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ÉCUEILS DE CES THÉORIES

Saint-Simon, Fourier et Owen ont ébranlé les croyances des sociétés modernes, principalement sur deux points : les vérités morales, les vérités économiques. Il convient d’écarter à dessein les vérités religieuses dont l’affaiblissement tient à des causes plus lointaines et plus profondes.

Jusqu'ici, la compression des mauvais instincts et la lutte contre les passions sensuelles avaient constitué l’un des plus beaux titres de l’homme et l’un des plus nobles emplois de sa volonté. Dans cette victoire sur lui-même, dans cette action de sa raison sur ses penchants, on s’accordait à voir le vrai signe de sa orandeur, l’éclatant témoignage de son origine. Obéir aux instincts naturels était le lot de la brute; les dominer était l’apanage de l’homme. Que le christianisme eût poussé trop loin ce combat, qu’il eût changé le détachement en ascétisme, on ne pouvait le nier. Mais cette exagération trouvait son correctif dans nos instincts mêmes, et n’exposait pas l’humanité à une déchéance. Rompre l'équilibre dans l’autre sens, pro-

CONCLUSIONS GÉNÉRALES, 263 clamer la légitimité absolue, illimitée, des passions, déclarer que la satisfaction la plus entière, sur tous les points, en toutes choses, devenait désormais la loi de l’univers, n’était-ce pas, au contraire, ouvrir la porte à tous les déréglements, à tous les excès, dépouiller la vie de son idéal et détrôner l'esprit pour couronner la matière ?

C'est pourtant ce qu'ont fait nos trois réformateurs, ce qu'ils ont dit, ce qu'ils ont enseigné dans des termes à peu près identiques, et comme s’il y avait eu un concert entre eux. Ce que notre morale glorifiait, ils l’ont déprécié; ce qu’elle condamnait, ils l’ont absous. Se maîtriser, à leur sens, est une folie; s’abstenir, une puérilité. Cette faculté de dompter nos instincts que nous sentons en nous-mêmes, dont nous avons la conscience, et qui paye nos efforts par de si pures joies; ce contentement qui accompagne un triomphe remporté sur nos faiblesses; ces conflits intérieurs où l’ange terrasse le démon : tout cela, pour eux, n’est qu'un vain préjugé, une illusion, le produit d’imaginations malades. Céder à la nature, s’abandonner aux appels des sens, jouir de tout sans mesure et sans réserve, voilà la vertu. Passe encore, s’il ne s'agissait en cela que d’un caprice épicurien. Mais on a voulu en faire une philosophie, un système, une prédication. La loi qui gouvernait l’île de Circé a trouvé des commentateurs et des apôtres, L'un d’eux l’élève à la hauteur d’un principe religieux, l’autre en fait un ressort social, le troisième un agent essentiel de nos destinées. Les rôles sont intervertis: désormais le corps sera le maître, l’âme sera l’esclave. Ou

plutôt, l’âme et le corps seront libres, chacun dans leur sphère, et pourront parcourir impunément et légitimement le cercle entier de leurs fantaisies. Les temps de privation et de contrainte sont passés. La distinction du mal et du bien est elle-même une subtilité superflue, vieillie, funeste. Il n’y a plus à choisir entre les passions, il vaut mieux obéir à toutes.

On devine sans peine combien cette morale facile risque d'’affecter l’économie actuelle de nos sociétés. Les réformateurs s'inquiètent peu de désorganiser l’ancien monde, parce qu’ils en ont un nouveau à nous proposer; mais c’est aux hommes qui ne sont pas encore convaincus de l'efficacité du remède, à empêcher que le mal n’empire et ne s'aggrave. Où irions-nous, grand Dieu! si l’on ne nous laissait que nos vices, en nous enlevant |jcsqu’au sentiment Ce nos dernières vertus ? Ainsi, tout ce qui a jusqu'ici commandé l'estime de la foule : l'honneur, l’héroïsme, le désintéressement, la pauvreté noblement soufferte, la probité irréprochable, le respect de la foi jurée, le détachement, le dévouement au pays, à la famille; toutes ces qualités qui résultent de l’éducation de l'âme, de la volonté, de la réflexion, ne seraient plus que des sentiments vains, des titres sans valeur, contestables, arbitraires, des puérilités indignes de louanges! Dans aucune des sociétés que l’on nous faconne, il n’y a de place pour ces mérites qui sont le résultat d’un travail et souvent le produit d’un long combat. On promet à l’homme de le rendre heureux, mais d’un bonheur passif, inerte, indépendant de ses

efforts. Nous sommes fatalement condamnés à la félicité terrestre, et chercher des vertus en dehors de nos instincts, c’est résister à nos destinées.

Il est à craindre que nos sociétés ne perdent, au contact de ce singulier enseignement, le peu de honte et de pudeur qui leur restent. Si la pratique du bien voit s'évanouir son dernier prestige ; si le mal, systématiquement justifié, devient un élément nécessaire et respectable de la vie, nous ne croyons pas que le choix demeure longtemps douteux parmi les hommes. À quelle civilisation cela peut-il conduire? nous Pionorons ; mais il n’en est pas moins vrai que ces principes s’infiltrent, qu’ils germent, qu'ils portent leurs fruits. On a conduit, on a poussé notre siècle vers la satisfaction, et il s’y précipite avec un acharnement qui épouvante. On à voulu lui inspirer le mépris de ces vertus austères qui furent, en d’autres temps, l'honneur et la parure de l'humanité, et il en est venu déjà à professer pour elles au moins de l'indifférence. On lui a préché le culte de l’utile, et il semble avoir perdu toute notion de la vraie grandeur. En politique, les fonctions et les dignités sont l’objet d’un assaut continuel, où les combattants ne font que changer de tactique et de rôle. En industrie, en littérature, les excès ont passé les bornes ; le dédain de toute règle a conduit droit à la dépravation et au chaos. L'ancienne moralité a disparu, et il est difficile de dire où est la nouvelle. Au lieu de cette simple et saine logique qui gouvernait naguère les générations, on a aujourd’hui des chaires pour toutes les folies, des auditoires pour toutes les monstruosités, Le vertige est dans les têtes,

le doute est dans les âmes. On ne sait que croire et que proscrire. Si rien n’a été fondé, tout a été ébranlé. On dirait que la société se déserte elle-même, qu’elle se plaît au milieu de ruines, qu'elle prête les mains à sa propre destruction.

Oui, depuis trente ans, il n’est aucun sentiment, aucune croyance morale que l’on n’ait impitoyablement foulés, niés, compromis. L’amour, le respect de la famille semblaient seuls avoir survécu au grand holocauste des traditions sociales. On est entré dans ce sanctuaire et on l’a profané. La critique a toujours beau jeu quand elle s’exerce sur les infirmités humaines. Il n’était pas difficile de faire ressortir le ridicule des unions mal assorties, et de s’armer contre le mariage des scandales qu’il voit naître. On l’a fait en chargeant les couleurs du tableau. On a tenu à prouver que les forces ici-bas ne sont pas toujours en raison des devoirs, et que la nature se charge de rétablir l’équilibre entre la liberté et la contrainte. Ces scrupules sont justès, mais la conclusion infirme leur valeur. Pour obvier à quelques liaisons irrégulières, quel expédient proposait-on? La promiscuité, l'égalité complète des sexes, l'émancipation de la femme; c'est-à-dire qu'au déréglement partiel on voulait substituer un débordement général. L’émancipation de la femme! mais n’est-ce pas là une insulte pour nos lois, qui ne font point d’acception de sexes, et pour nos MmŒuUrs, qui sont plus généreuses encore! En France surtout, les femmes se sont fait une place trop belle pour qu’elles puissent jamais crier à l'oppression etse poser en victimes. Aussi ont-elles désavoué leurs

défenseurs, et laissé mourir sans écho les appels à la révolte. Elles règnent dans le cercle de la famille et des relations sociales : cet empire suffit à leur tendresse et à leur orgueil.

Puisque la satisfaction devenait la loi suprême des sociétés, il était logique qu'elle ne reculât devant aucun excès. Respecter la propriété d'autrui est une compression. Il fallait abolir la propriété. Respecter la femme d'autrui est une privation. Il fallait abolir le mariage. Respecter les droits de la famille est une capitulation avec les droits de tous à toute chose. Il fallait abolir l'héritage. Aïnsi, par un singulier raffinement de civilisation, on en revenait à l’état de nature. La communauté et la promiscuité ne sont pas un régime nouveau pour le globe; il l’a connu dans son enfance, il l’a subi. Aussi, pour en tempérer les effets, avait-on songé d’une part à organiser harmoniquement les instincts, de l’autre à les contenir par l’avénement des capacités, ce qui n’est autre chose qu’un retour vers la compression et la discipline. Mais où est la garantie de l’obéissance des générations à un principe nouveau, quand on les aura élevées dans la haine de tous les principes? Dès que la satisfaction aura été proclamée souveraine, qui assure qu’elle s’inclinera devant un équilibre ingérieux des passions ou devant une loi de hiérarchie intellectuelle? On ne craint pas de déchaîner sur le monde tous les fléaux, sans avoir la certitude que l’on pourra les guérir. Ce sont là de tristes et douloureuses expériences. Notre société en porte les empreintes. La soif des jouissances la dévore, et le désenchantement, la

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satiété même ne l’arrêtent pas. Peut-être faudra-t-1l attendre que la satisfaction se perde par ses excès, et qu’elle périsse par le dégoût qu’elle engendre. Cependant, si les esprits intelligents, si les âmes fermes veulent s'unir, il sera facile d'annuler le côté subversif de ces doctrines. L’ouragan aura passé pour épurer l'air et dégager l'atmosphère. Mais il est temps d’y songer, Car plus nous allons, plus les cœurs s’inquiètent, plus les consciences se troublent.

Au point de vue moral, il importe donc que les sociétés s'arrêtent sur une mauvaise pente. Cette réaction n’est point urgente au point de vue économique.

Là aussi les ruines s’accumulent sans que rien se réédifie. On a battu en brèche les systèmes anciens avant qu'ils eussent épuisé leur effet, et on ne leur a rien substitué qui fût acceptable. Contradiction singulière! Les mêmes réformateurs qui viennent de professer, en matière de morale, la liberté la plus absolue, n'hésitent pas à se déclarer les partisans de l’autorité pour ce qui touche à l'économie des richesses. Ils ont proclamé l'émancipation des passions, et ils décrètent la servitude des intérêts. Les premières ne ressortent, suivant eux, que de la fantaisie; les seconds doivent reléver d’une discipline. À entendre leurs critiques, tous les maux inhérents à la vie industrielle, toutes les crises qui ébranlent périodiquement le commerce, toutes ces douleurs, toutes ces oscillations dont nous sommes les témoins, ne proviennent que d’un fait : le désintéressement de l’autorité dans les relations particulières, sa tolérance vis-à-vis du mouvement des

CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 269 transactions. N’insistons pas sur la contradiction qu'implique cette vue, voyons ce qu'elle a de fondé en SOI,

L'économie politique, chacun en convient, n'est pas une science achevée ; il Jui manque un élément moral pour ennoblir sa fécondité matérielle. Elle vise d'une manière trop absolue à rendre les hommes plus heureux, pas assez à les rendre meilleurs. Elle est un instrument trop exclusif de satisfaction terrestre. Après avoir indiqué par quels moyens se forment, se produisent lesrichesses, elle ne suit pas d'une manière assez attentive leur répartition, leur distribution. On pourrait lui demander un peu plus d’entrailles. Sous ses veux se sont élevés une foule de problèmes, tels que le paupérisme, le déplacement du travail par l'invasion des machines, l'abus des forces humaines, les douleurs de la concurrence. Ces problèmes, elle les a laissés où elles les a pris, sans les résoudre d’une manière victorieuse. L'économie politique à donc été vigoureusement et quelquefois justement attaquée. En même temps elle a été mollement défendue. La vivacité des agressions, leur forme incisive, pétulante, presque personnelle, n’ont pas toujours laissé à ceux qui ont foi dans sa vertu la liberté d'esprit nécessaire pour repousser des inculpations passionnées. Essayons quelques jus(ifications sommaires.

Pour infirmer la valeur de la science économique, pour prouver l’impuissance de son principe de liberté, on a argué constamment de ce qui est, de ce qui se passe sous nos yeux, des faits industriels et commer-

ciaux qui nous entourent. Mais ce n’est, à ce qu’il semble, qu’à la faveur d’un étrange abus de mots que l’on peut appeler notre régime économique un régime de liberté. Qu'est-ce donc, en effet, que la protection naguère excessive accordée à nos manufactures, si ce n’est de l’autorité? Que sont nos lois de céréales, nos tarifs prohibitifs, notre code de douanes armé contre la production étrangère, si ce n’est de l’autorité!? Que sont, dans l’ordre financier, les monopoles dévolus au gouvernement, la régie des poudres et des tabacs, l’impôt sur le sel, les droits écrasants sur les boissons, si ce n’est de l’autorité ? Que sont, dans l’ordre civil, les priviléges d’offices et la vénalité des charges, si ce n’est de l’autorité? Sur quelque point que l’on jette les yeux, dans le champ des phénomènes économiques, on retrouve l'autorité partout, on n’aperçoit la liberté nulle part. S'il y a angoisse, s’il y a souffrance, qu'on en rejette donc la responsabilité sur le principe d’où ils sont issus, et qu’on n'’attribue pas à la liberté les maux qui proviennent des erreurs des hommes. Est-il équitable de juger une science sur des essais qui se poursuivent dans la voie contraire, et de la déclarer stérile parce qu’on aura fait l’opposé de ce qu'elle conseille? Les demi-épreuves ne suffisent même pas : pour qu'un remède agisse, il faut lui conserver toute sa dose. L'économie politique est donc fondée à réclamer une expérience complète, et à

4. Plusieurs modifications, dans un sens plus libéral, ont été introduites, depuis 1860, dans notre législation des douanes et dans l'économie de notre commerce intérieur. De bons effets ont suivi ces premières réformes. (1864.)

décliner la responsabilité d’un état de choses qu’elle n’a pas créé et qu’elle désavoue.

Plus on réfléchit sur les souffrances qui affligent le monde des travailleurs, et plus on demeure convaincu que la liberté seule peut conduire à un soulagement provisoire. Le temps, une éducation progressive et l'association, quand on en aura trouvé la forme, feront le reste. Quant à l’autorité, son rôle est fort amoindri. L'autorité suppose une tutelle, et la tutelle une minorité éternelle. C’est toujours le règne des intelligences privilégiées sur l'intelligence générale, et jusqu'ici nous avons vu que les délégations de ce geure aboutissent nécessairement à une exploitation. Une dictature industrielle et commerciale se déroberait difficilement à cette tendance; elle aurait à essuyer les assauts de mille intérêts particuliers, à subir des embüûches, des séductions sans nombre. Elle n’y résisterait pas. Ce que nous voyons en est une preuve frappante. Ne pas croire à la sagesse, à l’infaillibilité des hommes est encore le calcul le plus sûr; ne tenter personne est le meilleur moyen de s’épargner des mécomptes, Il est rare que la faculté d’abuser n’engendre pas l’abus. La liberté a ses plaies, ses crises, ses douleurs ; qui le nie? Mais elle a aussi une vertu souveraine pour les apaiser. Les maux qu'elle occasionne émanent des choses, ïls pèsent sur tous également : à ce titre on les supporte avec résignation, avec patience. Les blessures d’un système d'autorité proviennent des hommes ; elles distinguent leurs victimes : c’est un motif pour ne les souffrir qu’en murmurant. L'intervention d’un pouvoir direc-

teur dans les faits économiques supposerait d’ailleurs deux qualités : une impartialité absolue et une sagacité universelle. Or, nous ne croyons pas qu’une autorité, quelle qu’elle soit, puisse avoir la prétention de réunir ces deux conditions nécessaires. Embrasser les mille détails de l’industrie, de l’agricultnre et du commerce; tenir une balance toujours égale entre des intérêts qui sé confondent ou qui se combattent, se faire le régulateur général des prix, le juge des produits, l'arbitre des quantités, l’inspecteur des qualités ; accepter la tâche de médiateur permanent entre les ouvriers et les maîtres; avoir l’œil constamment ouvert sur les transactions; se charger de la distribution des tâches et de la répartition des bénéfices: quel rôle effrayant, impossible, absurde ! et pourtant il est des hommes qui ont eu sérieusement la pensée d’en investir un gouvernement,

Sans doute, une autorité intelligente peut intervenir d'une manière utile dans le mouvement des affaires ; mais c’est en servant l'essor de la liberté et non en le comprimant. Les avis généraux à l’agriculture, au commerce et à l’industrie, l’ouverture de débouchés nouveaux, l'application des forces scientifiques du pays aux progrès agricoles et manufacturiers, l’abolition des taxes les plus onéreuses, l'étude des lois qui touchent à la circulation des richesses, l’amélioration de la viabilité nationale, le développement des institutions de crédit, la protection efficace des intérêts ou voisins ou lointains; voilà la part d’un souvernement, et elle est assez belle, assez importante, assez lourde. Devant certains écarts industriels

CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 273 il ne peut pas non plus demeurer désarmé et impassible. Tel est l’abus que l’on peut faire des enfants dans les manufactures. Ce n’est point là une question économique, mais une mesure de police. Assassiner lentement, par un travail excessif, de pauvres créatures qui ne peuvent se défendre, est aussi criminel, plus criminel, que de tuer résolument, à main armée, un homme qui a la conscience de sa force. Dans le second cas, le besoin peut être une excuse ; dans le premier, jamais. Protéger les personnes n’est pas géner la liberté, mais la servir. C’est l’une des occasions où la puissance coactive peut s'exercer utilement. La surveillance des substances alimentaires est aussi placée dans l’ordre des faits justiciables d’une bonne police. Il n’est pas plus permis d’empoisonner que d’assassiner. La science économique s'arrête où commence le Code pénal. Mais, si l’on entre sur le terrain, purement industriel ou commercial, on y reconnaît bientôt l'impuissance du principe d'autorité pour la guérison radicale des grandes misères humaines. Quelques mesures de bienfaisance et de charité, voilà toute son action. Hors de ces palliatifs, il ne peut rien. Comment veut-on, par exemple, qu'un gouvernement aille prendre parti contre les machines, instruments passifs, en faveur des travailleurs qu’elles déclassent ? Ce serait décréter l’infériorité éternelle des procédés industriels. Comment veut-on encore, et c’est làä-dessus que les dissidents insistent le plus, qu’un gouvernement intervienne efficacement, raisonnablement, dans le champ-clos* de la concurrence ? Il faudrait pour cela partir d’une erreur évidente, celle de l’éga-

lité des prix de revient; poursuivre, organiser une sorte de niveau manufacturier ; étendre l’industrie sur un lit de Procuste, et abolir, avec les excès de la lutte actuelle, les avantages incontestables qui en résultent, l’'émulation des fabricants, les efforts du génie particulier, Paiguillon utile de la rivalité. C’est déjà trop que d’avoir, en partie du moins, exclu du combat la production étrangère, et de n'avoir pas fécondé ce sentiment de l’émulation, en lui ouvrant des horizons plus étendus et de plus vastes perspectives. Une industrie, un commerce sans concurrence seraient une mer sans tempêtes, mais aussi sans brises. Là où l’on croirait fonder l'harmonie et la paix, on introduirait l’atonie et la mort. Dieu nous garde de semblables expériences!

La liberté économique sagement ménagée, mais développée constamment, offre de tout autres ressources et promet de tout autres résultats. En France, elle est entièrement à fonder : ceux qui en ont raisonné comme d’un fait acquis, se sont appuyés sur une chimère. Allons au cœur des choses. Le grand problème de l’économie politique est évidemment la distribution des richesses. Ce problème intéresse au plus haut degré la conscience et la justice humaines; il renferme des questions d'ordre, d'harmonie, de repos, qui préoccupent les sociétés ; il embrasse les querelles de salaires, le paupérisme, l’avenir entier des travailleurs. L'autorité n’y peut rien, on l’a vu : l'association pourrait davantage, mais la clef de ses combinaisons échappe encore à la pénétration de l’homme, Reste la liberté qui semble être le seul

CONCLUSIONS GÉNÉRALES. 275 mode intermédiaire entre l'initiative du petit nombre et l'accord de tous. La liberté n'est pas l'harmonie, mais elle n’est déjà plus l'exploitation. La liberté excluant les priviléges, de quelque nature qu’ils soient, conduit forcément à une égalité non pas absolue, bien s’en faut, mais du moins relative. On conçoit en effet qu’un pays dont la loicivile consacrerait le fractionnementinfini des héritages, et qui en même temps abolirait les priviléges de toutes sortes : priviléges de protection pour la navigation et le commerce, l’agriculture et l’industrie ; priviléges d'offices, priviléges de Bourse, privilèges d’escompte et d’agiotage, priviléges de rentiers , priviléges de banques, priviléges adminisiratifs ; on conçoit, disons-nous, qu’un pays ainsi gouverné offrirait bientôt le spectacle d’un nivellement graduel dans les fortunes. On y verrait moins de chènes, mais aussi moins de roseaux. Sous un pareil régime, la concurrence elle-même se dépouillerait de ce qu’elle a d’acerbe et de douloureux ; car le travail, devenu entièrement libre, aurait à choisir entre une foule d’issues et de modes d’activité. II nous semble qu’il n’y a rien à risquer et qu’il y a tout à gagner, au contraire, à marcher prudemment et graduellement dans cette voie, avec le respect dû aux droits acquis, aux positions faites. La liberté est patiente comme tout ce qui est fort : elle peut attendre ; mais il ne faut pas s’en laisser détourner par des rêveries.

Le plus fâcheux effet des plans téméraires qui se succèdent depuis dix ans, est précisément d’avoir rendu suspecte une science qui n’est pas éprouvée, d’avoir jeté du trouble dans les esprits, de la confusion

dans les idées, de l’hésitation dans les croyances. Quand il s’agit de démolir, on trouve toujours des auxiliaires. Il est vrai qu’on nous proposait, comme compensation, de nouvelles vues, un monde régénéré, une société parfaile, un paradis sur le globe. Mais il ne semble pas que beaucoup de personnes se soient prêtées à ces expériences, filles de l’empirisme. Aussi, l’organisation vaporeuse s’est-elle évanouie et n'est-il resté que la critique. Notre impuissance, dans la région des idées comme des affaires, vient de là. Le faisceau des principes communs ayant élé rompu, chacun va au hasard, obéissant soit à ses intérêts, soit à ses inspirations personnelles. Que les esprits justes et prévoyants se remettent donc dans la voie et y ramènent les sociétés qui s’en écartent. La vérité a cela de bon qu'elle ne perd jamais son à-propos et que le délaissement ne lui Ôte rien de sa vertu. Nous croyons toutefois, qu’il est temps de s’y rallier et d'oublier les systèmes fantastiques pour un système réel, Pour le formuler en peu de mots, il suffirait de renverser les termes des trois théories que nous.avons parcourues et de reconnaître comme instruments nécessaires du progrès social : L'autorité dans l’ordre moral, et surtout l'autorité de l'exemple; dans l’ordre économique : la liberté.

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