‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 29 sur 81 · PERSONNEL DU CULTE · texte numérisé non relu

PERSONNEL DU CULTE

Le principal personnage chargé du culte, c’est le prêtre. Cependant, si une fonction de ce genre se retrouve partout chez les Sémites, il s’en faut quecesoitavecla précision quinousestdevenuefamilière. Pournous, comme pour l'Ancien Testament, le prêtre est avant tout celui qui offre le Sacrifice Non que dans l'Ancien Testament le prêtre doive toujours immoler la victime; il était du moins l'intermédiaire obligé des sacrifices. Son rôle était aussi de consulter Dieu par les Ourim et les Toummim; cet usage put tomber en désuétude sans que ses fonctions essentielles parussent diminuées. Chez les Sémites païens de nombreuses distinctions sont nécessaires.

Parmi les Arabes nomades, le sacerdoce est réduit à sa plus simple expression (1). Il n’y avait pas d'holocaustes, donc pas d’autel, et le fait d'immoler n’était pas réservé au prêtre. Dans le récit de saint Nil c’est encore un prince ou un prêtre qui dirige la cérémonie et qui immole (2). On avait cependant besoin de quelqu'un pour garder le sanctuaire, la statue qu’il contenait peut-être, les trésors qu’on plaçait sous sa sauvegarde. Le prêtre était un « gardien », sédin. Dans le mouvement de va-et-vient de la vie nomade, il était fixé à son poste ; aussi les familles sacerdotales qui se transmettaient la charge et la possession des sanctuaires étaient souvent étrangères à ceux qui s'étaient établis près d’elles.

On recourait aux prêtres pour trancher certaines questions disputées. Ils avaient sans doute un certain crédit comme dépositaires de la tradition et organes vivants de la coutume. Maïs on leur demandait surtout des oracles : Que faut-il faire? faut-il entreprendre une guerre

(1) WELLHAUSEN, Reste, p. 13058.

(2) Le =\bs, « prince » en hébreu, est celui qui fait une libation.

ou y renoncer? La réponse était fournie par desflèches, et Wellhausen conjecture qu'il s'agissait à l'origine de bouts de bois (1), absolument comme les enfants se décident à la courte paille. C’est le procédé de Nabuchodonosor dans Ézéchiel (2).

À côté de ce sacerdoce officiel, sans grande influence, se tient le kähin ou « devin ». Si nous en parlons ici, — caril ressortit plutôt à la magie ou à la sorcellerie, — c’est qu'il porte le propre nom du prêtre en hébreu : kdhin est l'équivalent arabe de Æéhen. Cependant ce n’est pas un mot emprunté par les Arabes à une basse époque, car le mot n'aurait pas passé des Juifs aux Arabes avec le sens de «devin ».Il est donc ancien; d’où la très importante question de savoir si le prêtre est originairement le devin et l’homme médecine ou si au contraire le kâhin n’est qu'un prêtre dégénéré de ses attributions pour devenir un sorcier. C’est presque le nom qu’il convient de donner au Ædhin en lui reconnaissant cependant une certaine dignité d’allures qui n’abandonne jamais le Sémite. Voici, d’après Wellhausen, ses traits principaux. Ce n'est pas un personnage attaché à un culte officiel ni qui rende l’oracle par les moyens traditionnels. Il est possédé par un esprit, c’est un voyant qui se voile la face au moment où il rend ses sentences modulées selon les règles du parallélisme (3). 11 affecte de parler moïns en son nom qu’au nom de l'esprit qui le possède. On le consulte avant de rien entreprendre, il décide si une personne est coupable, met sur la trace d'un meurtrier (4).

Pour toute une école d’anthropologues, ces traits sont la fidèle image du prêtre primitif, c’est de cette humble catégorie de sorciers que sont sortis les grands sacerdoces; le kdhen est l’ancien kâhin. L’argument est simplement à retourner et nous avons là plutôt un exemple de dégradation dans un état social moins avancé que celui qui l’a précédé. L’étymologie de Ædhen ne peut avoir aucun rapport avec la divination. De plus, le sens de « devin » estisolé, tandis que l’hébreu, le phénicien, l’araméen et l'éthiopien entendent simplement le mot d’un « prêtre » en général. Aussi a-t-on déjà jugé sagement que la signification arabe n’était qu’un développement particulier dans des circonstances données (5).

(1) Chez les Grecs Berouavtia et Éaédomavtix.

(2) xx 215.

(3) Balaam!

(4) Le Adhin est donné comme apparenté au juge (Lakam) par Wellhausen (Reste ?; p. 236) d’après 4gh., XV, 50 4 (lire 14). On peut voir dans ce vers une opposition aussi bien SA ressemblance.

(5) GEs.1%, v. 112. On compare la racine 712, inusitée au qal, avec le sens probable de «se tenir RE ». On peut postuler pour 172 inusité le sens d’« être assistant ». Au chaf el

Et si le £dhin ou devin n’est qu'un prètre dégradé, le sidin ou « gardien » des Arabes nomades n'est lui-même qu'un reflet du prêtre des Arabes civilisés du sud. Là le prêtre est bien le sacrificateur (1), et on connaissait un grand prêtre, le grand par excellence, qui était en mème temps éponyme pour le calcul des années (2).

Nous savons peu de choses du personnel du culte chez les Araméens. Là le prêtre se nomme /omer (3). Nous lisons ce mot à Teima, chez les Nabatéens (4), à Neirab (5). On se disait prêtre de tel ou tel dieu. L'étymoilogie est incertaine. Il semble que ce mot devrait être rapproché du verbe kamar, « s'enflammer, s’échauffer » (6). Le prètre serait ici celui qui offre l’holocauste.

On trouve aussi dans les inscriptions sinaïtiques exlste le terme équivalant à Æôhen (7); il est courant dans la littérature biblique.

Nous serions relativement bien informés sur le personnel du culte chez les Phéniciens si l'inscription double de Cittium (Larnaca) était plus complète et plus claire. Elle est attribuée par les éditeurs du CIS. à l’an #00 ou 350 avant J.-C. C’est une sorte de tarif des redevances dues aux prêtres et aux personnes employées dans le temple. Cependant les prêtres ne sont pas désignés sous leur nom habituel de kôhen; ce sont eux qui figurent comme sacrifiants ou sacrificateurs (8).

Après eux viennent ceux qui demeurent [dans le temple] en vue de

l'assyrien a uskin, «il a rendu hommage, il a prié ». P. Haupt(Babylonian elements in the Levitic ritual, note 114) compare l'hébreu post-biblique [72, « concentrer son attention sur

Dieu », 112, « dévotion » (cf. I Sam., vi, 3; Job xt, 13 ; Ps. Lxxvint, 8), de sorte que le sens

premier serait une attitude de service envers la divinité. 2 en assyrien joint à l'idée de solidité celle de constance et de fidélité. L'arabe . à la 3° forme, qui ne parait pas dérivée du substantif Ædhin, signifie « prêter assistance ».

(1) Minéen c 20: les mêmes consonnes pour le « sacrifice ».

(2) CSS, kabtr, d'où l’abstrait Xäbar, « Eponymat » (HommEez, Aufs., p. 190).

(3) C'est du moins la vocalisation chez les Hébreux où le nom était pris en mauvaise part. (4) CIS., I, 170, 113 b.

(5) Neirab 1 et 2.

(6) De 22 qui n’est employé dans l'A. T. qu’au sens métaph., mais au propre dans l'hébreu post-biblique (cf. Levy, Neuhebr. und Chald. Würterbuch). Le mot Kamiru paraît dans el-Amarna (4 15,33) pour désigner un homme de confiance qui pourrait reconnaître la sœur du Pharaon.

(7) Eurinc, 550 et 249 ; maisnon NN252, «prêtresse », ce mot étant à lire NN 772, « prêtre de Ta ». 1372, Eur., 348, représente probablement la forme arabe (LinzBArskt).

(8) CIS.,I, 86 A, 1.8, et 132, 1. 6, dans l'île de Golo. 27 « sacrorum perficiendorum minister », idem qui graece tepoûÿtnc. Hanc autem dignitatem magno fuisse in insula Melita honore habitam titulus graecus (Corp. inscr. gr., n 5752) docet, in quo archontes praecedit. Videtur etiam Agrigenti eponymus fuisse iepobürns (Corp. inscr. gr., n° 5491).

l'œuvre sainte du jour, c’est-à-dire de la liturgie (Ex., xxxvi, 3), les barbiers occupés à l’œuvre [sainte]. On sait qu’en Orient les barbiers ne manient pas moins adroitement la lancette que le rasoir. Ces barbiers du temple exercaient sans doute leur art en pratiquant les incisions rituelles soit en cas de deuil, soit dans les orgies sacrées ; mais rien n’empêche de penser qu’ils fonctionnaient vraiment comme barbiers en rasant la tête lorsqu'on venait consacrer ses cheveux à la divinité. Le temple avait aussi ses scribes ou même un collège de scribes avec un chef (1); il n’est pas certain qu'ils s’occupassent, comme ceux de Jérusalem, à copier des écritures sacrées ou à en donner l’interprétation (2). Lucien ne nous dit pas que c’est à ces personnages qu’il demandait l'explication des figures et des rites (3).

Les jeunes filles qui paraissent deux fois dans la même ligne (4) sont peut-être des chanteuses, mais les mœurs des temples phéniciens permettent d’autres suppositions (5). Il n’est même que trop certain que des hommes se livraient dans ces temples à d’odieux désordres, colorés du prétexte d'actions saintes. On sait que les Hébreux les nommaient Qedéchim et une fois avec l’épithète déshonorante de chiens (6). Peut-on supposer que cette catégorie de personnes ait figuré sous ce nom infâme sur un registre officiel, parmi les fonctionnaires les plus honorables? Les éditeurs du Corpus l’ont pensé et ils ont traduit scortis virilibus et inquilinis (T) les mots que M. Halévy préfère rendre : aux chiens et à leurs petits. dans le sens propre (8). Dans cette dernière opinion il reste à savoir comment les chiens et leurs petits se présentaient avec les autres pour recevoir leur salaire en argent et quel accueil ils leur faisaient.

Il s’agit donc certainement de personnes humaines et ce que nous savons de la perversité, non pas tant des mœurs que des idées religieuses chez les anciens civilisés, autorise pleinement leur présence au grand jour sur un livre de comptes. Nous verrons que les Babyloniens n'avaient pas plus de scrupules. Ce qui choque — au point de

(2) On croit entrevoir dans letexte 86 A, 14, que le chef des scribes rédigeait une sorte de procès-verbal des grandes solennités.

(3) De deû Syrd, 145.

(5) Eusèee, Vie de Constantin, II, 55, à propos du temple d’Afca : T'üvièes yobv tives avdpec où. Gvèpes, To ceuvèv Ts pÜoEws aropynoduevor, 'Onksix véTw TAv Üaiova Îkeobvro’ yuvauxdv T’ aû rapävoot opuia.…

(6) Deut., xxIN, 18.

(8) Mélanges de critique(1883), p. 192 ss.; en ponctuant le second mot 3.

vue littéraire, — c'est que ne rougissant pas de ces personnages ni de leur rôle, on ait accepté de leur donner un qualificatif imfamant. M. Hommel a proposé une solution ingénieuse de cette difficulté. Le mot halabu aurait été à l’origine presque synonyme de kamaru, « prêtre ». Nous trouvons du moins ces deux noms joints à celui d’un dieu dans deux noms propres (1). Comme le mot a certainement un sens injurieux dans le passage du Deutéronome, il est loisible de croire que les Hébreux n’ont pas résisté à un jeu de mots si facile.

Quant aux parasites qui accompagnent les kelabim, ils sont connus comme ces familiers des temples qui se nourrissaient des restes des repas offerts aux dieux et payaient cette hospitalité en s’occupant aux plus humbles besognes (2). Cette familiarité divine était d’ailleurs considérée comme un honneur, non seulement pour les fidèles disciples du dieu d'Israël (3), mais aussi pour les Phéniciens qui exprimaient volontiers dans les noms propres qu’ils étaient les commensaux, les voisins, les clients de tel ou tel dieu (4). Tout ce personnel, et sans doute aussi les esclaves (5), formaient une population qui avait vraiment le temple pour patrie. C'était comme un peuple spécial auquel on se faisait gloire d’appartenir, qui avait son état civil équivalant à celui de l’origine territoriale (6).

Les différentes classes des prêtres babyloniens nous sont surtout connues depuis la publication des rituels par M. Zimmern (7). C'est d’après ces textes et l'introduction qui les résume que nous parcourons les divers offices des trois classes principales, reconnues par le savant allemand: les chantres, les exorcistes et les aruspices.

Il y a peu à dire des chantres : nous avons même de la difficulté à

(1) Hommez, Altisr. Ueberl., p. 112 5s., citant Aï-Kalabu, lu Malik-Kalabu dans XB., IV, p. 14, du temps de Sin-muballit, et Aï-Kamaru, homme de Mas du temps d’Assourbanipal. Dans cette composition il est impossible de rendre le nom « chien (fidèle) d'Aï » (ou de Malik); le nom propre est une phrase nominale : « Aï (ou Malik) est.» d’où le sens d’« entrer en extase, prophétiser », attribué par Hommel au sabéen AY (aus. p. 191).

(2) Tidem videlicet qui apud Graecos rapaoutor illi, Emi Tv lepod oitou éxAoyñv aipoümevot. Le titre n'avait d'abord rien d'odieux : ?Ev yÿodv toïs nahatoïs véroic ai mhsïotat Tüv médewvy ÈTL La ThpLegov Tais Évruorétatc &pyais cuyxataréyouct rapacitous. Dans Cléarqué, FHG., II, p. 303.

(3) Ps. v,5 ; xv, 15 LXI, 8.

(4) De nombreux noms propres commencent par 73.

(5) 86 B, 1. 5,n2 22 d'après les éditeurs.

(6) CIS., I, pu. 263, NNÈY WN N2Ÿ2 VN, «quæ est de congregatione hominum Astartes », à propos d’une femme, et pu. 264: NP n2 DY2 ŸN, «qui est du peuple du temple de Melqart », employé comme on dit ailleurs (pu. 265) : 12 Oÿ{2 CN], « qui est du peuple de l’île de Cossura »; cf. 266 et 267.

(7) Beiträge zur Kenntniss der babylonischen Religion, von D' Heinrich ZImmerw, Leipzig, 1901.

considérer le chanteur comme un prêtre, si le titre de prêtre doit être réservé, selon l’usage constant, aux seuls sacrificateurs. Dans le n° 60 qui introduit le chantre, il semble bien que son rôle se borne à chanter; un autre fait les sacrifices (1), etc’est à cet autre que le rituel s'adresse, selon le style courant de ces pièces qui règlent les cérémonies, en disant au prêtre : Tu feras ceci ou cela. Mais nous ne prétendons pas nier que les chantres formassent une corporation sacrée et mème héréditaire, ce qui n’étonne pas trop pour des chanteurs orientaux. Zimmern a très bien vu que les chantres ne pouvaient être reconnus avec certitude dans le passage où Diodore parle des prêtres babyloniens; mais il a justement retrouvé dans ce texte les deux autres classes sacerdotales, quoique Diodore ne les distingue pas comme deux catégories (2) nettement tranchées. On dirait cependant que c'était le cas, et la publication de Zimmern jette sur les corporations un nouveau jour très abondant. Si l’exorciste ou conjurateur était déjà connu dans ses pratiquesde récitateur d’incantations, on ne soupconnait guère le rôle important qu'il jouait dans les pratiques du sacrifice expiatoire.

Nous commencons par lui: c’est l’homme de tous les jours, comme la souffrance contre laquelle on l’invoque. Si ses prérogatives sont moins relevées que celles du bdr&, interprète du secret des dieux, il a du moins le remède nécessaire pour éloigner les démons et rendre les dienx propices.

Les dieux sont bons mais susceptibles, les mauvais démons sont toujours prêts à mal faire, les âmes des morts peuvent devenir importunes : toute la vie du Babylonien est enchaînée à ces trois termes. Il est vrai que le signe du divin est donné aux démons comme aux dieux,

(1) L. 15 : « Le chantre chantera : « Ae sublime! »; tu immoleras un agneau », Dans les n°5 62, 63, 64, 65, 66, 67,68, 69 non traduits, on dit à la même personne : «Tu chanteras », et : « Tu immoleras », mais il n’est pas clair si c’est le sacrificateur qui chante (proposition per accidens) ou si c'est le chantre quisacrifie. Le n° 70 fait reparaitre le chanteur, mais on ne peut rien en tirer.

(2) Diop., IT, 29 : Ilpôs yap Th Oepanela Tov Oecv Terayuévor mävrx Tèv, Toù iv Xp6vov otlocopodor, mLeyiotrnv ÔGEav Éyoytes Ëv &otpohoyiæ. Le prêtre astrologue se nommait Kalu. — ’Avréyovrar à êmi moAÙ ao mavrixñc, motoüpevor rpopôñaers mepi Tov meh)6vrwv. L'auteur semble viser ici des prophètes prétendus comme ceux qui annoncèrent à Assourbanipal qu'il ramènerait la déesse Nana (KB., II, p. 210). — Kai tov pèv xadaomoïc, téiv GÈ Ouoiatc, Tv à” dos Tioiv Énwôais dnotponäs xaxdv nai tedlewboets layal@v mep@vrar nopitev. Ce sont bien les exorcistes qui cumulaient ces fonctions comme l’a vu Zimmern, quoique Diodore semble en faire plusieurs classes. — ’Eurerpiav © Éyouor uni This ia TOY oiwvév pLavtixÂs, ÉVURVIWY TE zaù tTepérewv ÉÉnyoerzs émogaivovra. Il s’agit de l'interprétation des présages par les oiseaux que Zimmern est porté à attribuer aux barä, quoique l’augure (dégil issüré) ait un nom spécial chez les Chaldéens. — Oùx &odgpuws GÈ morobvrar uai Ta mepè tv iepocxoniav dxo16&s ÈTtruyydverv vouitovras. Ce sont les aruspices. Deplus, Diodore a su que ces sacerdoces étaient héréditaires, les prêtres se transmettant leurs secrets de père en fils.

et on lit précisément dans nos textes « le mauvais dieu » et « le bon démon », mais ce n’est là qu'une conséquence d’une terminologie imparfaite, peut-être le legs d'une confusion antérieure. Au point où nous en sommes, les dieux sont bons de leur nature, ils sont connus par leur nom, on peut les invoquer, on leur offre des sacrifices, tandis que les démons, race anonyme et perverse qu’on ne peut dénommer que par ses tares, ne songent en général qu’au mal et ne méritent que l’expulsion. Pourtant parmi ces êtres anonymes un certain nombre sont conçus comme bienveillants, le bon $edu qui gardera la porte, les sept génies ailés qui combattront les méchants diables un peu comme ces microbes bienfaisants qui s'installent chez nous et nous défendent à notre insu contre des microbes destructeurs.

D'ailleurs tant qu’on possède la faveur des dieux, en particulier du dieu et de la déesse qui gardent tout homme, littéralement «le dieu de l’homme », iln’ya rien à redouter. Mais une faute morale a pu déterminer leur courroux, et même sans le vouloir on risque de tomber sous le coup d’un charme. Le sortilège est contagieux, et comment savoir si on a évité tout contact ensorcelant?

Le sorcier et la sorcière ne sont-ils pas là pour exciter encore les démons à leur œuvre mauvaise? On vaque cependant à ses affaires ; sans être trop rassuré on peut se croire indemne, lorsque des songes agités, le trouble, la maladie ou simplement peut-être le remords, créent dans l’âme un malaise que seuls les remèdes surnaturels peuvent guérir. Désirât-on uniquement recouvrer la santé, il faudrait encore commencer par rompre le sortilège, chasser le démon et rentrer en grâce avec son dieu et sa déesse. C'est ici qu intervient l'éfipu. Nous le nommons exorciste, faute de mieux, mais cette indication négative n’épuise pas son rôle. Il ne pratique pas seulement des incantations et des rites symboliques, il réconcilie le pénitent.

Comme l’a très bien dit Zimmern, il est le prêtre des Res et des expiations; au service d’Éa et de Mardouk, il est appelé à guérir les maladies, à effacer les fautes, à rompre les charmes, à chasser les démons, à calmer le courroux de la divinité.

On prononce donc ici le mot de magie. Il faut s'entendre. La magie signifie tout d’abord, nous le reconnaissons avec M. Marillier (1), l’action sur le dehors par le dedans. C'est à l'esprit qu’on s'attaque pour guérir le corps; la maladie devra normalement disparaître lorsque le charme aura chassé le démon. De plus, les procédés magiques sont de leur nature coercitifs; on entend bien contraindre les

(1) Revue de l’hist. des religions, t. XXXVI, p. 343.

puissances ennemies à vider la place, quoique chez les non-civilisés les moyens de séduction soient souvent joints aux procédés violents. Mais lorsqu'il s'agit de peuples civilisés qui distinguent entre les dieux auxquels ils rendent un culte et les démons qui sont mauvais, la magie est essentiellement réprouvée (1); c’est le partage des sorciers et surtout des sorcières, un art occulte, éminemment préjudiciable à la société. L'art du conjurateur est précisément l’antidote de cette magie noire criminelle. Il entend contraindre l'esprit par la vertu du charme, mais d’un charme qui a été enseigné par les dieux; on recourt aux dieux et c’est en les priant qu’on obtient définitivement la victoire. Un des textes de Zimmern (2) semble parler d’une action coercitive contre les dieux exercée par le charme, mais outre qu'il n’est pas clair, c’est en somme à Mardouk, considéré dans ce cas comme dieu suprême, qu’on a recours pour vaincre des dieux inférieurs.

On emploiera donc, si l’on veut, le mot de magie; il est du moins bien entendu qu'aucun de nos textes ne se fait le guide des louches pratiques de la sorcellerie. L’exorciste est leur ennemi officiel, et s’il emploie des procédés semblables, c'est qu'il faut vaincre les démons par leurs propres armes, et non pour faire un pacte avec eux. L’institution est bienfaisante, elle rentre dans le cadre du culte public et se propose de rapprocher les hommes de leurs dieux en les délivrant des démons. |

Voyons maintenant nos conjurateurs à l’œuvre. C’est ordinairement un malade qui recourt à leur ministère. On en a conclu que le Babylonien ne se souclait du péché que comme cause du mal physique. C’est trop généraliser. Lorsque le fidèle est représenté malade, troublé, inquiet, effrayé, la conscience chargée vis-à-vis de son dieu et de sa déesse (3), il se pourrait que la maladie ne fût qu'un mal moral. En tout cas, le roi qui se fait réconcilier ne parle que de la tablette

(1) Elle est stigmatisée dans les conjurations elles-mêmes sous le nom de zispu (cf. hébr. AÙ2), ruhu, rusu.

(2) Surpu, V/NI, 144-171 : « eine Schnur… gegen die Flüche von Gültern ». Tout le passage est inintelligible pour moi : l'exorciste se dirige vers les femmes consacrées à Ichtar; la déesse en met une à la quenouille pour filer une corde à double fil, noir et blanc, et cette corde protège contre la malédiction des dieux et rompt les charmes. Ensuite Mardouk la brise et l'envoie dans le désert, lieu pur (par antiphrase pour lieu impur). Tout s’expliquerait si c'était le sorcier qui s'était procuré la corde pour assujettir le charme, d’après les mauvaises pratiques des hommes et « pour accomplir la malédiction des dieux ». Mardouk rompt le charme. S'il est impossible de donner à munassir un sens autre que celui de déliant, ne peut-on encore le prendre par antiphrase comme le désert, « lieu pur », que Zimmern com-

pare au 10 Op de Lev., 1v, 12, ec.

(3) Première table, Surpu, 1. 4 8,

où sont gravées ses fautes et qu'il voudrait voir brisée (1). Mais füton surtout sensible à la souffrance, c’est le péché qu’il s’agit d’extirper avant tout. À supposer que le sortilège d’un ennemi ou un cas fortuit soit la cause du mal, sans le péché le patient ne serait pas abandonné de son dieu et le charme devrait demeurer impuissant. Il faut donc d’abord que le pénitent avoue sa faute. Plusieurs textes étrangers au recueil que nous avons en vue mettent en scène le pécheur avouant lui-même son péché; mais il le fait toujours en termes très vagues. D'autre part, comment le péché pouvait-il être remis sans être confessé ? Cela n’est pas moins contraire aux principes de la magie sympathique qu’au droit naturel et divin. C’est ici qu’intervient l’exorciste. Il confesse son pénitent sans exiger un aveu trop spécial. Il énumère sous la forme interrogative tous les péchés qu'on peut commettre. Le pécheur garde le silence, on ne lui demande pas même de répondre à cette interrogation qui s'adresse plutôt au dieu, il suffit que le péché soit nommé. La première tablette Surpu ressemble à ces manuels de piété où le pénitent est invité à reconnaitre ses fautes dans un formulaire interrogatif. A vrai dire, l’ordre est peu rigoureux. On a jugé sévèrement le mélange des délits de morale avec les fautes cérémonielles. Il faut cependant reconnaitre que pour toute religion qui admet un culte extérieur, les fautes en matière de liturgie ne sont pas sans gravité puisqu'elles offensent la divinité elle-même. Quoi qu'il en soit de ce mélange, notre aveu déguisé suppose un sens moral assez juste. On commence (2) par les péchés de la langue qui accusent un manque de franchise ou une injustice. Suivent neuf cas où le pécheur aurait semé la zizanie entre le fils et le père, etc.; puis viennent les fautes envers un dieu, les manques d'égard envers les parents, les fausses balances, la fausse monnaie; « a-t-il rejeté un fils légitime, admis un fils illégitime (3)? » les bornages; « a-t-il pénétré dans la maison de son prochain? s'est-il approché de la femme de son prochain? a-t-il répandu le sang de son prochain? a-t-il dérobé l'habit de son prochain (4)? se serait-il révolté contre un supérieur (5)? » Il a pu encore donner un mauvais enseignement, pratiquer la sorcellerie ou la magie, manquer à sa parole, commettre certaines fautes dans le culte ou les égards dus aux choses saintes, par exem-

(1) Rituel, n° 26.

(2) Deuxième tablette, Surpu, deuxième d’après l’ordre des textes eux-mêmes, la première n'ayant pas été retrouvée.

ÿ LES PERSONNES CONSACRÉES. 223

‘ple (1) boire de l'eau dans une coupe impure, jurer par Dieu en élevant les mains sans qu'elles aient été lavées, pénétrer dans les limites d’un dieu, c'est-à-dire sans doute dans l’enceinte sacrée, manger la chair du sacrifice offerte en don, uriner dans un fleuve et y cracher.

Quelquefois il s’agit seulement de manquements à la charité en ne se prêtant pas à des services que l’état social exigeait (2), refuser l’eau d'un canal dont on a demandé l’usage pour un jour, refuser un vase d’eau ; naturellement aussi tout ce qui portait atteinte à la cité et au bien général (3), parler contre les intérêts de la ville, arracher les plantes ou couper des roseaux, tuer du gibier trop jeune.

Mais le péché pouvait n'être pas la cause directe du charme ou du sortilège qui pesait sur l'infortuné. Alors la recherche était encore beaucoup plus difficile, puisque tout objet, tout acte, tout contact risquait d’être l’occasion d'un maléfice. L’embarras de l’exorciste se trahit dans les formules mêmes. Comme dans certains jeux de société, il débute par des questions vagues, puis parcourt successivement toutes les catégories d'objets {4) : «Il cherche, il cherche! il cherche au lit, il cherche sur le siège, il cherche dans le plat »... « A-t-il couché dans le lit d'un ensorcelé? s'est-il assis sur le siège d’un ensorcelé? a-t-il mangé dans le plat d'un ensorcelé (5)? » Est-ce un être animé? son père, sa mère, son frère, sa sœur, son prochain, les vivants, les morts, les connus, les inconnus, un monsieur, une dame? On passe en revue le lit, le siège, le plat, la coupe, le réchaud allumé, le flambeau, le soufflet, la tablette, le roseau pour écrire, l’étable, les animaux sauvages, le canal (6), la source, le fleuve, le vaisseau... Et où cela s'est-il passé? à la sortie de la ville, à la sortie de la maison, au bazar, dans le temple, sur les chemins? Évidemment il ne s’agit plus ici d'actes volontaires, mais l’idée n’en demeure pas moins logique. Lorsqu'on admet l'existence des démons, rien n'empêche de croire à leurs maléfices, et le maléfice émanant d'un pouvoir mauvais et déréglé se communique selon la fantaisie la plus extravagante. La

(1) Surpu, IL, 1. 21, 44, 52, 54, 59.

(2) Surpu, IL, 1. 38 s.

(3) Surpu, I, L. 97, et Surpu, ALL, 1. 25 s., 30. (4) Surpu, IT, 1. 105 ss.

5) Id., 1. 101 ss.

(6) Dans Surpu, IL, 1. 60, le mot salihu joint à naru, « fleuve », est laissé en blanc par Zim-

mern. Ne serait-ce pas l'équivalent de l'hébreu nov, le canal de Siloé, et par conséquent un

canal? Salälru, en assyrien, signifie « asperger, arroser ». Nous aurions ainsi une étymologie {ort satisfaisante pour Siloé. Le changement de la sifflante ne saurait être un obstacle.

sagesse de la morale chrétienne n’a pas empêché certains docteurs catholiques ou protestants de penser qu’on devenait possédé en avalant un verre d’eau ou en respirant une rose. À bout de souffle et d'imagination, l’exorciste a recours aux dieux. Une longue litanie commence, mais le principe territorial est respecté. Pour rompre le charme dans Suse on fait appel aux dieux de l'Élam, En-Suÿinak, Lahuramit, Ilabru, Humban ; on demande à tous les dieux, aux vents, aux étoiles de pardonner le péché et de rompre le charme. L'ordre est parfois bien indiqué (1) : « Que ses péchés soient effacés, ses fautes éloignées, que son charme soit rompu, que ses maladies soient repoussées; par la vertu de votre illustre nom qu'il s'éloigne, s’efface, disparaisse, le péché, le charme qui ont été faits pour le malheur de l'humanité ».

L’exorciste pouvait se trouver en présence d’un cas très grave (2). Voici un homme que la malédiction a atteint, elle l’a immolé comme un agneau, il est abandonné de son dieu et de sa déesse, la douleur le recouvre comme un vêtement. On reconnaît là un sortilège puissant : le rituel fournit pour le combattre des remèdes énergiques, la magie sympathique sera vaincue par ses propres artifices. L’exorciste a besoin cependantd'être appuyé par Mardouk. Le dieu lui-même est embarrassé ; il confesse à son père Éa, le dieu desincantations, qu’il ne sait comment guérir un tel mal. Mais Éa : « Mon fils, que ne sais-tu pas que je puisse t’apprendre? Mardouk, que ne sais-tu pas que je puisse t’'enseigner? Ce que je saïs, tu le sais. » Et la conjuration commence : on va brüler certains objets, et c’est même de cet acte que la série prend son nom de Surpu, « combustion » (3). Le patient prend la parole : « Comme cet oignon est pelé et jeté dans le feu, le brülant Gibil le consume : il ne sera plus planté dans un parterre, il ne sera plus placé le long des rigoles et des canaux, sa racine ne sera plus enfoncée dans le sol, sa tige ne s’élèvera plus, ne verra plus le soleil, il ne sera plus mis sur la table d’un dieu ou d’un roi... Ainsi la malédiction, le charme, la peine (?), la souffrance (?), la maladie, la douleur, la faute, l’offense, le crime, le péché, la maladie qui estdans mon corps, ma chair, mes membres, qu’elle soit pelée

(1) Surpu, IV, 1. 60 ss.

(2) Surpu, V/VI. Même situation à la conjuration septième dont le début est splendide : « Dimetu (la malédiction) est sortie de la mer, le charme est descendu des cieux ».… les démons sortent de toutes parts : «là où [pèse] la colère des dieux, ils se précipitent en poussant des cris; un homme que son dieu à abandonné, ils l'atteignent et le couvrent commeun vêtement ; ils vont droit à lui, le remplissent de poison, attachent ses mains, nouent ses pieds, ils accablent ses flancs, répandent sur lui le venin » (1. 18ss.).

(3) C’est aussi le sens des formules Haqlu, recueil analogue, publié par Tallquist, Die assyrische Beschwürungsserie Maqlu, Leipzig, 1895.

comme cet oignon! Aujourd'hui que le brûlant Girru la consume, que le charme disparaisse et que je voie la lumière! »

Et on brüle successivement la datte qui ne sera plus apportée sur le plat d’un dieu ou d’un roi, la fleur, la peau de brebis et la laine quine serviront plus à habiller un dieu ou un roi, les graines des céréales qui sont censées renfermer la maladie, la fièvre, le charme, le démon Frisson, la sorcellerie et ses mauvaises pratiques. Enfin intervient un très gros personnage : le grand prêtre, Sangamahhu (1) : « Je suis Le prêtre saint d'Éa, le représentant de Mardouk, moi! » Il figure la dissolution des maléfices en éteignant le feu, et cet acte même doit avoir son effet calmant et expiatoire. Les derniers mots, dans la bouche du patient, sont d’un fort beau style : « Repose, intrépide dieu du feu, et que reposent avec toi les montagnes, les fleuves! que reposent avec toi le Tigre et l’Euphrate! que repose avec toi la mer du grand abime!... Qu’aujourd’hui s'ouvre le cœur fermé de mon dieu et de ma déesse, et que le charme disparaisse qui a atteint mon corps! Car tu es un juge par ta lumière, un vengeur par ton épée! Juge ma cause, prononce ma sentence ».

Quelquefois on ne se contentait pas de concentrer les maléfices dans les objets qu’on devait brûler. Si nous voyons préparer les images d’un sorcier et d'une sorcière (3), c’est certainement pour les livrer aux flammes. Ici se présente à la mémoire maïint souvenir de procès de sorcellerie à des époques d’une civilisation brillante et raffinée; maisil ne faut point oublier que chez les Babyloniens, c’est le culte légal et officiel qui ne croit pouvoir se défendre efficacement contre la magie sympathique qu’en recourant à ses procédés bizarres. Sans doute, dès lors, la sorcière liait son homme en effigie, et c’est pourquoiMardouk est appelé à dénouer la corde invisible qui étreint le patient.

C’est de ces conjurations que l’exorciste tirait son nom d’ésipu (k); mais là ne se bornait pas son rôle. Expulser les démons n’était pas chose aisée, mieux valait les empêcher de pénétrer dans les de-

(1) Loc. laud., 1. 172 5.

(2) Loc. laud., 1. 187 ss,

(3) Rituel, no 52.

(4) La conjuration est sipfu, racine AIRE l'hébréu FUN se trouve dans Daniel, 1, 20 ; 11, 2.

C’est un emprunt fait à l’assyrien où la demi-consonne waw est normalement remplacée par le son vocal &; la duplication du w est à l'instar des noms de métier, rat, etc. Les textes

représentent différentes variétés dans les termes. L’exorciste est dit mussipu, «celui qui prononce laconjuration », BA-AN-GAB-GAB-E, idéogramme qui répond probablement au mot mupafliru, « celui qui délie, qui absout » ; mullilu, « celui qui rend pur » ; nd$ gamli, « celui qui porte le gumlu », instrument de purification; surtout masmasu, terme qui parait tiré de l’écriture MAS-MAS, syn. de ésipu, vraisemblablement comme réconciliateur.

meures en y installant de fidèles gardiens, les dieux ou les monstres familiers; si l’on avait négligé cette précaution, il était encore temps d'y recourir en cas de maladie. L'installation des images, étant un épisode de la guerre contre les démons, était accompagnée de conjurations, de sorte que Zimmern n’a pas eu tort de placer sous la rubrique de l’äsipu toutes les cérémonies de ce genre, même la confection des images divines, encore qu'il ne soit pas certain que toutes les pièces soient adressées à ce prêtre (1).

Lorsqu'on avait à redouter l’action des mauvais esprits, le mauvais dieu, la main de dieu, un défunt de la famille ou un étranger, un mal quelconque qui n'a pas de nom, c'est-à-dire qu'on ne sait comment désigner et qu'on ne peut conjurer, on allait couper du boïs afin de confectionner les images des sept dieux domestiques, avec leurs propres tiares, leurs propres vêtements, leurs ailes, portant de la main droite un objet à sept pointes (?), de la main gauche un petit vase destiné aux expiations ; avec eux Narudu, leur sœur, considérée comme la huitième. On faisait un sacrifice, avant de toucher au bois avec une hache d’or. Les images confectionnées, on les revêtait d'argile, opération ayant peut-être pour but de les assimiler à l’homme primitif, car l’exorciste prononçait dans le cours des cérémonies le cantique : « Éa vous a formés d'argile » (2). Avant d'introduire les idoles, on lustrait soigneusement toutes les parties de la maison, mêmela terrasse (3), par l’eau, le feu, diverses substances et ustensiles. Des sacrifices étaient offerts en particulier sur la terrasse, et le sens de la fumée marqué comme le symbole du départ des esprits : « Que le mal, un mauvais esprit quelconque... monte au ciel comme la fumée et ne revienne plus à sa place ». LUGAL-girra et SIT-LAM-TA-E-A sont placés à droite et à gauche de la porte pour la garder; I-$um surveille le tout ; en cas de maladie, on met des idoles au pied du lit, à droite et à gauche de la tête du malade; enfin ce sont des animaux fantastiques, serpents, chiens, béliers, dragons, hommes-poissons, poissons-chèvres, quicomplètent dans certains cas cesingulier ameublement. On yrencontre même unhomme et une femmeen argile (4), qu'on semble offrir au

(1) Nes 26, 59; il est expressément nommé dans le n° 26 (dans l'idéogr. MAS-MAS, transcrit masmasu), qui lui attribue des sacrifices importants, et cf. n° 38, pour la consécration des

statues.

(3) Uru, sens déterminé par Jensen dans l'épopée de Gilgamis (XB., VI, p. 147); sa mère

monte sur la terrasse pour encenser le soleil et le prier. usage conservé chez les Nabatéens d’après Strabon : fhov Tiwotv mi Toù dwpatos iüpuoduevor Bwudv, omévôovres ëv adt& xa0” htépay xai AuGavwrtitovres (XVI, 1V, 26).

mauvais esprit en le priant, s'il est homme, de prendre l’une pour sa femme, s’il est femme, de prendre l’autre pour son mari (1). Zimmern a très bien vu qu'il ne s’agit pas là d’une cérémonie de mariage, mais ne serait-ce pas cependant une manière de donner satisfaction aux instincts dépravés des incubes et des succubes pour obtenir qu'ils laissent les gens en repos?

Il est très significatif, et d’une grande portée pour la question des Téraphim hébreux, que nous ne rencontrions nulle part dans ce mobilier surnaturel l’image des ancêtres. L'opinion qui se dégage de ces rituels, c’est que les esprits des morts ne sont ni puissants et bons comme les dieux, ni aussi redoutables que les démons qu'il faut traiter en ennemis irréconciliables. Si les morts sont assimilés aux démons, ce sont de pauvres diables dont on a pitié. Quand un mort a jeté son dévolu sur un homme (2), quand l'esprit d’un défunt l’a saisi, on prépare un sacrifice aux dieux Chamach, Éa, Mardouk, avec des sièges À gauche du sacrifice pour les esprits de la famille, on leur fait des libations, on leur offre même de la viande... Tout cela suppose assurément qu’on les redoute, mais on ne les traite pas avec hostilité. S'ils ont fait la guerre aux vivants, cest qu'ils étaient excités par les sorciers (3) ou pressés par la faim : on cherche à vaincre le sortilège et à rassasier les pauvres morts; on leur offre des dons, mais il ne semble pas que ce soit un vrai sacrifice; on ne les prie pas, on ne les maudit pas non plus.

Les fonctions de l’exorciste s’étendaient encore à la consécration des idoles destinées aux temples, sans doute parce que là aussi il s'agissait de transformer une chose profane en objet sacré par une série d’aspersions et de fumigations. Quand le sculpteur a terminé son travail, l’exorciste se rend chez lui et procède au lavage et à l'ouverture de la bouche du dieu, cérémonie qui a pour but de le rendre capable d’absorber les sacrifices et de s’en nourrir (4). Il lustre le dieu au feu, le purifie dans l’eau, lui dit qu'il va voir son père Éa, se prosterne devant lui, lui prend les mains, le conduit aux flambeaux au bord du fleuve. Puis on installe le dieu chez lui, le visage tourné vers l'Orient, entouré des objets de son culte.

S'il fallait considérer les grandes idoles comme inventées à l'instar

(1) No 49, col. VI (?).

(2) No 52.

(3) Cela résulte de ce que dans ce rituel, malheureusement lacuneux, on fait confectionner les images d’un sorcier et d'une sorcière, sans doute pour les brüler, à en juger par l’analogie de la série Maqlu.

(4) Masrero, Histoire…..., I, p. 680.

des petites, l'origine du culte des statues serait done moins le désir de se rapprocher de la divinité pour lui rendre des hommages que de l'avoir près de soi comme un talisman, opérant contre les puissances mauvaises par sa propre vertu. C’est du moins ainsi qu’on s'explique le rôle de l’exorciste dans leur consécration, puisqu'il est avant tout l’adversaire des diables.

Ce prètre ne parait pas avoir exercé de fonctions plus hautes qu’une certaine cérémonie expiatoire qualifiée de première tablette relative à la demeure du bain (1). La fonction regarde le roi et débute par des fumigations et des purifications par l’eau, le feu, les plantes. L’officiant se revêt de couleurs sombres et dresse sept autels dans la cour du palais. Il immole un agneau et réconcilie le roi; après divers autres actes, le roi demande le pardon de ses péchés. On immole une brebis sur le seuil du palais; avecle sang de la victime [on oint ou on asperge| le linteau(?), les deux montants à droite et à gauche de la porte du palais, peut-être aussi les deux génies qui y montent la garde (2). Zimmern a pensé aussitôt au rite de la Pâqueà l’Exode {x11, 7), et propose de tirer le mot hébreu pesah de l’assyrien paséhu, qui, à la deuxième forme dans le sens actif, signifie apaiser la divinité. Toutefois il est difficile de donner au rite mosaïque un caractère expiatoire proprement dit. Lorsque le sauvage se fait une entaille au bras et en répand le sang autour de sa hutte, son intention est d'empêcher le mauvais esprit de franchir cette barrière; le sang a une vertu magique, et la cérémonie faite à la porte indique bien qu'il s’agit de barrer le passage. C’est aussi le sens du rite de l’Exode quoique dans un esprit plus relevé, le sang n'étant plus qu’un signe sans efficacité sur Iahvé. Au contraire, nous croyons voir la vertu expiatoire du sang sous-entendue dans d’autres passages où l'aspersion a tout i’air d’être sanglante. Par exemple, dans ce numéro 26, le texte dit (3) : « tu immoleras un agneau, tu réconcilieras le roi »; il doit s'agir d'une aspersion sanglante, puisque aussitôt après viennent les réconciliations pures, c’està-dire par l’eau, le feu, etc. De mème, dans le sacrifice ordinaire sur lequel nous aurons à revenir, le prêtre immole l'agneau pendant que l'offrant le tient, puis le prêtre asperge... sans doute avec le sang de

(1) N° 26, à la fin : bit rimki, traduit par Zimmern Waschhaus. En admettant avec ce savant que r'énku ne signifie pas « libation », il demeure que c'est une opération sacrée, un bain purificateur.

(2) D'après Zimmern, le premier cas où il est question dans les documents cunéiformes de l'emploi du sang dans les rites expiatoires (p. 92).

(3) Col. II, 1. 1.

l'agneau (1). Quoi qu'il en soit de ce dernier point, l’exorciste est ici l'instrument de l’expiation, il réconcilie le pécheur. Et du coup nous avons dans ces vieux textes la solution d’une controverse exégétique longtemps agitée entre catholiques et protestants. Les protestants déduisaient de certains endroits de la Bible que les péchés ne sont pas effacés, mais couverts (2). Et c'était comme un axiome que l’hébreu kipper signifie primitivement « couvrir, cacher », puis « accomplir l’expiation » en faveur de quelqu'un (3).

Or Zimmern a reconnu le même mot dans l’action de l’exorciste nommée Æuppuru, terme technique qui s’appliquait à des personnes ou même à des choses, comme le kipper de l'Ancien Testament. Et ce terme semble bien avoir pour sens primitif « effacer, faire disparaitre » (k). Le mot peut avoir été emprunté par les Hébreux, comme le pense Zimmern, ou appartenir au vieux fonds des langues sémitiques ; la forme du mot en hébreu ne saurait décider la question de l’emprunt.

Par la réconciliation avec les dieux, la rémission des péchés au moyen du sacrifice, le prêtre d$ipu a-t-il épuisé son pouvoir ?

Il faut peut-être lui reconnaitre encore une fonction par laquelle il confine au bér& et qui regarde la prédiction de l'avenir.

Zimmern lui attribue l’acte de murmurer, /uhhu$u, dans le sens de « parler doucement à l'oreille ». Or si on parle à l'oreille, c’est pour obtenir une réponse. Lorsque cette réponse doit se lire, comme le con- Jecture ingénieusement Zimmern, dans les entrailles de la victime, nous touchons aux attributions du bdrt& (5). Mais la même opération, « murmurer trois fois dans ses oreilles à droite et à gauche », se retrouve à propos d'une victime (taureau) (6), et le murmure se ditencore à propos d’une idole qu’on dirait nouvellement consacrée (7). Il n'y a pas de raison de l’entendre comme une corsultation dans le premier cas, comme une simple conjuration dans le second. Cette cérémonie

(1) N° 1-20, 1. 73, « asperger » — saiähu, s'il s’agit d’une aspersion expiatoire, ne pourrait-on rapprocher l'hébreu n°0, « pardonner »?

(2) Le mot 53 dans l’hébreu, Ps. Lxv.4, elLxxvirr, 38; mais dans ces deux cas la Vg. propitiaberis Ps. Lx1v, 4 et propitius fiet Ps. LxxvI, 38.

(3) Encore dans Ges.-Buhl!® : le mot sühnen nous manque en français. D'ailleurs Ges.!5 mentionne l'autre opinion, datant de Raschi et soutenue par W. R. Smith.

(4) P. 92, et l'exemple cité : Dimtasa ikappar, « il essuya ses larmes » (KB., VI, p. 78, 1. 20).

(5) C'est pourquoi ce savant a eu raison de placer les nes 98 et 99 dans les rituels du bér&.

(6) N° 56, 1. 12 s. C'est du moins dans le rituel de l'ésipu que Zimmern range ce fragment, d’après l’analogie avec IV R., 23, n° 1, quoique l'acte encore mal expliqué de Sadädu siddu soit de la compétence du bérü n° 83, 1. 20.

avait du moins l’apparence d’une interrogation faite à l'idole, et c’est peut-être ainsi qu'il faut expliquer le passage d’Ézéchiel (1) : il consulte ses téraphim, où derechef téraphim n'aurait pas le sens spécial d’ancèêtres, mais d’idoles ou plutôt d'instruments de consultation. Naturellement le texte du prophète pourrait s'entendre des deux parties d'un même acte : consulter les dieux par un sacrifice et trouver leur réponse dans le foie; ce serait une allusion aux opérations du bäré que nous devons maintenant aborder. |

Le devin par excellence, l'interprète de la volonté des dieux, le prêtre chargé de rendre les oracles, c’est le bért. C’est surtout sur ce personnage que la publication de Zimmern jette un jour nouveau. L'auteur a pu suivre les origines historiques decette corporation sacerdotale jusqu’au temps de Hammourabi {vers 2200) etla conduire jusqu’à Nabonide qui parle de ses fonctions sans la nommer. La légende remontait plus haut et croyait savoir que tous les secrets du corps lui avaient été enseignés par Enmeduranki de Sippar, le septième roi primitif de Bérose, Ev:dwpayos de Ilavr81$2x (2). Il tenait lui-même de Chamach et de Hadad le don « de voir l'huile sur l’eau, le mystère d'Anou, Bel, Éa, la tablette des dieux, la poche des mystères du ciel et de la terre, le cèdre (3) ». Ce secret se transmettait de père en fils, comme l’a dit Diodore, la dignité de b4rt étant héréditaire. Il semble aussi qu'il se fit une sélection, même parmi ceux qui descendaient de ces prêtres. On prévoit le cas d’un fils de bért qui ne serait pas de race pure (#4), c'est-à-dire probablement de mère ayant un rang convenable.

On exigeait, de plus, qu’il fût bel homme (5), bien proportionné et de

(1) Ez. xx1, 26 : 7222 ANA DYDNNA ND.

(2) L'identité est d'autant moins douteuse que le mot babylonien devait se prononcer Eweduranki, et que le latin, d’après larménien de la chronique d’Eusèbe, est Edoranchus. On sait que la légende a fait d'Hénoch, le septième patriarche de la Bible, le révélateur des secrets du ciel et de la terre.

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