CIS., 114 3, 86 A
(8) 2554 s., 263 4, Med. 1. s. La liste des passages dans Li.
(9) Dans la monnaie citée p. 173 (CZS.) on ne voit que TN; donc dans le n° 155 il faut associer seulement MNÈY avec TN; ON qui suit n'est même pas d'une lecture bien sûre. Dans l'inscription 140 trouvée en Sardaigne à Torre di Calamosca on lit seulement ninwy9 TN ; les éditeurs remarquent eux-mêmes qu'il y avait dans la Sardaigne une montagne Erucium.
(10) 255, MINT NANWY; les éd. rappellent ’Actéprn à meyiorn de Philon de Byblos.
Tout le monde a vu ces petites statues en terre cuite trouvées surtout en Chypre et qui représentent une femme nue, souvent se tenant les seins. IL est certain que c'est l’image de la déesse orientale et, quoique bien des variations puissent attester des influences étrangères, l'unité du type sémitique est établie par la comparaison entre ces petites idoles et Les cylindres chaldéens où figure la déesse dite Beltis (1). Dans ce type on a évidemment voulu représenter le sexe avec beaucoup d’insistance, mais beaucoup moins la notion de la maternité. On cite des déesses avec un enfant sur le bras, et par conséquent des déesses mères, mais il faudrait prouver que l’inspiration est vraiment sémitique et ne relève pas de l'influence égyptienne. La plus riche collection de ces déesses mères est celle du musée de Saint-Louis à Carthage (2); on les attribue à Isis. A côté de ces images on a trouvé un certain nombre de statuettes en terre cuite, de style punique, qui représentent aussi des déesses assises, les mains avancées sur les genoux. Ce ne sont point des déesses mères puisqu'elles ne portent pas leur enfant; nous voyons là la persistance du type purement sémitique.
Les cornes sont encore plus sûrement un élément étranger, car elles sont généralement accompagnées d’autres indices égyptiens; c’est ainsi que la dame de Byblos a tout l’aspect d’une Hathor phénicienne dans la célèbre stèle de Iekhawmelek. Cet emprunt peut être d’ailleurs très ancien comme l'indiquerait le nom géographique Achteroth Qarnaïm, « Astarté des deux cornes » (Gen., x1v, 5) (3); ona souvent insisté sur ce fait pour montrer dans Astarté une divinité lunaire; mais si l'argument était bon, il prouverait la même chose pour le Baal Qarnaïm, Balcaranensis, qu’on vient de découvrir en Afrique. Et ne peut-on supposer que le nom de Qarnaïm donné peutêtre à cause de la configuration des terrains est antérieur au sanctuaire soit de Baal, soit d’Astarté?
L’Astarté phénicienne nous paraît donc au premier abord le pendant exact de l’Aphrodite grecque, la déesse de l'amour. Ce caractère
(1) Nous ne pouvons guère reproduire ici ces figures. On consultera PERROT ct Cuipiez, Hist. de l'Art, III, pp. 410-427 pour la Phénicie, pp. 551-580 pour Chypre. Les savants auteurs ne croient pas (p. 559) qu'on ait retrouvé l’image de l'être ambigu dont parle Macrobe (Saturn., II, 8) et qui relevait d’une combinaison savante et dépravée plutôt que du vieux fond religieux populaire. Pour la Chaldée, voir la collection de Clercq.
(2) Musée Lavigerie, 11, planche XI, p. 45 ss. Cf. Bull. arch. 1891, p. 157.
(3) Le TM. avec Lag. contre certains Mss. des LXX : Aotapwô za Kapvav. W. R. Smith a fait remarquer (Rel. Sem., p. 310, note 3) que Qarnaïm était doté d’un sanctuaire qui pourrait être celui d'Astarté (I Macc., v, 43); cf, Jos., xx, 27. Le savant anglais s'efforce d'établir l'existence d’une Astarté brebis en Canaan et en Chypre (loc. laud., p. 476 ss.),
n'exclut pas, il appelle au contraire, un aspect fatal et funeste
Diva Astarte hominum deorumque vis, vita, salus : rursus eadem quæ est Pernicies, mors, interitus (1).
Nous retronverons ces traits dans l’Ichtar assyrienne. Mais il y a loin de là au tempérament belliqueux de l’Ichtar d’Arbèles ou de Ninive. Et pourtant cette allure distinctive n'avait pas été complètement oubliée. Hérodien fait de la déesse carthaginoiïise une divinité guerrière (2). Pausanias mentionne dans l'ile de Cythère une Aphrodite Uranie, qui est une idole en bois, armée (3). Or ce temple était pour le périégète le plus ancien des temples d’Aphrodite en Grèce, et il savait fort bien quel avait été l'itinéraire de la déesse à partir de l’Assyrie. Il insiste sur le nom d'Uranie, renseignement précieux à défaut des sources directes et qui concorde absolument avec le nom d’Uranie donné par Hérodote à la déesse des Arabes. On sait que la distinction entre l'Aphrodite Uranie et l’Aphrodite Pandème ou vulgaire est une ingénieuse application au mythe des spéculations sur l’amour. La tradition considérait donc du moinsla déesse syrienne comme une déesse du ciel (4), comme une fille du ciel (5), descendant encore du ciel (6).
On ajoute généralement : comme une déesse lunaire, comme la Lune elle-même. Cette opinion, encore en faveur dans les ouvrages généraux (7), tend à disparaitre et à bon droit. On la fondait sur deux textes. Maïs celui de l’auteur du De de“ Syr& est plutôt contraire, puisqu'il oppose une exégèse particulière à l'opinion courante sur
(1) PLauTe, Mercator, IV, sc. vi, v. 825 s., d’après l'original-de Philémon, 1V° s. (PERROT et Carrez, op. laud., III, p. 69).
(2) V. 103 : Pioac d drapéoreoar aûTdv we mavta Êv Omhots xa Tour dec, TAs OÙpavia: ro Gyalua LLeTETEmVATO..
(3) Paus., III, 23 1 : vo GE iepov ts OÙpavias dywwTarov xai iepov dnéca ’Appoditnc Tap” "Elinoiv éctiv &pyatétarov aûth Où n deds Ecavov wnouévov. CF, I, 44 6 : rpwrorx GE &vôporwv ’Acouplois xatÉoTn cÉ6ecar Tv OÙpaviav, meta OÈ Aooupious Kutpiwv Ilaptors xai Dorvixewv Toïs Aoxdhwva Éyouoiv ëv tÿ Ilxhaictivn. — Autre statue d’Aphrodite armée à l’Acrocorinthe (Paus., Il, 5 1) et à Sparte, le seul temple à cénacle ou étage supérieur qu'ait vu Pausanias (If, 45 8). D'ailleurs la fantaisie, une pointe d’ironie et l’allusion à ses rapports avec Arès peuvent expliquer les épigrammes de l’Anthologie (II, p. 677 ss., éd. Jacobs) sur l’Aphrodite armée du heaume et de la lance etles épithètes ?Apeix vixnpépoc. La Vénus de Carthage était aussi une déesse guerrière : « etiam ne militaris Venus castrensibus flagitiis præsidet» (Arnobe, IV, 7).
(4) Aphrodite Uranie d’Ascalon (Hérod., I, 105).
(5) Fille d'Ouranos dans Philon de Byblos.
(6) Dans le temple d'Afca (Sozomène, IL, 5).
(7) Dictionnaire de la Bible de Vigouroux; Roscuer, Lex. myth., art. Aphrodite (Furtwängler).
l’Astarté de Sidon (1), et celui d'Hérodien, suspect par là même, témoignerait tout au plus pour une basse époque (2). À ce moment la lune étant considérée par tout le monde comme la grande déesse céleste qu'Héliogabale voulait marier avec le soleil, la déesse syrienne devait naturellement passer pour la lune. Les représentations d’Astarté avec des cornes témoignent peut-être de cette confusion, suite naturelle de celle qui assimilait la dame de Byblos à Hathor. Ed. Meyer a pensé avec esprit que l’image égyptienne, la déesse portant sur sa tête un disque surmonté de deux cornes, a pu contribuer aussi à répandre cette idée (3). Ce qu'allègue Furtwängler (4) que la déesse orientale était la déesse de la rosée et de l’humidité, donc la lune, n’a pas plus de poids, car la rosée était attribuée à la planète Vénus (5), et comme un indice de son pouvoir fécondateur.
Quoi qu'il en soit d’un temps de syncrétisme, les Sémites anciens n’ont connu que le dieu Lune masculin; les textes assyriens sont clairs et nombreux; de même en Aramée : le dieu Lune de Kharran en était le Baal, non l’Astarté. Son sexe fut reconnu jusqu'aux derniers temps du paganisme et la lutte entre les deux manières de l’envisager donna lieu à des contes bizarres (6) où l’on aperçoit le dessein de maintenir l’ancienne conception sémitique contre l’envahissement des idées grecques et égyptiennes.
Astarté n’était pas la lune. Il est vrai que nous manquons d’anciens documents cananéens pour prouver qu'elle était la planète Vénus. Mais son assimilation à Aphrodite est déjà un indice, car la planète était incontestablement l’astre d’Aphrodite, et le temple d’Afca, le plus longtemps célèbre des temples de la déesse phénicienne,
(1) $ 4: wc pèv aûtoi Aéyouotv, Aotéotn Éctiv ’Actéptn d’ yo doxéw Eelnvainv Épuevar. Quelques-uns identifiaient la déesse avec Europe.
(2) V,64 : Aïôues pèv oùv aûtv OÙpaviav xakodar, Doivixes dE ’Aotpoapyhv ôvouétouor, edf vnv eivar Oélovtec. Tout le passage est intéressant comme constatant l'identité de la Cœlestis de Carthage avec l’Astarté phénicienne. C'était une déesse guerrière.
(3) Roscn., Lex. myth., v. Astartlé.
(4) Loc. laud.
(5) Pine, 4. N., H, 6 : « Hujus natura cuncta generantur in terris. Namque in alterutro ortu genitali rore conspergens, non terræ modo conceptus implet, verum animantium quoque omnium stimulat. » Selon le syncrétisme du temps, Pline consent à la nommer Junon ou Isis ou la mère des dieux.
(6) Ælii Spartiani, Ant. Carac., 7 : « Et quoniam dei Luni fecimus mentionem, sciendum doctissimis quibusque id memoriæ traditum atque ita nunc quoque a Carrenis præcipue haberi, ut qui Lunam femineo nomine ac sexu putaverit nuncupandum, iis addictus mulieribus semper inserviat; qui vero marem deum esse crediderit, is dominetur uxori neque illas muliebres patiatur insidias. Unde quamvis Græci et Ægyptii eo genere quo feminam hominem, etiam Lunam deum dicant, mystice tamen deum dicunt ».
était consacré, non pas à la lune, mais à une divinité qui se manifestait par une flamme semblable à un astre : on l’assimilait à Uranie- Aphrodite (1).
On à pensé que ce nom d’Astarté s’appliquait à plusieurs divinités différentes à cause des vocables différents de ses temples. Ce que nous avons dit jusqu'ici manifeste assez une unité remarquable. Nulle part on ne trouve trace de personnalités distinctes : les deux attributs qui seuls paraissent inconciliables de la guerre et de l’amour se trouvent authentiquement dans la même personne et des vocables difiérents n’indiquent pas la multiplicité des déesses.
Tel ou tel aspect de la déesse pouvait d’ailleurs être plus accentué ici ou là, par exemple les villes maritimes voyaient en elle une divinité favorable à la navigation (2). Ce n’est pas qu'il faille chercher, à la mode gréco-romaine, surtout romaine, une raison de cet attribut dans la nature même de la déesse; c’est le mode sémitique, bien dessiné par Renan, qui invoque la même divinité pour tous ses besoins, car on jugeait avec raison que le pouvoir du divin s'étend à tout.
Quant aux prostitutions sacrées qui accompagnaient le culte de la déesse, c'est un sujet fréquemment traité sur lequelil n'y a pas lieu de revenir ici. Nous citons cependant en note un texte d'Eusèbe propre à jeter du jour sur l'institution des hiérodules mâles que la Bible a en exécration (3).
Les Araméens ont connu notre déesse sous La forme Atar (4); mais il reste peu de traces de ce nom. Strabon l’a citée et son témoignage est confirmé par un nom théophore au moins où Atar paraît à l’état isolé (5). Le mème Strabon connaissait l'identité de cette Atar avec une divinité beaucoup plus célèbre, Atargatis ou Dercéto (6). Il
(1) Sozom., I, 5: ’Ev ’Apäxos D, xai EnirAnotv Tiva a ÉnTAv ALEDAV ATO TG AXPWPELXS TOÙ AtGävou rÜp dualocov, xadnep &oThp, els Tov mapaxeimevoy morandy Éduvev. "Eleyov dE Todto tñv Odpaviav etvar HOÈ tv 'Appoditnv xxhodvtes. (Sur ce temple, cf. Le emple de Vénus à Afka par M. Jules Rouvier, Bulletin archéol., 1900.) Il faut comparer ici Asteria, d’après Athénée (392 d), mère, avec Zeus, de l'Hercule tyrien, précipitée dans la mer. La déesse est plutôt un météore que la lune, et de là vient aussi le culte des vrais bétyles dans le Liban.
(2) D'où les épithètes d'Aphrodite elle-même, Edmhouw, Taïnvaia, Iehkaylo (—"la Venus marina qui conduit Énée dans ses pérégrinations), Ilovtiæ, Ammvnoia, Dioouioteipa, ’Avadvouévn, dppoyevñs, Oxhaostx (Roscu., Lex. myth., I, col. 402).
(3) Eus., Vie de Constantin (II, 55), il s’agit du temple d’Aphaca, consacré au démon Aphrodite : TÜviôec yodv tivec &vdpec oùx &vdpes, Td oeuvov Ts posews Grapvnoauevor, Bnhelo vécu Tv daiuova FAsodvTo' Yuvarxov T° a Tapévomor Opiia.
(4) 9NY pour NNY qui répond à NY.
(5) CLERMONT-GANNEAU, Études…., 1, p. 117, FIÈ NY. L'ar. 52 ñ329ny est d'une lecture difficile ; cependant les éditeurs ne paraissent pas avoir hésité. Halévy lit 552972 (Lin.).
(6) XVI, 427 : ai dÈ Tüv évoudrwy petantooetcs, xai pahota Toy Papbantxwv To)dQ xx Ogneo..… ’Atapyatiy dE Tv ‘Afdoxv Acpuer Ô? adrn Krnoias nahet.
y a cependant une nuance. ‘Atargatis est un nom composé comme Astar-Kamos. Il semble qu'ici la déesse soit associée à un autre dieu en qualité de parèdre, l’Atar de Gathé ou ‘Athé {1). C'était du moins l'opinion commune, contredite par le stoïcien Antipatros de Tarse qui prenait Gatis pour une divinité féminine (2). Les fils du syncrétisme sont ici assez embrouillés. La déesse elle-même, Dercéto était certainement une déesse-poisson; tantôt elle était adorée sous la forme d’un buste humain terminé en queue de poisson (3), tantôt du moins son culte comprenait l’abstention du poisson, observance qui parait s'être étendue à toute la Syrie (4), quoique des poissons cuits fussent offerts à la déesse et, disait-on, mangés par ses prèlres. L'esprit grec, sous l'influence de l’évhémérisme, s'était ingénié à trouver des origines historiques à ce culte qu'il jugeait bizarre. Les uns disaient qu'elle s'était précipitée dans le lac et avait été changée en poisson (5), d'autres qu’elle y avait été jetée par Moxos de Lydie avec son fils Ichtus et dévorée par les poissons (6).
Tous ces textes nous ramènent à Ascalon, mais Dercéto n’était pas honorée que là. M. Dussaud a découvert une dédicace à la déesse d’Ascalon à Bétocécé, temple qui était le sanctuaire d’Arvad dans la montagne comme celui d’Afca pour Byblos (7). Or le Baal d’Arvad comme celui d’Ascalon sont authentiquement connus par des monnaies pour des divinités ichtyomorphes; le buste humain se termine en queue de poisson (8). Jusqu'ici tout est suffisamment clair : le baal des villes maritimes d’Ascalon et d’Arvad (9) était un dieu marin, et la déesse qui lui était associée était, elle
(1) On trouve les formes NNY, ñnŸ et ‘NY.
(2) Ap. ATHÉN., 346: év tetäprw mspi Setotdomovias Réyeodai gro mp05 Tivwv Ott l'étis À Toy Edcov Bacihioox oÙtuws nv oVopdyos dote xnpôtar Gtep Téridos pnôéva iy0dv écbiesv ÿn’ dyvoius dè toùs noods adrny mèv ‘Atepydtiv dvoudéetv, iyOUwv dE anéyectar.
(3) Dion., II, 1v, 2, à Ascalon : aÿtn ÔÈ tù UÈv mpdownov Éyer yuvatxés, td Ô' &)o cou räv 170005. Ce détail est confirmé par l’auteur du De ded Syrä pour un temple de Phénicie (2 14); à Hiérapolis, la déesse élait figurée par une femme. |
(4) Athén., loc. lawit.; pour le poisson offert à la déesse, l'autorité est Mnésias cité par Athénée.
(5) Dion, loc. laud.
(6) Xanruus de Lydie, Fr. Hist. græc., WI, 155 32.
(7) Rev. archéol., 1897, t. XXX, p. 321.
(8) La monnaie d'Ascalon, BABELON, Les Perses Achéménides, pl. VIII, fig. 3; le dieu ichtyomorphe d’Arvad dans MasPpero, IT, p. 169.
(9) On peut ajouter d'après M. Rouvier le Baal Berit,
aussi, une divinité ichtyomorphe. On peut joindre à ces faits celui du téménos de Protée, le dieu-poisson, où était le temple de l’Aphrodite étrangère à Memphis (1).
Si nous cherchons le nom du dieu-poisson, il semble bien plutôt que ce soit Dagon qu'Athé. Un extrème scepticisme règne en ce moment sur la question du Dagon-poisson. Ce doute n’est pas motivé; puisque les monnaies représentent le dieu d’Ascalon sous cette forme, nous avons ici une coïncidence décisive avec ce qu'on avait déjà conclu touchant la forme du Dagon ascalonite du récit de la Bible
(I Sam., v, 3-4). La légende de Bérose sur l’homme-poisson qu’ilnomme Odacon (2) est d'accord avec ces faits, au moins comme indice des opinions du temps, sinon comme éclaircissement sur le caractère du dieu Daganu babylonien (3).
On objectera que pour Philon de Byblos, Dagon est un dieu agraire, mais ne serait-ce pas un pur caprice étymologique (4)? D’après ce dernier auteur, Kronos avait donné en mariage à Dagon la concubine d’Ouranos, et déjà pour Hérodote la déesse d’Ascalon n’était pas autre chose qu’une Aphrodite-Uranie (5).
H serait très plausible que le dieu Dagon, qui parait être à Babylone un dieu du ciel (6), ait été en Phénicie figuré et compris de deux manières selon l’étymologie qui prévalait. L'Astarté-Uranie serait devenue sur la côte une déesse-poisson pour s’accoupler au Dagon d’Ascalon.
Mais d’où vient l'alliance de mots Atargatis?
Si tout ne nous trompe pas, la fusion s’est faite en terre araméenne et nullement à Ascalon ou sur la côte de Phénicie. La forme du nom de la déesse est araméenne, le dieu Athé ne se trouve jusqu’à présent qu’à Palmyre et les monnaies d’Atargatis sont des monnaies d’Hiérapolis, la capitale sacrée de la Syrie, Bambyce. Aussi est-on d'accord (7) pour reconnaître Atargatis dans la déesse syrienne que le traité de Lucien — s'il est de lui — à rendue célèbre.
(1) HÉron., II, 112.
(2) Frag. Hist. Græc., 11, p. 500.
(3) On ne peut objecter que le dieu-poisson babylonien est Éa (Ae); le fait est incontestable, mais Bérose parle d'un second monstre semblable au premier (Oannès). Quant au mélange d'homme et de poisson, l’auteur grec n’a donc pas confondu.
(4) Aaywv' 63 éctr Litwv. ‘O dÈ Auyiov, medn sûpe oitov ai dpotpov, ExAñn Zeds ’Apétproc (Prir., 2 16).
(5) Héron, I, 105.
(6) D'ailleurs très ancien, puisqu'il figure sur l’obélisque de Manichdouchou et dans les textes d’el-Amarna.
(7) L'affirmation de Strabon, quoi qu'il en soit du nom d'Édesse, a ici plus de poids que les doutes de Lucien : à Bau6üxn, ñv xt "Edsooav za ‘lepav nmodiv nxhodoiv, v % Timor tv Euptav Bedv tv ’Atapyattv (XVI, 4 27).
Mais Athé est étranger aux autres peuples sémitiques (1), et son culte tel qu'il se pratiquait à Hiérapolis est notoirement un culte d’Attis. On est très tenté d'identifier le dieu phrygien avec Adonis : tout paraît semblable dans le nom même et dans la légende d’Attis, sauf la mutilation (2). Comme le culte d’Adonis est trop étroitement lié à Byblos pour qu'on puisse lui assigner un autre lieu d’origine (3), la mutilation qui est un trait essentiel de celui d’Attis a pu être ajoutée en Phrygie. Nous pourrions avoir à Hiérapolis une fusion de la déesse syrienne avec le dieu sous sa forme phrygienne. C’est ce qui explique l'embarras de l’auteur du De de Syrü.
Le culte d’Attis a dù lui être suggéré par la mutilation volontaire des adeptes; d'autre part, il ne retrouve pas dans l’image de la déesse l’idole-poisson connue dès lors sous le nom de Dercéto et refuse d’admettre l'identité. Il n’a pas complètement tort. Voici comment on pourrait reconstituer les faits. L'union de la déesse Atar et du jeune dieu phrygien s’opéra à Hiérapolis sous le nom d’Atargatis, devenu en grec Dercéto; or il n’y avait en somme qu’une déesse, cananéenne ou syrienne, sauf des modifications locales. On a donc pu appliquer à plus d’une déesse cananéenne, lorsque l’araméen eut prévalu, le nom d’Atargatis, prononcé par les Grecs Dercéto. De plus, les origines premières du culte d'Hiérapolis semblent avoir été marines comme l’a fait observer M. Dussaud (4). Le rite qui consistait à porter deux fois par an dans le temple de l'eau de la mer n’est pas cependant une preuve suffisante, car la mer désigne ici probablement l'Euphrate (5). Si la déesse syrienne était comme celle d’Arvad et peut-être par Arvad une déesse maritime, on pouvait donner aussi à celle d’Ascalon le nom de Dercéto (6). La ressemblance n'était pas complète, puisque la statue d’Hiérapolis était une femme. Sur les monnaies
(1) Howmec (Proc. Soc. bibl. arch., 1897, p. 81) considère comme un nom divin l'élément Khattu dans le nom hétéen Khatlu-Sar, et l'assimile à AN? ; le dieu phrygien serait à l’origine un dieu hétéen qui fut ensuite connu jusqu’en Arménie. La position d'Hiérapolis rend vraisemblable que l'importation d'Attis eut lieu de très bonne heure, et peut-être par les Hétéens.
(2) Roscu., Lex. myth., v. Attis (Rapp.). Le nom primitif serait Atins d'où lesformes Atis et Atin; l'identification était admise dans l'antiquité; cf, l'hymne, dans Hippolyte : "Atre où xalobot LÈv ’Acoupior Tpiroüntov "Adwviv.
(3) On pourrait donc supposer que le culte du dieu innomé qui se cache sous la forme Adon, « seigneur », a été emprunté aux Sémites par les Hétéens, transmis par eux aux Phrygiens qui l’auraient uni à celui du jeune mutilé, pour redescendre ainsi en Syrie sous le nom d’Athé; la fusion récente eût été d'autant plus facile qu’elle répondait à une réalité.
(4) Loc. laud.
(6) Ascalon a dû parler l'araméen plus tôt que les villes phéniciennes du nord; cf. pour Asdod, Neh., xitr, 24.
d'Hiérapolis elle ressemble à la Tyché des villes de la côte, tête à couronne crénelée (1). On la nommait la dame, comme les autres Artastés (2). Le nom d’Atargatis gagnait avec la langue araméenne, car le temple d'Atargatis dont parle le second livre des Maccabées doit être identique avec le célèbre téménos d'Astarté de Qarnaïm (3).
Depuis le déchiffrement des inscriptions du sud de l'Arabie, il n’y a aucun doute sur l'importance prépondérante du culte d’Athtar dans ces régions. De dire qu'il s’agit d’une importation babylonienne, il n’y a aucune apparence, puisque la prononciation, avec une sifflante douce ({h anglais), est précisément l'intermédiaire primitifentre lessons et ch. Athtar est une divinité masculine et la première de toutes (#4).
Hommel (5) a fait un tableau des formules finales qui se trouvent dans un bon nombre d'inscriptions de Ma'ân, de Hadramaut, de Qatabân et de Saba. Elles débutent toujours par Athtar et finissent par Sams, « le soleil », divinité féminine. Les autres noms varient : il n’est donc pas douteux qu’Athtar ne soit la principale et la plus répandue divinité des Arabes du sud. Il n'y a pas de doute non plus sur son identité.
Athtar est l'étoile du matin, ou la planète Vénus, car 1l est souvent qualifié d’oriental (6) et il ne peut être ici question du soleil puisqu'ils se rencontrent côte à côte dans les mêmes textes. Tandis que les Babyloniens disaient Ichtar fille de Sin, les Arabes disaient : père de Sin (7). Quoique ce ne soit pas un nom commun comme Baal, il s'était cependant fractionné selon les tribus ou les lieux; c’est la pente normale. On disait : les gens d’Athtar ou Athtar de tel endroit (8), mais dans ce dernier cas au moyen d’un intermédiaire qui préservait la notion du nom propre : Athtar baal de tel endroit ou celui de tel endroit. Il est difficile de juger d’après les inscriptions des attributs du dieu. On lui confie la garde des sépultures (9), on lui consacre des châteaux, en gé-
(1) BABELON, Les Perses Achéménides, etc.
(2) Tñc xvptac ’Atapyarns, dans Lebas-Wadd., cité par Meyer (Roscu., Lex. myth.,v.Astarté).
(3) IL Macc., xt, 26: éni ro Kapvrov xai vo ’Atepyäriov. Cf. I Macc., v, 43 s., où la déesse n'est pas nommée. Dans I Macc., x, 84, les Juifs brülent rù fepdv Axyüv xai To iepôv aûris…., cet adths inintelligible serait-il ’Atesyérnc ?
(4) Hommel compare Astar, Dieu, dans les langues de l'est de l'Afrique (Aufs., p. 156).
(5) Loc. laud.
(6) Même sans barre de séparation, CIS., p. 4, n° 153, pprwnny.
(7) Homwez, Süd-arabische Chrest., lex.
(8) Nombreux exemples dans le CIS. La gent d'Athtar, ;<e Je!, dans Hommel (4ufs.. p. 203), et ce qui est assez curieux, des noms qu'on retrouve sur la frontière est de Palestine, ur) Je dont Hommel rapproche Dibôn, cf. 4ltisr. Ueber., p.274, et CIS., p. 285. Athtar ba‘al de Mâdhaba, 27.
néral les constructions (1), ce qui est naturel d'après le caractère ordinaire des inscriptions. On le considérait comme un protecteur et un sauveur dans les combats (2), et il serait étonnant que le dieu des Arabes ne fût pas un dieu de la guerre.
Le culte de l'étoile du matin persista chez les Arabes jusqu’au dernier jour. Nos renseignements nous transportent maintenant chez les Arabes du nord, voisins de la Syrie et de la Palestine. Les Pères sont unanimes à les représenter comme adorant surtout l'étoile du matin, à laquelle ils offrent des sacrifices humains. Wellhausen (3) a cité saint Éphrem (V, 32), Théodoret dans la Vie de saint Siméon Stylite, Evagrius (H. E., VI, 22) et la Vie de saint Hilarion attribuée à saint Jérôme : saint Hilarion trouve à Éluse les Arabes fêtant Vénus : Colunt autem 1llam ob Luciferum cuius cultui Saracenorum natio dedita est. La phrase est très suggestive : le culte des Arabes s'adresse à l’astre du matin, au masculin; celui de Vénus dérive du premier. Nous retrouverons l’histoire de saint Nil et de son fils Théodule en parlant des sacrifices : le sacrifice humain ne put avoir lieu parce que la planète avait disparu quand les Sarrasins se réveillèrent. Et il en fut ainsi jusqu’à Mahomet. Barthélemy d'Édesse (4) n’ignorait pas que les Arabes nommaient avant Mahomet « le dieu clément et miséricordieux », mais d’après lui c'était l’astre du matin. La synthèse du dieu masculin avec Aphrodite se trouve dans la profession de foi que l’auteur met dans la bouche d'une vieille païenne : « Je ne connais de Dieu qu'Aphrodite, l’astre du matin » (5).
Ainsi l’objet du culte n’a pas changé; maïs, sans doute sous l’influence de leurs voisins qui considéraient la planète comme une divinité féminine, les Arabes ont changé le sexe de leur principale divinité. Désormais ils ne disent plus ‘Athtar mais al-‘Ouzza, épithète qui signifie à peu près /a puissante. Wellhausen a très bien remarqué que le nom est relativement récent parmi les Arabes; il a cité comme les premiers témoins de l'extérieur un historien syrien (dans Land, Anecd.,
(1)-Nos 224, 276, etc.
(2) N°* 182, 289, etc.
(3) Reste…., p. 42.
(4) P. G., t. 104, col. 1385 : « Auéte Bedv éleobvra uad éhefuova ôvouderc. Kad oùtés ëott rpopavéie Ov où "ApbaGor doyuatitere td “Ewoypépov äotpov, Zé6w (pour Ne6w), ’Aopodirn, Kpvos xai Xoudp Aéyete (cf. col. 1396) : Ov ot ’AppaGes mod où Mouyauer émioteuoav, 6c Éctiv Éwopopos àäothp. L'énumération du controversiste grec répond assez bien au vocabulaire des inscriptions. Ze6w ou plutôt Nébo — Anbay; Aphrodite est el-‘Ouzza; Kronos est Allah; Xopép un dieu lune, reconnu par Hommel dans Wadd, Sin, ‘Amm, Haubas.
(5) Col. 1436 : ’Eyù Oedv yivwoxw, thv 'Appodirnv Tù Ewopépov &otpov. Cf. col. 1448 d'un auteur incertain : avant Héraclius les Arabes adoraient « l'étoile du matin et Aphrodite, qu'ils nommaient dans leur langue Xa6xo ».
III, 247) quinomme ‘Ouzza celle que Procope nommait Aphrodite (Perses, IT, 18), et Isaac d’Antioche (I, 210), au v°siècle, qui établit l'égalité : al- ‘Ouzza est Beltis et en même temps Kaukabta, l'étoile par excellence, qu'adoraient les femmes arabes (1). Le savant allemand pense même, sans s'expliquer autrement, que dans les régions occupées par l’ancien royaume nabatéen nous pouvons suivre comment al-'Ouzza a succédé à al-Lât. Il y a cette difficulté que al-Lât est assimilée à Athéné à Palmyre (2) et que nos renseignements épigraphiques sont plus que médiocres. C'est tout au plus si le nom d’al-‘Ouzza paraît une fois dans les noms propres théophores du Sinaï (3).
Il est plus probable que l’épithète féminine pour désigner l'astre du matin a remplacé une épithète masculine semblable, Aziz, le fort, le puissant, Il nous semble en effet qu’Azizos dont le culte a été constaté à Édesse par l'empereur Julien est une divinité arabe plutôt que syriaque (4), Les gens d'Édesse ont associé au culte traditionnel du soleil celui de Monimos et d’Azizos que Julien après Jamblique comparait à Hermès et à Arès, parèdres du soleil. Quoi qu’il en soit de Monimos qui est peut-être une traduction maladroite de Hadad (5), Azizos est certainement l'étoile du matin à laquelle il est formellement assimilé dans une inscription de Dacie (6) : Deo Azizo bono pluero]; le bonus puer étant sans difficulté le bonus puer phosphorus. Waddington a trouvé à Soada une dédicace à Azizos (7); on est là parmi des populations d’origine arabe ; le nomest arabe et porté par des chefs arabes (8).
Il n’est pas étonnant qu'Athtar comme beaucoup d’autres ait été d’abord voilé par une épithète. Cette épithète n’a eu qu’à changer de genre pour que le culte des Arabes püût s’assimiler à celui de leurs voisins plus civilisés (9). L'objet du culte étant toujours demeuré le
(1) Reste..., p. 40.
(2) Wahballât est ’Aünvodwposz.
(3) NIYONTTAY (Lin.).
(4) Où tv "Edecoav oixodvres, iepdv ëË aiovos fou ywprov, Mévmov aÿtéi xai 7ATLov cuyaafiôpiouatv. Aivirrechar onoiv Iépélyoc os & Mévipoc uèv Epyñs ein, "Atttos OÈ ’Apnc, nAïou räpedpot (Jul., Oratio 4, p. 150, éd. Spanheim).
(5) Une nouvelle hypothèse dans Clermont-Ganneau, Recueil, IV, p. 165.