ET JÉRÉMIE BENTHAM
même elle devint une règle de conduite. Une vie de quatre-vingt-cinq années put à peine le détromper de cette erreur et lui prouver que les abus ne se détrônent pas ainsi, domine tous les souverains illégitimes, ils ont une armée pour les défendre et élèvent d'autant plus la solde que le droit est plus douteux.
Celte préoccupation explique seule l'existence de Benlham, sa persévérance, son originalité, même son orgueil. Dignité et réputation , il subordonnait tout au bonheur du genre humain. Quand il parle de lui même avec une affectation naïve, c'est en vue du profit que les générations retireront de ses iravaux. Il ne se regarde que comme un instrument, et l'œuvre seule l'intéresse. Eût-il fallu, pour réaliser ses plans d'amélioration, monter sur les tréteaux et s'enluminer de rouge, il l'eût certainement fait. 11 était d'un temps où parurent des amis sincères de Thumanilé : Payne, Wilberforce, l'abbé Grégoire, Pestalozzi ; il fu t l'un des membres les plus éminents de cette tribu. Quand il énumère ses titres avec une sincérité qui amène le sourire sur les lèvres, ce n'est pas de Benlham le dialecticien, de Benlham l'écrivain, le penseur, qu'il entend parler, maisde Benlham qui a eu la chance de trouver un mécanisme propre à conduire l'homme vers le bonheur. Son admiralion est exclusivement ahsorbée par le but ; elle est, pour ainsi dire, impersonnelle. Aucun publiciste ne
fui moins que lui avide de popularité : sans Dumont, jamais peul-êlre ses travaux les plus importants n'auraient vu le jour. Le succès extérieur le touchait peu ; il ne sacrifia jamais à cette considération décisive pour tant d'écrivains. Tout ce qui constituait la vanité vulgaire, le bruit, l'apparat, l'ovation publique , lui répugnaient, il ne recherchait la gloire que pour ses projets, et la vogue que pour ses idées. Un semblable orgueil est assez rare pour mériter les respects, et ce singulier égoïsme a tout le caractère d'un grand dévouement.
Vers 1830 Bentham commençait à moins écrire; sa correspondance diminue alors de volume, mais en revanche ses entreliens intimes prennent plus de place. M. Bowring nous a conservé quelques pensées détachées qui datent de ce temps , c'esl-à dire de la quatre-vingt-troisième année de Bentham. Un petit nombre d'extraits permettra d'apprécier la vigueur intellectuelle qui , à cet âge , distinguait encore le patriarche de la doctrine utilitaire.
— « Les ennemis du peuple, disait-il à M. Bowring , se divisent en deux classes : les déprédateurs, chez qui l'amour d'eux-mêmes domine la haine des autres; les oppresseurs, chez qui la haine des autres domine l'amour d'eux mêmes. >
— « Je ne me suis jamais senti enclin à tirer vengeance des injustices que l'on m'a faites ; mais pour