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CHAPITRE IX

L'ÉPOPÉE DE GILGAMÉS (1).

L'épopée de Gilgamès remonte à une haute antiquité. Le texte que nous possédons provient de la bibliothèque d'Assourbanipal, mais ce n’est que la copie, en quatre exemplaires, malheureusement incomplets, d’un document plus ancien. Le héros figure sur des cylindres qui remontent aux plus anciens empires de la basse Chaldée; mais on ne saurait dire si ces représentations figurées sont une tradition plastique du poème ou de la tradition qui lui est certainement antérieure. Il n'y a du moins aucune raison de le supposer postérieur à Hammourabi, il ne contient même pas le nom de Babylone (2). Est-ce bien une épopée ? nous ne voyons pas pourquoi Jensen parait lui contester ce titre. Peu importe à l’épopée que le sujet en soit historique ou mythique ou même doctrinal. Peut-on donner un autre nom à un poème divisé en douze tablettes qu’on peut nommer douze chants puisque le texte est certainement rythmé? Il a son début, son unité, au moins dans le personnage principal, son dessin général, ses épisodes. Le plan est tracé dès les premiers vers où est esquissée la carrière du héros ; il manque seulement l’invocation à la muse... c’est que la religion babylonienne ne connaissait pas ces inspiratrices du transport poétique.

Nous ne pouvons essayer de préciser l’action du poème qu’en analysant le caractère même du héros, car cette action dépend abso-

lument de ce caractère. Si Gilgamès est le soleil, ses aventures

(1) Pour la disposition et la traduction, d’après le travail fondamental de JENSEN, Mythen und Epen, dans Keilinschr. Bibl., VI. Les pages et les lignes d'après cet ouvrage. Il faut joindre le petit supplément publié par Bruno MeissNEr, Milteilungen der Vorderasiatichen Gesellschaft, 1902, I. L'écriture de ce fragment a la particularité des contrats du temps de Hammourabi.

(2) Ce nom ne figure que dans l'épisode du siège d'Érek que Jensen exclut du poème.

ontun autre sens que s’il est un roi d’Érek. Or sur ce point capital l'accord est loin d’être établi. Quelques-uns, comme Jastrow, font de Gilgamès un roi d'Érek dont le souvenir s’est perpétué par la tradition ; il représente les luttes nationales des Sémites de Chaldée contre l'Élam. Mais le principal point d'appui de ce système est la description du siège d'Érek qui ne paraît pas appartenir au poème. De plus le personnage de Khoumbaba, Le roi d’Élam qui aurait assiégé Érek, est certainement mythique. Khoumbaba est plutôt un monstre divin, le gardien féroce des Cèdres; il n’a jamais menacé Érek. Et le concept même de Gilgamès n'est-il pas antérieur à l’époque des grandes luttes contre l'Élam qui ont marqué le point de départ de la suprématie babylonienne? D'ailleurs Jastrow reconnait aussi à Gilgamès l'aspect d’un dieu solaire, et on peut dire que cette opinion, si elle est atténuée, n’est contestée par personne. Les rapports de Gilgamès avec le dieu Chamach sont nettement accusés. C’est Chamach qui intervient pour pousser les deux héros à la conquête des Cèdres, c’est à lui qu'ils offrent un sacrifice; il leur envoie des songes et Gilgamès suivra précisément la route du soleil et voguera sur des mers où nul que lui n’a passé (1). Le héros a donc du moins été assimilé au dieu, il est juge comme lui, quoique en sous-ordre; c’est un soleil de second rang, un héros assimilé au soleil.

Cette hypothèse ne satisfait pas ceux qui veulent que tout héros soit un dieu déchu. Ils supposent donc, en particulier Winckler, que Gilgamès est primitivement un dieu soleil. 11 faudrait du moins alléguer d’autres arguments positifs que ce principe général, fort contestable. Les mythologues grecs admettent très communément le processus contraire, celui du héros divinisé, et nous voyons en Égypte des hommes parfaitement connus de l’histoire qui peu à peu sont devenus de véritables dieux (2). La Chaldée elle-même nous fournit l'exemple de ses premiers rois. Or le poème de Gilgamès nous le représente incontestablement comme un homme. Il a le signe de la divinité, parce qu’il est devenu dieu ; mais on croyait connaître le nom de son père (3), et sa mère est souvent citée dans le cours du récit. Il est plutôt le favori du soleil que le soleil lui-même. Pour Jensen qui ne nie pas son caractère solaire, il est surtout le juge souverain du royaume des morts et cela est établi sur

(1) I faut ajouter une conversation avec Champch dans le fragment de Meissner.

(2) Masrero, Comment un ministre devient dieu en Égypte (Débats, 1: janvier 1902).

(3) Le fragment qui le contenait et qui appartenait peut-être à l'épopée est incomplet, mais on voit encore le clou droit qui précède les noms d'hommes devant la place où il se trouvait. Ce n’était donc pas le nom de sa mère, et pourquoi supposer son grand-père ? (JENS., p. xvii : [ilu] Gilgamis mar DIS..., [dieu] Gilgamès fils de.)

de bonnes raisons. Le nom même du héros se rattache à une divinité infernale, car c’est un nom théophore composé du dieu Gil, vice-roi du monde souterrain (1), et du permansif gamaÿ ou ga’i$, peut-être : « Gil donne ». En tout cas, un hymne le salue comme juge des Anounnaki qui sonteux-mêèmes juges des morts, etil bâtit les murs d’Érek, la ville dont les sept enceintes représentent les sept enceintes du royaume des morts. Peut-être Jensen insiste-t-il trop sur le caractère doctrinal du poème ; cela aboutirait à faire de Gilgamès une sorte d'homme en soi, à la recherche du problème de la destinée. « Gilgamich n’est point un Héraclès babylonien, nous ne sommes point en présence d'une épopée héroïque. Non; il s’agit de répondre à l'interrogation anxieuse au sujet de la vie et de la mort et de l'au-delà et de le remplir d’une joyeuse espérance de résurrection par la résurrection d’Ia(?)bani qui est supposée dans la conclusion (2) ». En réalité, le personnage a des traits beaucoup plus individuels. Gilgamès n’est autre que le fondateur des murs d'Érek et il s'agit de raconter comment ilest devenu le juge des morts. Encore n'est-il pas certain que ce dénouement, connu de tout le monde, figurât dans le poème. Mais le fait que Gilgamès a bâti les murs d'Érek est attesté par le poème, et une inseription lui donne une sorte de consécration officielle : « AN-A-AN (3), le cheik du peuple d’Érek, fils de Bel-chimia, qui a remis à leur place les murs d'Érek, une ancienne œuvre de Gilgamès ». L'indication est parfaitement nette, toutefois nous n’en concluons pas que le personnage de Gilgamès soit acquis à l’histoire. Le fondateur présumé d’une ville n'est pas nécessairement un personnage réel comme il n'est pas non plus nécessairement un dieu déchu. Chaque ville lui attribue les dons qui constituent son idéal ou qui fondent ses prétentions. Érek était sur la terre, qui ne peut que refléter l'ordre des mondes, l'image du royaume souterrain ; le fondateur de sonenceinte qui figure toujours dans le poème comme une épithète obligée (4), et qui la faisait ressembler aux cercles infernaux, son héros le plus fameux devait ètre aussi juge des morts. C'était beaucoup sans doute, mais ce n'était pas une destinée aussi brillante que la fin de ceux qui partageaient le sort même des dieux. Il fallait expliquer comment Gilgamès n'avait pu atteindre à cet honneur suprême, les circonstances ayant changé où les dieux s’associaient des hommes. Et cependant il

(1) Jensen (KB. p. 422) cite IV R., 4 425.

(2) Theol. Liler.-Zeil., 1901, p. 34.

(3) D'après Hommel, ce nom doit se lire Ilu-ma-ilu et ce personnage était contemporain du fondateur de la dynastie de Hammourabi (Altisr. Ueberl., p. 129 s.).

(4) Uruk supuri, « Érek de l'enceinte », comme aujourd'hui Stamboul la bien gardée.

fallait rehausser sa carrière en lui attribuant les exploits qui ont banté l'esprit des peuples anciens : la lutte contre les bêtes sauvages, les expéditions héroïques dans les jardins divins, gardés par des monstres, les courses lointaines, au delà même des limites du monde, et l'épreuve suprême d’une communication avec les mânes. Gilgamès est donc à la fois Hercule, Jason et Ulysse, et peut-être ces images ont-elles passé de lui au monde grec. C'est un héros; il esthomme pour un tiers, dieu pour les deux autres, et s’il n’a pas atteint la divinité, c’est qu'elle est inaccessible; il a du moins conquis tout ce qui dépend des efforts de l’homme, un rang presque divin.

Plus énigmatique encore que Gilgamès est Éabani, son compagnon inséparable, dont le nom véritable n’est pas encore connu (1). De lui aussi on veut faire un dieu déchu, le doublet de Gira, dieu des sillons ; de sorte qu'Éabani serait un dieu chtonien, favorable à la fertilité de la terre. Il n’y a guère de traces de cela dans le poème. M. Loisy a pensé que le mythe d'Éabani, quoique trop étroitement cousu à celui de Gilgamès pour en être séparé, avait une origine particulière, « On peut conjecturer que, dans la forme primitive de la légende d'Éabani, où celui-ci représentait l'homme tel qu'Éa l'avait fait, il était créé par ce dieu, comme son nom l'indique, tandis que la femme était créée par une autre divinité (2) ». Mais ce n’est là qu’une hypothèse, reposant sur une lecture probablement fausse et inspirée par le désir decomparer Éabani et l’hiérodule au premier couple de la Genèse. Éabani ne représente nullement le premier homme. S'il est créé par le déesse Arourou, elle a aussi créé Gilgamès; il est vraisemblable qu’elle intervient pour toutes Les naïssances. Il est vrai qu'il n'a ni père ni mère, mais.1l représente si peu l'humanité, même dans son état d’innocence primitive, qu’il est plutôt moitié homme, moitié bête. Il n’est pas possible de faire abstraction ici des représentations figurées des cylindres où 1l a constamment la partie inférieure d’un taureau et des cornes sur la tête. L'auteur du poème n’a pas cru nécessaire d’insister sur des traits connus; peut-être voulait-il les éliminer par un instinct poétique plus raffiné, mais alors il se serait écarté du type primitif. D'ailleurs M. Loisy l’avait dit en termes excellents : « Éabani et Gilgamès sont si étroitement associés dans toute l’é-

(1) Jensen propose résolument d'abandonner Za-bani. Le nom est écrit IN qui peut se lire en sémitique Bel (Seigneur) et KI-KAK qui peut être Xullatu ou Kissatu (l'ensemble du monde inférieur) ou encore béirutu (fondement inférieur?); cf. Jensen, p. 425 et 572. Dans le fragment de Meissner, le nom est écrit AN-EN-KI-SAR (HI) que l'éditeur propose de lire Ea (Bél)-tabu.

(2) Les Mythes babyloniens, p. 125.

tendue de l’épopée qu'on ne pourrait retrancher ce qui regarde le premier sans rendre inintelligible ce qui regarde le second (1) ». Ou plutôt, si l’on pouvaitencore entendre Gilgamès sans Éabani, Éabani n’a pas d’autre raison d’être que Gilgamès ; c’est l’Iolaos de cet Hercule. Et quoi qu'il en soit de la tradition primitive qui nous échappe, le poète inconnu montre un sentiment trop profond de l’art pour que nous lui refusions le bénéfice du contraste qu’il a esquissé. Tandis que Gilgamès est la bravoure intelligente et voulue, Éabani est la force brutale. Il vivait avec les bêtes, et, dès que l’occasion s’est offerte à lui, il s’est abandonné sans frein à la luxure. Il tremble avant le combat et il faut que Gilgamès lui rappelle qu'un brave se défend lui-même en soutenant son compagnon; Gilgamès refuse avec indignation et mème avec insulte les propositions d’Ichtar, Éabani lui jette à la face un membre de l’animal tué. Notre auteur n'a-t-il pas cédé à la tentation de faire d'Éabani — le mot est vulgaire — un repoussoir pour Gilgamès ? Ce n'est pas le contraste piquant de don Quichotte et de Sancho, de la chevalerie et de la rouerie paysanne, de la poésie et de la prose, mais c’est certainement l'opposition plus naïve et plus gauche d'un homme qui est presque un animal avec un homme qui est presque un dieu. Éabani était peut-être moins nécessaire pour ses exploits que parce que sa mort est le point de départ de la seconde partie du poème ; Gilgamès songe moins à sa résurrection qu'à l'espoir qui lui reste d'échapper à son déplorable sort. Son nom est précédé, lui aussi, du signe divin, mais les anciens n’ont pas reculé devant la déification des bêtes elles-mêmes; cela ne change pas son caractère, tel qu’il se révèle assez nettement. Si Éabani n’est pas le symbole des animaux domestiques associés à la lutte de l’homme contre les bêtes féroces, ne serait-il pas pour le poète l’image du paysan chaldéen attiré à la ville par l'attrait du plaisir? Il quitte la société de ses bêtes et se console de son bonheur perdu en entrant à la suite de son roi dans la carrière des entreprises héroïques.

On objectera que ce ne sont point là des idées très primitives... mais nous ne pensons pas les trouver dans une œuvre d’un art déjà vieilli. Le temps n’est plus où l’on considérait la poésie homérique comme l’aimable reflet de la simplicité d'un monde naissant. On a reconnu que les dieux d'Homère sont ceux d’un peuple déjà très avancé en civilisation et presque sceptique. Le poème babylonien, si vieux qu'il soit (2), suppose par bien des côtés une civilisation raffinée . Et de même que le senti-

(1) Op. laud., p. 1185.

(2) L'écriture du fragment de Meiïssner confirme la date de 2000 ans avant J.-C. pour cette rédaction ou du moins cette copie; mais que peut indiquer le terme a quo ?

ment religieux d’Eschyle, quoique plus récent, est plus intime et plus profond que celui d’'Homère où lesaventures des dieux touchent presque au badinage, le poème de Gilgamès est peut-être,dans toute la littérature babylonienne, celui où les dieux font la plus mince figure. Leur action se manifeste surtout par des songes, qui sont fréquents, comme une vision anticipée de l'avenir, sans avoir sur la marche des événements une influence décisive. Les dieux eux-mêmes agissent peu, et leur intervention, quand ils se mêlent des choses humaines, est peu efficace. Chamach se contente de réconforter Éabani abattu et de l’encourager à la noble entreprise des Cèdres (1). Le rôle d’Ichtar est celui d’une courtisane effrontée. Gilgamès lui reproche tous les épisodes d'une vie scandaleuse, elle ne peut que porter plainte — comme Vénus — auprès du dieu du ciel. Le taureau céleste, créé par la colère divine pour la venger, succombe sous les coups des deux amis; on jette un de ses membres dépecés à la figure de la déesse. Éabani succombe,

probablement victime de sa Hétu cest tout son triomphe. Dans l’épisode du déluge, la conduite des dieux est imprudente et mal avisée. Éa trahit leurs desseins par une ruse de casuiste, Bel s'emporte et on lui montre que c’est sans raison, Ichtar a voulu le déluge et le déplore amèrement. Les dieux aibAsN comme des chiens (2) au moment du danger et s’approchent ensuite du sacrifice comme des mouches (3). Le héros du déluge est un vieillard cauteleux et rusé, peu soucieux de partager avec un autre la vie divine qui n’a pas amélioré son caractère. On se tromperait beaucoup si l’on cherchait dans notre poème l'idéal religieux du Babylonien.

L’ hymne adressé à Gilgamès est d’une autre allure, et price la conscience humaine à rencontré entre le Tigre et l’'Euphrate des accents émus pour pleurer le péché ou pour célébrer la grandeur des dieux.

A côté de ces pages, le poème est frivole et profane; c’est une nouvelle raison de penser qu'ilse proposait plutôt d intéresser la curiosité que de résoudre les plus graves problèmes.

Cette décadence du sentiment religieux peut être plus ancienne que telle manifestation plus austère de la vie religieuse ; on est tenté de se demander si elle n’est pas due au culte sensuel d’Ichtar qui s’étalait à Érek et dont le poème lui-même esquisse le tableau.

Essayons maintenant de suivre l’ordre des faits.

(1) Dans le fragment de Meissner, Sabitou, la Sibylle, conseille à Gilgamès d’user de la vie en véritable épicurien.

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