ET JÉRÉM1E BENTHAM
une injustice commise envers quelqu'un autre, j'aurais Brisé le coupable contre la muraille. >
— « Quelqu'un recommandait à Benlbam la lecture d'un livre, — De jour, répliqua-t-il, j'ai mieux à faire ; de nuit el à la lumière, j'ai de trop mauvais yeux. >
— < Une excellente devise pour ce que Ton nomme la sagesse de nos dieux sérail la figure d'un homme qui aurait des yeux par derrière et point par devant. »
— « La distinction à faire entre le plaisir et le bonheur, c'est que le bonheur n'est pas susceptible de division, tandis que le plaisir peut se partager. Le plaisir est un résultat simple ; le bonheur est un résultat complexe, comme la santé. Pourrait -on demander ou offrir une fraction de santé, un morceau de santé? i
— c L'un des grands écueils ici-bas, c'est de confondre l'intérêt accidentel avec l'intérêt permanent. C'est ainsi qu'un objet presque microscopique placé devant l'œil, peut empêcher de voir une île. >
— « En Angleterre , les plans les plus coûteux sont toujours ceux que l'on préfère, i° parce que l'économie serait de mauvais exemple ; 2° parce que le vulgaire n'apprécie les choses qu'en raison de ce qu'elles coûtent, y
— i La valeur de l'argent est sa quantité multipliée par le plaisir qu'il procure. >
— « L'invention et la mémoire agissent souvent aux dépens Tune et l'autre. >
— i Je m'étonne que Ton puisse s'intéresser à des descriptions de tableaux ou de musique. Les tableaux sont faits pour être vus; la musique est faite pour être entendue : ce qu'on écrit là-dessus ne pourra suppléer ni la vue ni l'audition. »
— a Pour me guérir de la peur des esprits , j'ai eu recours au raisonnement suivant : ou les esprits portent des culottes, ou ils n'en portent pas ; or des esprits non culottés, je n'en ai jamais pu concevoir; et quant à des esprits portant culottes, ils ressembleraient à des hommes, ce qui est parfaitement invraisemblable, i»
Dans ce rapide coup d'œil sur la vie et les pensées de Benlham, on a pu voir ce que fut le philanthrope anglais et quels titres recommandent sa mémoire.Comme d'autres esprits éminents, ilse montra, dans sa conduite, supérieur à sa doctrine et conseilla aux hommes une morale commode dont il n'usa pas pour lui-même. Son illusion sur les conséquences des principes qu'il posait fut telle qu'à sa mort il emporta dans la tombe le regret de n'avoir pas réussi . 11 est vrai que les sociétés interprétèrent Vulilité dans le sens de Tégoisme, et en firent sortir la loi de l'intérêt, qui est aujourd'hui dominante. Ainsi, Benlham a eu plus de succès qu'il ne le croyait, et
&T JÉREML BE&ÏUAM. **
dans une direction qui lui eût semblé fâcheuse. La lettre de ses ouvrages n'autorisait pas une semblable déviation, mais c'est l'esprit seul que Ton a consulté. Depuis les Fragments du gouvernement jusqu'au Catéchisme de la réforme, en passant par les publications intermédiaires comme la Défense de l'usure, la Déontologie, la Chrestomathie, la Tactique des peines et des récompenses, la Tactique des assemblées délibérantes, les Sophismes parlementaires, ['Esquisse en faveur des pauvres, le Traité de législation civile et pénale, le Traité des preuves judiciaires, le Livre des mensonges, les divers plans de réforme pénitentiaire et un contingent énorme d'autres travaux moins connus ; dans les écrits les plus graves comme dans les plus légers, se retrouve celle pensée d'affaiblir la responsabilité de l'homme au profit de son bien-èire, de lui faire envisager le dévouement comme une déception, le sacriiiee comme une duperie. Pour juger du mérite des choses, la communauté et l'individu sont invités à en évaluer le profit, profit moral ou matériel, peu importe. De là ce système qui change l'existence en un perpétuel calcul, et supprime les passions pour n'en laisser subsister qu'une seule, Tégoïsme.
Il n'est pas sans intérêt de développer ici la vue générale qui lie entre eux les divers ouvrages de Benlliam, les anime et les inspire. Quelque sujet qu'il traite, jurisprudence ou économie politique, science
BIBUOTHfcCA
Ott8VK*iSiî-
du gouvernement ou réforme pénitentiaire , la doctrine de futile domine toujours son esprit et lui sert de flambeau. Voici en quoi elle consiste. D'après Bentliam, la nature a placé l'homme sous l'empire du plaisir et de la douleur : aucune de nos déterminations ne se dérobe à cette loi. Même quand l'individu fuit la volupté ou se résigne à la peine, c'est une satisfaction quelconque qu'il a en vue, prochaine ou lointaine, louable ou dépravée. On nomme donc un mal la douleur, un bien le plaisir. Dès lors l'utilité n'est autre chose que la tendance à nous préserser d'un mal, à nous procurer quelque bien. Pour l'individu, pour la communauté, ce qui lend à augmenter la somme du bien, à diminuer la somme du mal, est une chose utile.
Le principe de l'utilité étant ainsi défini, tout homme doit sur-le-champ comprendre, ajoute Bentliam , que la loi morale en découle d'une manière invincible. Ce qui est moral est utile, ce qui est immoral est nuisible. L'utile est le beau, le bon , le juste ; le nuisible est le laid , le mauvais , l'injuste. On nommera bon ce qui augmente nos plaisirs et diminue nos peines; on nommera mauvais ce qui engendre plus de peines qu3 de plaisirs. Et remarquez , poursuit Bentliam , que je prends ces mots plaisir et peine dans leur signification la plus vulgaire. Je n'invente point de définitions arbitraires pour donner l'exclusion à cer-
LT lÉRÉMUS BENTHAM. 101
tains plaisirs, pour préconiser certaines peines. Je ne veux consulter ni Zenon ni Epicure pour savoir ce qifest la peine , ce qu'est le plaisir. J'appelle ainsi ce que chacun sent et appelle de ce nom , le paysan comme le prince , l'ignorant comme le philosophe.
On devine que Futilité dcBenlham, érigée en principe universel, ne peut être ni futilité personnelle ni même l'utilité nationale ; elle a un caractère moins exclusif. C'est la véritable et infaillible utilité, et, peu s'en faut, la pierre philosophale. Non-seulement elle aidera à connaître cequi doit procurer plus de bien que de mal à l'individu , mais encore à la nation et même à l'espèce. Seule, elle permettra de classer enfin d'une manière sensée les vertus et les vices qui jusqu'ici ont été fort arbitrairement définis. On appellera vertu ce qui est utile à la société, vice ce qui est nuisible. « Si, dans le catalogue banal des vertus, dit Benlham, il se trouve une action de laquelle il résulte évidemment plus de mal que de bien, il ne faut pas balancer à regarder celte prétendue vertu comme un vice. > Par exemple, le courage. Avec raison, on le regarde comme une vertu quand il s'applique à la défense du pays ; mais faites-le servir à des conquêtes injustes ou à une oppression violente, et à l'instant même il devient un vice. De même , dans la liste des vices s'il se rencontre une action indifférente ou un plaisir innocent, pourquoi
condamner ce qui ne fait aucun mal ni à l'individuni à l'espèce?
Quand Benlham expose une idée, on sait avec quel soin il la développe. La balance du bien cl du mal pour les actions humaines était un travail hérissé de difficultés. Il a essayé de les vaincre dans un tableau des peines et des plaisirs (1) que peut éprouver l'homme, soit comme individu, soit comme membre de la famille et de la communauté. Prévoyant ensuite les objections qui lui seraient faites , d'avance il a cherché à les réfuter. Il divise en deux classes les adversaires du principe de l'utilité; les uns enclins à l'ascétisme, les autres à l'arbitraire. Par l'ascétisme, notre penseur entend non-seulement le renoncement religieux , mais encore le stoïcisme philosophique. Quiconque prêche l'abstinence au lieu de la satisfaction est à ses yeux partisan de l'ascétisme. Un telle doctrine est, suivant lui, incompatible avec la destinée terrestre, et il n'a pas de peine à faire voir ce qu'elle renferme de mensonges et d'exagérations. Les autres adversaires du principe de l'utilité sont ceux qui se déterminent par un sentiment arbitraire , et ne veulent raisonner ni leur conduite ni leurs idées. Benlham attaque avec une grande vigueur ces hommes qui se refusent à vivre méthodiquement et systématiquement. Faute d'un
(1) Traité de législation ? chap. vin.
ET JfcRÉMIE BENTHAM. 4 05
mobile commun, le monde lui semble livré à l'anarchie et tout peut se justifier par l'inspiration individuelle. Ravaillac vivait en paix avec sa conscience, et l'assassin qui attenta à Scliœnbrunn aux jours de Napoléon crut poursuivre un acte méritoire. De celte façon tout devient facultatif, et le hasard détermine les actions humaines. Le principe de futilité peut seul faire disparaître cet arbitraire, et avec lui bien des causes d'agitation et de haine, de despotisme et de bouleversement. Ainsi pense notre philosophe.
Rien ne lui échappe dans la sphère des objections. Après avoir défendu futilité, if cherche à la préciser de manière à ne point laisser prise aux malentendus. Utile pour qui? dit-il. Un homme est-il autorisé à commelire un acte parce qu'il lui est utile en même temps qu'il est nuisible à un autre? Non certes. L'utilité c'est la justice, tout ce qui est injuste est nuisible. L'utilité particulière doit toujours céder le pas à l'utilité collective, sociale. Or il n'y a plus utilité sociale dès que l'on porte atteinte, par exemple, au respect des propriétés et des personnes; il n'y a plus utilité dès que le bien ne se produit qu'à la condition d'un mal plus grand. Ce principe est invariable, même quand le mal provient d'un homme éminent en dignité, et quand la victime est la communauté, la nation. L'utilité de tous sacrifiée à l'avantage de quelques-uns est un vol, de quelque part que la chose vienne : oter à ceux-ci ce qui leur
est utile pour le donner à ceux-là , c'est déplacer l'utilité, ce n'est pas se la proposer pour but, pour résultat. On parle de vertu, de devoir ; mais, ajoute Benlham, que signifient ces mots, sinon futilité bien comprise, l'intérêt bien entendu? La vertu , quand elle est éclairée, n'est guère que le sacrifice d'un intérêt moindre à un intérêt majeur, d'un intérêt passager à un intérêt durable, d'un intérêt précaire à un intérêt assuré. Donc la vertu n'est souvent que le meilleur des calculs : elle implique dans tous les cas le respect de ce qui est utile aux autres et à nous-mêmes : aux autres, parce que c'est l'unique moyen d'obtenir qu'ils respectent ce qui nous est utile ; à nous-mêmes, parce que c'est le moyen d'obtenir directement ce qui doit nous profiler. Quant à la vertu qui ne sert à rien, qui prescrit des pratiques sans motifs, elle n'est bonne, comme dit Hume, qu'à mettre au calendrier.
Telle est la célèbre doctrine de l'utilité ; tels sont, en résumé, les arguments sur lesquels Benlliam l'appuie. Qui ne voit par où pèche cette conception? Le premier inconvénient qu'on y découvre est celui dans lequel tombent les esprits absolus. Tous ils sont en quête d'un principe unique pour le gouvernement des sociétés, tous ils imaginent une panacée et la déclarent propre à guérir nos mille souffrances. Hobbes, avec l'antiquité , a pour idéal l'obéissance ; Harringlon adopte une loi d'équilibre ; certaines
SI JLlUMli: Bl MU\M. 105
ectcs modernes, l'harmonie; les niveleurs chartisies et communistes, légalité sans limites. Bentham est pour futilité; le christianisme pour la éharîlé. Évidemment chacun de ces mobiles a du bon , mais ils ne peuvent être tous à la fois la règle unique des hommes el l'inconnue du problème social. Les inventeurs de systèmes sonl d'impitoyables Procustes : quand leur thème est fait, il faut que tout s'y adapte , de gré ou de force ; ils étirent ou retranchent ce qui n'a pas les dimensions exigées. Le tort de Bentham, comme celui des autres sectaires, a été de forcer souvent la démonstration de son idée , de lui attribuer un caractère exclusif et universel. 11 ne faut pas condamner ce qui est utile, mais il serait dangereux de faire dominer ce mot dans les tendances morales, avec les acceptions vraies ou fausses qui en découlent. Quand le christianisme imposait la charité , c'est-à-dire l'oubli de soi pour les autres , il savait bien que l'instinct de riiomme empêcherait qu'il ne commît d'excès en ce genre. En recommandant l'utilité, c'est-à-dire l'oubli des autres pour soi, Bentham aurait dû se souvenir que c'est là un sentiment qui n'a pas besoin d'être encouragé et qu'il tient au cœur par des racines profondes. De quelque manière qu'on la traduise, l'utilité a pour point de départ l'individu , et presque toujours elle ne va pas plus loin. Le raisonnement peut l'étendre à la société, à l'humanité
entière, mais celte interprétation n'appartient qu'au petit nombre, à l'élite. Pour la masse, Futilité n'est donc autre chose que le culte de la personne et des intérêts personnels, en d'autres termes, l'égoïsme. Aucune dialectique n'infirmera celte conséquence. Dans sa polémique contre les détracteurs de l'utilité , Bentham combat ceux qui invoquent des considérations de sentiment, en faisant observer que ces considérations n'ont rien que d'arbitraire. Ce reproche peut tout aussi bien s'appliquer à son propre système. Les définitions de futilité, si l'utilité devient la loi souveraine , ne varieront-elles pas au gré des passions , des caprices de chacun ? Dans quel cercle circonscrire futilité individuelle pour qu'elle n'empiète pas sur l'utilité sociale? L'arbitraire que l'on a voulu éviter reparaît sous une autre forme. Bentham dit qu'il faut rechercher ce qui est utile, fuir ce qui est nuisible; mais qu'est-ce que l'utile et comment reconnaître ce qui est nuisible ? Si l'individu doit sacrifier une portion de ce qui lui est utile pour ne pas nuire à la communauté, qui lui dira où commence, où s'arrête ce sacrifice? La loi, répond Bentham Soit, mais alors on retombe, à peu de chose près , dans le système actuel , puisque le châtiment se charge des définitions et que la justice sociale tranche seule l'arbitraire du principe. Entré des interpré aiions diverses de l'utilité la loi décide souverainement. Ce n'était pas la peine de
ET JEREMIE feENTHAM.. 107
changer le nom en reproduisant la chose. Que Ton condamne un homme à la prison parce qu'il a violé le principe de l'utilité au lieu du principe du devoir, cela ne constitue pas une grande différence dans l'ensemble du régime social. Seulement le devoir refrène les écarts individuels, tandis que l'utilité les excite, ce qui ne forait pas pencher la balance du côté de l'invention moderne.
On a vu ce qu'était Bentham , un esprit dogmatique, raisonneur, pesant jusqu'aux moindres détails de sa vie. Les organisations de ce genre sont toujours portées à juger des autres hommes par euxmêmes, à les mesurersur leurs propres impressions. C'est ainsi que le fondateur de la philosophie utilitaire s'imagine que le monde est peuplé de docteurs qui cherchent, en toute occasion, à se rendre compte de leurs actes. Rien n'est moins fondé que celle supposition. L'habitude, l'instinct sonl pour beaucoup dans les déterminations humaines. Ceux-ci obéissent sciemment à des passions irréfléchies, à des inclinations malfaisantes; ceux-là ne voient rien au delà du besoin du moment ou de l'intérêt le plus voisin. La modération et la prévoyance ne sont pas encore ici-bas l'apanage du grand nombre ; peutêtre ne le seront elles jamais. Dans tous les cas, il est à désirer qu'en aucun temps on ne s'appesantisse sur ce problème de la vie avec les procédés d'analyse que Bentham et ses disciples ont employés.
ÎOS LES UTILITAIRES
Dans ce travail de décomposition , la partie la plus subtile, l'essence, si Ton peut s'exprimer ainsi, s'évapore ; et substituer , par exemple , en toutes choses, la raison au sentiment, le calcul à l'inspiration spontanée , serait revêtir l'existence d'un manteau de plomb et la condamner par avance au refroidissement de la tombe. A ce point de vue , la doctrine de futilité n'est pas seulement erronée, elle est désolante.
Benlham, en défendant son œuvre, a pris à partie l'ascétisme, en qui il voyait un ennemi redoutable et direct. Si par ascétisme il entend ce que l'on désigne communément sous ce nom , les sacrifices outrés et ridicules, les macérations , les jeûnes, la claustration perpétuelle, il se donne une peine gratuite en l'attaquant : personne aujourd'hui ne défend des puérilités semblables , et il convient de les écarter d'une discussion sérieuse, Mais si par ascétisme Benlham a compris cette faculté de s'abstenir qui distingue l'homme de la brute , cette privation volontaire qui forme une bonne partie de la sagesse, celle compression de certains penchants qui atteste et préserve l'indépendance humaine , si c'est un pareil ascétisme que Benlham a voulu combattre, il s'en prend alors au mobile le plus élevé que la terre ait jamais connu , à celui qui seul peut assurer aux individus quelque dignité, aux peuples quelque grandeur. Les vertus , issues de l'utilité , seront certai-