‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 29 sur 59 · II. — 7* édition · texte numérisé non relu

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tielle de succès. Aussi se tenait-il à Bowood hors de la sphère d'action du lieu. Ce jeune homme retiré, contemplatif, qui pesait déjà ses actions dans la balance de l'utilité, mais qui tenait encore à ce monde par un esprit délicat et ingénieux, par un fort joli talent sur le violon et une habileté remarquable au jeu des échecs, devait paraître une étrange anomalie dans ce monde de partisans affairés et ambitieux, et ressembler à cette créature sans queue, égarée dans les royaumes sous -marins dont parlent les Nuits arabes. Pour paraître déplacé au milieu de personnages politiques, Bentham avait surtout deux titres : une franchise inexorable et une vanité naïve. Au point de vue des usages, le philosophe était un enfant, non qu'il manquât aux convenances, mais par suite d'une habitude systématique qui lui faisait tout prendre au pied de la lettre. Ainsi jamais il ne lui fût venu à l'esprit de faire, dans les éloges qu'on lui adressait, la part de l'exagération et des formules de politesse. C'était, au contraire, avec le plus grand sérieux qu'il acceptait des compliments qui tous n'étaient pas d'un excellent goût, et des apologies comme on en sait faire dans un cercle de courtisans. Il y a plus : non-seulement Bentham s'enivrait de ces louanges, mais il les recueillait avec soin et s'en composait des titres à l'admiration publique. Cet orgueil plein de candeur fit sourire plus d'une fois les hommes dont l'amour-propre s'entoure de précautions et de raffinements. S'arranger ainsi soi-même une sorte de bouquet de tous les suffrages récoltés en chemin, n'était pas le fait d'une vanité ordinaire, et l'origina-

lité du procédé corrigeait ce qu'il pouvait avoir d'excessif. L'inventeur de la doctrine de Futile apportait d'ailleurs dans toutes ses impressions la même simplicité primitive. Son àme s'ouvrait aux sentiments affectueux avec le même abandon qu'aux hyperboles de la flatterie ; il croyait tout le monde sincère comme il l'était lui-même, et ne cherchait pas à pénétrer au delà des mots ce que pouvaient être les intentions. Par une exception assez rare, il recevait les compliments et n'en rendait jamais; il ne se regardait pas comme assujetti à payer de retour des appréciations obligeantes. Le bien que l'on pouvait dire à son sujet lui semblait une chose naturelle qui ne l'engageait à aucune reconnaissance et à aucun échange de procédés. En parlant ainsi, il lui semblait qu'on rendait hommage à la vérité ; en se taisant, il obéissait aux inspirations de sa conscience. Fox avait plus d'une fois témoigné le désir d'avoir un entretien avec lui, et Parr, qui s'était chargé de la négociation, crut en venir à bout en épuisant vis-a-vis de Bentham le vocabulaire de l'adulation. Bentham reçut les éloges avec son sang-froid et son contentement habituels; mais quand Parr en vint à l'objet de sa demande : « Voir Fox, dit notre philosophe, perdre une heure avec Fox ! à quoi bon ? Fox ne peut rien avoir d'important à me dire, et, de mon côté, je n'ai rien à dire à Fox. y> Et il refusa.

Tel était Bentham, et il est impossible de ne pas reconnaître quelque grandeur dans cette naïveté superbe. Le commensal de Bowood y joignait d'ailleurs un tel dédain pour la richesse, qu'il devint, au milieu

Je cette foule d'ambitieux, l'objet d'un respect et d'une estime véritables. « Une telle société, écrivait lord Lansdowne à son père, est sans prix pour moi qui ai passé ma vie dans un hôpital politique. Son originalité et son désintéressement me restaurent comme l'air de la campagne restaure un habitant de Londres. » Pour la première fois, peut-être, le ministre influent rencontrait un cœur sincèrement affectionné, prêt à le suivre dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, s'attachant à la personne et non au titre. Est- il beau:oup d'hommes qui eussent pu résister comme Benlham le fit? Même quand il eut recueilli tuut son patrimoine, il ne vit jamais son revenu s'élever au delà de six cents livres sterling, et cependant il ne jeta pas un regard de convoitise sur les positions opulentes qui se distribuaient à ses côtés et sous ses yeux ! La simplicité de ses goûts garantit l'indépendance de sa pensée. Il ne comprenait pas que l'on pût sacrifier les élans de la conscience à des opinions artificielles et à des thèses de convention. Il voulait se réserver le droit absolu de dire sur toutes choses ce qu'il pensait, ce qu'il estimait être la vérité. Ses répugnances pour la profession d'avocat le suivaient dans sa sphère politique, qui comporte à peu près les mêmes exigences de clientèle et les mêmes devoirs de patronage.

Dans une seule occasion ce détachement de la politique active se démentit chez Bentham. Il parait qu'un jour, au milieu d'un entretien familier, lord Lansdowne exprima vaguement peut-être , et sans attacher de l'importance à ses paroles, l'idée de faire

élire notre philosophe dans l'un des bourgs dont disposaient les Shelburne. Bentham ne parut pas d'abord prendre cette offre au sérieux; mnis plus tard, soit que la réflexion l'eût éclairé, soit qu'il eut mieux entrevu les services qu'il pouvait rendre comme membre du parlement, la proposition du lord lui revint à la mémoire, et, avec cette ténacité qui ne l'abandonnait jamais, il affecta d'y voir un engagement formel, une promesse explicite. Ce fut dans ce sens qu'il en écrivit à lord Lansdowne, assez surpris de la manière dont son commensal interprétait une conversation fugitive, et cette lettre, dogmatique comme tout ce qu'écrivait Bentham, est une discussion en soixante et une pages.

« Quand vous me parlâtes de cet objet, dit l'impi toyable raisonneur, vous étiez dans votre chambre à poudrer; lord Wycombe présent et se promenant dans la pièce. Je venais de vous remettre un document sur le procès d'IIastings, et vous saisîtes celte occasion pour me dire, avec un accent plein de sensibilité, que vous regrettiez de n'avoir rien fait pour moi pendant votre dernier passage aux affaires, et que si vous y étiez de nouveau appelé, vous ne m'oublieriez certainement pas. Vous ajoutiez que j'étais une exception dans la troupe famélique qui vous environnait, et que, seul, je n'avais rien demandé, rien sollicité. Ce témoignage, je vous l'avoue, fut loin de me flatter, et le ton de compassion qui dominait le tout me fit monter le rouge au visage. Cependant j'oubliai le fait à cause de l'intention, et, quoiqu'un» • question d'argent et de salaire se cachât là-dessous, je

restai désarmé devant le sentiment de bienveillance qui animait vos paroles. J'espérais que tout se terminerait là; mais quelle fut ma surprise, quand le même sujet d'entretien fut repris à table devant plusieurs personnes, devant les laquais: Cette insistance m'affecta péniblement. Peu jaloux des profits que procure la dépendance, je l'étais encore moins d'en porter le signe. Saus doute, dans l'opinion des auditeurs et de la domesticité, rien de ce que vous disiez ne pouvait me nuire. Vous m'éleviez aux yeux des autres, mais à mes propres yeux vous me rabaissiez. » Plus tard, vous êtes allé plus loin : vous m'avez fait des ouvertures pour un siège au parlement ; vous m'avez demandé si cette vie de discussion publique me conviendrait. Ma réponse fut qu'un pareil honneur était plus que je ne pouvais espérer; qu'en dehors de mon peu d'influence, la faiblesse de mon organe serait un obstacle insurmontable peut-être à un succès de tribune; mais que, dans le sein des bureaux et des commissions, je tiendrais ma place comme un autre. Autant que ma mémoire me sert, il me semble que vous vîntes de vous-même au-devant de mes scrupules, et que vous voulûtes bien m'accorder quelque aptitude pour les affaires. Il fut ensuite question des bourgs, des familles et des devoirs de celui qui occupe le siège vis-à-vis de celui qui le procure. A ce sujet, loin de repousser mes vues avec leur cachet de singularité, vous reconnûtes avec plaisir que je n'étais ni un utopiste ni un visionnaire, comme plusieurs membres que vous aviez porlés au parlement, entre autres lord Stanhope. D'un autre côté, je vous

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entendis déclarer, non sans une vive satisfaction, que vous ne compreniez pas la servitude du mandat, comme lord Londsdale, qui exigeait une soumission absolue à ses volontés; mais que vous vouliez, au contraire, qu'une certaine latitude, quant aux détails, fût laissé.' aux représentants de vos bourg?.

» Que devais-je penser de tout cela? Pouvais-je croire qu'une ouverture semblable fût faite sans dessein et à la -légère? Fallait-il supposer qu'un homme d'État, tant de fois ministre, eût tenu un pareil propos avec le dessein d'allécher un pauvre diable, comme on montre de loin un os à un animal? Etait-ce une scène de théâtre qui amuse un moment, et qu'on oublie le lendemain? Y avait-il lieu de soupçonner un piège là-dedans, d'imaginer qu'une offre faite en tête-à-tête n'était qu'un caprice, un moyen de me nourrir d'espérances mensongères, d'abuser de ma sensibilité et de ma reconnaissance, d'une ambition honnête et désintéressée, de troubler la tranquillité d'un homme que vous appeliez votre ami? Qu'avais je fait pour mériter un pareil traitement? Quoi ! vous, mylord, éprouvé par tant de calomnies et tant de traverses; vous, dont le caractère a été trempé par l'adversité, et dont toute parole doit être réfléchie, vous avez pu trouver quelque plaisir à choisir une victime obscure, à la mordre en faisant semblant de l'embrasser, à vous faire un jeu de l'affection et des épanchenients de l'intimité!

» Quel marché peut être plus sacré que celui où se trouve toute la bienveillance d'une part, toute la reconnaissance de l'autre? Cela ne constituait-il pas,

dans la plus rigoureuse acception du mot, une promesse? Etait-il nécessaire de donner ou d'exiger plus de garanties? Y a-t-il eu de ma part quelque chose qui ressemblât à un refus? Y avait-il seulement une simple hésitation, un nolo episcopari? Et dans tous les cas, la délicatesse même n'exigeait-elle pas, des deux côtés, qu'on n'y mît ni plus de précision, ni plus d'insistance? »

Ainsi s'exprime Bentham dans cette lettre, où ?on désespoir naïf occupe soixante et une pages. Ce langage, il faut le croire, parut étrange à lord Lansdowne ; les ministres, même déchus, n'en entendent pas souvent de pareil. Cependant il sut se contenir, et comprit à quelle nature exceptionnelle il avait affaire. La réponse qu'il fît à Bentham est pleine d'une dignité à la fois aimable et affectueuse. Il le plaisante le plus doucement du monde sur les soixante et une pages de son épitre, le sermonne comme un enfant, le console comme un ami. « Je vous assure, lui dit-il solennellement, sur ma parole et sur mon honneur, que je ne vous ai jamais fait l'offre que vous m'attribuez. •» C'était dire au philosophe, avec toute les formes possibles, qu'il était le jouet d'un rêve, et qu'il devait à l'avenir se défier de ses souvenirs. Du reste, pour adoucir la blessure, il ajoutait que, maintenant qu'il savait à quoi aspirait Ben tham , il chercherait l'occasion de concilier ce désir avec les exigences de la politique. Quelques extraits des deux répliques du lord donneront une idée de la grâce de son esprit et de la dextérité de sa plume. Dans une fiction qu'il crée, il prend le philosophe pour juge et pour avocat ; puis il ajoute :

« Et maintenant, combien il me serait aisé de prouver que deux personnes peuvent voir les choses sous des aspects différents, et n'en rester pas moins sincères et loyales! Mais ceci, pour êire prouvé à fond, demanderait encore soixante et une pages . Or soixante et une nouvelles pages sur le même sujet, c'est un peu trop pour vous et pour moi ; et, comme elles ne seraient d'aucune utilité pour personne, il est évident qu'il vaut mieux les laisser dormir sous le crâne où elles reposent. »

Le débat fut terminé par ce billet du grand seigneur :

« A tort ou à raison, je ne laisserai pas partir la poste sans vous assurer que personne plus que moi n'apprécie la différence qu'il convenait d'établir entre une passion qui éclate ouvertement et donne un avis sincère, et cette malignité qui se met au service d'amours-prcpres honteux ou d'un esprit de jalousie et d'ingralitude. Je sais distinguer entre les deux, et j'ai assez de connaissance du cœur humain pour savoir respecter la première, même dans sa violence; tandis que, dussé-je y succomber, je n'oublierai ni ne pardonnerai jamais la seconde. Je vous laisse le soin de tirer la conséquence de ceci. Si vous de\inez juste, vous verrez qu'il est inutile que je retarde plus longtemps le dîner de nos dames pour vous dire que je suis, de la manière la plus affectueuse et la plus inaltérable, votre dévoué. L. »

Cet épisode est caractéristique; Bentham s'y laisse voir tout entier, avec ses faiblesses et ses hallucinations. Quand il rappelait au marquis les prétendues

promesses que celui-ci lui avait faites, il était de bonne foi ; seulement il avait pris quelques insinuations banales pour des engagements réels. lien était de même de toute parole qu'on laissait tomber devant lui dans la conversation la plus indifférente et la plus décousue. Un homme public montrait-il la moindre intention de réaliser les réformes dont il s'était fait le poursuivant, à l'instant Bentham s'emparait de cet indice, et bâtissait là-dessus tout un avenir chimérique. Malheur à qui oubliait des promesses données de guerre lasse et pour se débarrasser d'une visite importune. Doué d'une mémoire inexorable, Bentham avait un merveilleux sang- froid pour mettre les gens en face de leurs contradictions. « Je n'ai jamais cru, disait-il, que les hommes en possession du pouvoir se résignassent au mal volontairement. J'ai toujours supposé qu'ils subissaient le mal faute de savoir où était le bien : cette conviction m'a servi de règle dans mes rapports avec eux. » On comprend où dut le conduire une simplicité si robuste. Pendant dix ans, notre philosophe eut la bonhomie d'attendre l'ordre de Dundas pour rédiger une législation à l'usage des possessions de l'Inde ; et quelques politesses de Sidmouth lui semblaient une invitation implicite de préparer un Code pénal pour la Grande- Bretagne.

On vient de voir comment s'évanouit le rêve politique de Bentham : durant son séjour à Bowood, il fit un autre rêve dont le dénoûment ne fut pas plus heureux. Le pontife de l'école utilitaire paya un tribut à l'amour, et son cœur ne s'en tira pas sans quel-

que blessure. Le château seigneurial du marquis de Lansdowne fut d'ailleurs fécond en épisodes pareils : c'est là que sir Samuel Romilly trouva et choisit la compagne de sa vie, celle dont la mort devait troubler sa raison jusqu'à le conduire au suicide. Mais dans les amours de ces deux hommes se retrouve la différence de leurs caractères et de leurs points de vue. Romilly, en esprit sage, qui sait mesurer ses prétentions et peser les convenances, fit un choix en harmonie avec sa position, avec sa naissance. Il porta ses vues sur la fille d'un manufacturier éminent, Tune des beaulés les plus remarquables de cette époque. L'alliance était assortie comme nom et comme fortune; aussi eut-elle lieu, non sans quelques obstacles et quelques délais. Quant à Bentham , il éleva ses prétentions infiniment plus haut : le sentiment des dislances lui échappait. 11 adressa ses hommages à une jeune fille de noble et puissante famille. Ce qui l'attira vers elle, ce ne fut ni la richesse ni le rang; il obéit alors comme toujours à son seul instinct. Entre deux âmes qui sympathisaient, il ne croyait pas que le monde pût mettre une barrière de convention. C'était toujours la même candeur, le même dédain pour les préjugés sociaux. Il fallut pourtant en rabattre; le mariage était impossible. Bentham s'en consola en écrivant, soit directement, soit indirectement, quelques lettres a ce sujet, et cette correspondance amoureuse n'est pas le moins curieux échantillon de l'originalité de notre philosophe. Aucun aveu dinct n'y est exprimé ; mais un amour contenu s'y trahit à chaque ligne. Plus d'une habitante de Bowood reçut

en outre h s confidences de ce cœur blessé, entre autres lady E. G. , à qui Bentham écrivait en forme d'allusion le post-scriptum suivant :

« 0 chère ! chère! que j'ai donc été bien inspiré de parler de l'Ecosse! cela m'a mis sur la voie d'un songe charmant. Avez-vous, madame, entendu parler quelquefois de Gretna-Green ? On y exécute de délicieux duos, qui valent bien les sonat s de Bach et les concerts où je fais ma partie de violon. Rien n'est joli comme ces duos joués sur les lieux mêmes : il faut y aller pour s'en faire une idée. Les parties se composent d'une voix d'homme et d'une voix de femme, auxquelles il faut ajouter un marteau de forgeron, qui imprime au duo un caractère particulier. Maintenant consultez-vous ! un petit voyage en Ecosse, une excursion à Gretna-Green, auraient-ils la chance de vous plaire? Du courage; ma chaise de poste est là : dites un mot, et c'est fait. Alors, certes, il faudrait voir lady W. s'écrier : Où est lady E ? Et lord W., de son côté, pousserait la même exclamation. On appellerait les servantes, qui ne sauraient en aucune façon où est leur maîtresse. Seulement, cà notre retour, mylord et milady riraient aux éclats, en nous disant : — Quel original que ce M. Bentham ! Désormais , nul autre que lui n'exécutera des duos avec lady E. G.

« P. S. De grâce, ne me trahissez pas et ne parlez à âme qui vive de cette plaisanterie. »

Vis-à-vis de l'objet de sa poursuite, Bentham est moins enjoué; on voit qu'il se contient et qu'il surveille sa franchise habituelle. Voici un fragment de

lettre adressée à cette Dulcinée, qu'il désigne sous le

nom de miss F

« Lord Lansdowne, lui dit-il, a imaginé toute une histoire au sujet de quelques romances que me demandait miss F.... Quoique j'eusse lieu de croire qu'il y avait là-dessous une fiction, je me vis si directement mis en demeure, que, ce désir ne fùt-il pas réel, je dus pourtant l'accepter comme tel, sous peine de disgiâce. Voici ilonc cette romance ; elle m'a coûté bien des heures de travail, même des demi-journées, et en assez grand nombre pour former l'équivalent d'une semaine entière. Quand on me le demanda pour vous, vous n'en aviez que faire, et vous la repousserez aujourd'hui qu'elle est achevée. C'est à en devenir bête brute. Je n'ai pu encore vous arracher une syllabe, et ne le pourrai jamais, encore moins l'ombre d'une lettre. N'importe, voici cette romance, qu'on a su m'arracher par un ingénieux détour, et nonseulement une romance, mais assez de papier pour

envelopper et faire rôtir une oie

. . . . Écoutez-moi, madame : si par le retour de la poste je n'obtiens pas quelques lignes de votre main, j'anéant;s sans pitié toute cette correspondance, .le croyais avoir conquis mon repos avec la clôture d" nos discussions métaphysiques chez lord Lansdowne ; mais les destins en ont décidé autrement. Mon frère, qui a trop de bontés pour vous, parle de vous envoyer une. romance russe el française composée par la prini esse de Golofkin ou Go-Lovekin, comme il vous plail delà nommer; romance que jamais mademoiselle F... n'aura l'habileté d'apprendre et dont elle se gardera

bien d'accuser réception. Je vous l'envoie donc moins à cause du mérite que de l'originalité du morceau : cela se chante avec de certains mouvements de tête que les dames du pays trouvent ravissants et qui ne sont pas d'une exécution très-difficile. Du reste, le morceau en question a besoin d'être recopié, ce qui fournira une occasion à mademoiselle F..., après avoir consulté mademoiselle Y..., et à la suite d'un consentement accordé, à la sollicitation de laly W..., à mademoiselle E..., dans sa prochaine épitre à lord Henry, de prier ce dernier de dire à M. Favre d'intimer à lord Lansdowne de vouloir bien envoyer quelqu'un auprès de M. Bentham, afin que celui-ci rappelle la chose au souvenir de son frère. »

Comme le prouvent cette lettre et les plaintes ingénieuses qu'elle exhale, les affaires de Bentham n'étaient pas très-avancées; on ne traitait avec lui que par intermédiaires. Enfin il obtint une réponse, et une correspondance s'établit. Mais ici encore Bentham se retrouve tout entier. Au lieu d'un échange passionné d'aveux et de serments, ces singulières épîtres ne sont qu'une dissertation prolongée sur divers sujets d'économie politique ou sociale. Tantôt il s'agit du traité sur l'usure, tantôt d'un plan de réforme pénitentiaire qui, sous le nom de panopticon, joue un grand rôle dans les utopies du philosophe. Seulement de loin en loin, une douce et fine plaisanterie anime ces pages et montre sous un jour nouveau ce talent plein de ressources.

« Quand votre terrible lettre, écrit-il, celle dont je respecte le cachet, aura-t-elle les honneurs d'une lec-

ture?Dieu le sait! Si je n'ai pu sans frémir jeter un coup d'œil sur son enveloppe, les deux angéliques billets qui lui ont succédé ne sont pas de nature à apaiser mes craintes. Venez, vous jugerez mieux dans quelle situation d'esprit je me trouve. Ne vous est-il jamais arrivé de vous sentir, après un rêve délicieux, bercée dans un demi-réveil qu'il vous eût été doux de prolonger, heureuse de flotter entre la réalité et la chimère? Telle ^gt ma disposition actuelle, et je n'en veux pas changer"

» Savez -vous pourquoi Jephté sacrifia sa fille? Certes, ce ne fut pas faute de pouvoir l'établir d'une manière avantageuse. Il n'avait que cette enfant, et c'était l'une des plus belles créatures de la paroisse. Mais alors pourquoi? Il la sacrifia, parce qu'il avait dit qu'il le ferait; et s'il eût manqué à cet engagement, les journaux de Jérusalem n'auraient pas manqué de le taxer de légèreté et d'inconséquence. Sans doute il dut déplorer une promesse fatale et regretter qu'on ne lui eût pas coupé la langue avant qu'il l'eût prononcée; mais tout ceci n'empêcha pas mademoiselle Jephté de monter sur un bûcher. S'il y avait eu dans le voisinage un personnage dans le genre du pape, le père infortuné se serait rendu vers son officine el y tût acheté une dispense; mais les papes n'étaient pas inventés dans ce temps-là.

» Des historiens qui racontent avec quelques variantes l'histoire de Curtius disent que lorsqu'il fut arrivé sur les bords du gouffre et qu'il en eut mesure la profondeur, le cœur lui manqua, et qu'il chercha une excuse pour passer outre. On lui avait donné un

cheval vicieux; il déclara que s'il se précipitait avec cette bête, il se briserait quelque membre, et qu'il valait mieux aller chercher une autre mcnlure pour exécuter avec plus de sûreté le saut périlleux. En effet, notre héros romain avait déjà tourné bride, quand une bande de gamins accourus sur les lieux se mit à faire entendre quelques sifflets. Alors Curt'us n'hésita plus : il enfonça résolument les éperons dans le ventre de son cheval et disparut avec lui dans l'abîme.

» Quand sir Thomas More monta sur Téchafaud et pria Jacques Ketch de ne point toucher à sa barbe, attendu qu'elle n'avait pas commis de trahison, croyez-vous qu'au fond il lui fût indifférent de garder sa tête sur ses épaules? Ce qu'il dit au bourreau n'avait rien de réfléchi; il prononça ces mots machinalement, comme il eût demandé l'heure ou observé qu'il faisait beau temps. »

Tel est le ton général de cette correspondance où la passion s'enveloppe dans une aimable causerie. Ces relations durèrent longtemps sans qu'on puisse savoir d'une manière bien précise pourquoi Bentham ne fit pas plus d'efforts pour triompher des obstacles qui s'opposaient à une alliance. Etait-ce la crainte de ne pas réussir, ou simplement une de ces inexplicables timidités qui sont souvent le partage des grands esprits? On ne saurait le dire. Toujours est-il qu'après s'être tenu vingt ans sur cette réserve, notre philosophe crut devoir enfin adresser sa demande : il avait alors cinquante ans. 11 est à regretter qu'avec son ordre habituel, Bentham n'ait pas conservé une

copie de celle pièce. Sans doute il en avait fait un plaidoyer en forme, un chef-d'œuvre d'argumentation comme les soixante et une pages adressées à lord Lansdowne. Il devait, au point de vue de sa méthode, y prouver l'utilité de ce mariage, en analyser les avantages sans en déguiser les inconvénients. Mais, si la demande est perdue, la réponse a été conservée. Elle honore la personne qui l'a écrite, et témoigne à quel point c'était un noble cœur et une tête sensée. Dans ces quelques lignes on peut s'assurer qu'un pareil choix é'ait digne de Bentham. Après avoir expliqué pour quels motifs, à son âge, elle ne pouvait accepter l'honneur que son vieil ami voulait lui faire, elle ajoute :

« Pour me rassurer maintenant, il faut que, sans délai, vous repreniez les occupations qui illustrent voire nom et dont l'humanité doit tirer tant de profit. J'ai trop longtemps, et Dieu sait que je n'y ai point mis d'intention, troublé votre tranquillité; il ne faut pas que j'y ajoute le tort de priver le pays de vos travaux et d'affaiblir la trempe d'un esprit comme le vôtre. Oui, j'ai souvent entendu dire que les célihataires seuls sont capables d'accomplir de grandes choses. Je vous en prie, chassez le souvenir de cette passion qui ne peut qu'énerver et faire dévier votre génie. Le temps que vos éludes n'absorberont pas, consacrez-le à vos amis de Russell-Square. Il n'y a pas un homme au monde qui vous suit plus sincèrement attaché que M. Romilly; la société de sa femme est aussi des plus agréables et des plus sûres. Faites cela pour moi, et laissez-moi espérer que je pourrai en-

core vous serrer la main. Dans tous les cas, croyez que les souhaits de deux vieilles filles ne vous abandonneront pas. Le passé ne saurait être supprimé ; seulement oubliez-le, et n'allez pas croire que, lorsque vous pleurez, je souris. Non, je pleure aussi ; et quand vous lirez cette lettre, vous ne serez pas plus navré que je le suis en vous l'écrivant. La fortune et la gloire attendent vos travaux, et si j'ai encore une place dans vos souvenirs, que ce soit celle d'un cœur qui s'intéresse à tous les biens qui vous échoient. Que Dieu vous inspire, et adieu! »

Cet épisode se termine là ; mais l'impression produite sur le cœur de Bentham survécut longtemps à ce refus. Il ne pouvait parler sans attendrissement de ses amours et de celle qui en fut l'objet. Octogénaire, voici ce qu'il écrivait à la même personne :

« Je viens de dépasser ma quatre-vingtième année, et cependant je me sens bien plus jeune, bien plus dispos que lorsque, pour la première fois, je vous aperçus sur la grande pelouse du parc. Depuis cette époque, il ne s'est point passé de jour, je ne parle pas des nuits, dans lequel vous n'ayez occupé ma pensée plus que je ne l'eusse voulu. Eh bien, dussiezvous me prendre pour un fanfaron, je vous dirai que je suis alerte plus que jamais, me promenant comme un jeune homme ; je vous dirai que j'ai conservé précieusement le clavecin sur lequel vous jouiez à ***. Comme instrument, ce clavecin est une vieillerie ; comme meuble, il n'est guère élégant; mais comme souvenir, comme legs, ne l'accepterez-vous pas? J'ai aussi une bague avec quelques-uns de mes cheveux

blancs dans le chaton, et un profil de moi que l'on dit ressemblant. Si tout cela a quelque intérêt pour vous, après moi vous l'aurez Tous les instants de ma vie ont été comptés, et peut-être dois-je regretter que vous m'en ayez tant dérobé. Si je suis, comme je le crois, un ami du genre humain, à ce point de vue vous devez en être la plus cruelle ennemie. »

A dessein cette aventure de Bentham a été racontée avec quelque détail. C'est surtout dans ces nuances intimes que se reconnaît un caractère; on y voit l'homme sous l'écrivain. Ainsi le grave penseur qui ne transigeait avec aucun préjugé social devint luimême tributaire de la faiblesse humaine, et nourrir pendant cinquante ans une passion platonique. On ne nous a pas habitués à voir Bentham sous cet aspect, et sans ses compendieux mémoires, cette circonstance serait perdue pour la postérité. Du reste, il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans des amours aussi chastes et aussi constants. Plusieurs des lettres du philosophe respirent une aménité, une sensibilité réelles; l'esprit même, l'ironie, la grâce, n'y manquent pas. En dehors des facultés supérieures qui assurèrent l'éclat de son nom, Bentham possédai! des qualités de cœur qui rendirent son intimité désirable et précieuse. Lord Lansdowne, on a pu le voir, y attachait un grand prix, et dans le cours de la maladie qui l'emporta, lady Lansdowne ne voulut recevoir que deux personnes, lui et le colonel Barré. La fraternité de Dumont et de Bentham est restée célèbre. Grâce au publiciste genevois, la plupart des travaux du criminaliste anglais virent d'à-

bord le jour en langue française : la traduction devança ainsi l'original. Entre les deux amis, les relations se maintinrent sur le meilleur pied pendant trente années. Il paraît cependant que, peu de temps avant la mort de Dumont, quelques nuages passèrent sur celte affection et y jetèrent du refroidissement. Tout prouve que la faute ne doit pas être imputée à Bentham ; personne n'eut un caractère plus sûr que le sien. Deshommeséminents, comme Romilly, Francis Baring, Wilberforce, Ricardo, Hill, lord Rolland, Brougbam, George Wilson, ne virent pas s'altérer un seul jour les sentiments qu'il leur avait voués, et il eut même des fanatiques et des enthousiastes comme le colonel Burr et le lieutenant Blaquière. Son amour pour la solitude n'était pas de la misanthropie, et s'il fuyait les distractions, c'était moins par goût que par calcul. Il ne disait pas comme ses compatriotes que le temps est de l'argent, mais il disait que le tem[s est de l'étude.

Entre sa première visite à Bowood et l'époque où il se condamna à une retraite volontaire, Bentham eut une période de vie active dans laquelle on le trouve mêlé à une foule de grands personnages. Son frère Samuel habitait alors la Russie, et sous les auspices du prince Potemkin, il essayait d'y naturaliser quelques-uns des procédés industriels de l'Angleterre. Jérémie alla rejoindre Samuel en Crimée, et u'y arriva qu'après une longue et orageuse navigation sur la Méditerranée. Débarqué sur les bords de la mer Noire, il assista au spectacle de la civilisation factice que les seigneurs russes cherchaient à improviser

LES UTILITAIRES ET JÉRÉHIE BENTHA.M 2W

dans cette zone et que le duc de Richelieu devait compléter plus tard par la fondation d'Odessa; puis, après un séjour de plus d'une année, il revint en Angleterre par la Pologne, l'Allemagne et la Hollande. Déjà, dans son itinéraire précédent, il avait usité la France, une portion de l'Italie, l'archipel grec, l'Asie Mineure, Constantinople et l'Anatolie, les provinces hulgares et valaques. Ainsi il avait parcouru dans cette excursion l'Europe presque entière, et il rentrait dans sa patrie, riche d'une foule d'observations agrandies par un coup d'œil comme le sien. De graves événements étaient alors à la veille d'éclater : des symptômes menaçants annonçaient la révolution française. Pitt, bien jeune encore, se déclarait contre ce mouvement, et trahissait les sentiments de haine qui devaient plus tard coûter tant de sang aux deux peuples. Burke, avec son esprit ardent mais inégal, représentait une autre fraction de l'opinion, et ne pouvait contempler les scènes révolutionnaires sans épouvante et sans vertige. Tous les hommes politiques de l'Angleterre, les uns par système, les autres par instinct, se déclaraient contre la France. Bentham seul vit la tempête sans s'émouvoir, et ne tint compte que des avantages qu'elle portait dans ses flancs. Autour de lui les passions se déchaînaient : les uns craignaient pour la Grande-Bretagne la contagion de l'esprit démocratique, et condamnaient la liberté sur les écarts dont elle était le prétexte. Les autres, a l'aspect de cette débâcle où venaient s'abîmer tant de grands noms et de grandes fortunes, ne pouvaient s'empêcher de faire un retour sur eux-mêmes et de

trembler pour leurs positions et pour leurs personnes. Bentham ne se laissa troubler ni par la peur ni par l'égoïsme. Bien qu'autour de lui on désapprouvât son impartialité et son sang- froid dans une question aussi brûlante, il ne se départit pas de sa manière habituelle de procéder, qui était de juger les choses indépendamment de toute circonstance accidentelle. Personne, sans doute, ne déplorait plus que Bentham les sanglants accessoires de la crise française ; mais il ne se refusa pas néanmoins à en étudier les causes, à en prévoir les effets. C'est animé de cet esprit qu'il examina la Déclaration des droits de l'homme, dont il signala le vide et les défauts avec une sagacité et une logique impitoyables. Dans l'une de ces séances d'apparat où la Convention s'abandonnait, avec plus d'emphase que de bon sens, aux réminiscences grecques et romaines, le titre de citoyen français avait été solennellement conféré a Bentham, en compagnie de Thomas Payne, de Wilberforce, de Clarkson, de Pestalozxi, de Washington, de xMadison, de Klopstock, de Kosciusko, et de plusieurs autres notabilités. Un seul nom déparait cette liste, celui d'Anacharsis Clootz. La Convention devait croire qu'un honneur aussi inusité ne provoquerait que des témoignages de reconnaissance de la part des élus ; mais Bentham ne le prit pas ainsi. Sans repousser l'honneur qu'on lui faisait, il exprima des réserves. Il déclara qu'il acceptait le litre, mais en tant que compatible avec sa qualité de citoyen anglais, qu'il plaçait au-dessus de tout. Du reste, ni la différence des régimes, ni le contraste des mœurs ne lui semblaient des motifs de refus valables :

royaliste à Londres, peut-être eût-il été républicain à Paris. Puis il ajoutait :

« Mais si quelque chose peut troubler le plaisir que me cause le titre que vous me conférez, c'est le spectacle d'une foule d'êtres malheureux qui ont à en déplorer la perte l. De ce qu'ils se sont mépris sur les tendances du vœu général, ils ont à supporter aujourd'hui un accablant ostracisme. La différence qui existe entre mes opinions et les leurs n'affaiblit en rien le chagrin que leur position m'inspire. Dans les troubles civils, des mobiles également purs peuvent conduire à desrésultalsdiamétralement opposés. Dansma pensée, ces victimes sont trop peu nombreuses pour être proscrites par une mesure de précaution et trop nombreuses pour être sacrifiées par une mesure de châtiment. Ce fut après que l'on eut constaté leur chiffre précis que les dix mille insurgés de Châtillon furent amnistiés par leurs vainqueurs généreux. Encore ces insurgés étaient-ils agresseurs, tandis que les malheureux émigrés ont seulement le tort de n'avoir pu s'affranchir sur-le-champ des préjugés enracinés par les siècles, et de n'avoir pas compris la portée de la transformation qui s'opérait. Si je ne me trompe, il serait possible d'obtenir d'eux, fût-ce sous serment, une déclaration qui, sans blesser leur conscience, donnerait au nouveau régime toutes les garanties désirables et possibles. En position de le faire, je prendrais l'initiative de cette motion. Quand même je serais assuré qu'il n'en est pas un seul parmi eux qui ne soit l'irréconci-

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