‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 13 sur 81 · BAAL, DIEU MAITRE ET SEIGNEUR · texte numérisé non relu

BAAL, DIEU MAITRE ET SEIGNEUR

EI, Ilâh, Alläh, est le seul mot des langues sémitiques qui n’ait été appliqué qu’à Dieu ou aux êtres qu’on rendait participants à sa divinité. Baal, au contraire, comme tous les autres appellatifs, se dit de Dieu et des hommes.

Une seconde différence qui caractérise nettement le Baal, c’est qu’il n’est pas directement et sans intermédiaire le terme des aspirations ni des relations humaines. Il est en quelque façon le maitre, mais non pas comme le maître par rapport à l’esclave, dans une relation personnelle. Et ce serait une autreexagération que de dire qu'il est simplement le propriétaire du lieu où l’homme s'établit, quoique cette notion soit plus voisine de la vérité. L'idée exacte n'est n1 la propriété réelle, ni la propriété personnelle, mais /a domination réelle. Il en est un peu du Baal comme du Seigneur féodal dont les droits sur les colons dépendent de ses droits sur la terre, avec ce mélange de service personnel et de dépendance terrienne qui est le fait du vasselage. Adon en phénicien, mar en araméen, rab en arabe, marquent la relation personnelle : on dit ainsi : « mon Seigneur ». Quand on s'adresse au Baal on dit : « Seigneur de tel endroit ». Par là nous n’entendons pas trancher la question de savoir si le nom de Baal ou Seigneur appliqué d’abord à Dieu ne s’est pas divisé ensuite selon les groupements soclaux; nous marquons seulement qu’il y avait dès l’origine dans ce vocable une différenciation possible par les lieux qui ne se trouvait pas dans le mot El.

Passons à l’examen des faits.

Parmiles Cananéens, le sens appellatif de baal est très accusé et ce sens touche à celui de propriétaire ou plutôt de possesseur. On dit /e

maître du bœuf (Ex., xx1, 28) ou de la maison (Jud., x1x, 22), ce qui marque bien la propriété. Mais on indique aussi de la sorte les attributs d’un être : il a des aïles, des cornes, il offre un sacrifice (1), 11 possède une femme, et, sans régime, 2/ est baal, pour dire 2! est marié et le mari. Mais cela ne se dirait pas en dehors du mariage proprement dit. Les baalim ou seigneurs d’un endroit sont les citoyens les plus importants, dèslorsles gros propriétaires (Jud., 1x, 2ss.). C’est en somme l'idée vague d’une possession légitime, acquise, incontestée.

Le mot était donc très propre à marquer le dieu local d'une cité ou d’un petit État. Il est là chez lui, le maître de la maison, et c'est peutêtre pourquoi Rekoubel est qualifié « maître de maison », dans l’inscription de Panammou (2). Aussi est-il très fréquent et normal que chaque Baal soit déterminé par un nom de lieu, ordinairement un nom de ville. Les exemples en sont si connus qu'il est inutile d’insister. Cependant rien n’oblige à un exclusivisme absolu. Puisque le mot baal s'entend de celui qui possède certaines qualités, qui préside à certaines actions, pourquoi ne pas reconnaître que le Baal Marqod n'est pas le Baal de la ville de Marqod, mais celui qui préside aux danses sacrées (3)? Le Baal Berith de Sichem (Jud., vur, 33; 1x, #) nommé El Bérith (1x, 46) est plutôt le Baal de l'Alliance que celui de la ville Béryte (4). Le Baal Zeboub (II Reg., 1, 2, 3, 6, 16) serait d'après Halévy (5) le Seigneur de la ville de Zeboub, et 1l faudrait sans hésiter accepter cette opinion si l'existence de cette ville était mieux constatée. D'ailleurs ce baal était celui d'Eqron. On serait tenté de lire Baal zeboul, «le baal de la demeure divine », mais la tradition diplomatique est trop ferme pour qu’on ose changer le texte (6). Baethgen l'entend d’un Baal auquel les mouches étaient consacrées (7) et mentionne sans référence une divination des Babyloniens par les mouches. Mais les mouches ne sont guère un objet susceptible d’honorer un dieu. L'opinion courante est qu'il s’agit d’un dieu chasse-mouche, comme le Zeus Apomuios d’Olympie ou le héros Muiagros de la petite ville d'Aliphère en Arcadie, non loin du Lycée. C’est Hercule, le héros gréco-phénicien, qui a fondé le premier sanc-

(1) 922 6ya, ovnnp 92, nain 02, (2) L. 22. L'inscription cite Hadad et El et n12 Lya bua et Chamach et tous les dieux du

pays de Iadi.

(3) RB. 1896, p. 229.

(4) Parce qu'on ne saurait assigner un rapport direct entre Sichem et Bérith (Beyrouth).

Dans cette dernière ville il y avait naturellement un Baal Bérith représenté sur les monnaies de la ville conduisant un char attelé d'hippocampes.

(5) Comptes rendus de l'Ac. des Inscr. 1892, p. 74.

(6) Zeboul ne figure que dans Symmaque.

(7) Beiträge, p. 25 et note.

tuaire parce que les mouches le gênaient dans le sacrifice (4), et les cultes arcadiens étaient si pénétrés d'éléments sémitiques qu’il n’est pas impossible d'admettre ici un emprunt (2). Le rôle de ce Baal Zeboub serait donc d'écarter les mouches pendant les sacrifices. D'après le vieux récit babylonien du déluge, « les dieux se rassemblèrent audessus du sacrificateur comme des mouches » (3). Les mouches qui troublent le sacrifice ont dû facilement devenir l’image des esprits qui n’y avaient pas droit : on comprend comment le Baal Zeboub a pu être regardé comme le prince des démons, au nom duquel, d’après les Pharisiens, on pouvait chasser les démons du corps des possédés.

L’assimilation de certains baals au Kronos grec permet de rappeler ici ce temple de Kronos où ne pénétrait ni femme, ni chien, ni mouche (4). Mais on ne sait où était situé ce temple, quoique les mythologues aient été frappés de la coïncidence avec le grand temple d'Hercule à Rome où ne pénétrait ni un chien, ni une mouche. M. Max. Mayer (5) serait tenté de placer ce temple à Olympie, le culte romain de Saturne étant venu de l'Élide d’après Denys d’Halicarnasse (I, 34).

Quant au Saturne Balcaranensis dont le sanctuaire antique a été retrouvé à Boukorneïn au sommet d’une haute montagne, son nom répond sans doute à un Baal à deux cornes. Mais rien n'indique que ces deux cornes fussent un attribut du dieu, qui est figuré entre le soleil et la lune. C'était plutôt le nom de la montagne; et en effet parmi les noms de lieux qui déterminent le baal, les noms des montagnes ont une place importante; il suffira de rappeler le Baal de l'Hermon et le Baal du Liban.

Sans insister davantage sur les noms de lieu qui sont la règle, nous passons à quelques noms où il semble bien que le Baal soit déterminé par une épithète,

(1) Paus., V, x1v, 2, après avoir dit le fait d'Hercule : Aéyovrat dÈ xat& tadta wa ’Heïor Qüerv T@ Anopuiw Au, ééehaüvovrz 1%: [’HAeiac] ’Ohvunias tas puiac. À Salamanque on attribue l'absence de moustiques à la prière de S. Jean de Sagoun, moine augustin, qui les avait exorcisées parce qu'elles le gênaient dans ses études,

(2) Paus., VIII, xxvI, 7 : .… xai émixæloüpevor Tov Muiaypov «ai cotor Tara paca oÙdèv tt ävtapôv etotv ai puiar. Cf. Pline, Æ. N., X, 75: et Elei Myiagron (ou Myiacoren) deum, muscarum mullitudine pestilentiam afferente : quæ protinus intereunt, quam litalum est ei deo. D'après le renseignement très précis de Pausanias, il s’agit de l’Arcadie.

(3) Table XI de l'épopée, I. 162.

(4) Deux auteurs anciens, Phylarque (Frag. hist. græc. I, p. 447) et Ménandre (IV, p. 447), tous deux d’après Lypus, De mensibus, p. 171, éd. Wuensch : ëv dèTt® xat’ aTov iep@, wç onct PUALupyos Év T9 élnraxadenatn nai Mévavôoés yes [rh] notn, oÙte yuvà oùre [xüwv oùr]e putla] eiofet. CLERMONT-GANNEAU, Jour. as. 1877, p. 217, et V. Bérarp, Origine des cultes arcadiens (p. 213), qui qualifie le héros Muyiagros de Zeus.

(5)Roscner, Lex. myth., 11, col. 1494.

Baal Marphé (1) peut être .un Baal guérisseur, à rapprocher de Raphaël; ou le Baal du mois de Marphé (2); dans ce dernier cas on songerait aux énigmatiques « baals des jours » de l'inscription de Cittium (3).

Balithon est encore plus énigmatique, car Strabon qui le mentionne semble jouer sur les mots, comme si ce baal était le baal des thons (4).

Baldir (CZL., VIII, 5279), dans une inscription numide, est cité par Ed. Meyer (5) et paraît être en contradiction avec sa théorie que le second nom doit toujours être au génitif, car il s'explique bien comme le Baal puissant, à comparer à la grande Astarté (6). En tout cas, dans Baal Adon (7) il y a aussi une apposition évidente, et c’est ce qui nous autorise à chercher dans cette direction l'explication du célèbre Baal Khammon.

Les inscriptions relatives à cette divinité ont été trouvées surtout en Afrique, et il semble bien que c'était le dieu spécial des Carthaginoiïs. Ils ont pu l’importer à Malte et en Sicile, Le cas de Ma‘soub est différent selon nous. IL est souvent qualifié de Seigneur et associé à la déesse Tanit (prononciation réelle inconnue), à Carthage après elle, à Constantine avant.

On l’a pris pour la divinité africaine, le Jupiter Ammon, et comme cette confusion a été faite dans l'antiquité, elle a dû contribuer à établir plus solidement son culte en Afrique. Mais la prononciation originale n’est pas la même (8).

Ed. Meyer (9) y voit l'être divin qui habite le Khammän, ou le pilier fétiche, comme la déesse est qualifiée de « mère de l’achéra » (CIS.,

(1) ND720Y2 ph. 41.

(2) Ph. 11. Ed. Meyer (Roscu., Lex. myth., I, col. 2868) veut que le second mot soit nécessairement au génitif. Mais l’usage ordinaire est-il une règle absolue ? Baal Gad paraît être une apposilion.

(3) D12 5Y2 ph. 86 B.

(4) Près de Thapse : &xpa ’Auuovos Baktôwvos (Srr., XVIL, 111, 16) mods Guvvocxomiay ; Oüvvoc ne pourrait-il être OY2n?

(5) Loc. laud.

(6) TN 02; Cf. D9TN NANŸY ph. 255. Mais nous ne voudrions pas assimiler à cette dernière, malgré la suggestion des éditeurs de CZS., la nn: nya ph. 177 qui est plutôt « la dame du sanctuaire ».

(7) CIS., 1, page 155, On 99201 TN 0729 IN.

(8) Le nom du dieu égyptien ne commencait pas par l’aspirée 1, mais tout au plus par un son répondant à N, en grec ’Auuwy (c'est par suite de la confusion que les Latins ont écrit Häammon ; cf. VirG., Æn., IV, 198, disant de larbas Hammone satus. Ed. Meyer, dans RoSCHER, Lex.myth., [,col.291). Mais les Carthaginois avaient sûrement adouci le ff que le néopunique remplace quelquefois par N; cf. la variante r219y2 pu. 774 np. 580 (Lun.), et TOY 5y2 ph. 378.

(9) Dans Roscx., Lex. myth., I, col. 2870.

n° 13). Mais ce dernier fait est certainement controuvé (1). Maintenant que nous sommes sûrs de l'existence d’une déesse Achéra, il est bien plus simple de regarder le pieu achéra comme dérivé du nom de la déesse et on pourrait à la rigueur considérer aussi le pilier solaire, Khammäân, comme dérivé du nom du dieu.

On devait aussi songer à un nom de lieu. Dans ce cas l'opinion la plus naturelle serait celle d'Halévy (2) qui rappelle l'importance des Baals des montagnes. Le Baal Khamän serait le seigneur de l’Amanus, montagne célèbre dans toute l'antiquité sémitique et souvent mentionnée par les Babyloniens sous la forme Khamanu. Les eaux pures ou sacrées de l’Amanus jouaient un rôle considérable dans leurs lustrations (3); mais quel rapport spécial avait-il avec Carthage? Hoffmann suppose un lieu Khammôn qui serait le nom ancien d’Oum el-‘Awâmid (4); cette hypothèse ne vaut que pour Ma‘soub.

Un autre lieu aurait plus de probabilité puisqu'il parait attesté par un document formel. Une inscription grecque trouvée à Ham près de Baalbek atteste l'existence d’un dieu propre à cet endroit (5) : Meprovoio Avouio rouns Xapwvos… |

On à pensé que ce Mercure était un Baal Hamon. Il est juste toutefois de remarquer que l'inscription est de 172 après notre ère. Elle insère le mot xwun, bourg, entre dominus représentant baal et le nom du lieu. Ce n’est donc point une transcription littérale d’un texte sémitique. On voit dans la suite que les dépenses ont été faites au nom du bourg ; nous savons de plus que Mercure était un des dieux adorés à Baalbek-Héliopolis. Il est donc très vraisemblable que nous n’avons ici que l’adoption par un village, qui se trouve porter le nom de Hamon, du culte de la cité principale.

Pour nous, la question serait définitivement résolue par la négative s’il était certain qu’en outre de Baal Khamäân on trouve deux fois EL Khamäân. Car nous avons vu qu’à la différence de Baal, El ne se joignait jamais à un nom de lieu. Mais ce point demeure douteux (6).

Une épithèteest possible ; nous venons dele constater pour Baal Adon

(1) 11 faut maintenir la leçon des éditeurs : NFN" ON, qui est peut-être pour N15Yn EN, « la mère du secours », mais en tout cas n’a rien de commun avec l’achéra.

(2) Mélanges de critique et d'histoire, p. 426.

(3) Zimmer, Rilualtafeln, passim.

(4) Ueber einige ph. insch., p. 27.

(5) CLERM.-Gan., Recueil, I, 25; relevée ensuite par MM. Dussaud et Macler, Voyage au Safa, p. 211; rapprochée de Baal Hamon par M. Is. Lévy, Revue des Études juives 1901, t. XLIII, p. 188.

(6) Il faut reconnaître en effet que c’est dans deux endroits voisins (el-‘Awâmid et Ma'soub) et qu’il pourrait être question d’un culte spécial, mis les deux fois en relation avec Malakastarté. Voir aux appendices l'explication de ces inscriptions.

et Baldir. Khammân ou Khammôn a précisément cette physionomie (1). Le Baal Khammän est donc le Baal brülant, le dieu-soleil, et c'est en effet au soleil que le pilier Khammän est consacré à Palmyre.

Mais nous répétons que la fortune de ce dieu à Carthage est venue sans doute de sa confusion avec la grande divinité africaine, Amon, qui était aussi un dieu solaire. Il est très fâcheux que nous ne connaissions pas la transcription grecque de Baal Khamän ou Khammän ou Khammôn.

Le Baal Khammôn pouvait d’ailleurs se localiser spécialement dans un sanctuaire particulier; ainsi le seigneur Baal Khammôn à Altiburos (2). Mais on rencontre le même fait pour le Seigneur des cieux luimême (3). Le ciel, en effet, avait aussi son Baal et ici il est difficile d'étudier spécialement les Cananéens, car leur Baal des cieux est exactement le même que celui des Araméens et les Arabes du sud rendent la même idée par Dhu-samaï, «le maitre du ciel». M. Clermont-Ganneau a même pensé qu'ici les Cananéens avaient emprunté aux Araméens(#). Ce n'est pas probable, les Araméens ayant été beaucoup plus sobres dans l'emploi du nom de Baal. Ce Seigneur du ciel joue dans les inscriptions, surtout à Palmyre, le rôle du dieu suprème. Dans Philon de Byblos, il est le seul qui ne soit pas expliqué par l’évhémérisme comme un simple mortel. C’est le dominus cœli de saint Augustin (5) et par conséquent pour les Carthaginois l'équivalent de Zeus (6), le parèdre de la grande déesse Cœlestis. Philon aurait donc dû se dispenser de l’assimiler au Soleil, malgré le sens même des termes qu’il connaît très bien : il s'agit du Seigneur qui habite les cieux et qui y règne (7).

(1) L’adjectif formé par la désinence én a très bien pu se prononcer 6x en phénicien, où le son 6 pour & semble avoir été encore plus fréquent qu’en hébreu où déjà le dieu assyrien Rammän est devenu Rimmôn,

(2) Néopunique n° 124; Liv., p. 153.

(3) Ph. 139.

(4) Études, I, p.39: « Ce fait (l'assimilation ‘"WY2 pour “wo dans le Hauran comme en Sardaigne, ph. 139), rapproché de cet autre, que ce nom divin apparaît dans des documents phéniciens avec la terminaison plurielle araméenne pour D, porterait à penser que le culte même du Baal-chamaim chez les Phéniciens peut avoir une origine araméenne ». Mais il s’agit seulement du BesAcäunv dans Philon de Byblos reproduit par Damascius. Ed. Meyer (Lex. myth., I, col. 2872) en conclut plus justement que donc Philon ne puisait pas dans Sanchoniaton qui aurait dit Baalchamêm. Si Plaute dit Balsamen, il faut plutôt conclure simplement à la répugnance des Grecs et des Latins pour ces finales ; ainsi les Espagnols disent Belen pour Bethléem, etc.; d’ailleurs on lit maintenant Baalsamem dans Plaute.

(5) In jud., lib. VIII, quaest. 6.

(6) Dans le traité avec Philippe de Macédoine, Polybe, VII, 9.11 avait un prêtre à Cantase p. 379.

(7) Ce qui n'exclut pas cette application de fait selon les idées. À Kharran c’est la lune qui est le Baalchamin (Rosca. Lex. myth., I, col. 2875, citant Jacques de Sarug).

On peut dire que la question de l’origine du Baal dépend de l'antiquité de cette conception. Son extension prouve bien qu'elle est ancienne; si nous pouvions affirmer que c'est le point de départ du culte des Baals, nous serions bien près d’une sorte de monothéisme (1), le maitre du ciel devenu le Seigneur de tel ou tel endroit se serait multiplié avec les groupements sociaux. Mais il se pourrait aussi que le Baal des cieux fût une création relativement récente, à l'instar des Baals particuliers, au moment où on entrevit la nécessité de mettre un certain ordre hiérarchique dans le panthéon. Nous reviendrons sur ce point après avoir dit quelques mots des Araméens et des Arabes.

Chez les Araméens le mot baal a les mêmes sens de « seigneur » et d’« époux », quoique les exemples soient beaucoup plus rares. Baal est aussi le nom du dieu d’une ville, comme le Baal Kharran dans la petite inscription araméenne de Sindjirli où est représenté le symbole du croissant avec la lumière cendrée, le Baal de Tarse, et celui de Gaziura (2). Mais les Araméens pouvaient moins encore que les Cananéenes échapper à l'influence assyrienne. On trouve à Palmyre, avec la forme Bal et la forme Bol, qui en est la contraction, la forme Bel qui est purement assyro-babylonienne. Néanmoins Bol ou Bel a bien mieux que le Bel babylonien conservé un caractère appellatif. Ce caractère parait supposé dans les noms divins ‘Aglibol, larkhibol, Malakbel, quelle que soit d’ailleurs la valeur propre de chacun de ces noms dans les triades palmyréniennes (3).

L’épigraphie de l’Arabie du sud a prouvé définitivement que le mot baal est proto-sémitique et non point emprunté par les Arabes aux Sémites du nord en même temps que l’agriculture comme le pensait W. R. Smith (4). L’argument du savant anglais était que l'usage arabe du mot était comme lié à la culture des oasis, mais il figure dans les inscriptions minéennes et sabéennes avec toutes les nuances de l'usage cananéen, le propriétaire, le mari, les citoyens, le dieu de tel endroit. IL faudrait donc conclure à un emprunt fait aux Cananéens plutôt qu'aux Araméens, si le plus simple n'était de reconnaître que le mot est proto-sémitique. Hommel a relevé le nom

(1) C’est peut-être pour cela qu'Ed. Meyer a rétracté son opinion du Baal suprême (RosCuERr, Lex, myth., 1, 2874).

(2) Linzsarski, Hand...

(3) ‘Aglibol est, de l’aveu de tous, un dieu lunaire; Iarkhibol était considéré comme tel, n°, « mois », semblant nécessairement faire allusion à la lune (np se trouve seul dans les noms propres); mais le R. P. Ronzevalle le considère comme un dieu solaire. Malakbel est Sol sanctissimus, CIL., VI, 710.

(4) Rel. of the Semites, p. 120.

d’un dieu « maitre dela maison (1) », qui rappelle le Rekoubel, « maître de maison », del’inscription de Panammou : parmi lesdifférentsbaals de tel ou tel endroit, il faut noter « le Seigneur du ciel, Baal de Bin » (2); nous avons signalé chez les Phéniciens cette même localisation du Baal céleste (3); les Araméens n’ont pas hésité non plus à faire du baal du ciel le dieu spécial d’une personne ou d’une tribu (4). Cette attache des Baals à des lieux, non à des tribus, est encore plus caractéristique chez les Arabes du sud qui avaient conservé plus que les autres Sémites sédentaires le groupement en tribus. Il faut reconnaître d’ailleurs que chez eux la prédominance de l'antique El s'est absolument maintenue et que jamais Baal n’est devenu purement et simplement synonyme de la divinité.

Les Cananéens, les Araméens et les Arabes sont donc parfaitement d'accord dans l'emploi du mot baal. Pour eux c’est surtout un nom commun. Chaque cité avait le sien, aussi est-ce avec un sens très juste de la réalité que la Bible a parlé au pluriel des Baalim. Ces Baalim pouvaient donc avoir leur nature particulière et leur nom particulier. Malheureusement ces noms propres sont rarement connus. Il y avait plus d’un motif pour éviter de prononcer le nom du dieu. Outre le vague sentiment de respect qui fait du divin une chose ineffable, on aimait à cacher le nom du protecteur de la cité. Connaître son nom vrai, c'était déjà avoir une arme contre lui et des ennemis pouvaient en abuser pour le séduire par leurs conjurations et l’amener à déserter la ville. Le baal de Tyr est Melqart, mais cela même n’est pas un nom propre, puisque Melqart signifie simplement « le roi de la cité ».

Cependant nous connaissons maintenant quelques-uns de ces noms propres. Dans les lettres d'el-Amarna le nom de Baal n’est jamais écrit dans les noms de personnes, maïs on rencontre très souvent celui de Hadad, sous la forme Addu. Hommel a pensé (5) que Hadad étant un nom spécial pour Baal, il fallait donc lire Baal plutôt que Hadad, ce dernier nom étant le plus souvent écrit par un simple signe idéographique. Cette conjecture ingénieuse a été appuyée par Knudtzon qui semble l'avoir établie pour plusieurs cas (6). D'ailleurs Hadad disparaîtra des noms phéniciens où Baal le remplace au temps dont

(1) YU Je, le second mot est déterminé; Aufs. und Abh., p. 173.

(2) Loc. laud., p.200, wS Je LC

(3) Ph. 139.

(4) Nab. 176.

(5) Allisr. Ueberl., p. 220 5.

(6) Beiträge zur Assyriologie , IV, fasc. 3, 1901; cf. RB. 1902, p. 146.

nous avons des inscriptions, et la plus ancienne ne cite que le Baal du Liban (1). Il est possible que par respect on se soït mis d’abord à prononcer Baal, puis à l'écrire, par un phénomène analogue à celui qui se passait chez les Juifs. C'est ainsi que le Baal d’Arvad n’est jamais nommé sur les monnaies et cependant sa forme en queue de poisson a permis à M. Rouvier d'y reconnaître Dagon (2). Le Baal de Béryte est une sorte de Poséidon qui répond peut-être au dieu phénicien Sd.

Le Baal de Kharran était certainement le dieu Lune, non le soleil, et cela est maintenant constaté officiellement (3). Parmi les Baals sabéens ou minéens, on peut citer ‘Athtar, T4’lab, la déesse Soleil, un certain Thor de ba'al... (4). T4’lab, tout en étant spécialement patron de Riyâm, est baal de Tur'at (5), et un dieu pouvait être baal de plusieurs endroits.

Il serait fort intéressant de pousser plus loin cette étude, de savoir de quelle cité tel dieu célèbre était le Baal. M. Clermont-Ganneau a reconnu dans Arsouf, l’ancienne Apollonias, la cité de Rechouf ou Rechef(6); le mêmesavant se demande si le dieu Sid ou «le chasseur» dont le nom se rapproche de celui de Sidon, ne serait pas le Baal du Liban, en d’autres termes Adonis lui-même, le chasseur infortuné (7).

Nous reconnaissons tous ces faits et nous dirions volontiers avec Ed. Meyer que « les Baals étaient des êtres complètement distincts ». Maïs le même savant ajoute que « dans la théorie ils sont identiques et ne sont que les différentes formes d’adoration du même dieu (8) ». Dès lors nous ne voyons pas pourquoi il refuse de reconnaitre l’existence d’un baal suprême, le Baal par excellence, qu'il avait autrefois admise, et que les découvertes récentes nous paraissent plutôt confirmer. Si chaque cité avait son baal absolument distinct des autres, comment pouvait-on parler simplement du Baal, comme le font les noms propres phéniciens, les Égyptiens et la Bible?

On répond, il est vrai, que dans chaque cité on savait à qui on faisait allusion en nommant le Baal : ce ne pouvait être que le dieu local.

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