du gouvernement, — La religion rationnelle est la religion de la charité. Quoique cette religion se montre fort réservée sur tout ce qui dépasse nos moÿens de connaître, elle admet pourtant un Dieu créateur, éternel et infini; mais, comme culte, elle ne consacre que cette loi instinctive, qui ordonne à l’homme de vivre conformément aux impulsions de sa nature, et d'atteindre le but de son existence. Ce but est la pratique de la bienveillance mutuelle, et le désir sans cesse accru de se rendre heureux les uns les autres, sans distinction de race, de sang et de couleur. La religion est encore la recherche de la vérité, l’étude des faits et des circonstances qui produisent le bien et le mal. S’aimer, se bien gouverner, vivre heureusement, voilà ce qui est agréable à Dieu. La théorie religieuse est ainsi la contre-épreuve de la théorie sociale. Quant aux causes et aux fins de notre être, pas un mot : jamais ontologie ne fut plus concise et plus cavalière.

La science du gouvernement, poursuit M. Owen, consiste à fixer sur des bases rationnelles la nature de l'homme et les conditions requises pour le bonheur. Ainsi, un gouvernement rationnel doit proclamer d’abord la liberté absolue de la conscience, l'abolition de toute récompense et de toute peine, sources de nos inégalités sociales; enfin l’irresponsabilité complète de l'individu, en tant qu'esclave de ses actes. Si un homme fait le mal, ce n’est pas à lui qu'il faut sen

prendre, d’après M. Owen, mais bien aux circonstances fatales dont il a êté entouré. Un coupable est un malade, et si sa maladie devient dangereuse pour la société, qu’on ouvre un hôpital en faveur des moralités souffrantes. Du reste, quand le milieu actuel sera changé, quand les circonstances environnantes seront telles qu’un homme n’aura à s'inspirer que du bien, et quand le bien portera en lui son attrait, de tels cas de maladie seront rares. Le gouvernement rationnel y pourvoira d’ailleurs avec un Charenton ou un Bedlam. Il aura aussi à régler les choses de telle sorte que chaque membre dela communauté soittoujours pourvu des meilleurs objets de consommation, en travaillant selon ses moyens et son industrie. Dans la communuuté, l'éducation sera la même pour tous, invariable, uniforme, dirigée de manière à ne faire éclore que des sentimenis vrais et libres dans leur émission, conformes surtout aux lois évidentes de notre nature. Sous de telles conditions, et à l’aide de ces circonstances, ia propriété individuelle deviendra inutile : l'égalité parfaite, la communauté absolue, seront les seules règles possibles de la société. Tout signe représentatif d’une richesse personnelle sera aboli, comme sujet à accaparement. La communauté remplacera la famille, Chaque communauté de deux ou trois mille âmes alimentera les industries combinées, agricoles et manufacturières, de manière à pourvoir par ellemême à ses besoins les plus essentiels. Les diverses communautés se lieront ensuite entre elles et se formeront en congrès. Dans la communauté, il n’y aura qu'une seule hiérarchie, celle des fonctions, et c'est

ROBERT OWEN. 253 l’âge qui la déterminera. Jusqu’à quinze ans, on parcourra le cercle de l'éducation; mais au-dessus l’adulte prendra rang parmi les travailleurs. Les plus actifs agents de la production seront les jeunes hommes de vingt à vingt-cinq ans; ceux de vingtcinq à trente auront le rôle de distributeurs et de conservateurs de la richesse sociale; de trente à quarante, les hommes fails pourvoiront au mouvement intérieur de la communauté; de quarante à soixante, ils règleront ses rapports avec les communautés environnantes. Un conseil de gouvernement présidera tout cet ensemble matériel, moral et intellectuel.

T'elles sont les vues générales de M. Owen, et il est inutile de faire ressortir ce qu’elles ont, en somme, d'innocent, de pastoral et de naïf. On ne peut pas lever contre la société le drapeau d’une révolte à la fois plus inoffensive et plus radicale. C’est un retour vers l’ancien patriarcat à travers la réforme agraire ; c’est une combinaison où Abraham est fort étonné de se trouver en contact avec Babeuf. Ce qui frappe le plus dans cette théorie, c'est sa stérilité et son vide : on est moins surpris de ce qu’elle admet que de ce qu’elle supprime. Dans le système rationnel, adieu tous les horizons de l’idéalité ; adieu ces aspirations vers l'infini, le seul prisme au travers duquel la vie se colore; adieu ces doux rêves qui raitachent l'âme, isolée ici-bas, aux âmes qu’elle pleure et qu’elle a aimées ; adieu la poésie, adieu l’enthousiasme, adieu la foi! M. Owen ne veut pas que nous nous élancions vers l'inconnu; il nous enchaîne au réel; il exige que

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l'homme se livre tout entier à ce vautour qui le ronge; il lui interdit de chercher ailleurs un point d'appui pour s'élever à des destinées moins éphémères. M. Owen appelle cela le système de la nature : de la nature, soit ; mais alors d’une nature polaire, car ce système n’est rien moins que l’engourdissement complet de l'humanité. Non, il n’en est pas ainsi; non, l'humanité n’est point cette mer immobile et glaciale que ne visite jamais le soleil, mais bien cet océan capricieux et profond qu’animent des brises harmonieuses, et qui réfléchit dans son miroir les teintes changeantes du ciel.

Que dire maintenant de ce dogme de l’irresponsabilité humaine, que M. Owen pose comme la clef de voûte de ses idées, pour en faire ressortir une tolélance inerte et uniforme, sans haine pour le mal, il est vrai, mais sans chaleur pour le bien ! C'est là une bien vieille thèse théologique, épuisée à diverses fois par les princes de la controverse religieuse, C’est le plaidoyer de la liberté contre la nécessité, le conflit célèbre du libre arbitre, l'arène où saint Augustin vint se mesurer contre le moine Pélage, saint Bernard contre Abeilard, Leibnitz contre Bayle, et où descendirent, à des titres divers, Shaftsbury, Zwingle, Priestley, Hume, Grotius, Hobbes et beaucoup d’autres! À moins de vouloir tomber dans l’argutie, il n’y a plus à discuter là-dessus : c'est une question qui ne se résout que par la conscience. Que répondre à un système qui veut que l’homme soit une brute, obéissant au cavecon de la fatalité ? Que répondre à une théorie qui nie l’action de l’ndividu et sur son

ROBERT OWEN. 255 organisation et sur les circonstances qui la modifient ; son influence sur ses convictions et sur ses sentiments ; sa liberté dans ses actes? Avec M. Owen, il ne reste plus rien à faire à l'intelligence ; elle n’a aucune initiative à prendre, car elle obéit; aucune faculté spontanée à exercer, car elle est toujours opprimée et passive. Et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que M. Owen, dans un des statuts de son code social, proclame la liberté de conscience, laquelle n’est pas, que nous sachions, autre chose qu’un attribut de la volonté. Placé sur cette mauvaise pente du paralogisme, M. Owen est entraîné à d’autres contradictions : il consacre le droit, qui devient un titre pour l'individu, et nie le devoir qui est la contrevaleur de ce titre; enfin il reconnaît formellement le bien et le mal, les classe, les distingue. Or, distinguer, c’est opter, c’est faire acte de consentement, de volonté, de liberté.

Si M, Owen s’arme ainsi d’un principe que repousse la dignité humaine, ce n’est pas, il faut lui rendre cette justice, pour marcher à la conquête d’une résignation stupide, comme le fait la loi orientale, ou d’une excuse souveraine en faveur du crime, comme l'ont tenté quelques phrénologistes. Il veut fonder le règne de la bienveillance, la religion de la bienveillance, voilà tout. Mais là encore nous craignons qu’il ne s’abuse. De ce qu’on se sera dit et prouvé que l’homme est une machine, etqu'il ne faut pas lui tenir compte plus qu’à une machine du bien ou du mal qu'il fait, on n’en arrivera pas à avoir de l'affection pour l’humanité, mais de la pitié et de l'indifférence.

L'amour, la charité, ne sont pas des sentiments inertes, mais chauds et actifs. On ne s’éprend pas d’une machine, on ne s’y dévoue pas, et l’idée qu’une passion n’est que le résultat d’un engrenage fortuit suffit pour tuer toute passion. Il était donc inutile de violenter les consciences pour faire accepter des prémisses aussi pauvres en solutions. L'amélioration des circonstances qui entourent l’homme dès le berceau, c'est-à-dire la réforme de l’éducation, était une voie plus heureuse et plus sûre pour arriver à ce triomphe de la charité et de la bienveillance, grande et sainte conquête poursuivie par tous les réformateurs, depuis les apôtres jusqu’à M. Robert Owen.

Reste maintenant à interroger le principe de la communauté, autre pivot de son système !. Peu nouvelle dans le monde, la communauté n'avait pu s’y naturaliser jusqu'ici que sous l’ascendant d'une règle austère et sous l'empire de dures privations. M. Owen ne la comprend pas ainsi : il ne veut ni privations, ni règle, et aspire pour elle à la liberté et au bonheur. C'est là un rêve, un rêve innocent dans les interprétations que le fondateur de New-Lanark en a tirées, mais qui pourrait donner lieu à des erreurs plus dansereuses et à des illusions plus violentes. La communauté n’est pas une forme sociale, mais un sauvage expédient, un retour à l’état barbare. Il faut savoir le dire, aujourd’hui que des esprits égarés y songent. Son moindre écueil est de briser l’individualité, de

4. Voyez le chapitre Des idées et des Secles communistes dans le deuxième volume de cet ouvrage.

nier les passions, de passer sur les capacités et sur les mérites le plus lourd et le plus désolant niveau. Elle vise toujours à ce but impossible, de fonder l'égalité sur les inésalités : l'égalité de fonctions au milieu de l’inégalits des aptitudes, légalité de droits au milieu de l'inégalité des intelligences, l'égalité de répartition au milieu de l'inégalité des résultats du travail. M. Owen, partant du point de vue de la satisfaction, ne limite, ilest vrai, ni les besoins, ni la jouissance; mais ne peut-il pas arriver que ceux qui auront la plus grande vocation pour consommer les produits soient précisément les mêmes hommes qui auront le moins d'habileté pour les créer, et alors n’en résultera-t-il pas une situalion d’injustice et d'exploitation que toute la bienveillance du monde ne pourra parvenir à faire accepter longtemps? Nous voulons croire que, grâce à une plus juste répartition des charges sociales, la tâche de chaque individu sera, dans l’avenir, douce et légère; mais encore, si amoindrie qu’elle soit, faudra-t-il l'accomplir, cette tâche. Et y sera-t-on suffisamment excité sous un régime de mutualité rigoureuse, où l’équilibre des obligations et des jouissances ne sera jamais parfait, et dans lequel aucune place n’aura été réservée, ni à l’intelligence, qui seule gradue la valeur du travail, ni au capital, qui n’est lui-même que du travail accumulé? Avec M. Owen, plus de privilége, ni de capacité, ni de fortune : il faut que les hommes riches, les hommes supérieurs se résignent à ne compter 1ci-bas que sur le pied des plus humbles, des plus incultes artisans ; il faut que, désintéressés désormais de toute préten-

tion, ils se trouvent suffisamment indemnisés par les joies d’une égalité parfaite et par le régime uniforme d’une communauté qui s’est interdit jusqu'à la plus innocente des rémunérations: la louange. Et, dernière et singulière contradiction ! M. Owen conclut pourtant à un ordre social gradué et à un gouvernement hiérarchique basé sur les âges. C’est toujours ainsi que se trahissent les formules impuissantes; elles arrivent à des conclusions qui détruisent leurs prémisses.

Conclusion,

Dans ces deux idées fondamentales, la communauté et l’irresponsabilité humaines, repose toute la vertu du système de M. Owen; le reste porte sur des accessoires qu'il est surabondant de réveiller et de mettre en litige. Ce n’est pas qu'il n’y eût beaucoup à dire sur l'absorption de la famille dans la communauté, métamorphose qui demanderait autre chose que des indications vagues; sur l’état futur de la femme, à laquelle on se contente de promettre une insaisissable égalité de droits ; sur le rôle que devront jouer, dans le nouveau régime, les arts libéraux, les professions libérales, sources d’un travail quine peut ni s'évaluer à l'heure, ni se mesurer à la toise ; ce n'est pas qu'il n’y eût à signaler plus d’ellipses encore que d'erreurs, dans un programme tracé par

une main évidemment inaccoutumée au jeu complet des théories ; mais, au lieu d’épuiser cette critique, il vaut mieux se reporter vers le côté saïllant de la vie de M. Owen, et rendre un dernier hommage aux grandes qualités de son cœur.

Nul, en effet, jusqu'ici, n’a montré sous un plus beau jour que lui le don divin d'agir sur les caractères par la bonté unie à la raison; nul n’a témoigné une volonté plus persistante et plus généreuse de poursuivre et d'accomplir le bien; nul n’a étudié les faits avec plus de patience et gouverné les hommes avec plus de moralité. New-Lanark est un titre qu'envieraient à M. Owen les théoriciens les plus célèbres, les penseurs les plus illustres. Ce lui serait une belle gloire, fût-elle la seule. Mais M. Owen en a d’autres. L’un des premiers, il a pressenti que les forces mécaniques, sous les lois qui régissent la société actuelle, ne porteraient que des fruits amers ; l’un des premiers, il a fait comprendre ce qu’il y a de précaire et d’inconsistant dans les rapports ordinaires des maîtres et des ouvriers; et, signalant les dangers de nos grands foyers manufacturiers, ballotés entre des travaux exagérés et de déplorables chômages, l’un des premiers aussi, il a conseillé la formation de petits centres de 1,200 âmes, à la fois manufacturiers et agricoles, où la terre püût venir, en bonne nourrice, au secours des hommes que l'industrie aurait délaissés. Si, à ce contingent d'idées et de faits, on ajoute une somme inappréciable de sacrifices personnels, on pourra se convaincre qu'aucune existence ne fut plus pleine, plus méritante que celle de M. Owen.

En terminant ceci, une réflexion se présente. Voici trois hommes fameux : Saint-Simon, Fourier et Owen, qui, presque à l’unisson, ensemble, à la même date, se sont trouvés saisis d’une idée commune, celle de fonder un bien-être nouveau et de prêcher une moralité nouvelle, Tous les trois, sur des modes divers, il est vrai, et bien inégaux en valeur, ont procédé à une organisation systématique du travail, et proclamé que la loi des destinées futures serait, l’un l'amour, l’autre l'attraction, le troisième la bienveillance. Cette émission, en Angleterre et en France, a été simultanée, et après avoir étudié les travaux de ces trois hommes, on est fondé à affirmer que chacun d'eux a inventé de son côté et ne s’est inspiré que de lui-même. Il leur est arrivé sans doute ce qui arriva à Newtonet à Leibnitz, qui devinerent à la fois, l’un à Londres, l’autre à Leipsig, la loi des infiniment petits et le calcul différentiel. En effet, malgré la sentence de la Société royale de Londres, on peut dire aujourd’hui que, si la découverte de Newton était réelle, celle de Leïbnitz ne l'était par moins. C’est qu’à l'heure où, devenues indispensables à la marche du monde, certaines idées descendent d’en haut vers nos intelligences, tous les cerveaux d'élite qui peuvent les féconder sont frappés de la même secousse et sollicités à la même manifestation. Alors sont apôtres tous ceux qui ont vu luire la langue de feu.

INFLUENCE DE CES THÉORIES CONTEMPORAINES SUR LES TENDANCES DE NOS SOCIÉTÉS

Les études qui précèdent ont mis en relief, ce semble, le lien de parenté qui unit les diverses révoltes sociales proclamées de nos jours. Il n’y à pas à s’y méprendre ; elles sont toutes sœurs par le but et, à quelques nuances près, par les moyens. Plusieurs détails diffèrent, mais les lignes principales sont les mêmes. On ne saurait nier ni la droiture d’intentions qui a inspiré ces projets, ni l'originalité qui les caractérise. On y a su faire une belle part au cœur, et c’est surtout le cœur qui les juge. Aussi la première impression leur est-elle favorable et les voit-on d’abord sous un beau jour. La réflexion seule tempère ce sentiment, et signale à l’observateur une foule de dangers qui s'étaient jusque-là dérobés au regard. Que la pensée humaine se préoccupe d’une réforme sociale, rien de mieux ; mais que les sociétés n’apportent pas comme enjeu, dans cette poursuite, leur repos et leur

vertu. Nous ressemblons un peu à ces enfants qui es- [EA

sayent de sauter au-delà de leur ombre, et nous nous engageons avec une imprévoyance chevaleresque dans des luttes contre nos destinées, sauf à n’en retirer que des mécomptes et des blessures. Il importe donc de dresser l’état des inconvénients et des avantages qui ont pu résulter de ces témérités spéculatives, et de rechercher dans quel sens elles ont réagi sur les mœurs et les idées de nos générations.

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