CHAPITRE II
( Suite. ]
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Depui« longtemps, les deux chefs du sainUsîm<H nisme étaient travaillés par des pensées divergentes. H. Bazard, tout en consenunt à passer de Téta t d'école à celui d*Église, avait arrêté, dans son plan, de s'abstenir d'éclats immédiats. Il voulait que les théories eussent pénétré dans les esprits avant d'en venir k la pratique: il désirait convaincre et non enthousiasmer; il s'adressait aux hommes de discus-
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8Î0D et d'examen. M. Enfantin ne se résignait pas à cette préparation lente et chanceuse. De toutes les façons par lesquelles on agit sur les organisations humaines, il savait que la plus prompte, la plus décisive , la plus triomphante , c'est Tengouement. Il comptait sur le cœur plus que sur Tesprit , sur le sentiment plus que sur la raison ; il voulait passionner les artistes et les poètes. Que lui importait sa petite famille, à lui qui rêvait la famille universelle, à lui qui comptait réaliser de son vivant une suprématie éclatante et complète , une royauté politique et religieuse ? Aussi, dès qu'il vit que M. Bazard ne pouvait plus , ne voulait plus se mettre à son pas , il résolut de le laisser en route et de continuer seul.
Par quels moyens il resta le maître dans ce conflit d'autorité, cela s'explique, cela se conçoit. M. Enfantin , demeuré seul , avait encore un rôle à jouer; M. Bazard n'en avait plus. Poussé jusque-là dans des voies hardies, ce dernier n'avait pas même la décision nécessaire pour se maintenir au point où on l'avait conduit. Il eût reculé sans doute ; et reculer en rase campagne quand on a contre soi le nombre, quand en n'a pour soi que l'audace, «'est être vaincu. M. Enfantin devait donc détrôner, absorber son collègue ; c'était dans Tordre.
La rupture éclata au sujet de deux questions capitales, laffranchissement du prolétaire et l'affran*
SAUT-SUOMEMS. 147
cbissemeiit de la femme. L'affranchissement dn prolélaire pouvait se poursaivre et s'avouer en face de Tunivers. Seulement, il venait se briser contre l'article 291 du Code pénal , et comme vers ce temps les sociétés populaires fatiguaient le gouvernement et la bourgeoisie, il était possible que le parquet prit raffranchissement du prolétaire en mauvaise part. M. Bazard recula devant cette expérience hasardeuse. Quant à Taffranchissement de la femme, non-seulement il présentait des dangers plus grands encore, mais, en outre, il froissait M. Bazard dans une corde personnelle. Soit que M. Enfantin laissât à la moralité future une latitude peu édifiante, soit qu'il dit trop ce qu'il voulait faire ou qu'il ne le dit point assez , toujours est-il que son collègue ne voulut pas encourir la solidarité d'un scandale probable. Après de vives discussions , qui prirent un caractère récriminatoire, M. Bazard se retira, pro* fondement navré de la lutte, souffrant dans ses affections, triste, blessé au cœur, devant mourir à peu de mois de là. .
Alors une scission eut lieu. La famille de la rue Monsigny se sépara en deux camps , l'un aux couleurs de M. Enfantin , ayant foi en lui , quoi qu'il advint; l'autre dévoué à M. Bazard, et prêt à le suivre dans sa retraite. Le 19 et le 21 novembre 1831, survinrent deux réunions générales de la famille , épisodes caractéristiques dans la vie saini-
lis SAINT-SIM0N1BN8.
simooienoe. M. Bazard refusa d'y assister ; il se résignait , il s'avouait vaincu. Dans la première séance , M. Enfantin parla d'abord. Il développa la théorie qui le divisait de M. Bazard , l'appel à la femme , conviée au sacerdoce en même temps que l'homme , et à titre égal ; il déclara d'une façon solennelle que le sàint-simonîsme ayant comhattu énergiquement et rayé de son Évangile l'exploitation de l'homme par l'homme, on ne pouvait ni admettre ni tolérer davantage l'exploitation de la femme par l'homme. Le christianisme, suivant lui, avait émancipé la femme , mais lavait tenue dans la subalter* nité; lesaint-simonisme devait affranchir la femme, et la poser comme l'égale de l'homme.
< L'homme et la femme , voilà l'individu social , disait M. Enfantin ; l'ordre moral nouveau appelle la femme à une vie nouvelle : il faut que la femme nous révèle tout ce qu'elle sent , tout ce qu'elle désire, tout ce qu'elle veut pour l'avenir. Tout homme qui prétendrait imposer une loi k la femme n'est pas saint-simonien , et la seule position du saint-simonien à l'égard de la femme, c'est de déclarer son incompéience à la juger, i
Passant de là à la théorie du couple-prêtre , de l'individu social, homme et femme , M. Enfantin ajoutait :
SAINT-SIKONIBNS. IA9
c La mission du prêtre est de sentir également les deux natures , de régulariser et de développer les appétits sensuels et les appétits charnels. Sa mission est encore de faciliter Tunion des êtres à affections profondes en les garantissant de la violence des êtres à affections vives, et de faciliter également Tunion et la vie des êtres à affections vives , en les garantissant du mépris des êtres à affections profondes. >
Et plus loin :
c Qu^elle sera belle la mission du prêtre-social, homme et femme ! qu'elle sera féconde ! Tantôt il calmera les ardeurs inconsidérées de rintelligence, on modérera les appétits déréglés des sens ; tantôt, au contraire , il réveillera rintelligence apathique ou réchauffera les sens engourdis; car il devra reconnaître tout le charme de la décence et de la pudeur, mais aussi toute la grâce de Tabandon et de la volupté. >
Jusque-là Tauditoire, bien que remué par des sentiments divers, avait écouté en silence ; mais, à cette dernière définition, M. Pierre Leroux, ne se contint plus : c Vous exposez là, dit-il à M. Enc fantin, une doctrine que le collège a unanimec ment reponssée ; je suis venu ici pour vous le, c dire ; je vais me retirer. > \ quoi M. Enfantin répondit : c La preuve de la vérité de mes paroles,
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«50 SAINT-SmONIENS.
« VOUS la voyez. Voilà Thomme ( et il montrait • M. Pierre Leroux) qui représente le mieux la 4 vertu, telle qu'elle a été conçue jusqu'à présent ; < et, vous en êtes témoins, la vertu de cet homme c ne peut pas comprendre ce qu'il y a d'universel I dans mes paroles. •
Nous le croyons certes bien.
La discussion continua ainsi dans la première séance, mêlée de récriminations et de paroles trèsvives, et suivie de la retraite des dissidents, parmi lesquels figuraient MM. Leroux, Reynaud, Cazeaux, Péreire et autres. Mais dans la seconde séance, M. Enfantin ne souffrit plus le débat. Après avoir congédié les protestants d'une façon assez brutale, il s'adressa aux fidèles qui lui restaient, et leur rnootra le fauteuil de M. Bazard, resté vide à ses côtés, comme le symbole de l'appel à la femme. M. Rodrigués se leva après lui, et fit un autre appel, l'appel à l'argent, dont il voulait, disait-il, inaugurer la puissance morale. Ce jour-là, la hiérarchie se modifia une fois encore : M. Enfantin fut déclaré, par M. Olinde Rodrigues, l'homme le plus moral de son temps, le vrai successeur de Saint-Simon, le chef suprême de la religion nouvelle ; puis, avec le même sérieux , M. Olinde Rodrigues se désigna lui*môme comme le père de l'industrie et le chef du cuite sâint-simonien.
L'aspect de la religion se modifia en même temps
SAINT-SIMONIBUS. 151
que la hiérarchie. Oo laîtsa de eèté le dogme, travail favori de M. Bazard, pour se tourner vers les questions de eulte et de morale. On passa de la spéculation à la réalisation. La chair fut solennellement réhabilitée : on sanctifia le travail, on sanctifia la table, on sanctifia les passions sensuelles, le tout en se servant de termes assez lestes, car on attendait que la femme fût venue donner h la religion le code de la délicatesse et de la pudeur. Cet appela la femme, celte attente d'un Messie de Pautre «exe fut le long rêve de la dernière période saintsimonienne. On ne pouvait pas marcher sans elle ; on rinvoquaît chaque jour ; on la voyait partout. La femme manquant, Je couple sacerdotal demeurait incomplet ; la religion cheminait boiteuse. Aussi , pour décider cette révélation nouvelle , employat-on tous les moyens à Taide desquels on agit sur rimagination et sur les sens. L'hiver de 1B33 fut une longue fêle dans la rue Munsigny. La religion se couronna de roses, elle se révéla aux fumées du punch et aux bruyantes harmonies de Torchesire ; elle convia tout Paris k ses fêles , bien sûre que Paris ne lui rendrait pas ses politesses. A ces réunions parurent quelques' femmes élégantes, jeunes, gracieuses, jolies, qui dansaient pour danser, folâtraient pour folâtrer, le tout d'une façon mon daine, et sans entrevoir le côté profondément religieux de ees danses et de ces plaisirs. Le saint-
ifi9 SÂK)|T-6:ilONIEN8.
simonisine y consuma ses dernières ressources, sans que la femme répondu à son appel.
Pour soutenir ce luxe, pour solder ces bals, pour mellre le culte sur un pied qui fût à la hauteur des projets nouveaux, il fallait de Targent, beaucoup d'argent. Le 6/o6e, distribué gratis, absorbait une somme annuelle fort importante, et les apports avaient diminué depuis la rupture. MM. Alexis Petit, H. t^'ournel, d'Ëichlal, Olivier, Rigaud, Toché, Barrault, et M. Enfantin luirmême s'étaient peu à peu dépouillés pour la religion. En caisse, il ne restait rien, ou peu de chose; les propriétés qui formaient le solde du fonds commun n'étaient pas facilement réalisables. Le budget^ au 51 juillet 183! • présentait une balance presque parfaite entre l'actif et le passif : les dons en argent étaient de 21 8,000 fr.; les dépenses faites de 250,000. On se serait trouvé en déûcit si une somme de 600,000 francs environ, en titres d'immeubles, ne fût pas demeurée libre.
Voilà quelle était la situation financière du saintsimonisme quand M. Olinde Rodrigue» lança son appel à l'argent, c Rotschild, Aguado, Lafitte, dit- « il, n'ont rien entrepris d'aussi grand que ce que fl je viens entreprendre. Tous ils sont venus, après i la guerre, donner au vaincu le crédit nécessaire « pour satisfaire le vainqueur. Leur mission périt c et la mienne commence. On escompte à la bourse
SAINT^SmONICHS. 153
< de Paris, de Londres et de Berlin, l'avenir polî- « tique et 6nancier de Tassociation des travailleurs.
< J'entreprends de fonder le crédit saînt-simonien. > Un acte fut en effet passé devant M* Lehon, qui constituait la société collective Benjamin-Olinde Rodrigues et compagnie, sous l'autorisation et avec Taide de M. Enfantin. Des actions et des coupons d!aclions furent émis au capital nominal de 1,000 fr. et au capital réel de ^50 francs, donnant droit à une rente annuelle de 50 francs. La spéculation financière réussit mal , malgré les belles perspectives qu'elle présentait aux preneurs. IJn petit nombi^e d*actions se plaça dans le cercle limiié des partisans de la doctrine ; mais cette émission partielle fut plus nuisible qu'utile, ear on changeait en une affaire de calcul ce qui avait été jusqu'alors une affaire de dévouement. Ceux qui avaient tant donné au sainl-simonisme n'avaient pas spéculé sur leurs dons. Le mobile changeait : on s'adressait à la cupidité humaine ; elle fut plus lente à répoudre que ne l'avait été le désintéressement.
L'organisa lion du travail social ne fut guère plus heureuse. M. Stéphane Mony était demeuré fidèle à la fortune de M. Enfantin , plutôt par affection que par conviction. 11 espérait toujours que la lumière morale pénétrerait , d'un jour à l'autre , au sein de celle nuit de doutes , et il s'était dévoué , en attendant, à une mission qui eût réussi par lui,
tS4 . SAntT-SIMOIHIBNS.
si elle avait eu ta moindre chance de réussite. Quatre mille ouvriers avaient été affiliés : ils travaillaient dans des maisons spéciales pour le compte de la communauté religieuse. Ces essais avortèrent. Ici la certitude du bien-être matériel rendait les ouvriers nonchalanls; là des divisions intérieures se glissaient parmi eux , et il fallait intervenir pour faire respecter la hiérarchie. La masse des saintsimoniens avait augmenté sans doute ; Tappel au prolétaire avait attiré quelqueshommes indigents : on se prête à tous les essais quand on souffre. Mais pour les retenir , pour en augmenter le nombre , il eût fallu que Faméliorâtion promise se réalisât ; autrement les prolétaires s'en allaient un à un. La seule formule intelligible pour ces ouvriers, c'était d'être mieux. Elle leur manqua bientôt. Ainsi des deux parts, ce fut un tort et une inconséq '.ence d'avoir déplacé l'action saint-simonienne, d'avoir tenté une réalisation qui devait échouer, et qui , en échouant, laissait le reste de la doctrine sous la prévention d'impuissance.
Cette époque fut d'ailleurs féconde en disgrâces de tout genre. Au moment où la salle Taitbout répandait son plus vif éclat oratoire, au fort des réconciliations publiques et des confessions de M''* Julie Fanfernaut , quand la mise en scène la plus raffinée donnait à ces réunions un imprévu que n'offrent plus nos théâtres , une brusque mesure de police
SAINT-SIMONlfiMS. fSS
vint cbasser les fidèles du temple , et les mettre à la discrétion des baïonnettes municipales. D^aulres poursuites simultanées avaient lieu dans la maison de la rue de Monsigny, où la saisie des papiers de la famille forma la base de plusieurs interrogatoires et d^une instruction criminelle. Ce n'est pas tout encore ; des dissensions étaient survenues enire M. Enfantin et M. Olinde Rodrigues , au sujet de la question morale. M. Rodrigues accusait M. Enfantin de promiscuité religieuse , et disait : < J'ai c affirmé que , dans la famille sainl-simonienne , « tout enfanr devait pouvoir connaître son père. € M. Enfantin a exprimé le vœu que la femme fût « seule appelée à s'expliquer sur cette grave quesi tion. I Lè-dtessus il se sépara en appelant les fidèles à lui , comme au seul disciple et à T héritier direct de Saint-Simon. La brutalité de la rupture , son inopportunité à la veille de persécutions judiciaires , laissèrent la sortie de M. Rodrigues sans contre-coup.
Seulement, avec lui s'en allèrent les dernières ressources. Sa retraite discréditait l'emprunt dont il était le titulaire contractant ; et , au lieu d'opérer des placements nouveaux , il fallut désintéresser ça et U, sur les 82,000 francs d'actions réalisées, quelques porteurs de coupons, moins résignés et plus turbulents que les autres. Faute de fonds suf^ tisanls , le Globe mourut d'abord , puis les ateliers
190 SAINT-SmONIEMS.
se fermèrent ; enfin la famille de la rue Honsigny fui dissoute.
Alors une dernière transformation eut lieu. A Ménilmontanl , au point culminant de la côte, M. Enfantin avait , comme propriélé patrimoniale , une vaste maison et un fort beau jardin. Il résolut d'en faire le dernier asile de la famille , son lieu de refuge contre le monde. Là on pouvait s'inspirer dans le recueillement et dans la retraite , attendre la venue de la femme, si lente à répondre, pratiquer en petit l'association contemplative et partielle «jusqu'à ce que Theure eût sonné pour l'association uni* verselle et laborieuse. Quoiqu'il fût étrange , après une suite de prédications contre les oisifs , de se vouer ainsi ù la vie stérile de raiiacborèle, cet état nouveau et purement transitoire avait aussi, disaiton , son aspect saint-simonien. 11 s'agissait d'abolir la domesticité , en faisant participer les natures les plus fières à la tâche du prolétariat ; il s'agissait de former à une discipline presque conventuelle et à une vie continente , quarante jeunes moines chez lesquels la vie débordait ; il s'agissait enfin d'éprouver s'ils soutiendraient jusqu'au bout la gageure, ei s'ils seraient aussi forts contre les huées de la foule qu'ils l'avaient été contre les sarcasmes des beaux esprits. Dans un factum net , clair, incisif, intitulé : A tous; m. Enfantin donnait la clef de celte ex|>érience : < J'ai voulu , disait-il , appeler la femme
SAlNT-SMiONlENS. 151
€ et le prolétaire à une destinée nouvelle. > Puis il expliquait comment sa parole , semée dans Paris, y continuerait son travail mystérieux, et comment il n'y aurait bientôt plus d'autre politique que la charte d'avenir qu'il avait fondée.
A Ménilmonlant, tout s'organisa ainsi qu'il l'avait dit. Quarante nouveaux Moraves se cloîtrèrent dans ce jardin , le bouleversèrent dans tous les sens , taillèrent les arbres , bêchèrent et sablèrent, nivelèrent, arrosèrent, éraondèrenl, échenillèrent , se firent indistinctement et à tour de rôle chefs d'office, cuisiniers, sommeillers, échansons. On organisa le travail par catégories ; on fit des groupes de pelleteurs, ûe bi'ouetteurs, de remblayeurs^ et pour que la besogne fût moins rude, on l'accompagna d'hymnes composés par un membre de la communauté.
Plus lard, quand le public eut ses petites entrées dans le jardin, on lui offrit des concerts de cette musique locale , puis , par une insigne et dernière faveur , on l'admit au spectacle du diner du Père, comme à celui d'un souverain. Tout ceci se faisait d'ailleurs avec les formes voulues et en costume. L'uniforme était simple et coquet : justaucorps bleu à courtes basques , ceinture de cuir verni , casquette rouge , pantalon de coutil blanc , mouchoir noué en sautoir autour du cou, cheveux tombant sur les épaules, peignés et lissés avec soin , moustaches et barbe à l'orientale.
1 5 S SA1XT-SMI0SIIE58.
Nous ne voulons pas prendre au sérieux celle phase de lexislence saint-simonienne. L'inauguralion du coslume au bruit de la canonnade de Sainu Méry , la lutte entre la famille qui appelait les visiteurs et la police qui faisait croiser devant eus la baïonnette ; les harangues en plein air; les synodes au milieu du préau ; les épisodes sans nombre issus de la curiosité et de Tincrédulité populaires , tout cela formerait un tableau bouffon qui n'est ni dans nos idées, ni dans notre cadre. Il vaut mieux rechercher si y en dehors de cette vie extérieure, arrangée pour la foule, Ménilmontant n'a pas eu une autre existence de travail recueilli. Celte existence, aucun document public ne Ta révélée ; mais il nous a été donné de la suivre par la communication d'un manuscrit où sont déposées les idées écloses dans la retraite (t). Toute la métaphysique du saint-simonisme, son Catéchisme et sa Genèse , se trouvent dans cet écrit , résumé de plusieurs conférences de la famille et intitulé : Le livre nouveau («) .
Dans la première séance, M. Enfantin ayant à sa droite MM. Barrault, Michel Chevalier, Lambert et
(1) Noos devons la commanication de ce docoment à Tobligeance de notre ami Duveyrier et à celle de M«« Marie Talon, qni en est dépositaire.
(2) Les obucnritét qui peuvent se trouver dans les passafes qoi soivcnl ne sont pas de noire fait. Noos avons cherché à exposer aussi clairement qoe possible des choses que souvent, il faut Tavoner avec franchise, nous ne comprenions pas nous-mêmes.
SAlNT-SmONlEKS. tSO
d^Eichtal ; à sa gauche MM. Fournel , Charles Du- ▼eyrier et Talabot , voit dans cet ordre et dansées grovpes un fait vivant, un catéchisme ouvert sur deux feuillets , divisés chacun en deux colonnes; d*unepart, MM. Fournel etBarraull, de Fautre, MM. Michel et Charles.
c Dans le premier, ajoute M. Enfantin, Tinitiation à la vie se traduit en verbe. C'est une formule et un langage, c'est la précision algébrique et le texte rimé, c'est le chiffre el la lettre, la métaphysique et la poétique , la grammaire et la prosodie
c Cette feuille est conçue sous une inspiration semblable à celle qui présidait au catéchisme chrétien; c'est la conception du verbe, et toutefois, avec la conquête de l'algèbre ; c'est Platon développé à travers Descartes et Leibnitz.
( Cette feuille , c'est l'encyclopédie scientifique.
f C'est la formule abstraite et concrèle de la vie.
• Dans l'autre feuillet l'enseignement se produit par une forme et une peinture. C'est le tracé géométrique, le plan, le dessin, l'image animée, colorée, mobile, qui doivent frapper l'homme des sens <ie l'acte , le praticien , le théurgien , l'artisan du coite.
c Ce feuillet, c'est l'hiéroglyphe égyptien , mais enrichi du mouvement et de la couleur.
160 SAIKT-SIHONIENS.
€ C/esl Tencyclopédie industrielle et Inesthétique
nouvelle.
< C'est la forme composée de la vie, comme l'autre feuillet en était la formule abstraite et conerète. 9
De celte définition du Catéchisme vivant, le Livre nouveau passe aux éléments qui constituent la science générale , et il la trouve dans la formule ei la forme que Descartes avait déjà combinées dans Tapplicaiionde la géométrie à Falgèbre, àquoiajou* tant la morale, on trouve le nouveau dogme ternaire qui se compose du seniimenif de la formule et de la forme, . .
Tel est le côté malhématiqoe du Catéchisme. Plus loin , en assignant une place à Falgèbre dans la vie morale, et en annonçant que Tépoque infinitésimale, indiquée par Leibnilz , a commencé, le Limentmveau ajoute :
. € Dieu , que les mathématiciens révolutionnaires ont vainement chassé de leur sanctuaire, et qui, toujours, pourtant , y est demeuré découvert ou caché sous le nom de Tinfini, ou sous le voile trompeur des limites. Dieu y reparaîtra plus éclatant que jamais pour animer toutes les conceptions. Alors le verbe suprême, le verbe infinitésimal se résoudra dans Tart en paroles et hors de Part en symboles ; le savant le traduira en formules , et Tindustriel en formes limi-
tées; verbe de poésie et d'amour, il se manifestera par la musique et par Tarchiteclure ; inspirateur diyîn , il engendrera Talgorythmie et Testhétique ; parole du prêtre , il enfantera la science et Tindustrie, le dogme et le culte, i
Le Catéchisme saintrsimonien a aussi son côté grammatical. Le langage et la philosophie se cor-' respondant, à son sens, d'une manière rigoureuse, le Livre nouveau établit Tordre suivant :
Pour le théoricien, le substanlif.
Pour le praticien, Tadjectif.
Pour le prêtre, le verbe.
Après quoi le Livre entre , après Leibnitz, dans Texamen de la langue de Tavenir , et il trouve que la langue française est celle qui fournira le plus d'éléments à ce nouvel idiome, empreint d'un grand caractère d'universalité. Suit un long cours de philologie et de littérature , où tous les dialectes anciens et modernes sont passés en revue et appréciés au point de vue euphonique, comparés entre eux , analysés dans leurs élémenls. Nous avons hâte de passer là-dessus pour en venir à la partie essentielle du Livre nouveau y la Genèse du saint-simonisme.
Ici se révèle sous une nouvelle forme cette tendance de la doctrine à pacifier la chair et l'esprit , el à les sanctifier l'un par l'autre. La guerre entre les deux principes n^existe pas seulement dans la
TOIK I. 14
I6S SAIRT-SIMONIBNS.
politique et dans la morale , elle se retronve encore dans la science, et la science doit être pacifiée comme le sera la politique. Elle le sera, prétend le Litrb , parce que les hommes d'amour qui sentent égale* ment la théorie et la pratique , la science et Tindus^ trie, la réalité et Tapparence , imprimeront une foi vivante dans Tharmonie constamment progressive de Tesprit et de la chair , du temps et de Tespace , du nombre et de retendue, de la formule et de la forme, de la pensée et de Tacte, de Tunité et de la multiplicité , de ridentiié et de la différence, de Tobservation et de Fexpérimentation , du passé et de l'avenir , de Fautorité et de la liberté , du moi et du non-moi, deThomme et de la femme, de l'humanité et du monde.
A la suite de ce long détail de choses qui se meuvent aujourd'hui dans des conditions de lutte et d'antagonisme, le Livre nouveau prend le ton épique, pour épancher sur le monde ses plus mystérieai trésors (i).
c Voici , dit -il , la Genèse nouvelle , historique et prophétique , annonçant ce qui est détruit et ee qui doit être créé , ce qui doit mourir et ce qui doit naître.
(I) Noas aTOfks lieu de croire que la rédaction de cette ^pop^c bihliqne appartient i M. Michel Citeralier.
SAIMT-8IM05IIBNS. IHS
c Ëeoiitex!
c J'ai TU dans la nuit des temps anciens des choses menreillenses.
c La terre disait à Dieu , au sein daquel elic cireolait :
c — Le bien-aimé viendra- t-il bientôt ? >
c Dieu lai disait : < Je ne le susciterai pas c encore, car tu n*as pas un arbre à Tombre duquel c il repose; pas un animal dont la chair ou le lait le c nourrisse. L'atmosphère qui te sert de tunique c est brûlante.
c Qu*a8-tu à lui donner pour le réjouir ? Il cherche c des sources fraîches où il puisse se désaltérer, et c je ne vois que des flaques d'une eau bourbeuse c et amère. Où sont les champs et les trésors qui € feraient sa dot ? i
f Et la terre tournait.
f Elle amoncela de gigantesques arbrisseaui , des fougères plus grandes que des hautes futaies, et des roseaux semblables à des sapins. Elle se couvrit de bèics marchantes, volantes, rampantes, aux membres allongés ; elle enfanta des millions et miU lions de mollusques. De son sein tirant des trésors, elle les pressa en filons et en couches jusqu'à la surface du sol, mêlant les plus précieux métaux et les plus riches pierreries aux marbres et aux porphyres les pluB magnifiques. Cependant l'atmosphère écrasante se changeait en une pluie vivifiante, et
elle allait combler les précipices effroyables et re$> treindre le domaine de la mer.
c Fière alors de son ouvrage, elle se retourna de nouveau vers Dieu, et lui dit : f Yiendra-t-il bientôt ? »
i Dieu répondit : c Que viendrait-il faire avec i sa vie délicate et ambitieuse, au milieu de cette f vie grossière et pauvre que tu as répandue à ta i surface? i
c El la terre, patiente, enfouit, comme en des magasins, la végétation dont elle s'était fait une première cbevelure ; elle retira la vie aux bêtes monstrueuses , aux mollusques informes à qui elle s'était livrée, et la donna à des êtres plus parfaits. La bourbe des eaux forma des montagnes de grès et de scbiste, leur sable se cbangea en coucbes calcaires , Taimosphère se tempéra encore ; la terre éjaculait de nouveaux métaux, de nouveaux porphyres, de nouveaux marbres, qui se dressaient en montagnes, ou se répandaient en masses profondes et souterraines.
I A plusieurs fois ces choses se répétèrent.
c Et à chaque fois Dieu envoyait à la terre un messager dont rapproche la faisait tressaillir. L'astre porteur de nouvelles allait ensuite au loin réjouir les mondes de la chaleur vitale qu'il avait empruntée à la terre au sein de leur majestueuse communion.
c A chaque fois, c'étaient pour la terre d'immenses joies.
c Mais à chaque fois, c'étaient pour elle aussi de
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grandes douleurs ; car, pendant que les porphyres, les marbres, les serpentines, les granits, le plomb, le cuiyre, Targent, Tantirooine, le platine, Tor, le fer, rétain, et tous les métaux, bouillonnaient dans ses yeines, c'était une fièvre chaude qui la dévorait. Pendant que son axe incertain se balançait, et que la mer poussait d'un pôle à l'autre ses flots écumants, c'était un spasme nerveux ; pendant que Tatmosphère se condensait en torrents, c'était une sueur, froide qui lui ruisselait sur le corps; pendant qu'une vie nouvelle lui surgissait, c'étaient les angoisses de l'enfantement.
c Et elle s'écria avec douleur : c Le bien-aimé ne viendra- t-il donc pas? >
c II viendra, dit le Seigneur ; car telle est ma pro- < messe. Mon dernier messager va partir, et il c restera auprès de toi comme témoin de ma parole ; f chaque jour il réjouira ta vue de l'aspect de sa € face au teint d'argent. En mémoire des ébrani lements que tu as ressentis à l'approche de mon c messager, il fera mollement balancer tes eaux, c et les enverra chaque jour lécher les pieds des c continents.
c Va, dit le Seigneur, achève ta parure. »
c Ivre d'amour, elle déchaîna les fleuves, les vents, la foudre et les feux souterrains. Voulant exciter les transports de l'époux, par un présent magnifique, elle se déchira les flancs , les pétrit et les
lut SAUIT*SlllO»lfiHa.
étendit en plaine» riantes, couvertes d'arbres, de Oeors et de troupeaux, là où étaient des rochers affreux et de pestilentiels marécages ; elle tamisa les montagnes^ en sépara Vor des diamants, et les sema sur les plages où le bien-aimé devait descendre, et dans les riches vallées où il devait s'asseoir.
c Elle entassa dans des cavernes, elle engloutit dans la poussière pâteuse des rochers, elle engloutit sous des coulées de basalte et de lave, les hippopotames hideux, les tigres et les rhinocéros géants, et les innombrables bandes d'ours et d'hyènes qui régnaient sous le soleil. Avec eux, elle enfouit à de plus grandes profondeurs les paléoihériums et d'autres bêtes aux formes repoussantes et aux effroyables cris.
c Le bien-aimé était venu. La terre eut aussi un soleil de nuit, qui, tous les jours, haletant, la suivait en tournant, comme une compa^^e fidèle , et qui , sans cesse fixant sur elle sa face argentée , semble épier ses mouvements , comme le chien caressant qui joue autour de son maître.
f Et un autre tableau se déroula devant moi*
c Je voyais dans les mers, au sein des abîmes et sur les flots, des objets prodigieux.
c J'apercevais des régions inconnues , je distinguais une terre promise, gage de la nouvelle alliance de Dieu avec les hommes.
€ Les vieux continents tressaillirent comme tressaille une famille à la venue d'un nouveau-né.
8AIIIT-8UI0RIIN8. 167
ff D'inoombrablos lies , jusque - là silencieuses , s^agitaient, et, comme si elles n'eussent pas achevé iear crue , s'assemblaient , s'élevaient au-dessus des eaux.
< L'homme étendait son domaine ; il conquérait les airs et s'y promenait en triomphateur ; il gou- Temait les marées comme l'éclusier gouverne son canal ; il tempérait les climats comme le chauffeur tempère son brasier; il domptait la foudre comme jadis un de nos pères dompta le fougueux étalon.
f L'humanité de ses mains parait le monde comme un époux sa tendre épouse après une longue ab«sence, et elle, fière de ses caresses , écartait de lui les bétes farouches et les animaux venimeux ; elle éteignait les feux des volcans , égalisait les climats, rappelait les fleuves débordés , modérait les ouragans et étalait de nouveaux empires.
f Gloire à toi, Dieu bon l gloire à toi, Seigneur Dieu! qui as donné de si douces destinées à Thomme et au monde ! Gloire à celui qui est ton prédestiné et qui est notre père ! gloire à l'homme dont la vie inépuisable se répand par rivières, hors de son sein sur le monde , et lui revient du monde , large et calme, comme le flot de l'Océan paisible ! Gloire k celui qui vit dans le monde ! en qui le monde vit et qui l'appelle la moitié de lui-même !
« Gloire à lui, car les battements de son cœur
i«8 SAiNT-SIMONlENS.
lui montrent ce que veut rhumanité, ce que veut le monde.
c II a sept! que Thomme attendait une épouse nouvelle et il a dit la parole qui la prépare à une nouvelle union.
c II sent que le monde veut renouer son lien avec rhumanité au moment où Tbomme renouvellera le sien avec la femme ; et il avertit Thumanité des noces nouvelles que le monde lui prépare.
c Un jour vient, où le Dieu du progrès, le Dieu calme, le Dieu bon, qui avait donné la terre pour épouse à rbomme et qui voyait Tépoux passer en seigneur et maître sur Tépouse, et Tépouse impudique s'abrutir vilement aux pieds de son grossier époux, a envoyé son fils, le Christ , qui rompit Tunion, qui dit anatbème à la graisse de la terre, roula le monde sous ses pieds , couvrit Thumanité d'un ciliée , lui sema la chevelure de cendres , l'astreignit à la macération , et la poussant vers les glaces du Nord , renferma dans la cellule d'un monastère.
c Pendant dix-huit siècles, Tépouse se purifia; répoux adoucit ses fureurs, et Dieu jugea que la terre approchait du temps où il pourrait les joindre Tun à Tautre. Cest pourquoi préparant Tépoux aux joies nuptiales, après l'avoir promené pendant deux cents années sur la voluptueuse terre de l'Orient , il lui ouvrit, au delà des mers, d'immenses régions où il trouva l'argent, Tor, les pierreries et les riches
couleurs pour se parer ; où germèrent tout à coup avec profusion vingt aliments nouveaux, le sucre, le café, les épices, les liqueurs brûlantes qui excitèrent les sens engourdis par quinze siècles d*abstinence.
c Et aujourd'hui Dieu a jugé que le temps des noces nouvelles était venu pour Thomme et pour le monde, et il a de nouveau envoyé son Christ.
< Grand Dieu ! quelle est cette vaste terre encore imprégnée de rhumidité des mers que tu viens de signaler aux hommes, qui étreint TÂsie de ses bras amoureux, et dont les muscles saillent au-dessus des eaux par des files sans fin dlles et de récifs ?
c Quel est Favenir de ce continent sans. passé?
f Là où il y a de Teau , y aurait-il toujours de Teau, et la mer ne viendra- t-elle jamais rouler ses galets là où habitent les hommes?
c Grand Dieu ! ils Tout appelée la Nouvelle-Hollande ? serait-ce parce qu'ils doivent y trouver un sol riche et salubre , sur lequel ils transporteront les populeuses cités qu'ils garantissent à grand'peine de l'envahissement des mers, sur des plages sablonneuses ?
c L'Asie, le pays du soleil et de la volupté, aura son piédestal , tout comme l'Europe savante et l'industrieuse Amérique du Nord. Et la terre sera formée de trois couples harmonieusement placés, chacun de deux contrées immenses : Europe et Afrique ; Amérique du Nord et Amérique du Sud ; Asie et
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Océanie; c*ett-à-dîre le commencemenl et la fin. c Et pendant qoe l'homme appelle la nouvelle épouse, les trois époux qui habitent le Nord TOnt appeler les trois épouses qui habitent le Midi et les attireront vers le lit nuptial qui sera, pour Tun la Méditerranée, pour le second FArchipel des Antilles, pour le troisième les grandes baies de la Chine et de rinde. i
Voilà in exinuo la Genèse inédite du saint-simonisme et Tun des travaux les plus essentiels de Ménilmontant. Quand cette Genèse a déroulé ses périodes cosmogoniques à côté des austérités algébriques et grammaticales du Catéchisme , le Livre nouveau aborde ce que Saint-Simon appelle le Pie de la Pensée, le problème de la certitude, problème dans lequel Laplace, combinant Condorcet et Pas^ cal , a produit l'œuvre scientifique où la puissance rationnelle se produit avec le plus d'éclat. Mais le passé a cru au transport possible du fini dans Finfiiit, et réciproquement au transport de l'infini dans le fini. Telle n'est pas la croyance saini-simonienne.
La croyance saint-simonienne est celle-ci :
f Le problème de la certitude absolue se transforme en la foi au progrès, manifestée par deux on trois formes de développements également proba* blés ; et, dans la certitude relative, constitue le jeu
SAIMT-SIMONIENS. 47 1
de rîRleUigence sans cesse occupée à déterminer, selon les variations de la loi du progrès , les termes de la loi du temps et ceux de la loi de Tespace. >
Ou autrement :
< Â chaque moment et en chaque li^u , Thomme Teut, et sa volonté progressive, mais limitée, modifie le moment et le lieu , ou est transformée par eux. Le sentiment qu'il éprouve de Tautorité et de Fobéissance, de sa volonté par rapport à ces deux conditions de son être, temps et lieux, le maintient dans cette assurance et cette timidité religieuses que Dieu nous a donné mission d'inspirer à l'humanité nouvelle par nos leçons et par notre exemple , el qui différencient notre vie de toutes les existences du passé. Plus Thomme dispose en maître de son tempe , plus il doit mesurer l'espace avec défiance dans sa puissance finie , et plus il domine l'espace, plus il doit compter le temps ayec une scrupuleuse timidité; plus il se livre à son imagination^ plus il doit invoquer le secours de la pratique ; plus il obéit à son instinct, plus il doit recourir à sa raison. >
A la suite de ces formules nouvelles , ou plutôt de ce nouveau principe de la certitude^ M. Enfantin, l'un des auteurs essentiels du Livn , fonde une analogie qui lui semble merveilleuse entre sa langue
17t SAINT-SIMONIENS.
métaphysiqae et le calcul des probabilités. Cette analogie est le irinôme : probabilUé , logarithmes, asymptotes, c Quand j*eus trouvé ces mots, s'écriec t-il, je fus heureux, car j'avais trouvé la voie qui f me ramenait aux formules et aux formes. >
Le reste du Livre nouveau n'est plus qu'une longue équation dans laquelle les algébristes de la doctrine cherchent à dégager son inconnue. On ne peut y voir autre chose qu'un travail dans le genre de ceux de Yronski, qu'il faut renvoyer aux mathématiciens de l'Institut.
D'après ce qui précède, il est aisé d'apprécier le caractère du Livre nouveau, Coran mystérieux qui appelle un commentaire. A l'opposé de l'œuvre capitale de M. Bazard , V Exposition y qui demeurait en contact par une foule de points avec notre intelligence et notre science profane , le Livre nouveau est la poésie et l'algèbre de la religion , sa démonstration en formules rigoureuses pour qui les pose, incompréhensibles pour qui les voudrait discuter. Jamais la métaphysique n'avait. été si compliquée de calcul différentiel ; jamais la religion n'était apparue sous une telle prétention de binôme. Et, ce qu'il y a de plus étrange , c'est qu'en acceptant tout ce travail, quantités et termes, on n'arriverait à aucune solution sérieusement applicable. Quand Newton trouva la marche des mondes , il en lira au moins des déductions astronomiques, des faits ma-
SAiirr^niONieNS. 175
térieift, des lois physiques que la foule pouvait comprendre. Ici, au contraire, Texplicalion de Thuma- DÎté par la science des chiffres aboutit à des formules tellement idéales, que cent formules parallèles s'établiraient à côté de celles-ci, sans que Ton pût ni débattre ni prouver la prééminence des unes sur les autres.
La vie de Ménilmontant ne fut pas longtemps tran* quille. Depuis le mois de février 1832, une instruction avait été commencée contre les chefs de la famille saint-simonienne. Le 27 août, MM. Enfantin, Michel Chevalier, Duveyrier, Barrault etRodrigues furent assignés à comparaître par-devant la cour d'assises. Ils descendirent de leur retraite , solennellement, processionnellement rangés en file, et marchèrent ainsi entre deux haies de curieux, jusqu'au palais de justice. Des témoins avaient été assignés; on les entendit; après quoi les plaidoyers commencèrent. Chacun voulut débiter le sien , et
TO«ll I. is
peut-èlre mit-on trop d'emphase , trop d'apparat , dans cette défense à la fois individuelle et collective. M. Enfantin eut la prétention malheureuse de tooloir essayer si son regard , puissant sur les siens , exercerait une vertu de fascination sur les juges et les jurés. Les jurés et les juges s'en fâchèrent. M. Enfantin prit cela pour une victoire. < L'irrita* ( tion, s'écria-t-il, est une preuve d'action. » Il dit ani jurés : c Je vous ai vaincus, i et après lui MM. Michel Chevalier, Duveyrier, Barrault, Lambert et quelques-autres prouvèrent aux jurés cette défaite par les mathématiques, par l'histoire, par la poésie, par l'esthétique . Les jurés se le tinrent si bien pour dit , qu'ils condamnèrent , probablement pour le fait seul des plaidoiries , les principaux défenseurs de la doctrine saint-simonienne.
De ce jour data une période de décadence définitive. La disette frappant aux portes de la communauté , il fallut réduire le personnel et retrancher sur Tordinaire. On en vint aux expédients; des missions partirent pour Marseille, Toulon, Lyon et Rouen. On ne dédaigna plus les travaux profanes ; on accepta, on choisit les plus durs, les plus ingrats, les plus humbles. Quelques apôtres circulèrent dans les rues portant des malles sur leurs crochets, d'autres en vinrent à mettre la main aux vendanges de la côte, ne demandant pour cela d'autre salaire que leur part à la gamelle des journaliers ; ceux-ci se
SAlMT-SmONlENS. 175
firent canuts avec les [iyonnais , ceux-là tisserands avec les ouvriers de la Normandie. Par mesure d'économie, souvent alors, à Theure du dîner, la cornmanauté de Ménilmontant débordait sur les guinguettes voisines et se préparait aux privations de Tapostolat par des repas économiques.
L'emprisontiement de M. Enfantin fut le signal de la dispersion de la famille. Les uns rentrèrent dans le monde , avec la pensée d'y continuer une propagande jBOurde et inaperçue ; les autres se vouèrent plus ostensiblement à des travaux évangéliques , et s'embarquèrent , nouveaux Argonautes , à la recherche de la femme si vivement attendue. Une fois libre , M. Enfantin suivit cette portion de la famille. Après avoir échoué dans la grande entreprise du barrage du Nil , il revint en France pour y vivre dans la retraite. Il fait actuellement partie de la commission scientifique qui explore l'Algérie.
Aujourd'hui le saint-simonisme ne semble pas avoir renoncé complètement à la c onqué te du monde Seulement il y procède par un travail souterrain , et non plus par une révolte ouverte. Ceci est encore une illusion. Le saint-simonisme ne songe pas à un fait grave , c'est qu'il n'a compté dans ses rangs que des adolescents ou des hommes bien jeunes encore. En ne posant le système qu'à un seul point de vue, deux éléments lui manquaient, la maturité et la
iT« SA1NT4IM0N1£NS.
yieillesse , c'esi-à-dire le calcul el reipériencc L*àge survenant , le personnel du saini-simonisme se modifiera de lui-même , par un simple travail d^ntérêis et de position. Cependant cette expérience de la jeunesse n'aura pas été perdue pour ses membres. Us y auront gagné de se tenir pendant quelque temps à Pécart du monde pour le juger, de se recueillir en des études graves et générales ; ils y auront gagné encore de s'inspirer Tun Tautre , d'agrandir Thorizon de leurs sentiments et de leurs pensées , de s'exalter par des discussions orageuses, de fouiller toutes les questions , de les faire pivoter 40US tous leurs aspects. Gela peut s'appeler un bel apprentissage de la vie (i).
Quant au fond même de la doctrine , c'est , comme on a pu le voir, un composé d'éléments anciens , assimilés à l'aide d'un procédé d'amalgame. L'originalité n'est que sur l'épiderme : quand on pou8se jusqu'au vif , on trouve le plagiat. Au poini de vue religieux , cette réforme du christianisme , ou, si l'on veut, cette révélation nouvelle, interprétative de son axiome fondamental , n'est ni plus
(1) Ce qoe noas ^crWions s^est réalisé de tout point. Demeurés fidèles à leurs seules tendances philosophiques et industrielles , les saint-simoniens ont approprié leurs études au monde où nous mons et ils y figurent aujourd'hui avec quelque honneur. Le travail de classement s'est fait, el même , dans notre ordre social, il s'est fait, pour chacun , en raison de ses mérites.
SAINT-SIUONIENS. 177
sérieuse ni plus méritaDtè que le gros des réformes au petit pied , tentées de nos jours dans Tune et Tautre ÉgUse , dissidente ou orthodoxe. Ce n'est ni mieux ni plus mal que les essais bibliques ou évan géliques de Shaftessbury, de Woolston , de David Williams , de Connor, en Angleterre ; en France , de Jean Leclerc et de Toustaint ; en Allemagne , de Lessing, de Rasedow, de Jahn et de Glabach. Pour Féclat et le scandale , c'est même demeuré loin de la comédie théophilanthropique , jouée vers la fin du siècle passé, avec des acteurs qui se nommaient La Révellière, Bernardin, Haûy, Dupont de Nemours. Si grande qu'ait été l'imagination des nouveaux Messies, ils sont restés au-dessous de l'expédient du cabaliste Van Helmont , qui , pour mieux parodier Jésus-Christ, se fit rouler dans des langes, et, ainsi emmailloté, voulut qu'on le déposât dans une étable , où il se prit à vagir. Dans les sphères du mysticisme et de l'illurainisme , ils copient , sans les vaincre , Saint-Martin et Swedenborg ; dans leur théogonie , ils touchent au panthéisme ancien ; dans leur théocratie , ils refont les hiérophantes , les brames , les mages , les druides , les scaldes en demandant à l'affection une obéissance absolue que ces prêtres, mieux avisés, demandaient à la terreur. Leur morale , si étrange qu'elle soit , n'est guère plus neuve. C'est , pour les relations entre les sexes , de l'épicurisme , compliqué de polygamie*
118 SilNT-SlHONIENS.
OU de polyandrie , le tout agf^avé , au profit du prêtre , de quelque chose qui roMeroble à rancien droit du seigneur.
Entré dans la science avec la prétention de ter* miner le duel qui j subsisté entre la matière ei rintelligence , le saint-simonisine n'a guère fais que continuer Técole sensualiste , en développant Cabanis ù travers Locke et Condillac. Même avor* tement dans les matières politiques et sociales. Pour retrouver les premiers traits de la cosmogonie saintsimonienne, le gouvernement d'harmonie et d'amour codifié dans la loi vivante ; le procédé hiérarcliique si vague et si abusif, Tanathème sur Phéritage, la gestion par mainmorte , le monopole sacerdotal , réservoir immense d'où la propriété doit découler sur le monde par des millions de canaux ; pour retrouver tout cela , il suffit de feuilleter Platon , Diodore, tous les théosophes grées, l'abbé de Saint- Pierre , Thomas Morus , Daniel de Foé , Lantier et Colebrooke. Quant à ses plans confus d'association et de travail commun , le saint^simonisme est demeuré en arrière de Zinzendorf , de Robert Owen «. de Rapp et de Charles Fourier, réalisateurs plu» explicites , plus positifs , plus vrais dans leurs raé* thodés sociétaires. Les sciences exactes ne lui doivent rien , si ce n'est l'intention , formellement accusée , de les renouveler plus tard de fond en comble. Enfin , l'économie politique , dont il assure
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avoir chaogé la face , est encore , après lui , ce que Tont faite Quesnay, Turgot , Sinilh , Say, Rîcardo et Sisoiondi. A part quelques thèses d'ordre secondaire où il a plaidé , conséquent à sa foi , pour Tautorité contre la liberté industrielle , pour la mercuriale contre la concurrence , pour le tarif contre Taffranchissement fiscal, controverses de détail jetées au milieu des mille controverses qui partagent la science , il n'a réellement rien fait , rien dit , rien signalé , que les maîtres nVient signalé , dit et fait avant lui.
Maintenant , de ce que le saint-simonisme n*a pas eu , en réalité , autant d'importance qu'il a affecté de le dire , nous ne voulons pas conclure que son passage au travers de ce monde ait été un incident complètement inutile , et qui doive toujours rester infécond. Une foule de questions qui sommeillaient avant lui , ont été , par le fait seul de son avènement, éveillées d'une façon si brusque et si bruyante, que, placées désormais en relief, elles sont acquises à la curiosité générale, et livrées à cet esprit d'analyse , qui, tôt ou tard, agira sur elles par un travail de préparation. Le saint-simonisme sera à l'avenir social ce qu'est un ballon d'essai dans une expérience aréonautique. Le ballon d'essai s'enlève aux yeux de la foule étonnée , monte , s'amoindrit peu à peu, et se noie dans l'espace : après un rôle court et brillant , c'est fait de lui ; mais le grand aérostat y a
IgO SAINT-SIH0NIBN8.
gagné du moins de connatire Tétat des zones atmosphériques , et les caprices des aires du vent qui Fattendent sur son chemin.