‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 3)Chapitre 7 sur 13 · JlliL.MIL BCNTHAM. Kl · texte numérisé non relu

JlliL.MIL BCNTHAM. Kl

ce refus. Il ne pouvait parler sans atlentlrissement de ses amours et de celle qui en fut l'objet. Octogénaire , voici ce qu'il écrivait à la même personne :

c Je viens de dépasser ma quatre-vingtième année, et cependant je me sens bien plus jeune, bien plus dispos que lorsque pour la première fois je vous aperçus sur la grande pelouse du parc. Depuis cette époque , il ne s'est point passé de jour , je ne parle pas des nuits , dans lequel vous n'ayez occupé ma pensée plus que je ne l'eusse voulu. Eb bien, dussiezvous me prendre pour un fanfaron , je vous dirai que je suis alerte plus que jamais , me promenant comme un jeune homme; je vous dirai que j'ai conservé précieusement le clavecin sur lequel vous jouiez à **\ Comme instrument, ce clavecin est une vieillerie ; comme meuble , il n'est guère élégant ; mais comme souvenir, comme legs, ne i'accepterezvous pas? J'ai aussi une bague avec quelques-uns de mes cheveux blancs dans le chaton, et un profil de moi que l'on dit ressemblant. Si tout cela a quelque intérêt pour vous , après moi vous l'aurez. Tous les instants de ma vie ont été comptés , et peut-être dois-je regretter que vous m'en ayez tant dérobés. Si je suis , comme je le crois , un ami du genre humain , à ce point de vue vous devez en être la plus cruelle ennemie. s

A dessein cette aventure de Bentham a été racontée avec quelque détail. C'est surtout dans ces nuances que se reconnaît un caractère ; on y voit l'homme sous l'écrivain. Ainsi le grave penseur qui ne transigeait avec aucun préjugé social devint luimême tributaire de la faiblesse humaine, et nourrit pendant cinquante ans une passion platonique. On ne nous a pas habitués à voir Bentham sous cet aspect, et sans ses compendieux mémoires, celle circonstance serait perdue pour la postérité. Du reste il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans des amours aussi chastes et aussi constants. Plusieurs des lettres du philosophe respirent une aménité , une sensibilité réelle ; l'esprit même , l'ironie , la grâce , n'y manquent pas. En dehors des facultés supérieures qui assurèrent l'éclat de son nom , Bentham possédait des qualités de cœur qui rendirent son intimité désirable et précieuse. Lord Lansdowne , on a pu le voir , y attachait un grand prix, et dans le cours de la maladie qui l'emporta , lady Lansdowne ne voulut recevoir que deux personnes , lui et le colonel Barré. La fraternité de Dumont et de Bentham est restée célèbre. Grâce au publiciste genevois, la plupart des travaux du criminaliste anglais virent d'abord le jour en langue française : la traduction devança ainsi l'original. Entre les deux amis, les relations se maintinrent sur le meilleur pied pendant trente années. Il paraît

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cependant que, peu de temps avant la mort de Dumonl, quelques nuages passèrent sur cette a (Te ction et y jetèrent du refroidissement. Tout prouve que la faute n'en doit pas être imputée à Bcnlham ; personne n'eut un caractère plus sûr que le sien. Des hommes éminenls , comme Romilly , Francis Baring, Wilberforce , Ricardo , Hill, lord Holland, Brougham, George, Wilson, ne virent pas s'altérer un seul jour les sentiments qu'il leur avait voués, et il eut même des fanaliques et des enthousiastes comme le colonel Burr et le lieutenant Blaquière. Son amour pour la solitude n'était pas de la misanthropie , et s'd fuyait les distractions, c'était moins par goût que par calcul. Il ne disait pas comme ses compatriotes que le temps est de l'argent, mais il disait que le temps est de l'étude.

Entre sa première visite à Bowood et l'époque où il se condamna à une retraite volontaire, Bentham eut une période de vie active dans laquelle on le trouve mêlé à une foule de grands personnages. Son frère Samuel habitait alors la Russie, et sous les auspices du prince Polemkin, il essayait d'y naturaliser quelques-uns des procédés industriels de l'Angleterre. Jérémie alla rejoindre Samuel en Crimée, et n'y arriva qu'après une longue et orageuse navigation sur la Méditerranée.Débarqué sur les bords delà mer Noire, il assista au spectacle de la civilisation factice que les seigneurs russes cherchaient à im-

proviser dans cette zane et que le duc de Richelieu devait compléter plus tard par la fondation d'Odessa ; puis après un séjour de plus d'une année, il revint en Angleterre par la Pologne, l'Allemagne et la Hollande. Déjà, dans son itinéraire précédent, il avait visité la France, une portion de l'Italie, l'archipel grec, l'Asie Mineure, Conslantinople et l'Analolie, les provinces bulgares et valaques. Ainsi il avait parcouru dans celte excursion l'Europe presque entière, et il rentrait dans sa pairie, riche d'une foule d'observations agrandies par un coup d'œil comme le sien. De graves événements étaient alors à la veille d éclater : des symptômes menaçants annonçaient la révolution française. Pitt, bien jeune encore, se déclarait contre ce mouvement et trahissait les sentiments de haine qui devaient plus lard coûter tant de sang aux deux peuples. Burke, avec son esprit ardent mais inégal, représentait une autre fraction de l'opinion, et ne pouvait contempler les scènes révolutionnaires sans épouvante et sans vertige. Tous les hommes politiques de l'Angleterre, les uns par système, les autres par instinct, se déclaraient contre la France. Benlham seul vit la tempête sans s'émouvoir, et ne tint compte que des avantages qu'elle portait dans ses flancs. Autour de lui les passions se déchaînaient : les uns craignaient pour la Grande-Bretagne la contagion de l'esprit démocratique , et condamnaient la liberté sur les

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écarts dont elle était le prétexte. Les autres, à l'aspect de celle débâcle où venaient s'abîmer tant de grands noms et de grandes fortunes, ne pouvaient s'empêcher de faire un retour sur eux-mêmes et de trembler pour leurs positions et pour leurs personnes. Bentham ne se laissa troubler ni par la peur ni par l'égoisme. Bien qu'autour de lui on désapprouvai son impartialité et son sang-froid dans une question aussi brûlante, il ne se départit pas de sa manière habituelle de procéder, qui était de juger les choses indépendamment de toute circonstance accidentelle. Personne sans doute ne déplorait plus que Bentham les sanglants accessoires de la crise française ; mais il ne se refusa pas néanmoins à en étudier les causes, à en prévoir les effets. C'est animé de cet esprit qu'il examina la Déclaration des droits de l'homme, dont il signala le vide et les défauts avec une sagacité et une logique impitoyables. Dans Tune de ces séances d'apparat où la convention s'abandonnait, avec plus d'emphase que de bon sens , aux réminiscences grecques et romaines, le titre de citoyen français avait été solennellement conféré à Bentham, en compagnie de Thomas Payne, de Wilberforce , de Clarkson , de Pestalozzi , de Washington, de Madison, de Klopstock, de Kosciusko, et de plusieurs autres notabilités. Un seul nom déparait cette liste, celui d'Anacharsis Clootz". a convention devait croire qu'un honneur aussi

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inusité ne provoquerait que des témoignage» de reconnaissance de la part des élus ; mais Bentham ne le prit pas ainsi. Sans repousser l'honneur qu'on lui faisait, il exprima des réserves. Il déclara qu'il acceptait le titre, mais en tant que compatible avec sa qualité de citoyen anglais, qu'il plaçait au-dessus de tout. Du reste, ni la différence des régimes ni le contraste des mœurs ne lui semblaient des motifs de refus valables : royaliste à Londres, peut-être eût-il été républicain à Paris. Puis il ajoutait :

« Mais si quelque cbose peut troubler le plaisir que me cause le titre que vous me conférez, c'est le spectacle d'une foule d'êtres malheureux qui ont à en déplorer la perte (i). De ce qu'ils se sont mépris sur les tendances du vœu général, ils ont à supporter aujourd'hui un accablant ostracisme. La différence qui existe entre mes opinions et les leurs n'affaiblit en rien le chagrin que leur position m'inspire. Dans les troubles civils, des mobiles également purs peuvent conduire à des résultats diamétralement opposés. Dans ma pensée, ces victimes sont trop peu nombreuses pour être proscrites par une mesure de précaution et trop nombreuses pour être sacrifiées par une mesure de châtiment. Ce fut après que Ton eut constaté leur chiffre précis que les dix mille insurgés de Châlillon furent amnistiés par leurs vain-

(1) Lesjénoigrés français.

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queurs généreux. Encore ces insurgés étaient-ils agresseurs ; tandis que les malheureux émigrés ont seulement le tort de n'avoir pu l'affranchir sur-lechamp des préjugés enracinés par les siècles, et de n'avoir pas compris la portée de la transformation qui s'opérait. Si je ne me trompe, il serait possible d'obtenir d'eux, fût-ce sous serment, une déclaration qui, sans blesser leur conscience, donnerait au nouveau régime toutes les garanties désirables et possibles. En position de le faire, je prendrais l'initiative de celle motion. Quand même je serais assuré qu'il n'en est pas un seul parmi eux qui ne soit l'irréconciliable ennemi de l'ordre des choses existant, quand même je serais destiné à tomber la première victime de cet acte de clémence, je n'en proposerais pas moins ia mesure, je ne la défendrais pas moins. Tout châtiment inutile est un châtiment illégal : une guerre civile ne doit avoir d'autres suites que la soumission de la minorité, et pour sévir contre le parti vaincu avec quelque justice, il faut non-seulement prouver qu'il a le désir de troubler l'État, mais encore qu'il a la puissance de le faire. »

C'est toujours avec cette indépendance de pensée que Benlham jugea les événements contemporains, disant la vérité aux peuples comme aux rois. Ses mémoires nous révèlent à ce sujet un fait assez ignoré. En 1789, George III crut qu'il était d'une bonne politique de rompre l'alliance qui existait

entre Ja Russie et le Danemark. A cet effet il s'arma, comme prétexte, de la prise d'Oczakoff que les Russes venaient d'enlever aux Turcs , ce qui , d'après le royal publiciste, portait atteinte aux traités et dérangeait l'équilibre de l'Europe. Cependant le roi d'Angleterre se contenta d'abord d'envoyer sous un nom supposé à la Gazette de Leyde quelques articles où il conseillait au Danemark de se détacher de la Russie pour se rapprocher de l'Angleterre; mais, jaloux d'aider à l'effet de ce document, il fit presque en même temps ouvrir, par l'ambassadeur Elliot, des négociations diplomatiques à la cour de Copenhague dans le même sens et presque dans les mêmes termes. Celte coïncidence trahit la main de George III, et le nom du collaborateur de la gazette allemande ne fut plus dès lors un mystère. Benlham en eut connaissance un des premiers, et le nom et le rang du publiciste, loin de l'intimider, le déterminèrent peut-être à engager une polémique dans laquelle il prit la thèse opposée à celle du roi. Dans une série de lettres signées Anti- Machiavel , et adressées au Public Advertiser, il se livra à de brillants aperçus sur la politique des cours du Nord et détruisit de fond en comble la théorie de son adversaire. Piqué au jeu, le roi se défendit dans la feuille anglaise; mais Benlham, excité par celle résistance même, couronna le débat par une réplique triomphante, où il regrettait, ce sont ses exprès-

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sions, la force qu'il loi fallait employer pour écraser des insectes. On devine quel ressentiment un semblable langage dut laisser dans L'esprit du roi. Quoique Bentham eût gardé l'anonyme, il fut trabi par l'originalité de son style et de sa pensée. Pressé par quelques amis, il avoua naïvement le fait, et la ebose parvint promplement aux oreilles de George III. < Depuis lors, dit Bentbam, ce fut entre nous une guerre à mort. Mon frère avait la parole de l'amirauté pour l'exécution d'un ensemble de travaux ; le roi lit retirer la parole donnée. À la suite de longues discussions, mon panoplicon, ou plan de réforme pénitentiaire, avait obtenu l'adhésion du parlement ; le roi eut la puissance d'annuler le bénéfice de ce vote solennel : il mil son veto sur le projet. Pour faire éprouver sa colère à un écrivain , il ajourna ainsi une réforme qui intéressait la moralité et la sécurité du royaume. >

(le projet d'un panoplicon semble avoir été l'idée fixe de Bentham. L'organisation qu'il avait imaginée ressemble beaucoup aux divers essais pénitentiaires qui ont été introduits depuis lors, tant en Amérique qu'en Europe. Bentbam ne s'était pas contenté de tracer les lignes principales de sa découverte ; il avait pris la peine d'en régler les détails, d'en préciser l'ordonnance de la manière la plus minutieuse e'. la pins complète. Divers plans et devis, exécutés par des architectes habiles , retraçaient la prison

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modèle , avec toutes les coupes de l'édifice et les distributions intérieures. Ces travaux préparatoires coulèrent à Bentham plus de mille livres sterling ; mais aussi, quand la question fut présentée au parlement, des études aussi achevées en rendirent l'examen facile. Repoussé à une première lecture , le projet fut accueilli à la seconde et ne fut écarté que par l'opposition formelle de la couronne. Beniham fut longtemps inconsolable de cet échec : il avait parlé de son panopticon avec tant d'enthousiasme , en tous lieux et à tout le monde , que son amourpropre était directement engagé dans cette affaire. Une somme assez forte qu'on lui donna pour l'indemniser n'adoucit pas ses regrets. Dans bien des occasions il reparla de sa prison-modèle et toujours avec amertume. « Je n'aime pas à jeter les yeux sur le dossier du panopticon , disait-il à ses amis; c'est comme si j'ouvrais un tiroir dans lequel seraient cachés des diables. C'est mon frère qui le premier me donna l'idée de l'architecture de ma prison : il l'avait empruntée aux mougiks ou paysans de la Russie. Dans cet édifice, la surveillance eût été simple, aisée, perpétuelle. Quel dommage, ajoutait-il, avec un soupir, quel dommage ! » Du reste cette institution ne fut pas la seule qui occupa l'imagination de Bentham ; il avait en outre songé à l'établissement d'écoles chreslomalhiques, qui avaient pour but d'imprimer à l'éducation un caractère moins encyclopé-

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dique et plus professionnel. Insensiblement cet esprit vigoureux se laissait entraîner vers des réformes complètes (i).

Un litre qu'il est impossible de refuser a Benlham, c'est la fixité, la persévérance dans ses idées, la foi dans ses doctrines. Cet homme qui écrivit pendant cinquante années consécutives ne s'est pas donné un seul démenti essentiel. Il demeura dans l'âge le plus avancé ce qu'il avait été dans sa maturité et dans sa jeunesse. On peut voir dans les nombreux manuscrits qu'il a laissés, la trace de cet esprit de suite: il se répète souvent, il ne se contredit jamais. Sur deux points seulement on peut constater une variation. Quand il écrivit son Traité des récompenses, il se montra favorable aux pensions de retraite; plus tard il adopta l'opinion contraire et les condamna. Dans un premier travail, il déclare que la faculté de rééligibilité ne devait, en aucune f^çon, être limitée par l'exercice plus ou moins prolongé des fonctions représentatives; dans son Code constitutionnel, il adopte la vue opposée et reconnaît des bornes à ce droit. Mais ces fluctuations sont rares et font mieux

(1 Bentham conçut aussi un projet pour la conservation de toutes les substances animale» et végétales. C'était une sorte de caveau dans lequel on entretenait, au moyen de la glace, une température Irèt-frwidej et qu'il nuinaiMi friyiUarium. Certains objets étaient conservés dans l'eau à demi glacé* : Bentham nommait ce procédé baUevm.

ressortir à quel point Bentham s'est montré conséquent sur tout le reste. Dans les dernières années de sa vie il se déclara partisan de la réforme parlementaire et écrivit son Catéchisme de la réforme. Celte évolution nouvelle était renfermée dans la doctrine générale de futilité et devait tôt ou tard en être dégagée. Tout s'enchaîne dans les innovalions. Un nouveau système pénitentiaire dut conduire nécessairement Bentham à une révision du code pénal , la révision du code pénal à l'étude des assemblées d1où émane la loi, et à une réforme de ces assemblées dont les éléments étaient incompatibles avec ces diverses réformes. A cette occasion , Bentham entra, pour ainsi dire, dans un autre inonde : il vit se transformer le cercle qui l'entourait. Ce ne fut plus alors l'aristocratie dont il avait été le commensal et qui l'avait admis sur le pied d'une intimité familière; ce fuj une phalange de plébéiens enthousiastes qui venaient invoquer l'autorité de son nom et réclamer les conseils de son expérience. Le fondateur de la politique spéculative se trouva ainsi, sur ses vieux jours, au moment d'être mêlé à la politique active et passionnée. Il résista néanmoins, et ne rompit pas avec ses longues habitudes d'isolement. Tous les efforts qu'on fit pour l'attirer vers des dîners d'apparat et des réunions publiques, pour le compromettre dans des manifestations populaires, échouèrent devant son immuable bon sens et des

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règles de conduite dont il ne s'était jamais départi. 11 voulait servir la cuise, non les personnes. Cependant il fut alors entouré de tout 'ce que le parti radical comptait d'hommes cniinents , entre autres Burdett et Html, les héros de la multitude; Brougham, qui tenait le sceptre de la discussion dans la chambre des commîmes; Cobbelt, dont le talent faisait oublier le caractère , publicisle influent quoique déconsidéré, enfin Carlwrighl, parfait honnéie homme, mais esprit étroit, obstiné et sans étendue. Tous ces poursuivants de la réforme parlementaire regardaient Bentham comme leur patriarche et lui auraient volontiers délégué le rôle principal dans cette entreprise; mais Bentham résista à cet entraînement et ne concourut à l'œuvre que dans une certaine mesure et jusqu'à la limite qu'il s'était d'avance assignée.

Dans les dernières années de sa vie, notre philosophe , qui jusque-là s'était montré fort tolérant en matière d'opinions , devint pour elles un juge sévère et inexorable. La bienveillance qu'il avait professée pour les personnes, parut l'abandonner, et il ne pardonna plus aux hommes d'État d'avoir en main la puissance de faire le bien et de déserter cette noble tâche. Son caractère s'aigrit, et il rompit avec la plupart des hommes politiques qu'il avait fréquentés dans sa jeunesse. Dès lors il n'eut d'autres soins que celui de faire autour de lui une solitude

complète et systématique. Celait pire qu'une affaire d'État que de rapprocher ; il ne recevait que quelques intimes ; les autres étaient obligés de demander une audience qu'il accordait rarement, et jamais sur un simple motif de curiosité. Wilberforee attribue, dans sa correspondance , cette misanthropie aux désappointements multipliés queBeniham rencontra dans ses projets d'améliorations pénales et pénitentiaires. Ces échecs laissèrent en effet une impression douloureuse dans son esprit , ils y jetèrent du découragement et de ramerlume. Mais, en dehors de ces motifs personnels, l'éloignement de Beniham pour la poliliqueaclive se justifie par les faits mêmes. Dans le cours d'une longue vie il avait pu voir tant de fois les consciences se parjurer ; tant de fois il avait assisté à cette lutte de la conviction contre l'intérêt , toujours terminée par le triomphe de ce dernier mobile, qu'involontairement sa bienveillance naturelle avait fléchi pour faire place à un peu d'indignation et de colère. Les apostasies lui étaient odieuses ; il les couvrait d'un mépris profond. Mais ce qui le navrait surtout, et ce qui explique îa lassitude à laquelle il céda, c'est de voir qu'une longue vie consacrée à la recherche du bien n'allait aboutir qu'à des résultats insignifiants et stériles. Beniham tenait à la famille des utopistes par ses illusions et sa candeur; il s'imaginait qu'il suffisait de saisir le public d'une vérité pour qu'à l'instant

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