‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 37 sur 81 · LA SÉPULTURE · texte numérisé non relu

LA SÉPULTURE

En règle générale, chez les Sémites, le mort était déposé dans la terre. Il appartient à l’archéologie de décrire les différentes dispositions qu'affectait la demeure souterraine. ILest d’ailleurs inutile de s'étendre sur les textes qui marquent l'importance qu'on attachait à la sépulture. On ne refusait pas même à des ennemis ce dernier devoir (5). C’est qu’un intérêt suprême était en jeu. On brülait les morts dans certaines circonstances. La Bible ne fournit guère qu’un exemple d'incinération dans le but de rendre les derniers honneurs; c’est celui de Saül et de ses fils brûlés par les gens de Jabès (6). Mais encore est-il que leurs os furent soigneusement enterrés. Peut-être dans ce cas la crémation s’explique-t-elle par ce que les cadavres étaient dans un état de corruption dont on voulait effacer l'impression dans les cérémonies funèbres. Akan, brülé et lapidé comme un grand coupable, est cependant enseveli sous un tas de pierres (7). Schwally a remarqué avec raison que le crime qu’Amos reproche aux Moabites n'avait pas été précisément de brüler le corps du roi d’Edom, mais de le faire complètement disparaitre comme les pierres devenues chaux (8), peut-être

(1) Ez., xxvIL, 30.

(2) II Sam., x, 19.

(3) I Sam., 1V, 12,11 Sam., xv,32: MDN.

(4) II Sam., xv, 32; Nah., 1x, 1. ;

(5) Cf. ScawaLLy, op. laud., p. 50; II Reg.,1x, 34, etc. (6) I Sam., xxx1, 11-13.

(7) Jos., vu, 25.

{8) Amos, 11, 1; SCHWALLY, op. laud., p. 49,

en le jetant effectivement dans un four à chaux. Il résulte de ces faits qu'on attachait moins d'importance à la meilleure conservation des restes du défunt qu’à l'accomplissement du rite de l'enterrement (1). Les découvertes faites en Chaldée ont mis ce point en relief. Voici comment M. Maspero décrit la crémation telle qu’elle se pratiquait dans la basse Chaldée (2) : « Beaucoup préféraient le bûcher à la simple mise au caveau. On les brülait à quelque distance de la ville, sur un terrain réservé au milieu des marais. On entortillait le corps dans une natte grossière, on le déposait sur un amas de roseaux et de joncs arrosés largement de bitume, puis on élevait tout autour un écran de briques qui circonscrivait l’action de la flamme, et on l’enduisait d’argile humide; les prières récitées, on empilait sur lui, pêle-mêle avec le viatique ordinaire et les pièces du mobilier funèbre, des relais nouveaux de matières combustibles. Quand on jugeait que le feu avait à peu près terminé son œuvre, on éteignait le foyer et l’on constatait quel était l'état des résidus. Le plus souvent, la combustion n’avait entamé que la portion des chaïirs la plus facile à détruire : le reste était carbonisé à peine et le cadavre semblait une masse noircie et défigurée. La couche terreuse dont on avait pris soin de le charger au commencement lui formait alors une gaine de poterie, qui masquait le résultat de l'opération et qu’on se gardait de briser, pour ne point étaler aux yeux de la famille et des assistants l’horreur navrante du spectacle. Parfois cependant la fournaise avait dévoré tout, et l’on n’apercevait plus qu'un peu de cendre grasse et des éclats d'ossements calcinés. Souvent, on n'éloignait pas ces débris d'humanité de la place où ils gisaient, et leur bûcher devenait leur tombeau. Souvent aussi on les recueillait soigneusement, et l’on disposait d'eux, selon le degré de destruction qu'ils manifestaient. On enfermait les corps consumés insuffisamment dans des fosses ou dans des chapelles communes; on versait Les cendres dans des urnes oblongues avec les fragments d'os et ce qui avait échappé des offrandes. Le feu avait tordu les armes, fondu à demi les ustensiles de cuivre : le mort n’emportait guère au delà que les morceaux de ce qui lui avait été attribué. Cela lui suffisait, et son bagage, une fois éprouvé par les flammes, l’accompagnait où il allait : l'eau seule lui manquait, mais on lui préparait sur le lieu même de sa sépulture des citernes où elle s’accumulait (3) ».

(1) L’incinération est attestée pour les Carthaginois par des inscriptions néo-puniques de Sousse (Hadrumetum), etc.; mais ce doit être un usage emprunté aux Grecs ou aux Romains (LipZBARSKI, 0p. laud., p. 435).

(2) Histoire... I, p. 6875.

(3) Note de M. Maspero : « Les procédés de la crémalion et les deux nécropoles de la Chaldée méridionale où on les observe ont été découverts par l'expédition allemande de

Nous sommes loin des pratiques minutieuses de l’embaumement égyptien. On se préoccupe peu de l’état où se trouvera le cadavre, on cherche plutôt à accélérer qu'à retarder le travail de la nature; ce qu’on maintient avec soin, c’est le rite final ; il semble qu’on s'intéresse moins au corps lui-même qu'à son associée, [l’âme, et en effet c’est de l’esprit du mort qu’il s’agit : « Celui dont le cadavre a été jeté dans les champs, as-tu vu? — Je vois! — Son e£immou ne repose pas dans la terre (1) ».

Puisque les deux rites préliminaires se terminaient à l'acte final de la déposition en terre de ce qui restait du mort, l'incinération n'’était donc qu’un intermède postérieur. On comparerait volontiers ces institutions à celles du sacrifice, dans le système qui Le considère comme un repas réellement offert aux dieux. D'abord on offrit les aliments sous leur forme naturelle, puis on les volatilisa par l’holocauste pour les rendre plus subtils, comme il convenait à la nourriture d’êtres éthérés. De même, dirait-on, pour la sépulture. On s’imaginait d’abord que le cadavre pourrait réellement se servir des objets déposés dans sa tombe, écuelles, vases à boire, armes, pots de parfums; puis lorsqu'on eut touché du doigt la vanité de cette espérance et qu'on se fut décidé à brûler le mort, on pensa que ces objets devaient être brülés avec lui pour participer à sa nouvelle nature. Cependant il faut convenir que cette connaissance expérimentale ne dut pas tarder beaucoup et on ne voit pas que les Sémites, esprits positifs, aient jamais fait d'efforts pour maintenir chez le défunt l'apparence d’un corps organisé. Si l’on ne veut pas prêter aux peuples primitifs des conceptions absolument contraires à tout sens commun, on reconnaitra qu'ils ont très bien compris que l’existence d'outre-tombe était fort différente de celle des vivants. Mais ne sachant là-dessus rien de précis, ils ont pensé qu'on faisait là-bas comme mort ce qu’on fait en deçà comme vivant. Aussi les noirs africains ne fournissent-ils pas leurs rois défunts d'esclaves vivants, mais d'esclaves morts. Les Égyptiens eux-mêmes, qui conservaient aussi longtemps que possible au mort l'apparence d’un vivant endormi, lui composaient pour la tombe une existence d'ombre. C'est dire que, dès le début et de plain-pied, par une nécessité inéluctable, le symbole s'est introduit ici en maître. C’est aux premiers

1886-1887 et décrits assez longuement par R. Kornewey, Die Altbabylonischen Gräber in Surghulund el-Hibba, dans la Zeitschrift für Assyriologie, t. Il, p. 403-430 ». Cependant certains assyriologues ne peuvent admettre que ces nécropoles à crémation soient de l’ancienne époque de Babylone, précisément parce que les anciens préféraient l'enterrement. Nous avons voulu raisonner même dans l'hypothèse de la crémation.

(1) Gilgamès, XB., VI, p. 265.

temps de la civilisation égyptienne qu'on trouve dans les tombeaux ces petites figurines qu’on envoyait tenir compagnie au mort (1). On ne pouvait ignorer que cette compagnie était purement représentative.

Il n’importait pas seulement que le défunt fût correctement couvert de terre, comme si, ce rite une fois accompli, son salut dans l’autre monde était assuré. Le mort tenait essentiellement à n'être pas dérangé de sa couche funèbre. Les exemples abondent. Chez les Phéniciens, Echmounazar et Tibnat menacent de châtiments terribles quiconque les troublera dans leur dernière demeure (2). Pour prévenir les tentatives criminelles inspirées par la cupidité, le mort affirmait qu’on n'avait renfermé dans sa tombe ni or ni argent, pas même du bronze; c’est ce qu’on voit à Neirab pour les Araméens (3). On ne devait même pas changer de place le tombeau, sans doute lorsqu'il s'agissait d’un sarcophage ou d’une jarre chaldéenne (#4). On aimait à être enterré dans un tombeau de famille, avec les siens, et on ne se sentait bien à l’aise que si les étrangers étaient exclus (5). Et ces mesures étaient prises moins en faveur des ossements qui ne pouvalent échapper à la décomposition, que de l'esprit du mort, comme Assourbanipal nous le dit si clairement (6). C'était un grand malheur, lorsque, même par accident, la lumière du soleil pénétrait dans les sarcophages (7).

D'où vient cette importance extrème attachée à la sépulture, non point comme à un rite qui permette, par exemple, une fois pour toutes l'entrée de l'Hadès (8), mais comme à une situation définitive qu'il était urgent de maintenir? On a prétendu que la présence d’un cadavre eût souillé la terre sainte et par conséquent eût déplu à lahvé. Mais la raison ne vaudrait qu’au sein du peuple juif. Il est vrai que Tabnit semble alléguer un motif semblable : « Ne me découvre pas et ne

(1) MM. Perrot et Chipiez ont vu des divinités protectrices dans les petites statuettes déposées dans les tombes mycéniennes. D’après l'analogie, M. Naville conclut plutôt à des compagnons du mort, car les Oushebti égyptiens « ne sont pas des déesses, ce sont des hommes ou des femmes tenant des instruments de labour, et prêts à venir participer aux travaux dès qu'on les appellera » (Recueil de travaux.…., XXIL, p. 67).

(2) Laip., p. 417.

(3) Li., p. 445.

(4) Scueir, Recueil de travaux.…., XXII, p. 149-161; cf. RB. 1901, p. 140.

(5) Inscription nabatéenne de Pétra et CIS., passim.

(6) KB., II, p. 206 : « J'ai emporté leurs ossements (des rois d'Élam) en Assyrie; j'ai privé leurs esprits de repos, je les ai privés d'aliments et de libations ».

(7) Texte de Sennachérib, Deurrzscn, HW., p. 587b.

(8) Comme par exemple chez les Grecs d'après CaarLes (Eschatology, p. 32); et cependant la première âme qu’Ulysse rencontre est celle d'Elpénor qui est descendu aux enfers quoiqu'il n'ait pas été enseveli (Od., XI, 65) : Yuyn 2’ ALddode xatH)Oev.

me remue pas, car c'est une chose qu'Astarté a en abomination (1) ». Même ici le motif invoqué est moins l'horreur qu'éprouverait Astarté à voir un cadavre que la garantie prêtée aux lois religieuses par la déesse nationale de Sidon. Schwally (2) fait remarquer qu'il était nécessaire de couvrir le sang (Lev., xvir, 13; Gen., 1v, 10; Ez., xx1v, 7) pour empêcher qu’il ne crie vers le ciel. Or « l’âme est dans le sang ». En enterrant le cadavre on attachait l'âme au corps. Dans ce cas, la mesure serait surtout en faveur des vivants. On supposerait que l’âme, enfouie sous terre, ne pouvait plus remonter à la surface pour tourmenter les vivants. Cependant Schwally admet qu’en première ligne c'était un bienfait pour le mort, parce que l’âme pouvait revenir au corps enseveli, au cas où elle s’en fût écartée. On voudrait savoir pourquoi l'âme ne pouvait pas rejoindre un corps demeuré à la surface du sol. Charles donne comme raison qu’à défaut de sépulture l'âme eût été privée des sacrifices qui ne devaient être offerts que sur le tombeau, l’âme conservant d’ailleurs une certaine connexion avec le corps (3). En faisant des réserves sur le mot de sacrifices, cette explication peut s’autoriser, pensons-nous, du texte déjà cité d’Assourbanipal. Une fois que les ossements des rois d’Élam ne seront plus dans leurs tombeaux, ou bien on renoncera à leur offrir les dons mortuaires ou bien ces dons ne profiteront plus aux esprits qui ne peuvent demeurer seuls pour les recevoir. Il y a donc là une raison très grave. Le tombeau est comme un trait d'union entre les morts et les vivants, c’est par lui qu’on conserve des relations, c’est par lui qu’on communique avec le mort. Mais nous ne sommes pas encore au point décisif. Pourquoi le lieu où le mort est déposé n'est-il pas, par exemple, une urne ouverte ? pourquoi les rayons du soleil sontils redoutables aux morts? pourquoi l'âme est-elle si malheureuse de revoir la lumière, qu’elle tourmente les vivants jusqu’à ce qu’on lui ait rendu la paix? Pourquoi les morts qui craignent ce sort menacentils les coupables de ne pas reposer avec les Rephaïm, s'ils n’entendent exercer une sorte de talion? Les fabellae devotionis montrent que par le tombeau les vivants ne communiquent pas seulement avec le mort : ils expédient leur courrier jusqu'aux enfers. Il y a donc un libre passage du tombeau au royaume des morts. On dit souvent que l'idée de ce royaume est une amplification du tombeau de famille. Elle est en tout cas fort ancienne et peut éclairer notre sujet. Le

(1) Lin, p. 417, lignes 5 et 6 de l'inscription.

(2) Op. c., p. 525.

(3) Eschatology, p. 32. Pour l’auteur ce sont deux raisons, mais elles n’ont de force que réunies.

monde était,aussi loin que nous conduisent les textes, divisé en trois royaumes : celui des dieux, celui des vivants et celui des morts. Celui des morts était sous terre. L'esprit du défunt lui appartenait naturellement. D'autre part, tout lien n'était pas rompu entre le corps et l’âme. Le corps demeurant exposé à l’air, l’âme était empèchée de descendre aux enfers, et se trouvait condamnée à errer sur la terre, dans un domaine qui n’était plus le sien. Le corps enseveli, l’âme pouvait à son gré lui tenir compagnie ou rejoindre les autres âmes. Schwally a compris que c’est à ce privilège qu’elle tenait; or cela même suppose nécessairement la notion d'un royaume souterrain que les esprits des morts parcourent aussi librement que les oiseaux volent dans l’air. C’est donc bien dans l'intérêt du défunt que la sépulture est pratiquée. Contre les esprits qui revenaient on n'était pas dépourvu de charmes ; Assourbanipal ne redoute pas fort les esprits des anciens rois d'Élam et se réjouit de leur faire du mal. En second lieu cependant, la sépulture tranquillisait les vivants.

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