‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 47 sur 81 · CIS RE · texte numérisé non relu

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Mais outre que plusieurs de ces exemples sont de date récente, il demeure une différence entre cet évhémérisme et le radicalisme de Philon de Byblos. Et quelle que fût exactement sa nature (1), il est dans Philon une prétention qu’on ne peut faire remonter très haut, c'est celle de démontrer que les dieux de la Grèce ne sont que le fruit d'histoires phéniciennes mal comprises. Cette outrecuidance eût paru bien hardie au temps des Séleucides; elle eût été tout à fait contraire au mouvement qui entrainait tout l'Orient à la suite du charme victorieux de la Grèce. Ce n’est qu’au 11° siècle après notre ère que la réaction se produisit avec éclat, lorsqu’on vit Élagabale, entouré de dignitaires habillés à la phénicienne (2), introduire à Rome la grande divinité syrienne. Sous Hadrien, Philon est déjà presque un précurseur.

Reste l’hypothèse, caressée par Renan, que Sanchoniathon serait un juif masqué : « on est tenté de voir la main des Juifs dans l'Histoire phénicienne, comme dans presque toutes les histoires de l'Orient. Un Juif n’a pu la fabriquer, sans doute, mais qui sait si un Juif n’a pas fourni etla garantie sous laquelle on a voulu la placer, et plusieurs des détails que nous y lisons? Le rôle peu sincère que les Juifs ont joué dans l’historiographie de l'Orient ne saurait inspirer à la critique trop de défiance et de précautions (3) ». Il est vrai, mais ces falsifications avaient toujours pour but la gloire d'Israël, et il nous semble que Philon, quoiqu'il dirige ses coups surtout contre les Grecs, n’a pas précisément travaillé pour les Juifs. Il ne devait pas les aimer, puisqu'il est si sympathique à Porphyre, et sa haine clairvoyante a découvert la fraude commise par eux sur Hécatée (4). On ne doit donc pas s'arrêter à cette hypothèse.

Patriotisine exalté, réaction extrême contre la Grèce, absence complète de sentiment religieux, ces traits marquent une époque basse et dans l'Orient ancien ils sont en somme une exception. Dès lors le critère historique ne peut être très précis ; il serait imprudent d'affirmer à un siècle près que ce phénomène isolé était ou n’était pas possible. Mais l'ouvrage est certainement sorti des mains de Philon, et puisqu'il faut absolument attribuer à quelqu'un la responsabilité de la fraude qu'il

(1) Baudissin cite un curieux passage d’Athénée (Deipnos, XIV, 658) où Ulpianus dit qu'Évhémère s’est appuyé sur les Sidoniens pour établir que Cadmos était cuisinier du roi et Harmonie joueuse de flûte. Mais il ne s'agissait pas pour les Phéniciens de leurs divinités. Ils recevaient des Grecs le personnage de Cadmos comme celui d’un émigrant phénicien et le traitaient comme tel. ; |

(2) HÉRODIEN, V, 10 : àvelwopévor LÈv yirovas Toûnpels xai yetpLOWTCÙS véUE Porvixwv.

(3) Loc. laud., p. 317.

(4) ORIGÈNE, contra Celsum, 1, 15.

contient, il est plus légitime d’accuser l'éditeur qu’un Phénicien inconnu du second siècle av. J.-C. Le Sanchoniathon contemporain de Salomon n’a pas existé; c’est le seul dont l’histoire ait à discuter l’existence. Il faut avouer d’ailleurs que la fortune eût été rare pour Philon de trouver un original phénicien qui complétât si parfaitement ses théories exposées dans l’histoire paradoxale (1) et qui fût en harmonie si complète avec ses propres idées! En pareil cas on ne peut se tromper en concluant #s jecit cui prodest, et nous nommerons désormais Philon, le Phénicien qui a mis sous le nom du vieux Sanchoniathon sa polémique évhémériste (2).

Si Sanchoniathon n’a pas existé, que penser de ces colonnes où il aurait puisé ses renseignements? Nous avons déjà dit qu'elles sont comme le cachet de la fiction évhémériste, imposture audacieuse qui prétend emprunter aux temples eux-mêmes le secret qui réduirait à néant le culte des dieux. On ne peut cependant pas exiger des sacerdoces qu'ils rédigent eux-mêmes et gravent sur la pierre l’acte de décès de leurs divinités. Que s’il s’agit seulement de textes relatifs aux dieux, on à pu en rencontrer dans les temples au second siècle, quoiqu’un très petit nombre de ces précieux documents aient été retrouvés depuis. La fiction desstèles doit donc être écartée. Celles du temps de Philon ne lui auraient sans doute appris qu’une faible partie de ce qu'il pouvait savoir par ailleurs et personne ne songe à contester qu'il ait connu la théologie phénicienne de son temps, au moins dans ses traits généraux.

On a cru, il est vrai, discerner dans son texte plusieurs cosmogonies, ce qui marquerait un emprunt fait à des documents déjà existants ou du moins à des traditions vivantes. Renan en a restitué jusqu’à huit, encore la huitième comprend-elle toute l’histoire des Ouranides (3). Nous reconnaîitrons, en expliquant le texte, que son unité est beaucoup plus étroite. On a supposé aussi que Philon avait groupé les traditions des divers sanctuaires; cette opinion est plus plausible, et s'appuie sur l'affirmation de Porphyre (4). Il s'agirait surtout de Tyr et de Byblos. Mais il ne peut être question ici de traditions mises bout à bout, et Gruppe a montré que précisément Byblos était nommée dans la prétendue source tyrienne, et Tyr dans celle de Byblos (5).

(1)1, 6 : « Nous nous sommes persuadé que les choses élaient bien comme il (Sanchoniathon) le dit, en considérant les divergences qui existent chez les Grecs, sur lequel sujet nous avons composé trois livres intitulés Histoire incroyable » (napddoëoc iotopia).

(2) Renan a soutenu que le style supposait un original phénicien; cette partie de sa thèse a été réfutée par Gruppe; nous y reviendrons dans l'explication du texte.

(3) Op. laud., p. 275 ss.

(4) Fr. I, 2 : ’Ex T@v xatà mékwv dnouvnuäétewv.

(5) Op. laud., p. 401.

Gruppe aboutit lui-même à une conclusion beaucoup plus inattendue et cependant séduisante, c’est que Philon se serait servi comme source d’un ouvrage de théologie allégorique, en d'autres termes de celuilà même qu'il se proposait de combattre.

On n’est pas médiocrement surpris en effet de lire après l’histoire des Ouranides cette étrange réflexion : « Voilà donc tout ce que Thabion (1), le tout premier hiérophante des anciens Phéniciens, a expliqué par l’allégorie, et, le mélangeant de phénomènes physiques et cosmi-, ques, il l’a transmis aux prêtres des mystères et aux prophètes qui président aux initiations. Ceux-ci, ne songeant qu'à accroitre cette fumée, ont transmis cet héritage à leurs successeurs et à leurs partisans. L'un d'eux était Eisiris, inventeur des trois lettres, frère de Chna qui fut surnommé Phénix ». Le Thabion qu'on rapporte à une antiquité aussi reculée est précisément Le type de cette école que Sanchoniathon aurait déjà combattue et qui avait repris assez de crédit pour que Philon lui opposât l’autorité de son premier adversaire (2). Pourquoi donc le nommer seulement alors? Surtout à quoi se rapporte la phrase si générale : « Voilà donc tout ce que... »?

Le même savant a noté très finement que, dans les quelques lignes qui précèdent (3), Beltis était qualifiée de déesse, Taautos de dieu, alors qu'auparavant l’auteur s'abstenait soigneusement de donner ce titre à ceux dont il racontait l’histoire humaine. Sans doute ici encore les sentiments de Philon sont demeurés les mêmes, mais ne s’inspiret-il pas involontairement du style de son devancier qu'il traite en adversaire? Cette suggestion est confirmée par la description des ailes de Kronos qui n’est pas exempte de symbolisme.

D'ailleurs que Thabion soit plus ou moins la source de Philon, celui-ci traite à coup sûr l’allégorie en ennemie. Il est donc impossible de lui attribuer les passages qu'Eusèbe rapporte d'une façon. fort ambiguë, soit à Philon, soit à Porphyre, après avoir expressément clos la série des témoignages empruntés au prétendu Sanchoniathon. La critique littéraire relative à Eusèbe expliquera difficilement l’origine de la confusion qui règne dans cet endroit (4); du moins il est certain

(1) D'autres : « le fils de Thabion ».

(2) Les termes du fragment 15 sont presque exactement les mêmes.

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