L'AUTRE VIE
La religion chrétienne nous donne sur l’autre vie des idées très précises, quoiqu'elle ne prétende pas lever tous les voiles qui nous dérobent la connaissance de l'au-delà. Après sa mort, l’homme est jugé d'après ses œuvres et placé dans l’état de béatitude qui est une récompense, ou de malheur qui est un châtiment. L'Église catholique enseigne de plus que beaucoup d’âmes ne sont admises à voir Dieu qu'après avoir été purifiées par la souffrance après la mort. Cette netteté de conception nous est devenue si familière qu'on la suppose volontiers chez les Anciens, et lorsqu'on doit reconnaitre qu’elle n’était point leur partage, on conclut aussitôt que les Sémites n'avaient aucune idée de la rétribution morale dans l’au-delà et que dans leur enfer toutes les âmes étaient soumises au même sort terne et douloureux. Il y a cependant des nuances.
D'abord nous avons reconnu que certains mortels étaient, par exception, mis au rang des dieux. Sans même parler de ce cas, on voit dans la Bible Hénoch ravi par Dieu, sans doute pour jouir d’une existence meilleure, sans passer par les angoisses de La mort (4). Le poème de Gilgamès accorde un sort semblable à Outa-napisti, le
(1) ÆB., II, 206. Jensen persiste dans le sens d'aliments, XB., VI, note, p. 446; cf. « chaque vingt double lieue, on laissait aux morts un reste d'aliments (Kusapu) » (Gilgamès, XI, 318).
(2) Texte cité comme inédit par A. Jeremias, Hôlle und Paradies, p.10; un roi raconte qu'il a enseveli son père avec les objets qu'il avait aimés, puis il avait « offert des présents aux princes, aux Anunnaki et aux dieux qui habitent la terre ». La distinction entre le sacrifice offert aux dieux et l'offrande qui s'adresse aux morts représentés par des images est très nette dans le rituel n° 49 de Zimmern (Ritualtaf., p. 160).
(3) Ici surtout nous nous contentons de données très générales parce que les enfers sémiiiques ne sont connus que par la Bible que nous excluons en ce moment de notre étude et par les documents assyriens dont le détail appartient aux histoires spéciales; cf. Babylonisch-assyrische Vorstellungen vom Leben nach dem Tode, par A. Jeremias.
(4) Gen., v, 24.
Noé babylonien, à sa femme, et peut-être aussi aux gens qui avaient échappé au déluge dans leur bateau. Ils goûtent une jeunesse éternelle à l'embouchure des fleuves. Gilgamès arrive par mer à leur séjour. On a donc pu le comparer à l’île des bienheureux des Grecs. Comme Charles l’a fait remarquer (1), les héros grecs étaient transportés dans l’ile des bienheureux à cause de leur parenté physique avec les dieux, tandis que les héros du déluge n’y sont que par une faveur divine. Mais pour les Babyloniens, moins encore que pour les Grecs, ce séjour n’est pas le Paradis, récompense des justes après leur mort, puisque ceux qui l'habitent ont échappé à la mort. Aussi bien est-il placé sur la terre, et c’est sans raison qu'Hommel suppose une autre tradition qui l'aurait placé au delà de l'enfer luimême, presque dessous la terre (2).
Pour les morts il n’y avait qu'un empire, le Cheol des Hébreux, l’Arallou des Babyloniens.
Où était situé ce royaume? Sous terre évidemment et dans une certaine relation avec la tombe. Une fois bien enseveli, un Phénicien avait sa couche parmi les Rephaïm. Pour les Babyloniens c'était « la grande cité » et, semble-t-il, aussi le chw’alu, identique au Cheol hébreu et assimilé par l'Écriture au tombeau lui-même. Il était sous les eaux inférieures, ayant sept portes, correspondant à sept enceintes.
Hommel a sans doute raison de penser que ces sept zones correspondaient aux sept sphères des planètes dans le monde supérieur (3).
Tout était sombre dans ce royaume, la reine Erechkigal ou Allatou avait un caractère violent et dur; son époux Nergal était le dieu des plus cruels fléaux, et les démons qui l'accompagnaient portaient les noms des maladies les plus redoutées. Lorsque Éabani est invité par son ami à faire Le tableau de cette existence, les larmes lui viennent aux ‘ yeux. La description du poème d’Ichtar aux enfers est une première esquisse de l'Enfer de Dante (#). Tout cela est assurément très ancien et combien décisif contre les auteurs qui prétendent que la pâle existence du Cheol est le fruit d’une réaction contre le culte des morts, réaction inspirée par la religion de Iahvé! Mais est-il vrai, d'autre part, que cette existence soit absolument uniforme et dépourvue d'espérance? Nous ne Le croyons pas. Même dans l’Arallou, les âmes dépendent des hommes et des dieux.
(1) Op. laud., p. 57, note.
(2) Die Insel der Seligen, p. 32.
(3) Dans la légende d’Erechkigal, Nergal place ses quatorze auxiliaires aux quatorze portes (KB., IV, 78). Faut-il supposer une tradition différente, ou bien le royaume des morts était-il
un cercle septuple avec portes dans deux sens ? (4) Elle reparaît presque dans les mêmes termes dans le poème de Gilgamès (XB., VI, 188).
Des hommes les âmes attendent la nourriture et surtout la boisson. C’est précisément le dernier mot du poème de Gilgamès (1) : « Celui dont l’ombre n’a personne qui s'occupe de lui, as-tu vu ? — je vois! — il mange de la nourriture restée au fond d’un pot, des aliments qui ont été jetés à la rue ». Et c’est ici que l’idée de châtiment s'introduit d’une manière assez nette quoique bien peu conforme à nos idées. On a remarqué que dans les malédictions les plus sévères, jamais on ne souhaïtait que le coupable fût puni dans l’autre monde. C'était, affirmet-on, que les Sémites ne croyaient pas à la rétribution dans l’autre vie. Mais on oublie cette responsabilité collective et familiale qui se répercute enfin sur les destinées de l'individu. L'homme privé de descendants n'avait plus personne pour s'occuper de son ombre. Il était donc réduit à se nourrir des restes des autres; sa situation dans les enfers était ainsi aggravée par suite de sa faute propre. Nous avons déjà pensé, à propos de ces devoirs rendus aux morts, qu'ils atteignaient le mort, du moins en cas de sacrifice, par l'intermédiaire des dieux. De plus il est impossible de penser que la faveur des dieux infernaux fût indifférente au défunt. C’est, pensons-nous, le sens de la célèbre tablette dite de l’'Hadès, où on a vu d’abord une description par la peinture du séjour infernal (2). M. Maspero nous parait en avoir donné le véritable sens (3). L'idée générale est de placer le défunt sous la protection des dieux. Dans le registre supérieur, ce sont les dieux suprèmes qui exercent leur bienfaisante influence, représentés soit par les astres, soit par leurs symboles, comme sur les Koudourrous. Dans la région de l'air les bons démons sont rangés, prêts à frapper quiconque parmi les mauvais esprits viendrait troubler le défunt. Si l’on veut supposer que ce sont de mauvais démons, il faut du moins reconnaitre qu’ils sont repoussés de la chambre funéraire où le cadavre est étendu, par un génie placé à la porte dans le troisième registre. Les deux personnages revêtus de peaux de poissons ne sont pas des prêtres, mais des représentants du dieu-poisson, Éa, qui disposent le mort au dernier voyage et prennent congé de lui, pendant que le défunt lui-même a les bras levés comme pour une dernière prière. Une table d’offrandes indique que les parents n’ont pas négligé leur devoir : ils y ont placé des pains. Le registre inférieur est sans doute plus terrible : la déesse des enfers tient un serpent de chaque main; deux lionceaux tettent ses mamelles, elle
(1) XB., VI, 264.
(2) Bas-relief en bronze découvert par Peretié et publié par Clermont-Ganneau dans la Revue archéologique, 1879, t. XXX VII, pl. XXV; un second exemplaire a été publié par le P. Scheil, Recueil de travaux.…., XX, n°° 1 et 2.
(3) Histoire.,I, p. 684.
est à moitié agenouillée sur un cheval porté par une barque. Mais ce n’est point encore l'enfer, c’est le fleuve qu’il faut passer pour y arriver et c'était peut-être un grand avantage pour le défunt que la déesse — si c'est bien elle — vintle chercher en personne avec un de ses génies. Les objets placés à droite de ce registre vers le haut sont une autre preuve que grâce aux soins de ses parents le défunt ne manquera de rien d’essentiel ; un vase à boire, une cassette, une fiole de parfum, un gäteau, un quartier de viande s'expliquent assez; le sabot du cheval] est le symbole du cheval immolé pour lui servir de monture.
Quelques-uns finissaient par avoir aux enfers une condition assez sortable. Peu avant les dernières lignes déjà citées du poème de Gtilgamès on lit (1) : « Dans un appartement il se repose et boit de l’eau pure. Celui qui a été tué dans le combat, as-tu vu? — je vois! — son père et sa mère soulèvent sa tête et sa femme auprès de lui... » C’est pour les savants allemands une vague réminiscence du Walhalla. Mais l'idée de la vertu récompensée n'apparait encore que faiblement. Il faut ajouter cependant que Gilgamès était lui-même imploré comme dieu des morts et en même temps comme juge (2). S'il jugeait, n’avait-1l pas pour règle la valeur morale des actions, et si les transgressions contre la loi morale étaient si sévèrement châtiées dans cette vie, ne l’étaient-elles point dans l’autre ? L'idée d’une récompense pour ceux qui suivent la règle morale imposée par les dieux semble renfermée dans les noms propres où on exprime le désir de voir son dieu (3): Samaÿ-lümur, « que je puisse voir Samaë » ; ou Lémur-gimil- Samaÿ, « que je puisse voir la récompense du dieu soleil ». Après La mort on était comme repris par son dieu : — c'était du moins la formule pieuse qui exprimait l'espérance des survivants (4).
Malgré tout, l’Arallou était un séjour funèbre, mais aussi les Babyloniens espéraient en sortir. L'idée de la résurrection se trouve partout, comme celle du renouveau domine toute la mythologie. Plus d’une fois on prévoit le cas où le pouvoir des dieux infernaux étant brisé, l'enfer rendrait sa proie. Une de ces perspectives était sans doute peu sympathique aux vivants. C'était celle où les esprits s’échappant viendraient troubler les humains; une âme mal soignée par ses descendants pouvait leur devenir aussi funeste qu’un démon, et que penser d’une invasion générale des âmes au milieu des vi-
(1) KB., VI, 264.
(2) Conjuration à Gilgamès, KB., VI, 266.
(3) Pincues, Observations sur la religion des Babyloniens, dans Revue de l'hist. des Rel., t. XLIII, 3, p. 294 5.
(4) Pinces, loc. laud. : « Après que le dieu d’Ahtani l'a prise à lui. ».
vants (1)? Mais on avait une espérance plus haute : celle d’une vie véritable rendue aux morts. Les Babyloniens, seuls des anciens Sémites, sans parler des Hébreux, nous ont laissé des écrits où sont posés ces graves problèmes. Nous n’avons presque rien d’ancien des autres Sémites et leur littérature de basse époque a pu être influencée en sens contraire par les idées matérialistes; nous ne conclurons done pour eux rien de positif. Mais si on songe à l'influence extraordinaire exercée par la Chaldée dans le domaine religieux et au nombre assez élevé des croyances communes à tous les Sémites, on ne sera pas éloigné de placer la résurrection des corps parmi les idées qui régnaient dans le monde sémite vers 2000 ans avant J.-C., et le soin pris des sépultures trouve encore dans l’espérance de la résurrection une explication plus complète.
L'idée d’une situation fâcheuse aux enfers et l'espérance d’une condition meilleure sont d’ailleurs des conceptions connexes également opposées à celle d’une déification universelle des morts. Lorsque Charles a prétendu que le Iahvéisme avait systématiquement rabaissé la condition des morts aux enfers, leur déniant la vie, le mouvement, le souvenir, les connaissances que leur attribuait l’ancienne croyance (2), il n'a pas pris garde que tous les traits qui assombrissent le Cheol se retrouvent dans l’ancienne littérature babylonienne qui n'a pas été revue ad usum Delphint sous l'influence des prophètes.
C’est donc sans fondement solide qu’on supposerait toute une évolution où le culte des morts irait en diminuant. Et il en est de même d’une autre hypothèse qui considérait l'espérance de la résurrection comme un emprunt fait aux Perses ou comme un fruit récent de l’invincible attente que les Juifs avaient du triomphe définitif dans leurs guerres contre les Séleucides. Ces anciennes croyances avaient de plus profondes racines dans l'humanité, et le Babylonien antique se plaisait à invoquer son dieu comme celui qui ressuscite les morts.
Il semble, d’après les faits que nous avons énumérés, que nous pouvons répondre sans hésiter aux questions posées dès le début de ce chapitre. On priait certains morts, mais surtout on priait pour les morts. Les morts dépendaient des vivants et la communion que l'antiquité voulait conserver avec eux par les offrandes et même les
(1) Nous pensons qu’il s’agit d'un événement de ce genre lorsque Ichtar menace de briser les portes desenfers. Cela ne suffirait pas pour leur rendre la vie, quoique Jensen traduise : « Je ferai monter et sortir les morts mangeants, vivants » ; le second vers montre qu'ils n'en seront pas moins morts (Ichtar aux enfers, 1. 19 s.). De même à la fin du poème, lorsqu'on prévoit qu’au son de la flûte de Tammouz les morts sortiront pour respirer l'encens.
(2) Op. laud., p. 47.
sacrifices était surtout au profit des défunts. Le fait d'être mort ne conférait pas au défunt les prérogatives des dieux. La situation divine d’un mort lui venait de la faveur des dieux ou de ses actions héroïques, nullement de son seul trépas. L'idée du divin distinct est donc antérieure à la divinisation des esprits. On ne manquera pas de répondre que ce n'est qu’un stage récent, que les hommes primitifs ne distinguaient pas et adoraient tous leurs morts. Laissons discourir de l’homme primitif ceux qui le connaissent si bien et attendons qu'on nous dise pourquoi l'esprit privé de son appui mortel était devenu si puissant et si redoutable (1). La crainte a eu une grande part dans le culte des morts, mais il ne nous déplait pas d'avoir constaté que ce culte était fait surtout d'affection reconnaissante et de pitié.
(1) Il faut espérer que dans l'étude des religions, comme dans celle de la géologie, l’observation des causes actuelles ou du moins historiques, remplacera définitivement les conjectures pseudo-philosophiques. Souvent les morts sont devenus dieux parce qu'ils avaient su s’assurer un culte. M. Maspero a retracé cette évolution pour l'Égypte avec beaucoup d'esprit: « C’est ce qui arriva pour Aménothès, fils de Paapis..…… Le pharaon Aménothès IIT, en lui érigeant des statues nombreuses dans le temple de Karnak et en leur instituant un culte, lui avait assuré les ressources nécessaires à ne point s’anéantir après la mort... Il s'était préparé à devenir dieu par sa science et par la consécration de ses propres statues : la piété de ses dévots acheva l’œuvre progressivement et finit par le faire dieu complet » (Comment un ministre devient Dieu en Égypte, Débats, 1° janv. 1902).