S 2. — LES USAGES FUNÉRAIRES
Les rites du deuil sont un indice précieux non seulement des émotions que la mort causait aux survivants, mais aussi de leurs croyances sur la situation où est désormais le mort.
Il fut un temps où tous ces usages passaient pour des manifestations naturelles de la douleur; leur meilleure explication était dans la psychologie. Si on déchirait ses vêtements, c'était pour accuser un déchirement intérieur. Avec plus de raison on a vu dans quelques-uns de ces actes des rites religieux. Dans ce concours de motifs qui peuvent assurément se trouver réunis, 1l faut procéder avec prudence. On peut dire avec Schwally que telle expression de la douleur qui éclate dans une infortune quelconque n'est pas autre chose qu'un rite funéraire transposé; maisil peut arriver aussi qu'on emploie dans un deuil extraordinaire un usage péniten{iel qui a ses origines dans le culte des dieux. Il faut tenir compte aussi du degré: ce qu'on interprète comme un acte de culte ne dépasserait peut-être pas Le respect; du motif surtout, car si l’usage s’explique par la crainte plutôt que par la vénération, on rendrait aux mortsles honneursles plus extravagants sans qu’on les tienne en plus haute estime. Or la crainte ne parait nulle part dans certains systèmes, tandis que M. Marillier nous dit que chez les non-civilisés elle entre pour les cinq septièmes au moins des cas dans le culte des morts (1).
Pleurer, crier, gémir, baiser les morts (2) sont des effusions de tendresse qui s'expliquent assez par la nature. IL ne faut point ici chercher mystère.
Il est déjà plus étrange qu’on déchire ses vêtements et qu’on ceigne le sac.
Mais d’abord qu'est-ce que le sac? C’est une chose qu’on ceint : donc, disait-on, une ceinture passée autour des reins, le plus primitif des vêtements. On pourrait dès lors imaginer avec Schwally (3) qu’à l’origine on déchirait ses vêtements précisément pour faire de sa tunique une sorte de bande destinée à entourer les reins. Se mettre
(1) Rev. hist. des Rel., XXXVNI, p. 355.
(2) Gen., xLvI, 4; L, 1.
(3) Op. laud., p. 13.
dans l’accoutrement primitif de l'humanité, c'étaitrevêtir un costume saint, comme tout ce qui touche aux origines, ou faire profession de servitude vis-à-vis du mort (1).
M. Jensen nous donne une idée un peu différente du sac. Le mot existe en babylonien, avec des synonymes qui le marquent comme un vêtement de deuil. Il semble qu'il avait un haut et un bas, de sorte que le vêtement de deuil aurait consisté en « une toile ou un sac jeté sur la tète et serré avec une corde autour de la taille (2) ».
Quoique l'usage de ceindre le sac soit affirmé pour les temps de désolation générale (3) et qu’il soit l'indice qu’on se rend à merci (#), la tradition de scribes babyloniens le réprésente avant tout comme un usage funéraire (5). Il n'en est pas moins vrai que ce vêtement est celui des pauvres, de ceux qui sont réduits à la plus extrême misère. Ne serait-ce pas simplement une manière d'exprimer qu’on se regarde comme privé, par le départ du défunt, de tout ce qui fait le luxe et le bien-être de la vie (6)? Se dire l’esclave du mort? pourquoi? Lui demander grâce? de quoi? S'il fallait une explication religieuse à tout prix, mieux vaüdrait placer à l’origine du rite le désir de n'être pas reconnu du mort. Mais cette pensée put-elle exister jamais chez les ancêtres des Sémites s'ils se représentaient les morts comme doués de connaissances supérieures? En tout cas, au temps historique, le sens symbolique est le seul qui püt entrer dans leur pensée.
Déchirer ses vêtements était à coup sûr un rite connexe. On les déchirait moins pour revêtir Le sac plus promptement que pour professer qu'on ne voulait pas d'autre parure que ce vêtement grossier. On pouvait s’arrèter là, le vêtement déchiré étant un indice suffisant qu'on renonce au commerce agréable des hommes.
C’est ainsi qu'Assourbanipal se représente « vêtu d’un habit déchiré, versant une libation aux mânes des rois, ses prédécesseurs (7) ». Les
(1) 1Reg., xx, 31 5.
(2) Jensen, KB., VI, 400.
(3) Is., nt, 24; XV, 83 xXU, 12; Jér., vi, 26; XLVIN, 37. (4) I Reg., xx, 31 5.
(5) Gen., xxxvI, 34; IT Sam., lt, 31.
(6) « D'après les documents Chu, dont M. G. suit ici l'explication, les pratiques du deuil reposeraient sur ce principe général que les survivants doivent tout abandonner au défunt, comme le fils est tenu de tout céder à son père si celui-ci l’exige. Le deuil serait ainsi un tribut plus complet, payé au mort : les vêtements de deuil, la suppression des ornements viendraient de ce qu'autrefois tous les ornements de la famille étaient donnés au mort, et les huttes de deuil, où se réfugient encore les mandarins qui viennent de perdre leurs parents, seraient un reste de l'ancienne coutume qui voulait que la maison fût abandonnée au mort » (L'Année sociologique, 1899, p. 223, d'après pe GrooT, The religious system of China). L'abandon de la demeure pourrait bien venir de la peur.
(7) Masrero, Histoire…., I, p. 689.
femmes arabes se contentent aussi de déchirer leurs vêtements ; le vétement spécial du deuil a disparu.
Si l'explication de Jensen est juste, ce ne serait que par une conséquence du costume adopté qu’on se voilerait la tête. Encore faudrait-il savoir si le sac voilait la face et si du reste le rite est proprement funéraire. Les exemples cités de l'A.T. ont rapport à des infortunes d’un autre caractère (1). Schwally allègue qu'on se couvre la face comme Élie, devant le divin (2); mais on peut tout aussi bien se voiler la face pour ne pas voir de ses yeux un mal qui fait horreur; c’est le sens vulgaire de cette locution.
Dans le deuil on enlevait sa chaussure (3); mais il n'est pas dit que ce füt en approchant le défunt. Dans ce cas seulement il y aurait lieu d’alléguer l'usage de se déchausser pour entrer dans un lieu saint. Un homme qui enlevait son turban et ses vêtements ordinaires pour se réduire au vêtement le plus grossier devait naturellement aller pieds nus; c'est un complément nécessaire de toilette. Déchirer ses habits, en mettre de plus simples, aller la tête nue ou couverte du sac et nu-pieds ne témoignent donc pas d’une vénération spéciale pour le mort qui le placerait au rang des dieux.
En est-il autrement du rite relatif à la chevelure? Ce point touche facilement au culte. Or il est d'usage chez les Sémites de se couper la chevelure en signe de deuil; nous le savons pour les Hébreux, les Babyloniens (4) et les Arabes. Chez ces derniers on dépose sur les tombeaux des boucles de cheveux. Dans ce cas, ce n’est plus seulement pour se réduire soi-même à une condition misérable. On cherche à atteindre le mort. Aussi bien l’usage de se raser entre les yeux à cause d’un mort était condamné chez les Juifs, pour un motif religieux (5); c’était donc à tout le moins un usage superstitieux. Non qu’il soit facile de savoir ce qui était interdit et ce qui demeurait permis. Certaines manières de se raser les cheveux étaient par elles-mêmes une consécration à une divinité spéciale (6). D'autre part, la prohibition qui regarde les prêtres (7) reconnait implicitement aux autres le droit de se raser
(1) II Sam. xv, 30, David fuyant devant Absalom ; Esth., 1v, 1, Mardochée inquiet ; Jér., x1V, 3, parce qu'on ne trouve pas d’eau.
(2) Op. laud., p. 15.
(3) Ez., xx1vV, 17, par a contrario; II Sam., xv, 30, David dans sa fuite allait déchaussé-
(4) « Merodak Baladan se jeta sur le sol, déchira ses habits, saisit le rasoir et éclata en sanglots » (DEL., HW., 196°); cependant naglabu, «rasoir », est traduit « lancette » par Jensen, KB., VI, 377; le texte aurait alors rapport aux entailles dont nous allons parler.
(5) Deut., xIv, 15.
(6) Lev., x1x, 27, semble se rapporter à la coiffure arabe NND *X1SP, Jér.,1x, 25; cf. Hér., III,
8, qui regarde la coiffure des Arabes comme une consécration à Orotal. (7) Ez., xuiv, 20, et Lev., xxE, 5.
la tête pour marquer son deuil, surtout en cas de calamité nationale (1).
Pour juger sainement du sens du rite, il faudrait le connaître mieux. Maïs à supposer même que chez les anciens Sémites les cheveux coupés fussent déposés sur la tombe (2), il ne faudrait point se hâter de voir là un sacrifice. Tout acte de culte n'implique pas dans son objet la nature divine; l’offrande des cheveux a pour but d'établir une union entre les personnes; envers un dieu, c’est un acte de cutle formel ; envers un mort, ce peut être un acte un peu différent. Il nous plait de citer ici W. R. Smith : « Arguer de ces parallèles entre les coutumes funéraires et religieuses que l’adoration des dieux est fondée sur le culte des morts serait dépasser les prémisses; on peut conclure seulement que les mêmes moyens reconnus efficaces pour maintenir une alliance durable entre le vivant et le mort étaient employés dans le but religieux de resserrer l’union entre l’adorateur et le dieu (3) ».
Dans le deuil on se faisait des incisions (4). Ce rite est nettement religieux; on le voit par les prêtres de Baal qui se coupaient jusqu’à faire couler le sang (5). C’est bien l’effusion du sang qui caractérise cette cérémonie, et c'est à cause de ‘sa portée religieuse qu’elle était interdite par la Loi (6). On ne peut soutenir sérieusement que la Loi voulait seulement empêcher qu’on défigurât le corps, œuvre du Créateur. Maïs le sens de l’effusion du sang n’est pas tellement clair, même dans le culte des dieux. Il importerait d’abord de savoir si le sang versé était mis en contact avec le mort. Mème avec cette précision on ne sait si le sang a pour but de rendre au défunt un peu de la vie qui est dans le sang, comme lorsque les roïs Achantis font oindre de sang les squelettes de leurs ancêtres, ou s’il s’agit de contracter avec le défunt la plus étroite alliance, comme c’est le cas lorsqu'on verse le sang sur le cadavre dont on mange une parcelle (7). Or nous ne voyons pas chez les Sémites que dans le deuil on ait répandu le sang sur le mort. L'acte même des prêtres de Baal n’a point pour but de lier alliance avec le dieu; cette alliance existe ; il s’agit plutôt d’obtenir un prodige, on recourt aux moyens extrèmes pour assurer l'inter-
(1) Am vor, 105/MiCh, 1 16:18: LxH, 412.
(2) On ne peut arguer que de la pratique actuelle des Arabes qui est restreinte aux femmes, ce qui n’est pas pour donner à l'usage un caractère de culte.
(3) Rel. Sem., p. 326.
(4) Jér., xvi, 6 ; Lxvunr, 37, etc. ; chezles Arabes (WELL., Reste, p.181) onse SAT à des égratignures. APRES a vu le rite des incisions dans la seconde inscription de Neirab; mais cf. Ephemeris, p. 192.
(5) L Reg., xvint, 28.
(6) Deut., x1v, 1; Lev., xix, 28, XXI, 5.
(7) W. R. Suiru, Rel. Sem., p. 328.
vention du dieu. On attribuerait au sang une valeur magique, sinon coërcitive, du moins très efficace. Ces incisions seraient interprétées comme une démonstration d'affection, une protestation qu'on serait prèt à verser son sang et à mourir au lieu et place du défunt s'il plaisait à la divinité d'accepter ce sacrifice. Cependant, après la mort, le rite ne peut avoir un caractère déprécatoire pour prévenir un malheur redouté. De sorte qu'en somme l'intention du survivant est peutêtre d’écarter du mort les mauvais esprits par ce sacrifice expiatoire dont le mérite se joint à la vertu propre du sang. Alors on rattacherait notre rite à celui que décrit Trumbull (1) : « Lorsqu'un Aht, pour écarter d’un parent qu’agitent les cauchemars les mauvais esprits qui le tourmentent, se taillade bras et jambes et asperge de son sang tout le tour de sa hutte, il n’a pas recours pour défendre celui qu’il veut préserver de ces attaques dangereuses à la puissance de ses dieux protecteurs, mais à une pratique dont l'efficacité est immédiate et directe ; il entoure celui qu’il veut préserver d’un cercle magique que ne peuvent franchir ses ennemis surnaturels ». L’explication est en partie conjecturale, mais 1l demeure qu'on répand son sang pour écarter les mauvais esprits. Le mort n’a pas moins besoin d'assistance que le vivant dans le voyage qui va le conduire chez les dieux infernaux. Quel que soit le sens du rite, fût-il essentiellement dirigé vers la divinité, il ne faut pas se hâter de conclure que le mort est lui-même cette divinité ! Il doit être apprécié comme les autres, d’après l’opinion qu'on avait de la nouvelle situation où entrait le défunt. Nous he voyons pas qu'on invoque le mort en se faisant des incisions, comme cela est dit expressément des prêtres de Baal.
On cite encore le jeùne comme un rite funéraire. Nous ne pouvons voir là qu’une application au deuil d’un usage plus général. Dans ces exemples allégués(2), ils’agit de la mort de Saül dont la perte paraissait un malheur national. Le jeûne est trop souvent mentionné comme un moyen d’expiation envers la divinité pour qu’on cherche son origine dans le culte des morts ou pour qu’on voie ici un hommage rendu aux morts. On jeûne « à l’occasion de Saül et de Jonathan son fils et du peuple de Iahvé et de la maison d'Israël parce qu'ils ont été frappés du glaive (3) », comme on jeünera plus tard en souvenir de la prise de Jérusalem par les Chaldéens; le jeûne ne s'adresse point au mort
qui n’en saurait tirer aucun profit puisque c’est une privation pure et simple que le vivant s'impose.
(1) Dans Marillier, loc. laud., p. 351.
(2) I Sam., xxx1, 13 (I Chr., x, 12); II Sam., 1, 12. (3) II Sam., 1, 12.
On avait encore coutume en cas de deuil de se mettre sur la tête de la cendre ou de la terre. Jastrow semble considérer ce rite comme essentiellement funéraire; il en risque même une explication d’après la stèle des vautours. On y voit des ouvriers qui portent sur leur tête des paniers remplis de terre pour enterrer les morts. Le rite serait une survivance de cet usage : « La terre était à l’origine placée dans un panier sur la tête et servait à couvrir le corps mort (1) ». Maïs cela n’explique pas pourquoi dans notre rite on emploie surtout la cendre. Plutôt pourrait-on supposer avec Schwally que la terre était empruntée au tombeau, la cendre aux restes du bûcher. Nous serions en présence d’un rite d'union : on s’identifie avec le mort en se couvrant la tête avec ce qui reste de son corps. Le rite serait assurément très expressif, mais l’incinération est-elle si ancienne qu'on en fasse le point de départ de cet usage? D’après un texte cité par Wellhausen (2), on jurait par les cendres et par le sel. Cela marque la communauté du foyer. Si on applique cette idée à l’usage funéraire, on voit encore là un rappel de l’union qui existait avant la mort et qu’on proteste vouloir maintenir. Mais ici la terre n’a plus de raison d’être. L’explication du rite gît peut-être dans cette alternance des deux éléments considérés comme équivalents ou employés en même temps. De plus, si l’on examine les textes, on ne voit jamais qu’il soit question d’un deuil de famille, ni que le rite ait un rapport spécial à un défunt. Lorsque Job est frappé par la main de Dieu et privé de ses enfants, il vient tristement s'asseoir au milieu de la cendre, tandis que ses amis aspergent de la poussière sur leur tête dans la direction du ciel, et que Job lui-même promet de faire pénitence sur la poussière et la cendre (3). Et il semble que ces passages eux-mêmes nous donnent la clef du rite. La cendre et la poussière alternent et chacun de ces mots n’a même pas un sens très précis. Il s'agit de ces tertres placés à l'entrée des villages et qui se composent de débris. Le fond du tumulus, c’est la cendre qu’on enlève des fours à cuire le pain; puis avec le temps, c’est comme une masse de fine poussière. Lorsqu'une ville est prise, détruite, brülée, c’est le refuge naturel des habitants. Là on peut s'asseoir sur la poussière (4), ou sur la cendre (5), se rouler dans la cendre (6), se mettre de la poussière sur la tête (7) ou faire
(1) Babyl.-Ass. Religion, p. 603, note 2.
(2) Aghani, XX, 139; cf. W. R. Suirx, Rel. Sem., p. 479. (3) Job., 11, 8, 12, et xLu, 6.
(4) Is., XLVIL, 1.
(5) Jon., nr, 6.
(6) Jer., vi, 26 (cf. Jer., xxv, 34); Micu., 1, 10. (7) Jos., vix, 6.
les deux à la fois (1). Avec le temps, l’usage de se placer de la cendre sur la tête devint le symbole d’une violente douleur (2). Lorsqu'on venait annoncer une mauvaise nouvelle, le rite était de rigueur; mais il est du moins assez à noter que dans ce cas c'est de la terre que le messager ramasse sur son chemin (3), et cela parut ensuite suffisant comme expression de la douleur (4). Dans aucun de ces texte il n’est question de la mort et du deuil qu'elle crée dans une famille par le départ d’un de ses membres. Sans doute la mort est la cause principale de toutes les actions qui marquent de la douleur : mais ne peut-on pas supposer aussi que les calamités nationales ont opéré dans les âmes une émotion spéciale, occasionné des rites spéciaux ? Dès lors, ce n’est pas dans ces rites qu'il faut chercher à entrevoir l’opinion qu’on avait de la survivance, puisque le témoignage de la douleur était rendu plus directement aux vivants qu'aux morts.