‹ Études sur les réformateurs, socialistes modernesChapitre 30 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Robert Owen (1).

Si nous ne concluons pas Irop légèremeni d'une tendance particulière à une tendance générale , il nous semble, à de certains symptômes, que le XIX* siècle s'est mis en marche vers une grande conquête, celle de la science du bien-être, jusqu'à présent plutôt pressentie que fondée. Cette science, créée par les économistes, aurait dépéri sans doute sur un terrain purement industriel, si des esprits plus vastes et plus résolus n'eussent agrandi son horizon, au point d'en faire la science même de la société.

(I) Écril en 1838.

s 5a ROBERT OWEN.

Cétail peu, en effet, que d^avoir songé h rendre les hommes plus heureux, si Ton ne cherchait pas en même temps le procédé qui doit les rendre meilleurs; si, en fécondant la ruche du travail, on ne la défendait pas contre les frelons qui en dévastent les alvéoles ; si , en faisant jaillir du sol de noavclles sources de richesses, on n'en laissait pas approcher lés bouches les plus altérées et les lèvres les plus arides. Ainsi comprise , cette science manquait de justification et de moralité. Sa venue ici-has n'empêchait rien, ne réparait rien : elle n'apportait aucune irêve à l'interminable combat que se livrent la fortune et Tindigence, la force et la faiblesse, l'habileté et la droiture ; aucun remède à celle maladie de langueur qui attaque l'humanité dans les sources mêmes de la vie; elle laissait l'empire où il est, entre les mains des plus audacieux et des plus adroits.

Qu'on ait accusé, dans ce point de vue, la science du bien-être d'aboutir à un matérialisme sans grandeur , à une autre adoration du veau d'or, c'est ce qui se conçoit et s'explique. Mais pour la bien juger, pour la saisir complètement , il fallait sortir de ces perspcclivesétroites.Touicsciencerelaiiveàrhomme est double comme lui : elle ne peut pas intéresser la chair, qu'elle n'intéresse aussi Tesprit. C est la condition de notre existence. Comme le géant de la Fable, l'homme doit, de tcmpsà aiMlre, toucher à b terre pour se fortifier dans son ébq. vers le ciel, el

"*"* qne /Vw!.?^"*'» Tie 0,,.,.?' ""'""'-

s 5a ROBERT OWfiN.

C'était peu, en effet, que d'avoir songé à rendre les hommes plus heureux, si Ton ne cherchait pas en même temps le procédé qui doit les rendre meilleurs; si, en fécondant la ruche du travail, on ne la défendait pas contré les frelons qui en dévastent les alvéoles ; si , en faisant jaillir du sol de nouvelles sources de richesses, on n'en laissait pas approcher lés bouches les plus altérées et les lèvres les plus arides. Ainsi comprise , cette science manquait de justification et de moralité. Sa venue ici- bas n'empêchait rien, ne réparait rien : elle n'apportait aucune trêve à l'interminable combat que se livrent la fortune et l'indigence, la force et la faiblesse, l'habileté et la droiture ; aucun remède à cette maladie de langueur qui attaque l'humanité dans les sources mêmes de la vie; elle laissait l'empire où il est, entre les mains des plus audacieux et des plus adroits.

Qu'on ait accusé, dans ce point de vue, la science du bien-être d'aboutir à un matérialisme sans grandeur, à une autre adoration du veau d'or, c'est ce qui se conçoit et s'explique. Mais pour la bien juger, pour la saisir complètement , il fallait sortir de ces perspectives étroi tes.Tou te science rela i i ve à l'homme est double comme lui : elle ne peut pas intéresser la chair, qu'elle n'intéresse aussi l'esprit. C'est la condition de notre existence. Comme le géant de la Fable, l'homme doit, de temps à autre, toucher à la terre pour se fortifier dans son élan vers le ciel, et

BOBERT OWEN. S55

cette oscillation incessante entre un spiritualisme et un sensualisme toujours perfectibles et toujours progressifs, constitue la vie du monde comme elle est la vie de chaque individu. Que le corps s^affaisse trop vers notre limon , Pâme à Tinstant se révolte et le contient ; que Tâme aspire trop vite à Tinfini, le corps à son tour résiste et la modère. Telle est la loihumaine« et par conséquent celle de toute science humaine.

Les hommes auront donc beau faire , ils ne parviendront pas à séparer ce que Dieu a joint , et de même que l'idéalité pure frappera Tair comme un vain son, quand on voudra Tisoler des réalités de la vie, de même aussi la réalité la plus éclatante aura toujours besoin , pour se féconder , de quelques rayons dérobés à Tidéal. Qu'on ouvre le livre du monde, on y trouvera cette histoire écrite sur chacune de ses pages ; on y verra Tascétisme chrétien dominant le sensualisme païen , et dominé , à son tour, par d'irrésistibles désirs de satisfaction terrestre ; on y saisira sur le fait les deux éléments de notre nature, marchant par un sentier commun, vers des affranchissements successifs et parallèles. En effet , si Ton étudie leurs phases , les servitudes de Tesprit ont été brisées en même temps que les servitudes du corps. Dans Tordre intellectuel , la servitude de Tanimalité a dû tomber devant la révélation évangélique ; fille des philosophies anciennes ;

IiKS tÉFOtaATCUBS. — T. I. 22

284 ROBERT OWBN.

la servitude de la Foi aveugle devanl la liberté d*exa* inen : en6n la servitude du doute et de rtncrédolité, ce joug fatal de notre époque, tombe et t^efface peu à peu devant le pressentiment confus d'un spiritualisme raisonné et d'une foi intelligente. Dans Tordre matériel, la progression est la même : la servitude de la personne a été abolie avec Tesclavage ; la servitude du travail ou de la fonction, avec les privilèges féodaux; enfin la servitude du besoin, cette torture actuelle, doit s'abolir prochainement par une meilleure distribution des richesses et une plus heureuse combinaison des forces sociales. Ainsi, pourTesprit et pour le corps, voilà trois affranchissements successifs, trois affranchissements parallèles.

Maintenant, si Ton interroge Thumanité sous ce double aspect, il est facile d'entrevoir sa marche vers une moralité nouvelle et un bien-être nouveau. Peut-être semblera-t-il , au premier coup d'oeil , qu'une science dont les racines sont dans le cœur même de la réalité, doit moins précéder que suivre la régénération d'une spiritualité vieillie. Mais c'est là, nous le craignons, une des mille erreurs sur lesquelles vivent, depuis longtemps, les écoles de métaphysique pure. Qu'on ne couronne pas la matière, soit ; mais qu'on ne la nie pas. Aujourd'hui , par exemple, l'âme souffre et doute, l'àgie s'engourdit, s'abdique presque : déshéritée de la foi naive de nos pères, elle n'a pas trouvé encore cette foi sérieuse

ROBERT OWBN. t5K

et raisonnée promise à l'avenir. Qui la retient donc« cette àme immortelle? déaerierait-elle ainsi ses destinéi'S? Non, mais au moment où, fatiguée d'une longue nuit, elle va battre Pair de ses ailes éperdues, pour voirai la lumière point et de quel c6ié, le corps, en despote qui veut être obéi , pèse sur ses élans divins et Tencbaine au service d'une nécessité gros* «ière. Ainsi les misères de la chair engendrent Us misères de Tesprit; ainsi une incrédulité, toute d'inertie , est la compagne du malheur comme la faim est la mère du blasphème. Le plus beau triomphe de la science du bien-être sera ce dernier affranchissement de Tàme ; et c'est en cela que sa mission sera grande , religieuse et sainte. Par une distribution mieux entendue des choses nécessaires, par 1 initiation de tous aux loisirs de la richesse, elle répandra sur le sol les semences d'une sociabilité plus féconde, elle rétablira l'équilibre entre les droits delà matière et ceux de l'intelligence, réglera les rapports de cette coexistence et les conditions de cette vie , donnera sa nourriture au corps , sa nourriture à l'esprit, modérera le travail des bras, aân que le travail s'établisse aussi , non-seulement dans quelques pensées , mais dans toutes les pensées.

Peur ordonner cet avenir» la science du bienêtre n'aura guère de nouveaux éléments à créer. Ce^ éléments existent : la Providence envoie à point

980 ROBERT OWEM.

nommé sur la terre ce qui importe au bonheur de l*bomme. Dans quelle autre vue en effet auraient paru au milieu de nous ces merveilleuses puissances mécaniques dont les facultés nous confondent, sou* verainetés industrielles dont nous saluions hier Tavénement? À quoi pourraient-ils servir, ces instruments admirables , si ce n'est à relever Thomme dbral en soulageant Phomme physique? D'un côté, par le fait qu'elles surpassent et humilient nos forces et nos aptitudes corporelles, ces puissances mécaniques semblent nous avertir de ne pas placer notre orgueil en des conquêtes fragiles que des moteurs inintelligents peuvent réaliser mieux que nous ; de l'autre, en créant les produits avec plus de facilité et d'abondance, elles semblent dire : —Nous venons payer au corps la rançon de l'esprit , a6n que ce dernier puisse se retremper aux sources de sa grandeur originelle. Tel est le rôle des machines : telle . sera leur fonction dans l'économie de nos destinées. Mais voici ce qui est arrivé à leur suite , comme phénomène contradictoire. Tout bienfait d'en haut devant tourner à mal pour le monde jusqu'à ce qu'il ait été compris et appliqué selon les vues divines, il s'est trouvé que les puissances mécaniques , au lieu de fonder le bien-être, n'ont jusqu'ici enfanté que des ferments nouveaux de collision et de haine, aggravés encore par les désordres inséparables d'un vaste déplacement. À cela , quelques économistes ,

portés à prendre des symptômes superficiels poar des causes profondes, ont répondu en imputant aux macliinesles torts de la civilisation au sein de laquelle elles fonctionnent. Us ne pouvaient s'expliquer autrement pourquoi des agents, dont la faculté évidente est de centupler la production , laissaient , dénués des produits les plus nécessaires, les hommes qui en ont le plus besoin. Pour compléter les termes du problème, et s'éclairer sur ses résultats , il y avait néanmoins bien peu de chose à faire ; il suffisait de se dire que si les puissances mécaniques créent les produits , ce sont les hommes qui les distribuent. Une distribution meilleure, c'est toujours là que Ton vient aboutir, et c'est ce que prétend régler la science du bien-être.

Qu'il demeure donc bien entendu que les machines ont paru au milieu de nous pour se résoudre , non pas en profit pour quelques-uns, mais en allégement de travail pour tous ; qu'elles doivent être, mieux comprises, non pas un élément de discorde, mais un élément d'union , d'harmonie et de pais ; enfin qu'en affranchissant le corps de sa dernière servitude , elles seront les agents les plus directs d'un spiritualisme régénéré. Grâce aux loisirs qu'elles nous préparent , le plus humble membre de la famille humaine pourra bientôt, dans la mesure de son intelligence et de ses forces, s'élever à une aspiration vers Dieu et à une vue raisonnée de son

S5» ROBERT OWBN.

œuvre. Delà naitra, nous Tespérons, une foi sérieuse el profonde qui s^adressera beaucoup plus à la conviciion qu'à l'enthousiasme. Ce spiritualisme» complet dans ses vues, ne procédera ni par un re* noncement à la terre , ni par un renoncement au ciel ; il guérira le monde de ces élans désordonné» vers rinfini , qui jettent un voile sombre sur nos. jouissances mondaines, et de ces attachements eiclusiFs pour le fini , qui avilissent nos facultés im* mortelles. Ensuite , dérobant à la source de tonte lumière un de ses rayons les plus chauds et les plus doux, soit qu'on appelle ce rayon divin : amour ou afTectioii, charité ou fraternité, attraction ou bienveillance, union ou association; quels que soient son nom et sa forme , il l'appliquera à l'économie des sociétés humaines et aux rapports des hommes entre eux , réalisant ainsi , dans une harmonieuse unité , à l'aide d'un seul et même principe , la spiritualité et la moralité de la vie.

Parmi les esprits qui se préoccupent de cette régénération à venir, il en est de plus calmes et de plus patients , qui , satisfaits de voir le monde marcher sous le doigt de Dieu, dans ses voies de métamorphoses graduelles, se résignent à une initiation lente et ne cherchent pas à devancer les temps. Pourvu que la colonne lumineuse éclaire toujours la nuit de leur désert, peu leur importe que la grande caravane arrive plus tôt ou plus lard à la

ROBBET OWEN. %{V9

terre promise. Mais il en esi d*autres plus ardents qai ne subisseni pas avec le même sang-froid les dures conditions du voyage , et qui , pour exciter les pèlerins paresseux , se prennent à célébrer les merveilles qui les attendent au bout du chemin. Ceux-ci se- substituent au rôle que remplirent les prophètes des premiers âges ; ils entonnent le cantique de Tavenir, et présageant la ruine des cités maudites , ils chantent les splendeurs de la Jérusalem nouvelle.

Nous avons exposé les travaux et raconté la vie de deux de ces hommes , Saint-Simon et Charles Fourier. Il nous reste à parler d'un troisième, moins célèbre de ce côte du détroit , mais tout aussi digne de fixer Tattention ; génie moins original sans doute que les deux autres, mais plus évangélique , plus touchant comme personnalité ; réformateur sorti d'un atelier, et conduit de la pratique du travail à la perception d'une doctrine : c'est M. Robert Owen.

VII IT TIAVAOZ DK M. OWKS. ISSAl Dl HIW-LAIIAU. MIMlilU

TBinrATIVIS UB MOPàOABDB DAM LB BOTAOHB-VIll.

Si Ton en excepte un petit nombre d'esprits qui s'intéressent aux sciences spéculatives , peu de personnes soupçonnent , en France, tout le bruit qui

a 60 BOBERT OWEN.

s'ost fail , chez nog voisins , autour de M. Owen et de son système. Pour ia date des idées , c'est pourtant un contemporain de Fourier et de Saint-Simon, car bien que la manifestation première de ses vues ne remonte qu'à 181i et à un discours public prononcé à Glascow dès avant cette époque, M. Owen avait énoncé des théories d'une hardiesse incontestable et réalisé des faits d'une importance plus décisive encore.

Né en 1771 à Newton, dans le Montgomeryshire, M. Owen fut livré de très-bonne heure à un apprentissage commercial , qui ne laissa arriver jusqu'à lui que d'une manière incomplète les bienfaits de l'éducation lettrée. Il fut donc ainsi, dans la carrière de la science, le fils de ses œuvres, et si quelques ellipses accusent celte insuffisance d'études, le ton général de ses écrits et les recherches qu'ils supposent , attestent avec quelle patiente ardeur il chercha à combler cette lacune fondamentale. Peu d'auteurs le frappèrent, mais quand il en eut ren« contré de sympathiques à ses vues, il s'en nourrit tellement, qu'il parvint à se les assimiler. C'est ainsi que l'on retrouve çà et là , dans ses travaux , des pages entières dérobées au Contrat social; c'est ainsi qu'il exhuma et fît revivre un écrivain oublié du seizième siècle, John Béliers, économiste anglais , auquel il emprunta quelques éléments de sa théorie. Comme complément à ses lectures , il

BOBERT OWEN. S61

adopta les ouvrages qui lui semblaient le plus profondément empreints de celte onction touchante et de celle inaltérable bonté qui sont Tessence même de son caractère.

C'était à New-Lanark que cette belle âme devait faire la première épreuve de ses facultés bienveillantes et douces. Mais auparavant M. Ov?en avait eu à parcourir les divers échelons de la hiérarchie industrielle. Simple commis à Londres, à Stamfort dans le Lincotnshire et à Nortwitch , il était devenu plus tard, à Manchester, Tassocié de riches filateurs, avec lesquels il entreprit cette grande spéculation de New-Lanark , qui devait donner de beaux et positifs résultats. New-Lanark est un village manufacturier que M. Dale, depuis beau-père de M. Owen, avait créé, dès USA, dans un comté écossais, sur les bords romantiques de la.Clyde. Â tout prendre, le pays offrait peu d'avantages pour une fondation pareille : le territoire était pauvre et mal cultivé , la population rare et misérable , les voies de communication clair-semées et horriblement entretenues. La seule raison qui détermina M. Dale fut une magnifique chute d'eau que présente sur ce point la rivière écossaise. La découverte de Walt n'avait pas encore complété celle d'Ârkwright, et les puissances hydrauliques constituaient alors un inappréciable élément de richesse. M. Dale bâtit donc un village â New-Lanark et y installa les métiers de sa filature.

i6S ROBERT OWEN.

Au moment où la cession en fut faite à M. Owen , rétablissement, malgré Favantage de ses moteurs naturels, était loin d'être prospère. Quoiqu'on edt élevé de vastes constructions et offert aux travailleurs des logements gratuits , les bras manquaient k la manufacture , et la disette d'hommes avait empêché de se montrer difficile sur le choix. Comme élé* ment viril , New-Lanark ne comptait donc que le rebut de la population des trois royaumes, cl les enfants que Ton tirait des hospices d'Edimbourg étaient si faibles et si jeunes, qu*à moins de les éner- * Ter avant l'âge , il était impossible de les employer. Produit d'agrégats vicieux ou hétérogènes, la colonie de New-Lanark ne fut bientôt qu'un théâtre de plus ouvert aux débauches et aux misères qui déshonorent les grands centres manufacturiers. La paresse et la pauvreté , l'ignorance et Tivrognerie , les dis* sensions religieuses, le vol, les querelles s'y établirent à demeure, et le travail dut se ressentir de la moralité des individus qui y concouraient. Ainsi , tout excellent qu'il pût être, M. Dale n'avait réussi à fonder ni un village heureux , ni une manufacture floris* santé.

Ce fut dans cet état que M. Owen prit New-Lanark. Aux yeux des ouvriers indigènes il avait à expier sa qualité d'Anglais, peu pardonnée en Ecosse ; il avait à lutter contre des habitudes prises et de mauvais penchants enracinés ; il avait à la fois à refaire Tordre

moral d*ane colonie et à réhabiliter une spéculation. Il se dévoua noblement à cette double tâche , à la première avec son cœur, à la seconde avec sa léte. Les maîtres ne comprennent pas assez combien la moralisation de leurs ouvriers est à la fois une bonne œuvre et un bon calcul. Doué d'un sens droit et profond, M. Owen Tentrevit. Dès le jour de son installation , New-Lanark devint une famille de deux mille âmes , ramenée presque au droit naturel et gouvernée par un patriarche. Quatre ans suffirent pour faire d'une société déréglée et misérable une société heureuse et exemplaire. Tous les vices dont elle était infectée furent étudiés un à un, traités en détail et attentivement , guéris sans châtiment , réprimés sans violence. Ainsi , pour combattre le vol et le recel , on ne se prit poini à punir les voleurs et les receleurs ; mais on leur apprit , ce qui vaut mieux , à rougir d'eux-mêmes ; on les prêcha par la parole et par l'exemple, on les 6t entourer d'ouvriers vertueux, dont la surveillance les contenait et dont la conduite était pour eux uu perpétuel reproche. £n fait d'expiation , la peine infligée |)ar un supérieur n'est rien pour le coupable ; ce qui lui est intolérable , c'est le mépris de ses égaux. Tout le code répressif de New-Lanark était renfermé dans cette pensée. Quelques contre-maîtres , hommes sages et probes , formés sous les yeux et par les soins de M. Owen , lui servirent d'instruments : ils composé-

t64 BOBERT OWBN.

rent dans la colonie une hiérarchie împereflptible qui, «'inspirant da chef, pénétrait ensuite jusque dans les moindres ménages d'ouvriers pour y féconder les germes d'ordre , de bonté et de vertu. La police de New-Lanark se faisait ainsi de travailleur à travailleur, sans dureté , sans bassesse , sans espionnage , et la moralité étant devenue la règle , le vice dut dépérir peu à peu dans l'abandon et dans l'isolement. Le coupable , au milieu de cette société normale , devenait, on le devine, une sorte de paria, un être déclassé , qui , ne sachant où rattacher ses mauvais desseins , était conduit nécessairement de l'impuissance au repentir. Aucun instinct dépravé ne se déroba à ce traitement doux et rationnel : la manie des disputes céda comme avait cédé le vol ; les dissensions religieuses, les liaisons irrégulières entre les deux sexes s'effacèrent aussi peu à peu et quittèrent New-Lanark. L'ivrognerie seule résista plus longtemps , les cabareliers combattant pour elle au moins autant que les buveurs. Toute mesure de rigueur et d'autorité répugnant à M. Owen, il prit le parti d'entrer en lice avec les débitants de spiritutsux. Il ouvrit pour son compte , un magasin de détail où le wiskey se vendait à trente pour cent au-dessous du cours , et il demeura de la sorte , en fort peu de temps, maître du monopole de la consommation. Dès lors l'ivrognerie fut surveillée, mise à l'index de la population sobre, et, quand le mépris vint la frap-

per, à son tour elle pérît. Ainsi , sans moyens coercUifs , sans prison , sans juges , sans consiables , M. Owen avait , comme par magie , improvisé une société que maintenait dans la ligne du devoir le seul lien d'un contentement et d'une confiance réciproques, le désir de vivre en harmonie avec un milieu juste et moral , enfin les joies pures qui résultent de la seule pratique du bien .

Une réforme aussi clairvoyante dans son but , aussi décisive dans son action , ne provenait pas uniquement du grand sens expérimental de M. Owen : elle avait pris sa source dans un système complet qui peut s'appeler le gouvernement par le cœur et par la raison, c L'homme est bon, sortant des mains de Dieu , » s'était dit Jean-Ja(^ques. < L'homme n'est ni bon« ni mauvais en naissant, se dit M. Owen : il est le jouet des circonstances dont on l'entoure : il devient mauvais , si elles sont mauvaises , bon si elles sont bonnes. > Une bienveillance absolue , sans restrictions et sans limites , une égalité tolérante , une grande liberté de mouvements , un retour vers les vérités éternelles dont l'homme porte le germe en lui , tels furent les premiers mobiles qu'il traduisit en modes d'action pour l'amélioration et la réforme de New-Lanark. Ne pouvant y associer les intérêts, il résolut du moins d'y associer les moralités et les sentiments. Son but principal était de prouver par les résultats issus d'une vie régulière , combien la

Page 1