‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 3)Chapitre 5 sur 13 · IA1K V. A · texte numérisé non relu

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était alors grande dans cette enceinte ; on le regardait comme un génie, comme un prodige de science, et les fils de la duchesse, condisciples du nouveau Pic de la Mirandole , en avaient parlé dans ce sens à leur mère. Aussi voulut-elle voir le jeune aiglon de Westminster, et quand il fui près d'elle : « Petit Benlham, dit-elle, savez-vous qui je suis? — Non, madame , répliqua Benlham , je n'ai pas cet honneur. » La grande dame fut enchantée de cette réponse d'un cavalier de six ans , et depuis lors Benlham fut souvent invité aux fêles et aux réunions intimes de cette maison seigneuriale.

Le jeune Benlham semble avoir eu de grands succès à Oxford dans la versification latine. Dès l'âge de huit ans il maniait le daclyle et le spondée et ne laissait échapper aucune occasion de mettre en évidence ses facultés poétiques. Ses mémoires sont remplis de spécimens en ce genre, depuis le sévère hexamètre jusqu'au distique familier, sans compter les strophes de rh)' (limes variés. Voici où il semble s'interroger lui-même sur son aptitude :

VEHS IN QUOD POSSIS.

Non facere ipse queo tetraslhica : disticlia possum : Accipe quod possum ; quod nequeo, sileas.

Avec des habitudes moins régulières , Benlham aurait sans doute sacrifié ces compositions juvéniles, qui ne dépassent pas la mesure d'une intelligence

i ! Ji.KLMii; BKNTIAM. a:

ordinaire : il eut .surtout supprimé des vers notoirement faux, comme le suivant :

Tcrribilis visa , liqaidumque per aéra volant.

Mais Bentham semble avoir religieusement conservé jusqu'à ses derniers jours tout ce qu'il avait pu écrire pendant sa longue vie, c'est-à-dire pendant près de quatre-vingts ans. Les souvenirs de collège figurent dans cette collection pour cent ou cent vingt fragments latins et grecs. La pièce la plus importante est une ode latine sur la mort de George II cl l'avènement de George 111. Voici comment elle se termine :

Nil Georgii non perficient manus Redditque fessis Marte diulino Paceni Britannis alquc clemens Jure regel populum yolentem.

Jc'r. Bentham, au collège royal cV Oxford , 28 novembre 1760.

Cet essai, passablement informe, eut l'approbation du docteur Johnson, qui indiqua même quelques corrections à faire. Au milieu de ces éloges et de cet enivrement, peu s'en fallut que Bentham ne se méprît sur sa vocation véritable, et n'échangeât la couronne du philosophe contre celle du méchant versificateur. Toutefois, môme dans ces lieux communs d'une latinité suspecte, on peut reconnaître çà et là des éclairs pleins de vigueur, des pensées originales et inattendues qui ne germent pas habt

tuellemcnt dans la tête d'un écolier. En réalité, quoique Bentham eut des notions suffisantes sur les littératures anciennes, il ne fut jamais ce que Ton peut appeler un classique. Le tour de son esprit se refusait à l'imitation, qualité dominante dans les succès scolaires, et qui préside à toutes les études sur Theliénisme et la latinité. L'inventeur de la philosophie utilitaire n'était pas, ne pouvait pas être un plagiaire et un rhéteur : il avait déjà la conscience d'un autre rôle. Personne, moins que lui, ne recevait les empreintes extérieures et ne se soumettait à l'autorité des écrivains qui Pavaient précédé. Quand il prenait la plume, c'était sa pensée qu'il interrogeait et non ses lectures. Ancune érudition profonde ou pittoresque ne se mêlait au travail toujours spontané de son cerveau , et quand , par hasard , il rencontrait dans un livre quelques passages qui s'accordaient avec ses propres vues et relevaient de son système d'investigation, il poussait un cri de surprise comme un homme qui découvre un diamant parmi des rubis. Au nombre des spécimens de composition latine que renferment ses mémoires, il est une pièce surtout qui prouve à quel point, chez Bentham, le fond dominait la forme, et combien l'enseignement classique avait glissé sur son esprit. C'est une lettre écrite à un Allemand sur une question d'économie sociale; elle est en latin, et Bentham adopta sans doute celle langue pour se faire mieux comprendre

ET JLnlUl!. PENTIUM. V>

de cet étranger. Or ce latin est loin simplement de l'anglais latinisé, et de l'anglais de Beniham, lequel a aussi une couleur particulière. Ainsi, s<>us l'enveloppe de celte langue morte on pouvait reconnaître à la fois et l'idiome et le style de l'auteur. C'est là du reste le cachet de tous les hommes véritablement originaux.

Le père de Bentham, membre de la compagnie des notaires de Londres, était un homme actif, ambitieux, remuant, doue de l'activité et de l'intelligence nécessaires pour arriver à la fortune et s'élever aux honneurs. Son âme s'épanouissait d'orgueil aux succès précoces de ses deux fils, Jérémie et Samuel. Samuel Beniham, moins connu que son frère, mais qui jouit parmi les savants d'une réputation méritée, était un sujet d'élite dont un père pouvait à bon droit être fier. 11 partageait avec Jérémie cette faculté d'initiative, ce don d'originalité qui sont l'apanage du génie. Doué d'une activité inquiète, il usa sa vie en inventions et en projets dont l'Angleterre recueillit les fruits par la création des docks de Porlsmouth, tandis que Samuel y ruinait sa position et y engloutissait sa fortune. Cependant, malgré des litres pareils, Beniham le père comptait beaucoup pus sur Jérémie pour fonder l'honneur et la richesse de sa maison. 11 récapitulait les victoires du jeune homme dans le cours d'une éducation brillante, et ne doutait pas que cette supériorité ne se maintînt

uO LES UTILITAlKkS

dans les carrières sociales. Mais, dans ses rêves d'ambition, le vieux notaire eut la main malheureuse. 11 envisagea le barreau comme le marchepied le plus direct pour l'élévation de son fils aîné, et la profession la plus compatible avec la nature de son talent. Dans ce choix, il se détermina moins par le goût du jeune homme que par des impressions et des influences personnelles. Aussi quel ne fut pas son désappointement quand il s'aperçut que Jérémie ne montrait que de la répugnance pour des fonctions antipathiques à ses goûts et à ses doctrines ! Dès l'abord, cet esprit philosophique s'était mis en révolte ouverte avec les idées dominantes, et, loin de vouloir en soutenir l'application, il n'aspirait qu'à en combattre le principe. De là cette incompatibilité qui se déclara dès le jour du début du jeune avocat, et ne cessa que lorsqu'il eut quitté la robe. Le vieux Benlham vit bientôt qu'il s'était trompé. Il avait épousé en secondes noces Mme Abbot, mère de Charles Abbot, depuis lord Colchesler. Jérémie et Charles débutèrent au barreau presque en même temps, et le père suivait avec le plus grand intérêt cette rivalité de famille. Ses vœux inclinaient naturellement pour l'enfant de son sang, et prévenu comme il l'était en faveur de Jérémie, il ne concevait pas le moindre doute sur l'issue de la lutte. Cependant les illusions paternelles durent céder à l'évidence. Charles Abbot marchait dans la

ET liBÉMIB ULNIHAM. Bl

carrière d'un pas ferme et heureux, signalant chacun de ses essais par un triomphe, pendant que Jérémie, sur qui reposaient tant d'espérance», Jérémie, qui devait être la gloire du barreau ou de la magistrature, conquérir les sièges les plus élevés des cours de justice, et arriver même jusqu'aux sceaux de l'État, loin de justifier ce favorable augure, ce Jérémie, l'orgueil des siens, perdait chaque jour du terrain, et désertant la jurisprudence, inclinait involontairement vers l'improductive étude de la philosophie. Tel était l'affligeant spectacle qui s'offrait aux yeux du vieux notaire ; son fils résistait à la vocation , il fuyait les grandes destinées qu'un père prévoyant lui avait préparées.

Cet incident pesa d'une manière assez lourde sur la première période de la vie de Benlham. Sa position domestique devenait embarrassante ; il s'y sentait mal à Taise : doué d'un bon naturel, il souffrait de la peine des autres, et supportait avec quelque impatience l'idée de n'avoir pas tenu ce qu'on attendait de lui. Peut-être aussi était-il alors en proie à un combat intérieur et à ces hésitations qui ébranlent les âmes les plus fermes. Il entrevoyait un mobile nouveau , un but digne de ses efforts ; mais n'était-ce pas seulement un appel de la vanité et un piège de la conscience? Le dessein était vaste en effet, l'entreprise pleine de grandeur et de périls. Pauvre et obscur, il s'agissait de s'élever, avec les

seules ressources de l'esprit, vers une philosophie morale et politique qui fût le bruit de la réflexion et non de l'habitude, seience à naître encore et qui ne pouvait se fonder que sur la ruine de beaucoup de passions et de préjugés. Jusqu'alors l'observation froide, l'induction rigoureuse n'avaient pas été appliquées à ce genre d'études livré à une sorte d'empirisme. Machiavel et Blackstone y régnaient sans partage, et il y avait quelque témérité à vouloir renverser l'édifice construit par de telles mains. Aujourd'hui que les matières politiques ont été approfondies dans tous les sens et par toutes les méthodes, ce projet n'a rien qui étonne ; mais quand on se reporte à l'époque où il fut conçu, on reconnaît ce qu'il fallut de courage et d'originalité pour envisager celte tache. Personne alors n'écrivait sur la politique, si ce n'est dans un intérêt de parti. La science de la législation en était au même point que la méthode de l'observation expérimentale avant Bacon. Si Galilée vivait dans un temps où l'inquisition punissait le génie qui dérobait à l'univers le secret de ses mystérieuses lois, Bentham vivait à une époque où la liberté de la pensée n'existait en matière politique que sous la double menace d'une pénalité rigoureuse et d'une sorte de réprobation sociale. On ne comprenait pas l'étude de la politique pour elle-même, en vue de la justice et de la raison. La lactique régnait partout; la conscience n'était

ET lÉRÉMIfi DCNTHAM. 53

mille paît. Les traditions de Walpole avaient contribué à jeter un nuage sur les questions de cet ordre, et le mot de politique semblait avoir perdu toute valeur, hors des manœuvres parlementaires et ministérielles. Voilà dans quelle situation se trouvait cette science quand Beniham résolut d'y porter le flambeau. Le premier résultat de ce dessein fut le Fragment sur le gouvernement, dans lequel les sophismes de Blackstone furent démasqués avec une vigueur peu commune et un mérite de forme assez rare. C'est en effet à ces premiers travaux de Beniham qu'il faut recourir quand on veut le juger comme écrivain. On y trouve une langue aussi élégante qu'expressive, et la simplicité unie à la distinction. Le philosophe était fort inégal dans son style, qu'il regardait comme un objet secondaire; mais toutes les fois qu'il a voulu donner quelque soin à cette partie de sa composition, elle a acquis, sous sa main, une valeur et des qualités très-reconimandahles.

Beniham avait l'habitude de consigner sur un registre particulier ses pensées fugitives à mesure qu'elles se présentaient à lui. En se reportant à la date de 1772 à 1775 , voici ce que l'on trouve sur ce mémorandum. Il n'est pas sans intérêt de fixer ici , par quelques citations, les dispositions d'esprit du jeune philosophe , et le travail intérieur auquel il était livré :

Abus et usage.

c L'abus d'une chose est tout autant l'effet de la possession que l'usage d'une chose. Quand un objet a divers emplois, les uns bons, les autres mauvais, ce n'est pas en donnant à ces derniers le nom d'abus qu'on parviendra à invalider le droit d'y recourir. L'abus est un mauvais moyen ; mais c'est un moyen légitime , aussi légitime que l'usage. Quel que soit l'objet, l'abus est la conséquence forcée de l'usage ; quel que soit l'objet , il faut tenir compte des effets mauvais ou bons , sans attribuer à ces derniers plus de valeur intrinsèque qu'aux autres. Le vrai mérite du penseur est de ne pas laisser fléchir son opinion sur ce point; mais s'il y a une distinction à faire dans ces deux droits, c'est principalement la nécessité de mettre en relief celui que l'on peut le plus facilement méconnaître.

« Il ne faut pas juger une institution sur les abus qu'elle entraîne , car les abus comme les bienfaits d'une institution en font partie intégrante et servent à en fixer le véritable caractère. »

Préjugés en faveur de l'antiquité.

i îl est à remarquer que les personnes les plus disposées à exalter la sagesse des anciens au préju-

KT JF.RKMIE BI.NTIIAM. «S.»

dire de la sagesse des modernes sont aussi celles qui proclament le plus haut la supériorité des hommes âgés sur 1rs jeunes hommes. Ce qui semble , en ceci , les influencer, c'est une contusion de mots; car s'il est des motifs qui peuvent être invoqués pour prouver la prééminence des vieillards sur les adolescents , ces mêmes motifs militent pour la prééminence des temps modernes sur les temps anciens. Ces motifs ont même, dans ce dernier cas, une valeur plus grande ; car la décrépitude , appliquée aux personnes , est réelle ; appliquée au temps, elle est imaginaire. L'homme, tout en acquérant de l'expérience , perd souvent les facultés qui en doublent le prix et lui donnent une sanction. Il n'en est pas de même du temps : la somme de sagesse acquise par les siècles est un legs qu'une génération valide transmet à une autre génération valide, tandis que la somme de connaissances qu'une période de la vie humaine transmet à une autre période éprouve à la longue un affaiblissement et des déchets notables par suite des atteintes de Page et des infirmités. >

Termes familiers employés plutôt machinalement que rationnellement»

i On croit comprendre ce dont on parle habituellement , précisément parce qu'on en parle habi-

r>6 LI-S UïlLITAlttES

tuellemcnt. Entre les mots et les choses , il y a une telle connexion que Ton est souvent porté à prendre les uns pour les autres : quand on a des paroles dans l'oreille , on croit volontiers avoir des idées dans l'esprit. Un mot inusité se présente-t-il , le premier mouvement est de s'en défier ; on l'examine avec soin pour savoir quel sens peut y être attaché ; mais quand un mot familier revient dans la conversation ou dans la composition , on le laisse passer sans contrôle comme une vieille connaissance.

« Celte longue habitude que Ton a d'user de telle eu telle expression laisse croire que Ton en a vérifié la valeur. C'est exactement le rôle des douaniers qui , après avoir mis sous plomb certaines marchandises , se tiennent pour dispensés d'en reconnaître de nouveau la nature. »

Marche de l'intelligence dans le travail de la composition.

< Quand , à l'aide de quelques mots, fussent-ils impropres, on est parvenu à fixer une idée sur le papier, on peut facilement travailler à en améliorer l'expression , et chercher à loisir les formes les plus heureuses et les plus convenables. C'est ainsi que lorsqu'on a fixé , à l'aide d'un étau , un bloc de bois , on peut le polir à l'aise, tandis que si on ne commence pas par l'assujettir, il giisse entre les

ET IÉRÉMIE BBNTRAM. 37

doigts ei dcvicnl rebelle sous la main de l'ouvrier. »

Pensées.

< Le peuple est mon César, et j'en appelle du César actuel à on César mieux informé.

« L'indépendance n'est pas dans la fortune, mais dans l'esprit.

« Les iniérêts de mes amis me sont cliers, mais l'intérêt public passe avant tout. C'est ainsi que je sers mes amis ; c'est ainsi que je veux être servi par eux.

« 11 n'est point de fléau pire pour un Eiat que le zèle religieux dépourvu de moralité.

i Je me passe volontiers de la compagnie du peuple ; mais je ne puis me passer de son estime.

< L'invention est de l'érudition digérée ; les citations sont de l'érudition indigeste. >

La publication du Fragment sur le gouvernement eut lieu en 4776. Cet opuscule , d'abord anonyme , fut envoyé à toutes les célébrités du temps , à lord Mansfield , à lord Camden , à lord Asliburlon. Ijlackslone n'avait jamais rencontré un adversaire plus vigoureux , et le Fragment fit scandale. On se demandait quel était Tauleur qui s'attaquait à une réputation si solide et ne s'inclinait pas devant une si grande autorité. Bciilliam ne voulait pas se

S S Li:S UTILITAIRES

nommer, mais la vanité paternelle le trahit. Le notaire ne put dissimuler sa joie, et le jeune auteur ne jouit pas longtemps de l'incognito. Dès lors il se vit en butte à une foule d'anathèmes. On lui reprochait, en politique et en morale, des opinions peu orthodoxes , on accusait ses intentions, on incriminait jusqu'au mystère dont il s'était d'abord enveloppé. Plusieurs libelles de l'époque furent mis sur son compte, et entre autres une traduction du roman de Voltaire intitulé le Taureau blanc. Il faut dire que cette dernière imputation ne manquait pas entièrement de vérité. Beniham n'avait fait d'abord qu'indiquera Lind la fantaisie originale de l'auteur français, mais Lind était si indolent, et sa traduction si peu satisfaisante , que Beniham , à force d'amender la version anglaise et d'y ajouter quelques paragraphes, en devint le véritable auteur. On en parla dans ce sens , et les critiques mêlèrent le nom de Beniham à l'appréciation de l'opuscule. Cette traduction ne fut pas la seule dont notre philosophe eut à s'occuper. En 1777, il fit passer dans la langue anglaise un volume de nouvelles de Marmontel, qui lui fut payé par un libraire du Strand, à raison de trois guinées la feuille. Quelques lettres ded'Àlembert et du chevalier de Chastellux prouvent qu'il avait , dès ce temps , des relations suivies avec les savants et les beaux esprits de France.

Cependant une circonstance décisive allait fixer la

i;r IÉRÉUIE PENTIUM, va

carrière de noire penseur; en 1781 , on le voit

devenir l'ami , le commensal de lord Shelbnrne , depuis marquis de Lansdowne. C'est à Bowood, dans la résidence de ce seigneur, que Beniham fréquenta les hommes les plus célèbres de ce siècle sur le pied d'une inlimilé familière, Lady Shelburne, qui mourut en 1789, prit le jeune auteur sous son patronage et l'honora d'une amitié puissante. Si Beniham avait eu une ambition vulgaire , le chemin des honneurs et des dignités lui était ouvert. Aucun obstacle ne lui en fermait l'accès, un monde nouveau se déroulait sous ses yeux et Téblouissait par mille prestiges. L'homme qui le comblait d'amitiés et dont il fut le seul confident dans les douleurs de famille, lord Shelbnrne fut nommé premier minisire peu de temps après, et devint le dispensateur de toutes les grâces et le centre de toutes les ambitions. Les célébrités de ce règne se donnaient rendez vous à Bowood. On y voyait Camden le jurisconsulte célèbre et Dunning son collaborateur; Bankes près de Jekyll et Barré près de Chaînant, sans compter une foule de noms de grande famille , quoique plus obscurs. Le jeune William Pilt y venait aussi et affectait déjà ces airs sombres et réservés qui devaient le suivre dans sa grande et brillante fortune : on eut dit qu'il y préparait ces vastes plans d'ambilion personnelle dans lesquels il engagea l'honneur et les richesses de la Grande-Bretagne. C'est une circonstance pleine d'in

lérêt que celle rencontre, au début même de leur carrière, entre deux esprils qui devaient envisager la politique sous on aspect si différent. Il y a quelques années encore, il eût semblé puéril de demander lequel de ces deux bommes a exercé le plus d'influence sur les tendances du siècle. Alors, l'un n'était considéré que comme un rêveur solitaire, tandis que l'autre était le hardi pilote qui avait sauvé du naufrage le vaisseau de l'Etat. Aujourd'hui on dirait qu'un retour d'opinion commence à se faire sentir. L'auréole qui entourait le nom illustré par la lutte continentale a déjà pâli; on comprend que les événements auxquels il se lie sont une exception dans la vie d'un peuple, et que tendre à ce point les ressorts d'une nationalité, c'est les affaiblir pour longtemps. En revanche, il n'est point de jour où l'on ne sente mieux le prix des savantes éludes sur la législation dans lesquelles les pouvoirs publics vont puiser les éléments des plus précieux, des plus fécondes réformes. Bowood était le siège d'une hospitalité princière et magnifique, et cette hospitalité s'exerçait indistinctement à l'égard de tous ceux qui étaient admis dans celte résidence. Les conviés qui n'avaient môme pas un logis à eux y jouissaient de tous les honneurs, de tous les raffinements de la vie d'un palais. La classe que, dans la haute aristocratie, on a qualifiée d'aventuriers politiques et littéraires, voyait s'ouvrir les salons de Bowood pendant que les portes des

ET JÈRÊMIE BKNTHAM. t> l

autres châteaux lui étaient fermées. Là se rencontrèrent Romilly et Etienne Dumont de Genève, qui devait être à la fois l'éditeur et le traducteur de Bentham. Dumont avait trouvé chez lord Lansdowne un asile et du pain : il était alors bibliothécaire du marquis. Dans les mémoires de Franklin, de Priestley, de Linguet , de Morellet, on retrouve ça et là des réminiscences d'un séjour à Bowood ; la rivière animée par des chutes d'eau , les arbres séculaires du parc , les tableaux , la bibliothèque , les voitures et les chevaux de prix que le lord mettait à la disposition de ses hôtes. Quiconque venait à Bowood et avait en lui le sentiment de ce qui est bon ou de ce qui est grand, était non-seulement le commensal de lord Lansdowne , mais encore son ami. On devine que ces relations devaient avoir un autre avantage. Le voisinage d'un premier ministre n'est jamais stérile pour les personnes qui l'approchent. Une conformité d'idées, de convictions politiques naît de cette intimité , et il est assez naturel que, dans la vie publique, l'homme d'État aime à s'entourer de ceux qu'il a pu connaître dans la vie privée. Le marquis de Lansdowne avait, comme un autre, sa petite phalange de créatures. Tous ceux qu'il avait distingués n'étaient pas sans doute des hommes supérieurs, mais ils n'en montraient que plus de zèle à justifier les faveurs dont ils étaient l'objet :

Non habeo ingenium ; Caisar sed jussit, liabebo. tis BéFOIWmUBS.-- t. Y% K

02 LES LTiLilAÎREâ

Bentham seul ne put fournir la preuve de ee genre de mérite; on a vu combien il était entier dans ses idées et avec quelle difficulté il s'assimilait celles des autres. Cette disposition d'esprit Téloignait de la vie politique, où la discipline est une condition si essentielle du succès. Aussi se tenait-il à Bowood hors de la sphère d'action du lieu. Ce jeune homme retiré, contemplatif, qui pesait déjà ses actions dans la balance de futilité, mais qui tenait encore à ce monde par un esprit délicat et ingénieux, par un fort joli talent sur le violon et une habileté remarquable au jeu des échecs, devait paraître une étrange anomalie dans ce monde de partisans affairés et ambitieux, et ressembler à celte créature sans queue, égarée dans les royaumes sous-marins dont parlent les Nuits arabes. Pour paraître déplacé au milieu de personnages politiques, Bentham avait surtout deux titres : une franchise inexorable et une vanité naïve. Au point de vue des usages, le philosophe était un enfant, non qu'il manquât aux convenances, mais par suite ilune habitude systématique qui lui faisait tout prendre au pied de la lettre. Ainsi jamais il ne lui fût venu à l'esprit de faire, dans les éloges qu'on lui adressait, la part de l'exagération et des formules de politesse. C était, au contraire, avec le plus grand sérieux qu'il acceptait des compliments qui tous n'étaient pas d'un excellent goût, et des apologies c onjme on en sait faire dans un cercle de courtisans.

ET JÉRKM1E BENTHAM. 6.1

Il y a plus : non-seulement Beniham s'enivrait de ces louanges, mais il les recueillait avec soin et s'en composait des litres à l'admiration publique. Cet orgueil plein de candeur lit sourire plus (Tune fois les bommes dont l'amour -propre s'entoure de précautions et de raffinements. S'arranger ainsi soimême une sorte de bouquet de tous les suffrages îéeoltés eu chemin , n'éiail pas le fait d'une vanité ordinaire , et l'originalité du procédé corrigeait ce qu'il pouvait avoir d'excessif. L'inventeur de la doctrine de l'utile apportait d'ailleurs dans toutes ses impressions la même simplicité primitive. Son àme s'ouvrait aux sentiments affectueux avec le même abandon qu'aux hyperboles de la flatterie ; il croyait tout le monde sincère comme il Tétait lui-même, et ne cherchait pas à pénétrer au delà des mois ce que pouvaient être les intentions. Par une exception assez rare, il recevait les compliments et n'en rendait jamais; il ne se regardait pas comme assujetti à payer de retour des appréciations obligeantes. Le bien que Ton pouvait dire à son sujet lui semblait une chose naturelle qui ne l'engageait à aucune reconnaissance et à aucun échange de procédés. En parlant ainsi, il lui semblait qu'on rendait hommage à la vérité ; en se taisant , il obéissait aux inspirations de sa conscience. Fox avait plus d'une fois témoigné le désir d'avoir un entrelien avec lui, et Parr, qui s'était chargé de la négociation, crut en venir à bout

en épuisant vis-à-vis de Bentbam le vocabulaire de Tadulation. Bentham reçut les éloges avec son sangfroid et son contentement habituels; mais quand Parr en vint à l'objet de sa demande, « Voir Fox, dit noire philosophe, perdre une heure avec Fox! à quoi bon ? Fox ne peut rien avoir d'important à me dire, et de mon côté je n'ai rien à dire à Fox. i Et il refusa.

Tel était Bentham , et il est impossible de ne pas reconnaître quelque grandeur dans cette naïveté superbe. Le commensal de Bowood y joignait d'ailleurs un tel dédain pour la richesse, qu'il devint, au milieu de cette foule d'ambitieux , l'objet d'un respect et d'une estime véritables. « Une telle société, écrivait lord Lansdowne à son père , est sans prix pour moi qui ai passé ma vie dans un hôpital politique. Son originalité et son désintéressement me restaurent comme l'air de la campagne restaure un habitant de Londres. » Pour la première fois , peut-être, le ministre influent rencontrait un cœur sincèrement affectionné , prêt à le suivre dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, s'aitachant à la personne et non au titre. Est -il beaucoup d'hommes qui eussent pu résister comme Bentham le fit? Même quand il eut recueilli tout son patrimoine, il ne vit jamais son revenu s'élever au delà de six cents livres sterling , et cependant il ne jeta pas un regard de convoitise sur les positions opu-

Ll JLKfcMIE BENIHAM. 63

lenles qui se distribuaient à ses côtés et sous ses yeux! La simplicité de ses goûts garantit l'indépendance de sa pensée. 11 ne comprenait pas que l'on pûl sacrifier les élans de la conscience à des opinions artificielles et à des thèses de convention. Il voulait se réserver le droit absolu de dire sur loutes choses ce qu'il pensait, ce qu'il estimait être la vérité. Ses répugnances pour la profession d'avocat le suivaient dans sa sphère politique , qui comporte à peu près les mêmes exigences de clientèle et les mêmes devoirs de patronage.

Dans une seule occasion ce détachement de la politique active se démentit chez Bentham. Il paraît qu'un jour, au milieu d'un entretien familier, lord Lansdowne exprima vaguement peut-être , et sans attacher de l'importance à ses paroles , l'idée de faire élire notre philosophe dans l'un des bourgs dont disposaient les Shelburne. Bentham ne parut pas d'abord prendre cette offre au sérieux ; mais plus tard , soit que la réflexion l'eût éclairé , soit qu'il eût mieux entrevu les services qu'il pouvait rendre comme membre du parlement , la proposition du lord lui revint à la mémoire , et , avec cette ténacité qui ne l'abandonnait jamais , il affecta d'y voir un engagement formel , une promesse explicite, Ce fut dansce sens qu'il en écrivit à lord Lansdowne, assez surpris de la manière dont son commensal interprétait une conversation fugitive, et cette lettre,

6d LES UTILITAIRES

dogmatique comme fout ce qu'écrivait Bentham, est une discussion en soixante et une pages.

« Quand vous me parlâtes de cet objet , dit l'impitoyable raisonneur, vous étiez dans votre chambre à poudrer ; lord Wycombe présent et se promenant dans la pièce. Je venais de vous remettre un document sur le procès d'Hasiings , et vous saisîtes cette occasion pour me dire , avec un accent plein de sensibilité , que vous regrettiez de n'avoir rien fait pour moi pendant votre dernier passage aux affaires, et que si vous y étiez de nouveau appelé , vous ne m'oublieriez certainement pas. Vous ajoutiez que j'étais une exception dans la troupe famélique qui vous environnait , et que , seul , je n'avais rien demandé , rien sollicité. Ce témoignage , je vous l'avoue , fut loin de me flatter, et le ton de compassion qui dominait le tout me fit monter la rougeur au visage. Cependant j oubliai le fait à cause de l'intention , et quoiqu'une question d'argent et de salaire se cachât là-dessous, je restai désarmé devant le sentiment de bienveillance qui animait vos paroles. J'espérais que tout se terminerait là; mais quelle fut ma surprise , quand le même sujet d'entretien fut repris à lable devant plusieurs personnes, devant des laquais ! Cette insistance m'affecta péni blement. Peu jaloux des profits que procure la dépendance , je Tétais encore moins d'en porter le signe. Sans doute , dans l'opinion des auditeurs et

ET JtWKMIR BENTI1AM. «T

de la domesticité , rien de ce que vous disiez ne pouvait me nuire. Vous m'éleviez aux yeux des autres, mais à mes propres yeux vous me rabaissiez.

« Plus tard , vous êtes allé plus loin : vous m'avez fait des ouvertures pour un siège au parlement ; vous m'avez demandé si cette vie de discussion publique me conviendrait. Ma réponse fut qu'un pareil honneur était plus que je ne pouvais espérer; qu'en dehors de mon peu d'influence , la faiblesse de mon organe serait un obstacle insurmontable peut-être à un succès de tribune; mais que, dans le sein des bureaux et des commissions, je tiendrais ma place comme un autre. Autant que ma mémoire me sert, il me semble que vous vîntes de vous-même audevant de mes scrupules, et que vous voulûtes bien m'accorder quelque aptitude pour les affaires. Il fut ensuite question des bourgs de famille et des devoirs de celui qui occupe le siège vis-à-vis de celui qui le procure. À ce sujet , loin de repousser mes vues avec leur cachet de singularité, vous reconnûtes avec plaisir que je n'étais ni un utopiste ni un visionnaire, comme plusieurs membres que vous aviez portés au parlement, entre autres lord Slanhope. D'un autre coté , je vous entendis déclarer, non sans une vive satisfaction , que vous ne compreniez pas la servitude ']u mandai , comme lord Lonsdale, qui exigeait une soumission absolue à ses volontés ; mais que vous vouliez, au contraire, qu'une certaine latitude,

quant aux détails , fût laissée aux représentants de vos bourgs.

« Que dcvais-je penser de tout cela ? Pouvais-je croiiv qu'une ouverture semblable était faite sans dessein et à la légère? Fallait-il supposer qu'un homme d'État , tant de fois ministre, eût tenu un pareil propos avec le dessein d'allécher un pauvre diable, comme on montre de loin un os à un animal ? Était-ce une scène de théâtre qui amuse un moment, et qu'on oublie le lendemain? Y avait-il lieu de soupçonner un piège là dedans, d'imaginer qu'une offre faite en tête-à-tête n'était qu'un caprice , un moyen de me nourrir d'espérances mensongères, d'abuser de ma sensibilité et de ma reconnaissance , d'une ambition honnête et désintéressée, de troubler la tranquillité d'un homme que vous appeliez votre ami ? Qu'avais-je fait pour mériter un pareil traitement? Quoi ! vous, mylord , éprouvé par tant de calomnies et tant de traverses ; vous, dont le caractère a été trempé par l'adversité, et dont toute parole doit être réfléchie , vous avez pu trouver quelque plaisir à choisir une victime obscure , à la mordre en faisant semblant de l'embrasser, à vous faire un jeu de l'affection et des épanchemenls de l'intimité ! « Quel marché peut être plus sacré que celui où se trouve toute la bienveillance d'une part , toute la reconnaissance de l'autre? Cela ne constituait-il pas, dans la plus rigoureuse acception du mot t une pro-

ET JÉRLMIL ULMHAM. 6»

messe? Était-il nécessaire de donner ou d'exiger plus de garanties? Y a-t-il eu de ma part quelque chose qui ressemblât à un refus? Y avait-il seulement une simple hésitation , un nolo eplscopari? Et dans tous les cas , la délicatesse même n'exigeaitelle pas , des deux côtés , qu'on n'y mît ni plus de précision , ni plus d'insistance? »

Ainsi s'exprime Bentham dans cette lettre, où son désespoir naïf occupe soixante et une pages. Ce langage , il faut le croire , parut étrange à lord Lansdowne ; les ministres, même déchus, n'en entendent pas souvent de pareil. Cependant il sut se contenir, et comprit à quelle nature exceptionnelle il avait affaire. La réponse qu'il fil à Bentham est pleine d'une dignité à la fois aimable et affectueuse. Il le plaisante le plus doucement du monde sur les soixante et une pages de son épître , le sermonne comme un enfant , le console comme un ami. € Je vous assure, lui dit-il solennellement , sur ma parole et sur mon honneur, que je ne vous ai jamais fait l'offre que vous m'attribuez. » C'était dire au philosophe, avec toutes les formes possibles, qu'il était le jouet d'un rêve , et qu'il devait à l'avenir se défier de ses souvenirs. Du reste, pour adoucir la blessure, il ajoutait que, maintenant qu'il savait à quoi aspirait Bentham, il chercherait l'occasion de concilier ce désir avec les exigences de la politique. Quelques extraits des deux répliques du lord donneront une

lé LBfr UT1LITMRE»

idée de la grâce de son esprit et de la dextérité de sa plume. Dans une fiction qu'il crée, il prend le philosophe pour juge et pour avocat, puis il ajoute :

« Et maintenant, combien il me serait aisé de prouver que deux personnes peuvent voir les choses sous des aspects différents, et n'en rester pas moins sincères et loyales ! Mais ceci, pour être prouvé à fond, demanderait encore soixante et une pa»es. Or, soixante et une nouvelles pages sur le même sujet, c'est un peu trop pour vous et pour moi, et comme elles ne seraient d'aucune utilité pour personne, il est évident qu'il vaut mieux les laisser dormir sous le crâne où elles reposent. »

Le débat fut terminé par ce billet du grand seigneur :

« À tort ou à raison, je ne laisserai pas partir la poste sans vous assurer que personne plus que moi n'apprécie la différence qu'il convenait d'établir entre une passion qui éclate ouvertement et donne un avis sincère, et celte malignité qui se met au service d'amours-propres honteux ou d'un esprit de jalousie et d'ingratitude. Je sais distinguer entre les deux, et j'ai assez de connaissance du cœur humain pour savoir respecter la première, même dans sa violence ; tandis que, dusse je y succomber, je n'oublierai ni ne pardonnerai jamais la seconde. Je vous laisse le soin de tirer la conséquence de ceci. Si vous

ET JÉRÉMIB BÊNTHAM. 7f

devinez juste, vous verrez qu'il est inutile que je rftùrde plus longtemps le diner de nos dames pour vous dire que je suis, de la manière la plus affectueuse et la plus inaltérable, votre dévoué,

Cet épisode est caractéristique : Benlham s'y laisse voir tout entier, avec ses faiblesses et ses hallucinations. Quand il rappelait au marquis les prétendues promesses que celui-ci lui avait faites, il était de bonne foi; seulement il avait pris quelques insinuations banales pour des engagements réels. Il en élait de môme de toute parole qu'on laissait tomber devant lui dans la conversation la plus indifférente et la plus décousue. Un homme public montrait-il la moindre intention de réaliser les réformes dont il s'était fait le poursuivant, à l'instant Bentbam s'emparait de cet indice, et bâtissait làdessus lout un avenir chimérique. Malheur à qui oubliait des promesses données de guerre lasse et pour se débarrasser d'une visite importune. Doué d'une mémoire inexorable, Benlham avait un merveilleux sang-froid pour mettre les gens en face de leurs contradictions. « Je n'ai jamais cru, disait-il, que les hommes en possession du pouvoir se résignassent au mal volontairement. J'ai toujours supposé qu'ils subissaient le mal faute de savoir où était le bien : celte conviction m'a servi de règle dans

mes rapports avec eux. » On comprend où dut le conduire une simplicité si robuste. Pendant dix ans, notre philosophe eut la bonhomie d'attendre Tordre de Dundas pour rédiger une législation à l'usage des possessions de l'Inde; et quelques politesses de Sidmouth lui semblaient une invitation implicite de préparer un code pénal pour la Grande- Bretagne.

On vient de voir comment s'évanouit le rêve politique de Benlham : durant son séjour à Bowood, il fit un autre rêve dont le dénoûment ne fut pas plus heureux. Le pontife de l'école utilitaire paya un tribut à l'amour, et son cœur ne s'en lira pas sans quelque blessure. Le château seigneurial du marquis de Lansdowne fut d'ailleurs fécond en épisodes pareils : c'est là que sir Samuel Romilly trouva et choisit la compagne de sa vie, celle dont la mort devait troubler sa raison jusqu'à le conduire au suicide. Mais dans les amours de ces deux hommes se retrouve la différence de leurs caractères et de leurs points de vue. Romilly, en esprit sage, qui sait mesurer ses prétentions et peser les convenances, fit un choix en harmonie avec sa position, avec sa naissance. 11 porta ses vues sur la fille d'un manufacturier éminent, l'une des beautés les plus remarquables de cette époque. L'alliance était assortie comme nom et comme fortune ; aussi eut-elle lieu, non sans quelques obstacles et quelques délais.

ET rêflélOE BENTHAM. 75

Quant à Bentham, il éleva ses prétentions infiniment plus haut : le sentiment des distances lui échappait. Il adressa ses hommages a une jeune fille de noble et puissante famille. Ce qui l'attira vers elle, ce ne fut ni la richesse ni le rang; il obéit alors comme toujours à son seul instinct. Entre deux âmes qui sympathisaient, il ne croyait pas que le monde pût meure une barrière de convention. C'était toujours la même candeur, le même dédain pour les préjugés sociaux. Il fallut pourtant en rabattre; le mariage était impossible. Bentham s'en consola en écrivant, soit directement, soit indirectement, quelques lettres à ce sujet, et cette correspondance amoureuse n'est pas le moins curieux échantillon de l'originalité de notre philosophe. Aucun aveu direct n'y est exprimé ; mais un amour contenu s'y trahit à chaque ligne. Plus d'une habitante de Bowood reçut en outre les confidences de ce cœur blessé, entre autres lady E. G., à qui Bentham écrivait en forme d'allusion le post-scriplum suivant :

< 0 chère î chère ! que j'ai donc été bien inspiré de parler de l'Ecosse î cela m'a mis sur la voie d'un songe charmant. Avez-vous , madame, entendu parler quelquefois de Greina-Green? On y exécute de délicieux duos, qui valent bien les sonates de Bach et les concerts où je fais ma partie de violon. Rien n'est joli comme ces duos joués sur les lieux

mêmes : il faut y aller pour s'en faire une idée. Les parties se composent d'une voix d'homme et d'une voix de femme, auxquelles il faut ajouter un marteau de forgeron, qui imprime au duo un caractère particulier. Maintenant consultez-vous ! un petit voyage en Ecosse, une excursion à Gretna-Green, auraientils la chance de vous plaire? Du courage; ma chaise de poste est là : dites un mot, et c'est fait. Alors certes, il faudrait voir lady W. s'écrier : Où est lady E.? Et lord W., de son côté, pousserait la même exclamation. On appellerait les servantes, qui ne sauraient en aucune façon où est leur maîtresse. Seulement, à notre retour, milord et milady riraient aux éclats, en disant : — Quel original que ce M. Beniham ! Désormais, nul autre que lui n'exécutera des duos avec lady E. G.

« P. S. De grâce, ne me trahissez pas et ne parlez à âme qui vive de cette plaisanterie. *

Vis-à-vis de l'objet de sa poursuite, Beniham est moins enjoué ; on voit qu'il se contient et qu'il surveille sa franchise habituelle. Voici un fragment de lettre adressée à cette Dulcinée, qu'il désigne sous le nom de miss F... :

« Lord Lansdowne, lui dit-il, a imaginé toute une histoire au sujet de quelques romances que me demandait miss F.... Quoique j'eusse lieu de croire

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qu il y avait là-dessous une fiction , je nie vis si directement mis en demeure, que, ce désir ne lût-il pas réel, je dus pourtant l'accepter comme tel, sous peine de disgrâce. Voici donc cette romance; elle ma coûté bien des heures de lra\ail, même des demi-journées, et en assez grand nombre pour former l'équivalent d'une semaine entière. Quand on me la demanda pour vous, vous n'en aviez que faire, et vous la repousserez aujourd'hui qu'elle est achevée. C'est à en devenir bête brute. Je n'ai pu encore vous arracher une syllabe, et ne le pourrai jamais, encore moins l'ombre d'une lettre. N'importe, voici celte romance qu'on a su m'arracher par un ingénieux déiour, et non-seulement une romance, mais assez de papier pour envelopper et faire rôtir une

oie

. Écoutez-moi, madame: si parle retour de la poste je n'obtiens pas quelques lignes de votre main, j'anéantis sans pitié loule cetie correspondance. Je croyais avoir conquis mon repos avec la clôture de nos discussions métaphysiques chez lord Lansdownc ; mais les destins en ont décidé autrement. Mon frère, qui a trop de bontés pour vous, parle de vous envoyer une romance russe et française composée par la comtesse de Goloikin ou Go- Lovekin , comme il vous plaît de la nommer ; romance que jamais mademoiselle F. . . n'aura l'habileté d apprendre et dont elle se gardera bien d'accuser

réception. Je vous l'envoie donc moins à cause du mérite que de l'originalité du morceau : cela se chante avec de certains mouvements de tête que les dames du pays trouvent ravissants et qui ne sont pas d'une exécution très-difficile. Du reste, le morceau en question a besoin d'être recopié, ce qui fournira une occasion à M1,e F... , après avoir consulté M,le V... , et à la suite d'un consentement accordé , à la sollicitation de lady W..., à MlleE... dans sa prochaine épîlre à lord Henry, de prier ce dernier de dire à M. Favre d'intimer à lord Lansdowne de vouloir bien envoyer quelqu'un auprès de M. Bentham , afin que celui-ci rappelle la chose au souvenir de son frère. >

Comme le prouvent cette lettre et les plaintes ingénieuses qu'elle exhale, les affaires de Bentham n'étaient pas très-avancées ; on ne traitait avec lui que par intermédiaires. Enfin il obtint une réponse , et une correspondance s'établit. Mais ici encore Bentham se retrouve tout entier. Au lieu d'un échange passionné d'aveux et de serments, ces singulières épîtres ne sont qu'une dissertation prolongée sur divers sujets d'économie politique ou sociale. Tantôt il s'agit du traité sur l'usure, tantôt d'un plan de réforme pénitentiaire qui , sous le nom de panoplicon, joue un grand rôle dans les utopies du philosophe. Seulement de loin en loin , une douce et fine plaisanterie anime ces pages et montre sous

F.T JÉRÉM1R BF.NTHAM. 11

un jour nouveau ce talent plein de ressources.

< Quand votre terrible lettre, écrit-il, celle dont je respecte le cachet, aura-l-elle les honneurs d'une lecture? Dieu le sait! Si je n'ai pu sans frémir jeter un coup dœil sur son enveloppe, les deux angéliques billets qui lui ont succédé ne sont pas de nature à apaiser mes craintes. Venez, vous jugerez mieux dans quelle situation d'esprit je me trouve. Ne vous est-il jamais arrivé de vous sentir, après un rêve délicieux, bercée dans un demi-réveil qu'il vous eût été doux de prolonger, heureuse de flotter entre la réalité et la chimère? Telle est ma position actuelle, et je n'en veux pas changer.

< Savez-vous pourquoi Jephlé sacrifia sa fille? Certes, ce ne fut pas faute de pouvoir l'établir d'une manière avantageuse. Il n'avait que cette enfant , et c'était Tune des plus belles créatures de la paroisse. Mais alors pourquoi? Il la sacrifia, parce qu'il avait dit qu'il le ferait ; et s'il eût manqué à cet engagement , les journaux de Jérusalem n'auraient pas manqué de le taxer de légèreté et d'inconséquence. Sans doute il dut déplorer une promesse fatale et regretter qu'on ne lui eût pas coupé la langue avant qu'il l'eût prononcée ; mais tout ceci n'empêcha pas M,le Jephté de monter sur un bûcher. S'il y avait eu dans le voisinage un personnage dans le genre du pape , le père infortuné se serait rendu vers son officine et y eût acheté une dispense ; mai$

les papes n'étaient pas inventés dans ce temps-là.

« Des historiens qui racontent avec quelques variantes l'histoire de Curtius disent que lorsqu'il fut arrivé sur les bords du gouffre et qu'il en eut mesuré la profondeur, le cœur lui manqua, et qu'il chercha une excuse pour passer outre. On lui avait donné un cheval vicieux ; il déclara que s'il se précipitait avec cette bête, il se briserait quelque membre, et qu'il valait mieux aller chercher une autre monture pour exécuter avec plus de sûreté le saut périlleux. En effet notre héros romain avait déjà tourné bride, quand une bande de gamins accourus sur les lieux se mit à faire entendre quelques sifflets. Alors Curtius n'hésita plus : il enfonça résolument les éperons dans le ventre de son cheval et disparut avec lui dans l'abîme.

a Quand sir Thomas Morus monta sur l'échafaud et pria Jacques Ketch de ne point toucher à sa barbe, attendu qu'elle n'avait pas commis de trahison , croyez-vous qu'au fond il lui fût indifférent de garder sa tête sur ses épaules? Ce qu'il dit au bourreau n'avait rien de réfléchi ; il prononça ces mots machinalement , comme il eût demandé l'heure ou observé qu'il faisait beau temps. >

Tel est le ton général de celte correspondance où la passion s'enveloppe dans une aimable causerie. Ces relations durèrent longtemps sans qu'on puisse lavoir d'une manière bien précise pourquoi Bentham

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