L. — LES DEVOIRS RENDUS AUX MORTS
Nous sommes ici au cœur du sujet. Les morts recevaient des vivants, même après la sépulture, des devoirs qui se perpétuaient de génération er génération. Ordinairement on nomme culte des morts ces « offices de piété ». L'expression peut se justifier, car il entre dans ces devoirs une vénération respectueuse, mais elle est du moins amphibologique, si du mot de culte on conclut, pour les morts ordinaires, à la divinité de l’objet du culte. En disant « les droits des morts, les devoirs des vivants », la question demeure intacte, car les droits s’entendraient encore, même si on prétend que les morts sont dieux : Deorum manium tura sancta sunto, sos (pour suos) leto datos divos habento.
Il faut maintenant déterminer plus nettement la nature de ces devoirs et de ceculte; si ce culte est celui du sacrifice, il n’y aura plus de doute sur la divinité des morts; mais sile sacrifice n’apparait que rarementou s’il ne s'adresse pas au mort, c'est que les Sémites avaient conscience que leurs morts n'étaient pas des dieux. Car le sacrifice est l’acte suprème de la religion, et l'hommage rendu par l’homme à la divinité. Aussi les auteurs qui rehaussent la condition des morts dans les idées primitives ne manquent pas de parler des sacrifices funéraires, sans se préoccuper assez de savoir si ces sacrifices étaient offerts aux morts dans l'intérêt des vivants, ou aux dieux dans l'intérêt du mort.
Pour ceux qui ne voient dans le sacrifice rien autre chose qu’un don,
qu'une offrande de nourriture, notre distinction serait sans valeur, car il est certain qu'on offrait des aliments aux morts. Mais le don n'est pas toute l'essence du sacrifice; 1l se rencontre sans que l’on entende réaliser ce grand acte religieux. Par ailleurs on peut communier au sacrifice, sans être celui auquel le sacrifice est offert, et si les vivants ont le droit de prendre leur part du sacrifice, pourquoi pas les morts? Ceux des rites funéraires qui avaient plus manifestement le caractère religieux nous ont paru avoir pour but de maintenir l'union entre le défunt et sa famille; n’en serait-il pas de même des devoirs qui lui sont rendus après la sépulture ?
Ces distinctions nous fourniront la clef des textes que nous allons maintenant passer en revue.
Les textes bibliques qui témoignent pour les usages cananéens, condamnés par la législation israélite, attestent la présence de dons en aliments faits aux morts et de festins funèbres. Les deux points résultent clairement du seul texte du Deutéronome où l'Israélite, payant sa dime, devait déclarer qu'il n’en avait rien pris pour manger dans son deuil, ou pour donner à un mort (1). C’est bien inutilement que Frey (2) torture un pareil texte, alors surtout que nous voyons si répandue dans le monde sémitique et ailleurs la coutume de donner à manger au mort. Mais le pain déposé sur une écuelle et placé dans la tombe ou mis par la suite sur le tombeau ne doit être considéré comme un sacrifice que si l’on suppose que le mort était un dieu. C'est toujours la même pétition de principe. Quant au festin mortuaire, on peut sans doute concéder qu’à l’origine toute immolation d'animal domestique chez les Sémites nomades était un sacrifice, mais outre qu'on ne voit pas que la viande ait figuré dans ces repas, on se demandera encore à qui le sacrifice était offert. Le texte que Schwally a considéré comme le plus important dans la matière est loin d'affirmer ce qu’on lui fait dire (3) : Jérémie montre clairement
(1) Deut., xxvi, 14,
(2) Tod, Seelenglaube und Seelenkult im alten Israël, p.114.
(3) Jér., xvi, 7. Nous n’hésitons pas à affirmer que Schwally (p. 22 s.) a nettement faussé le sens du texte et ses recours aux LXX n’y changent rien. Nous admettons en effet qu'au début du v. il faut maintenir D19 avec T. M. et ajouter on avec LXX (c'est aussi l’avis de Cornill, éd. polychr.); on lira aussi volontiers avecSchwally Lan on), le dernier mot au lieu de gs Lan et on n'ajoute pas grande importance à la présence des suffixes dans "9720 et TAN ou Y2N quoique pour les deux derniers mots ils soient attestés par les LXX. Qu'on lise donc :
on bp an y patmn pt onin purs A6 ne by onsb ban on nn5 sont N°
Ceci posé, Schwally remarque que, dans les versets précédents, l'objet de l’action ce sont les morts; ce sont donc les morts qu’on console par le festin funéraire. Mais il ne fera jamais que by on: signifie autre chose que se consoler à l’occasion d’une personne (II Sam., x, 2), et s'il est juste de voir le contexte avant il faut aussi le regarder après ; or au v. 7 DIN
que de son temps du moins le repas funèbre était une sorte de consolation qu’on s’offrait mutuellement dans le deuil. Le texte a paru si peu concluant à Charles qu'il ne l’a cité parmi ses preuves que muni d'un point d'interrogation (1). Le savant anglais n'hésite pas, lui non plus, à soutenir que des sacrifices étaient offerts aux morts pour leur donner du confort et pour gagner leur faveur. Si vraiment les offrandes avaient pour but l’intérèt du vivant, ce serait accorderau mort une puissance considérable. Mais c’est ce qu’on ne voit point. On devait offrir des sacrifices aux morts, dit Charles, puisqu'on les consultait. Il est dommage qu’on ne trouve pas de sacrifices dans l'évocation de Samuel; d’ailleurs un sorcier était-il un prêtre? Les autres textes anciens sont purement relatifs aux repas funéraires, par exemple ceux d’Ézéchiel (2). Il faut une forte impression préjudicielle pour voir un sacrifice au mort dans le fait de brüler des parfums à ses funérailles (3).
Le plus rare, c’est que, d’après Schwally, l’Ecclésiastique et le livre de Tobie recommandaient ces sacrifices. La simple énormité d’une pareille affirmation prêtée à des ouvrages inspirés par la loi juive aurait dû préserver ce savant de pareils contresens. Le Siracide (4) dit seulement qu'il faut s'unir à la douleur de ceux qui pleurent comme on s’est montré généreux envers les vivants, et Tobie (5) recommande charitablement à son fils de répandre largement son pain aux funérailles des justes. Évidemment il ne prètait à ces repas aucun caractère de sacrifice aux morts.
En conseillant ces sacrifices, le Siracide se serait infligé à lui-même un cruel démenti (6), car 1l a raillé la coutume païenne de donner à
signifie sûrement les vivants, ceux mêmes qui font le festin. En somme, dans tout le passage, quand il s’agit d'eux, le prophète fait allusion à une population réprouvée et les pronoms s'appliquent, selon les circonstances, soit aux morts, soit aux vivants. (1) Op. laud., p. 24 ss.
(2) Ez., xx1v, 22 et xx1v,17 avec la correction qui est bonne en effet de DYAN qui doit remplacer OI.
(3) II Chr., xvi, 14 et xxI, 19, par a contrario. (4) Sir., vu, 37 : X&ous dopatos Évavti Tavrès ÉwvTos xai Êni VEXOG LA ATOXWÂVONS 7 AOL.
Le verset suivant complète et éclaire la pensée : LA botéper amd xAXLÉVTUV xai ueta mevOoüyTwy TévÜnoov.
Ent vexp@ signifie donc « à l’occasion d’un mort ». (5) Tob., 1v, 17 : Éxyeov Tods &prouc cou ëTi Tôv Tépov Toy Gixaiov,uai à Os Tois ALAPTWAOTS. Schwally paraît avoir oublié que tépos pour tapñ peut signifier « repas funéraire », en tout cas « funérailles », Begräbniss dans Lôar (Apocryphes de Kautzsch). (6) Ce que Schwally admetsans difficulté, p. 23, où le texte xxx, 18 s., est d’ailleurs très mal expliqué, De quel droit traduit-on rtf cuugéper xaprwots eidw)w par : « Was nützt Opfer einem
manger aux idoles et il n’a rien trouvé de plus amer comme ironie que la comparaison avec les aliments placés sur la tombe des morts. Mais ce fait même n’est pas qualifié de sacrifice, comme lorsqu'il s’agit de la nourriture offerte à l'idole. D'ailleurs, à l'époque grecque, il serait très naturel que les auteurs juifs aient parlé de sacrifices offerts aux morts. Dans cette période on considérait l’idolâtrie et le culte des faux dieux comme issus en grande partie du culte des morts {1). Les sacrifices offerts aux dieux étaient eux-mêmes des sacrifices offerts aux morts. Aussi le Psaume cvi a-t-il employé l'expression en apparence technique « de sacrifices des morts » (2). Pourtant ce texte, comme l’a noté Baudissin (3), n'a été cité ni par Charles, ni par Schwally, et avec raison, car il est évident qu'ici les morts sont les idoles, par opposition au dieu vivant (4).
Je ne sache pas que les inscriptions phéniciennes parlent de sacrifices aux morts ou de prières aux morts, ni même pour les morts.
Une inscription araméenne mentionne une offrande pour le salut du défunt (5); mais elle est trop influencée par les idées égyptiennes pour qu’on doive en tenir compte ici. En général, chez les Araméens comme chez les Phéniciens, on fait des vœux pour sa propre vie et pour celle de ses enfants, et si le père est mentionné (6), rien n’indique qu’il soit mort.
En revanche, on ne peut opposer aucune exception au célèbre texte de Hadad, trouvé à Sindjirli, dans lequel Panammou prend la parole. Lidzharski dit vaguement qu’il y est question de sacrifier à Hadad et aussi à l’âme de Panammou (7). Pour nous, les points suivants sont acquis. Panammou prévoit deux hypothèses : celle où ses successeurs auront soin de son âme et celle où ils viendraient à la négliger. En
Schatten? à quoi sert un sacrifice à uneombre? » Etdwiov n'est pas l'ombre, mais l’idole, comme l’a entendu le syriaque. Malheureusement le v. 19 manque en hébreu; le v. 18 marque bien la comparaison entre l'idole dont on s’efforce d'ouvrir la bouche pour la faire manger, cérémonie chaldéenne que nous connaissons maintenant très bien, et la pierre ronde roulée devant le tombeau dont elle est comme la bouche.
DYn0 19 5y AND 1110 Oh 308” nav non (1) Sap., xIv, 15.
(2) ON 1727 NN, Ps. cvi, 28, à l’occasion de Baalphégor. (3) Theol. Lilt. Zeit., 1899, p. 521.
(4) C’est probablement dans le même sens que le livre des Jubilés (xxir, 17) dit : « les autres peuples offrent des sacrifices aux morts, prient les démons et mangent sur les tombeaux ». (5) CIS., 11, 123, traduite : « Oblationem pro accessione Banit ad Osiridem-Apidem fecit Abitab, filius Banit ».
(6) De Vocüé, Syrie centrale, n° 87; cf. Lin, p. 158. (7) Op. laud., p. 156.
quoi consistent ces soins et qu’en résultera-t-11? Il est question de sacrifices. Mais ces sacrifices sont exclusivement offerts aux dieux, surtout à Hadad. Ce que Panammou désire, c’est qu'au moment du sacrifice on fasse mémoire de son nom en disant à Hadad : Que l’âme de Parammou mange avec toi et que l’âme de Panammou boive avec tol. Il semble bien qu'ici c'est de la victime qu’il s’agit et de la libation qui accompagne le sacrifice. Panammou veut en avoir sa part. Mais il ne songe pas à se faire offrir des sacrifices directement. Il lui suffit que l'offrant le recommande à Hadad. Il communiera au sacrifice. Il n’en demande pas plus, et dès lors son descendant sera comblé de bénédictions. Ces bénédictions seront-elles l’œuvre propre de Panammou? Nous croyons plutôt qu'ilse contentera de lesobtenir des dieux, car dans le cas où le descendant ne ferait pas son devoir, les fléaux dont Panammou le menace seront envoyés par les dieux. Même lorsqu'il s'agit d'empêcher le sommeil pendant la nuit ou de troubler le repos, Panammou ne semble pas opérer lui-même. Il est superflu d’insister sur la gravité de ces textes; ils dominent toute la matière, car jamais le sens des cérémonies funèbres n'a été fixé avec plus de précision. Il est clair que le sacrifice était offert pour le mort, dans l'intérêt du mort, et que la prière elle-même s’adressait au dieu en faveur du mort. Toutes les suppositions sont caduques devant les faits.
Les textes assyriens nous laissent d’ailleurs la mème impression. Assourbanipal raconte ses fondations pieuses, sa bonté pour ses frères, et conclut : « Enfin j'ai solidement établi, pour les esprits des rois mes ancètres, les rites funéraires et les libations d’eau qui étaient tombés en désuétude : j'ai fait du bien aux dieux et aux hommes, aux morts et aux vivants (1) ». Il serait très important de savoir exactement en quoi consistaient ces rètes funéraires. Le mot Kispi que nous traduisons ainsi est rendu Speësungen par Jensen; c’est l’action de donner à manger. Ce sens est peu en harmonie avec un autre passage fort important du même Assourbanipal. Ce roi fit massacrer des gens de Babylone près d’un taureau-colosse, là où son grand-père Sennachérib avait été assassiné, ina ki-1s-pr-$u (2). On ne peut traduire « pour lui fournir un aliment », car l’idée que le mort eût pris plaisir à de la chair humaine était trop éloignée des mœurs du temps. On traduirait volontiers : « pour apaiser ses mânes ». Auguste offrit un sacrifice semblable aux mânes de César. Mais dans la pensée d’Assourbanipal étaitce vraiment un sacrifice et non une vengeance? Ce qui est décisif contre l’idée d’un sacrifice, c’est que la chair des suppliciés fut aban-
(1) KB., II, 262.
(2) KB., II, 192.
donnée aux chiens et aux oiseaux de proie. Le sens de rite funéraire doit donc être reconnu pour Kispu, mais ce peut être un sens dérivé; le sens propre résulte de son rapprochement avec les libations dans le premier texte cité et dans celui de la campagne d’Élam (1). Si on offrait des libations aux morts, on devait les accompagner d’aliments, à en juger par la coutume que nous avons constatée au pays de Canaan. Mais ces aliments étaient offerts aux morts dans leur intérèt, puisque c'était les punir que de les rendre impossibles.
Quant aux sacrifices, lorsqu'ils avaient lieu, ils étaient offerts aux dieux de la terre, c’est-à-dire du monde souterrain (2).