CHAPITRE TY
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Ce n'est guère qu'à la suite de l'affaiblissement des i<lées religieuses qu'a pu se faire jour la morale moderne qui se fonde sur le calcul, et dont Bentham est l'un des représentants les plus célèbres. Dans les siècles qu'animait une ombre de croyance, jamais il ne lut venu à l'esprit d'aucun penseur de conduire les hommes à la vertu par le chemin de l'intérêt. Les théories qui concluent à la pratique du bien à cause de futilité qui en résulte sont donc d'invention
(I) Dlcmoirs ofJeremy Bentharti . l)y J. !>owrin;;,
récente : elles ont cela de triste qu'elles attestent à la fois une décadence dans les mœurs publiques et un abaissement dans le principe qui gouverne les générations humaines.
La plus grande erreur des écrivains qui ont proposé aux sociétés celle nouvelle règle de conduite, c'est d'avoir confondu deux choses qui demeureront éternellement distinctes, le sentiment et la raison. Quelques efforts que Ton fasse pour les concilier, ce? deux mobiles conserveront une action indépendante et divergente en plus d'un cas. La tête et le cœur ne se déterminent pas par les mêmes impressions, et n'obéissent pas aux mêmes influences ; ils peuvent se tempérer l'un par l'autre, mais ils ne se confondent pas. Dans quelques organisations le sentiment domine ; ce sont celles que l'idéal touche plus que le réel ; chez d'autres, c'est la raison qui l'emporte et qui parfois se transforme en un froid et aride calcul. Mais en quelque dose que se trouvent ces deux éléments, il n'en est pas moins certain qu'ils existent dans chaque être à l'état de séparation, et que souvent ils s'y combattent. Il ne faut donc rêver ni une fusion ni une identification impossibles.
Voilà en quoi pêche la donnée fondamentale de Bentham et de la secte que l'on désigne sous le nom à" utilitaire. Expliquer tous les devoirs de la vie par la morale de l'intérêt, prouver que la vertu renferme une infinité de petits profils et qu'elle est très-com-
ET Jl'IU-Mir: BENTOAIf. 3 V
paliblc avec l'égoïsme , c'est manquer d'étendue et de justesse dans la conception, c'est réduire le inonde immatériel aux proportions du inonde de la matière. Combien la donnée religieuse est plus élevée quand elle place le devoir dans le détachement et dans l'oubli de soi-même ! Qu'il y a plus de grandeur véritable dans cette loi de renoncement et de sacrifice qui inspire la croyance chrétienne I 11 a fallu (pic la tiédeur s'emparât bien profondément des âmes pour que le problème du bonheur pût être agité en vue de la terre, et qu'on en vint à évaluer ce que rend la pratique systématique du bien. Ces esprits rigides, qui ont voulu soumettre ainsi la passion au calcul et les grands instincts du cœur au raisonnement, ne semblaient pas se douter que l'objet môme de leur discussion s'évanouissait dans celte impitoyable analyse, comme un morceau de glace se fond sous les doigts qui le pressent. A leur insu ils aboutissaient au néant.
Il est pénible de le dire : bien du chemin a été fait dans celte voie. Depuis la philosophie sensualiste jusqu'à la phrénologie qui en est la dernière expression, tout se ressent de cette dissection générale des idées et de cet abandon des méthodes spirilualistes. On veut vérifier ce qu'il y a de réel au fond des sentiments, savoir à quoi ils servent, estimer ce qu'ils rapportent. Or les grands mobiles humains se reflètent dans les moindres incidents de la vie so-
ciale, cl il se trouve déjà que rien ici-bas ne «e dérobe à la loi souveraine du calcul. Parloul où régnait le dévouement, peu à peu le calcul se substitue. L'honneur militaire n'est plus qu'un calcul; la probité du fonctionnaire, l'intégrité du magistrat, l'humanité 4u riche et la patience du pauvre, ne sont que des calculs. La moralité, la tranquillité publiques ne sont pas garanties par le sentiment du devoir, mais par l'intérêt. Le jour où cet intérêt trouvera une combinaison plus avantageuse dans le désordre et dans la dépravation , le lien qui unit les hommes sera brisé, et il ne sera plus possible de revenir au bien si ce n'est par l'excès du mal. On a beau fuir celte conclusion, elle découle invinciblement de la doctrine de l'utile et du système exposé par Bentham.
Cependant on ne saurait méconnaître, une fois celte réserve émise, tout ce qu'il y a de vigueur et de résolution dans la secte des penseurs dont il fui le chef. Chez eux la conviction prend quelquefois un caractère de fanatisme qui rappelle celui des plus hardis confesseurs de la foi religieuse. C'est ainsi que Malthus, l'un des plus implacables statisticiens qu'aient fait éclore les questions morales et sociales, imagina une loi d'équilibre entre le mouvement des populations et celui des subsistances ; c'est ainsi qu'après l'avoir fondée sur des calculs très-suspects à d'autres yeux que les siens, il ne craignit pas d'à-
ET JËRÉXIB BENTUAM. ■* 1
jouter à .son système, comme sanction et comme complément, des moyens pins originaux qu'édifiants pour diminuer le nombre des naissances et pour ralentir la multiplication de l'espèce. Les esprits mathématiques sont ainsi laits : ils croient qu'il est donné à l'homme de suppléer entièrement la Providence, el que la marche de l'humanité n'est qu'un ingénieux mécanisme dont on peut déterminer la formule et régler le mouvement, dette préoccupation a donné naissance à bien des erreurs, dont la moindre n'est pas celte poursuite exclusive du bonheur terrestre et ce culte de l'intérêt matériel qui fait chaque jour de nouveaux ravages dans nos sociétés. À ce point de vue, il n'est point d'utopie contemporaine qui ne relève de la secte des utilitaires et du chef dont elle s'est inspirée.
Pour donner une pareille empreinte au siècle , il faut être un grand esprit ; aussi Benlham le fut-il, et de plus un homme irréprochable dans sa vie privée. Cette vertu raisonnée, logique, égoïste, qu'il prêchait au monde, il la pratiquait lui-même avec la plus grande ligueur et. une entière sincérité. Si le -lobe n'eut porté que des âmes douées d'une loyanléaiissi calme , d'une intégrité aussi réfléchie, peut -cire celte morale de l'intérêt n'eût-ellc offert que des avantages. Malheureusement de pareils sages sont une exception ici-bas , et c'est s'exposer à de cruels mécomptes que devoir dans les popula-
lions humaines un immense troupeau de péripaléticiens ou de philosophes du Portique. Malgré celle erreur d'optique, l'intérêt qui s'attache à la vie et aux travaux de Benlham ifen saurait être affaibli. Il y règne une grandeur et une conscience qui allirent. Aussi la publication des mémoires que M. Bowrrng a mis en ordre a-t-elle élé accueillie avec faveur et conlribue-t-elle à jeter quelque jour sur une existence si longue et si bien remplie.
Benlham naquit en 1748 et mourut en 1832. Sa première publication est de 1771, et depuis celte date jusqu'à sa mort, il ne cessa pas un seul jour d'écrire, ce qui fait soixante et un ans de travail littéraire, Peut-être faut il retrancher de ce chiffre une période de jeunesse qu'il n'astreignit pas complètement aux habitudes laborieuses de sa vie ; mais il resterait encore quarante années dont toutes les heures disponibles furent consacrées à la recherche du bien et à l'étude de la vérité . Personne mieux que notre philosophe ne connut le prix du temps et n'arrangea son existence de manière à l'employer tout entier. À mesure que de nouvelles perspectives s'ouvraient devant son regard et que l'horizon de ses idées s'agrandissait , il éprouvait le besoin d'un recueillement plus absolu et d'une méditation plus profonde. Les heures , si longues pour les désœuvrés, étaient donc toujours trop courtes pour lui ; aussi les ménageait-il avec un soin méthodique et