BEL ET LE DRAGON
Peut-être pourrait-on chercher un supplément d’information dans un autre mythe babylonien quin est pas cosmogonique, mais qui contient un même élément, la lutte de Bel contre le dragon (3). Le dragon à été purement et simplement nommé Tiâmat dans l'ouvrage de Gunkel (4) sur la création et le chaos. C'est le résultat d’une conjecture, sûrement fausse, puisque le nom du dragon paraît dans le morceau. Il peut se lire, 1l est vrai, de plusieurs manières, mais non pas Tiâmat. On a le choix entre £albu, « chien »; ribbu, qui équivaudrait au monstre Rahab de l’Écriture, et /abbu, « lion ». Le chien n’est pas assez imposant; r2bbu n'existe pas en assyrien, et, si séduisante que soit l'hypothèse, elle n’est pas appuyée. Reste le lion et en effet le monstre que combat Bel, d'après les documents figurés, a quelque chose du lion. Zimmern, qui avait proposé ribbu, le constate et rap-
(1) Ps 127
(2) Nous n'’insistons pas sur la cosmogonie de Bérose ou plutôt d'Alexandre Polyhistor qui s'est inspirée de notre récit. Nous avons essayé de montrer cemment des éléments nouveaux ont pu y pénétrer (RB. 1898, p. 395. ss.); nous pensons aujourd'hui qu'ils sont dus moins à Bérose qu’à Alexandre Polyhistor.
(3) JENSEN, Mythen, p. 4458$.*
(4) Schüpfung, p. 417.
pelle que le lion est le nom traditionnel du dragon démoniaque ennemi des hommes (1). Lorsque ce monstre parait, Les hommes existent déjà et habitent des villes. Ils gémissent des désastres qu’il cause, mais en vain demande-t-on qui combattra le monstre (2).
Comme le mot de mer se trouve à cet endroit, nous estimons volontiers qu'il s’agit d’un monstre marin (3). Il est presque de style dans ces sortes de légendes qu’un monstre sorte de la mer pour ravager la terre ferme et en dévorer les habitants.
La cause est portée au ciel et Bel dessine le dragon pour en donner une idée aux dieux qui ne l’ont pas sous les yeux. Il a cinquante doubles lieues de long, quoique sa bouche n'ait que six coudées. Le mot d'oiseau dans une phrase inachevée, paraît indiquer des ailes, celui d’eau des nageoires; en tout cas, il a une queue. Les dieux tremblent et Sin, qui paraît avoir la présidence, excite le dieu Tichkhou (?) à tuer le lion pour acquérir ainsi le droit de régner sur le pays. IL est probable que ce dieu échoue, car au revers de la brique on voit Bel entrer en scène. On l'invite à soulever (?) un nuage, une tempête, mais 1l ne semble pas que ce soient là ses armes. IL devra jeter (4) le sceau de son me, et c’est ainsi qu’il tuera le lion. Ce sceau nous parait être son arme personnelle, caractéristique, dont la nature devait être bien connue. Pendant trois ans, trois mois, un jour et tant d’heures le sang du monstre coule.
Le Bel qui triomphe du monstre n’est pas autrement déterminé, rien n'empêche que ce soit Bel-Mardouk. Le sens général du mythe est d'autant plus facile à saisir qu'on le rencontre un peu partout. Même dans la légende chrétienne, on voit des saints conquérir leurs titres au culte des fidèles en purgeant le pays d'un monstre. Chacun a pensé à la Tarasque de Tarascon. Bel, vainqueur du dragon, devient le roi céleste du pays qu'il a sauvé. Cela ne nous dit pas la na-
(1) ZimMERN dans Schüpfung, p. 29, cite II Tim., 1v, 17 et I Pet., v, 8. (2) C’est La restauration la plus simple des lignes 5 et 6 : Man-nu-um-ma MUS.....
tam-tu-um-ma MUS....
La restitution de Zimmern :
« qui est le dragon...
Tiâämat est le dragon... »
est trop courte (Jensen). D'ailleurs le nom du dragon est donné ligne 17 et {am-tu est le nom commun de la mer, non la mer personnifiée. Nous supposons : qui combattra le dragon et renverra le dragon dans la mer? (3) Nous pensons qu'ilest qualifié, « progéniture du fleuve »; ri-hu-{u nüri, 1.23. (4) Nous conservons ce sens reconnu au verbe nasaku, 1. 4 et 7. RELIGIONS SÉMITIQUES. 22
ture du monstre et rien ne prouve qu'il s'agisse d’une inondation ou d'un déluge. Il serait impossible de réduire à un seul symbole tous les monstres de la légende.
Ce mythe était très populaire en Chaldée, comme le prouvent de nombreux cylindres et autres représentations figurées. Dans ce combat le dieu est couronné d’un double Abel une paire d'ailes orne son dos, il brandit un trident double dont il tient le centre. Le monstre a une tête de lion avec des cornes de griffon, des ailes, une queue de poisson. Il est mâle. On a toujours regardé ces figures comme reproduisant la lutte de Mardouk contre Tiämat. Et cé on s’étonnait du sexe de la bête, on supposait que peut-être avait-on voulu lui attribuer à la fois les deux sexes. On aurait pu noter aussi que l'équipement du dieu n’est pas celui du poème de la création.
Nous pensons que toutes ces images représentent la lutte de Bel- Mardouk contre le dragon-lion. Cest cette lutte qui était traditionnelle ; ici nous sommes en plein dans les données de la légende populaire. Et peut-être avons-nous maintenant le secret du poème de la création. Vainqueur du monstre qui désolait le pays, Mardouk devenait le maïître et seigneur de ses habitants. En ajoutant que le monstre était primordial, en agrandissant la lutte, on attribuait à Mardouk le gouvernement du ciel et de la terre. Et c’est bien ce qui résulte du poème de la création.
En tout cas, avant de chercher dans le type solaire et lumineux de Mardouk le sens primitif, populaire et naturiste du mythe de la création, il sera prudent de se demander si Mardouk lui-même est primitif en cette affaire. Jastrow a soupçonné très ingénieusement qu'il y remplace l’ancien Bel de Nippour et que c’est pour colorer cette usurpation que Bel lui-même est heureux de décerner au vainqueur le titre de «seigneur des pays » qui est authentiquement le sien. Peut-être faut-il ajouter que l'ancienne tradition considérait Éa comme le créateur des hommes et que c'est par le même procédé, on dirait presque le même truc, qu'Éa lui communique son nom (1).