RAPPORT DE M. VILLEMAIN
veaux apôtres, comme l'humilité était la vertu des premiers chrétiens; et cependant les premiers chrétiens ont transformé le monde; et le réformateur moderne, M. Owen, lui qui se proclame le favori de l’univers, n’a pu dans la contrée la mieux choisie de la libre Amérique, loin de tout obstacle et de tout préjugé, fonder son système sociétaire, et bâtir une ville sous le beau nom de VNouvelle-Harmonie, sans voir aussitôt toutes les passions déchainées faire de sa création un chaos, d’où lui-même s’est enfui des premiers.
Le succès de ce livre a été plus rapide que l'auteur n'avait osé l’espérer. Trois mois après sa publication, il fallait le remettre sous presse, et, comme en des matières aussi nouvelles, on ne rencontre pas d’abord le dernier mot, cette deuxième édition est devenue l’objet d’une révision complète et de changements nombreux. L'auteur est un de ces esprits attentifs qui ne se lassent pas de courir après le mieux, au risque de ne l’atteindre jamais. [l sait qu’un travail, pour être pris au sérieux, doit au moins représenter la somme entière des efforts et aller jusqu’à la limite des facultés de celui qui le signe. Il sait que la patience est pour beaucoup dans le succès des œuvres, et que le temps ne respecte guère que ce qu'il fonde.
Pour aucun livre, la critique ne s’est montrée plus bienveillante que pour celui-ci. La presse en a parlé avec un intérêt dont l’auteur est vivement touché, Quelques objections pourtant se sont produites, et, en les discutant ici, on veut surtout constater l'attention avec laquelle elles ont été accueillies.
Parmi ces objections, il en est deux qui ont le tort de s’exclure, et pour-les détruire. il suffit peut-être de les
rapprocher. Les uns ont accusé l’auteur d'une sympathie trop vive pour les hommes dont il exposait les systèmes, ct cela au point d'en encourir presque la s0lidarité. Les autres lui ont reproché au contraire de procéder par voie de dénigrement vis-à-vis de convictions respectables et d’exagérer à leur égard, soit le blâme, soit le ridicule. Cette double imputation semble prouver une chose, c’est que, dans l'examen d'idées, au moins étranges, l’auteur a su se défendre à la fois d’un dédain exclusif et d'un entrainement irréfléchi. N’eût-il satisfait en cela ni les ennemis de toute innovation, ni les .adversaires de toute tradition, il n’en croirait pas moins avoir tenu la seule ligne que puissent avouer les esprits calmes qui ne repoussent, d'une manière absolue, ni le passé ni l'avenir. C'est d’ailleurs une de ses convictions qu’on ne saurait avoir trop d'égards pour les personnes, quand elles en sont dignes, et trop d'inflexibilité pour les idées, quand leur pente est mauvaise. Ce principe de conduite explique à la fois sa modération sur certains points, sa rigueur sur d'autres, son entière impartialité sur tous. Une objection plus solide a été faite à la première partie de ce livre, à celle qui résume le mouvement de l'utopie dans le passé. On a dit avec raison qu'une matière aussi étendue appelait plus de développement. L'auteur va plus loin : il ajoute que c’est un livre à faire. Platon, Morus, Campanella, Cardan, Giordano Bruno, les Esséniens, les Moraves, les Jésuites du Paraguay, tant de révolutionnaires célèbres, tant d'essais qui s'échelonnent dans les âges, pourraient être traités à part et former seuls l’objet d’une publication impor-
DE LA SECONDE ÉDITION. 23 tante. Mais (le titre de ce volume l’atteste) cette tâche n'était pas, actuellement du moins, celle de l’auteur. Dès le moment que les réformateurs contemporains formaient l’objet essentiel de son livre, les utopistes anciens n'en pouvaient être qu'un point accessoire, la préparation, le prodrome. I fallait éviter que l'incident emportât le fond et faire du coup d'œil rétrospectif une simple question d’origine. Pour favoriser les excursions sur ce riche terrain, l’auteur a toutefois essayé d'en tracer la carte dans une bibliographie détaillée, qui termine ce volume, et plus tard, si le champ reste vierge, il ne renonce pas à l’entamer lui-même plus profondément, d’une manière plus directe et plus spéciale.
Vis-à-vis des novaleurs contemporains, ce livre n’a voulu être ni un pamphlet ni une apologie. Deux choses sont surtout répréhensibles en eux : le dédain de la tradition et la légitimité indistinete qu'ils accordent aux passions humaines. Il y a quelque orgueil à rayer le passé d’un trait de plume et à le taxer d’idiotisme ; il y a un grand danger à déchaïiner tous les instincts de l’homme sur la foi de combinaisons qui font concourir le mal même au jeu du mécanisme social. Les sociétés comprennent qu'elles sont les filles du passé ; elles se gardent d’imiter les enfants de Noé dans leurs insultes à la nudité paternelle. Respecter ses aïeux et tenir compte de l’expérience des siècles, voilà une partie des devoirs humains, et ce n’est pas la moins respectable. Aussi pour répondre au cri de la conscience universelle, toute innovation a-t-elle besoin d’avoir ses racines dans les âges et de leur emprunter
le plus pur de sa substance. Quant à l'essor indéfini des passions, il est facile de prévoir que ce serait là pour l'humanité plutôt une déchéance qu'un anoblissement. L'empire de l’homme sur lui-même constitue une portion de sa liberté; il en est le signe, la sanction, le témoignage. L’obéissance aux passions tend au contraire à le ramener au dogme inerte de la fatalité et à l’imprévoyance de la loi naturelle. Évidemment un progrès pareil ressemblerait à un retour vers la barbarie. Il est si délicat d’ailleurs de toucher à la loi morale d’un peuple, qu'il importe d'y regarder à deux fois avant d'attaquer un aussi fragile édifice. Les intentions les plus saines ne répareraient pas le mal que les systèmes aventureux pourraient causer; et dans un monde où les mauvaises passions rongent impatiemment leur frein, où l’égoisme, la personnalité, la soif des jouissances cherchent partout des issues, c'est un calcul au moins singulier que de leur donner le champ libre, au risque de voir la société désormais dominée par les mobiles qu’elle a pour mission de réduire.
Ce qui abuse surtout les novateurs et les maintient dans une illusion funeste, c’est leur point de départ. En esprits mathématiques, ils veulent atteindre l’absolu : ils imaginent, pour l’homme, un bonheur absolu, une morale absolue. Or, l'absolu échappe à notre nature contingente et bornée, l’absolu est le secret de Dieu. Un homme absolument vertueux, absolument heureux, ne serait plus un homme. La morale est un fait relatif, Pascal l’a dit, et qui ne le sent! A part quelques grands principes évidemment innés, la me-