‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 3)Chapitre 10 sur 13 · ET JÉRÉMIE BENTHAM · texte numérisé non relu

ET JÉRÉMIE BENTHAM

nement des vertus plus étroites que celles qui dérivent du détachement : la simple réflexion l'indique et les faits le prouvent. C'est dans ce sens que les doctrines de Bentham ont exercé un effet fâcheux. On en retrouve l'influence dans cette soif immodérée du profit qui tourmente les générations actuelles, dans un besoin de jouissances chaque jour plus vif et plus général. Tous les moyens sont bons pour arriver à la fortune ; ce qui est utile semble toujours assez moral , et l'intérêt s'empare de la société. Sous cette action dissolvante , le calcul se glisse là où régnait le dévouement , dans l'enseignement, dans la magistrature, dans l'armée, dans les lettres, dans les arts, dans les sciences. Il n'est rien qui peu à peu ne devienne matière à spéculation , et dans plusieurs cas cette effervescence des intérêts va jusqu'à prendre le caractère d'une émotion publique. Des individus la contagion passe jusqu'aux États. Les peuples ne se battent plus pour un faux point d'honneur, mais ils se battent déjà pour la richesse. De mille côtés on se précipite vers l'utile de toute la vitesse du désir , en laissant le long du chemin ce qui fit la parure des générations antérieures , le désintéressement , l'abnégation , la modération dans la soif du bien-être.

Ces ravages sont évidents et il est impossible de n'y pas reconnaître l'action des doctrines de Bentham et de ses disciples. Certes , l'apôtre de l'utile

n'avait pas la conscience de ces résultats : s'il les avait entrevus il n'aurait pas déchaîné un tel fléau sur le monde. Mais , en dialecticien systématique , Bentham s'enivra de sa découverte et n'aperçut les choses qu'au travers du prisme qu'il s'était créé. L'antiquité avait imaginé des supplices pour ceux qui cherchaient à pénétrer le dernier mot de l'oracle et tentaient Tescaîade du ciel. Cet orgueil est commun de nos jours, et peut-être aurait-il besoin d'un châtiment. Avec moins d'ambition dans la pensée, Bentham eût été un criminaliste de premier ordre, un esprit éminent dans toutes les branches des sciences morales et politiques. Il a voulu viser plus haut, trouver la loi invariable et universelle, la formule des destinées ; cette poursuite Ta fait dévier vers l'utopie. Il s'est dès lors trouvé dans le cas du chimiste qui cherche la transmutation, du mécanicien qui songe au mouvement perpétuel, du géomètre qui rêve la quadrature du cercle. Il est entré dans le pays des chimères, et la société n'a recueilli de cette excursion que des réalités douloureuses.

P. S. Après le chapitre que l'on vient de lire, qu'on me permette de citer une singulière preuve anecdotique de la popularité universelle de Bentham.

ET JÈRÉMIE BENTIUM. 111

On la trouve dan» la Bible en Espagne, dernier ouvrage de cet original missionnaire, moitié Gil-Blas, moitié don Quichotte, M. Georges Borrow.

Le révérend bohémien raconte qu'après avoir vie arrêté à Finisterra, où Ton s'obstinait à le prendre pour don Carlos, on le conduisit à Corcuvkwi, où il eut la conversation suivante avec l'alcade :

l'alcade. Je vois que vous êtes Anglais, et mon ami Antonio m'informe qu'on vous a arrêté à Finisterra comme carliste.

moi. Non-seulement comme carliste, mais comme don Carlos lui-même.

l'alcade. Quelle ridicule méprise! prendre le compatriote du grand Bainlham pour un pareil Goth!

moi. Pardon, senor alcade; qui appelez-vous grand?

l'alcade. Le grand Bainlham, celui qui a inventé des lois pour tout l'univers. J'espère les voir bientôt adoptées dans notre malheureux pays.

moi. Ah ! vous voulez parler de Jérémie Bentham : oui, homme très-remarquable dans son genre.

l'alcade. Dans son genre ! dans tous les genres. Le plus universel génie que le monde ait produit .* un Solon, un Platon et un Lope de Vega.

moi. Je n'ai jamais lu ses écrits. Je ne doute nullement qu'il ne fût un Solon, et comme vous dites,

un Plaion : mais je n'aurais guère pensé qu'on pût le mettre comme poêle à côté de Vega.

l'alcade. Est-ce étonnant ! Je vois en effet que vous ne connaissez passes écrits, quoique vous soyez Anglais. Eh bien ! moi , tel que vous me voyez, simple alcade de Galice, je possède tous les écrits de Baintham sur ce rayon, et les étudie jour et nuit.

moi. Vous comprenez sans doute l'anglais ?

l'alcade. Oui... c'est-à-dire tout ce qu'il y a d'anglais dans les écrits de Baintham. Je suis trèsenchanté de voir un de ses compatriotes dans ces déserts gothiques. Je comprends et apprécie vos motifs pour les visiter. Excusez l'incivilité grossière que vous avez éprouvée ; mais nous lâcherons de vous faire réparation. Dès ce moment vous êtes libre ; mais il est tard, il faut que je vous loge près d'ici... mais qu'est-ce que je vois... vous avez là un livre.

moi. C'est le Nouveau Testament.

l'alcade. Quel livre est cela?

moi. Une partie de l'Écriture sainte, de la Bible.

l'alcade. Pourquoi portez-vous un pareil livre avec vous ?

moi. Un de mes principaux motifs en visitant Finisterra était de porter ce livre dans ce pays sauvage.

l'alcade. Ah! ah! voilà qui est très-singulier. Oui, Je me rappelle... on dit que les Anglais estiment

FT lÉRÉMIE BENTIIAM. ftfS

beaucoup ce livre. N'est-ce pas singulier que les compatriotes du grand Baintham fassent le moindre cas de ce vieux livre monacal (1) !

Certes, si le révérend M. Borrow est ici un narrateur véridique, le grand Bcnlham eût été bien heureux de voir ses ouvrages préférés à l'Écriture sainte... et en Espagne encore.

(1) The Bible in Spain, roi. 2, p. 277.

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