‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 50 sur 81 · XIII · texte numérisé non relu

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(3) Cela résulte de la comparaison de IIT, 37 et II, 43.

(4) Protrep. 6.

(5) Renan isole ce début; c'est sa septième Cosmogonie : « Elion et Baal-Berith, dieu suprème... Il produit Adam et la race des homines. Ceux-ci demeuraient d’abord à Byblos » (p. 277).

tourmenta Ouranos par sa jalousie, de sorte qu’ils se séparèrent. — 15. Ouranos vivait donc séparé, mais lorsqu'il lui en prenait fantaisie, il survenait et s’approchait d’elle par violence pour s’éloigner de nouveau; il essaya même de détruire les enfants qu’il avait eus d'elle. Plus d’une fois Gê se défendit, en rassemblant des secours, mais lorsque Kronos fut devenu un homme, avec l’aide d'Hermès Trismégiste, qu’il avait pour conseiller et pour auxiliaire, car il était son secrétaire, il déclara la guerre à Ouranos, pour venger sa mère. — 16. Puis Kronos a pour enfants Perséphoné et Athéné. Or la première mourut vierge, mais sur l'avis d’Athéné et d’'Hermès, Kronos fabriqua en fer une harpe et une lance. Ensuite Hermès, ayant harangué de paroles magiques les alliés de Kronos, leur inspira le désir de combattre pour Gê contre Ouranos. Et ainsi Kronos engagea la guerre contre Ouranos, le priva de l’autorité et s’empara de la royauté. à

« Dans le combat fut prise la concubine favorite d'Ouranos, grosse de lui, et Kronos la donna pour épouse à Dagon. Or elle mit au monde auprès de lui l’enfant des œuvres d’Ouranos qu’elle portait dans son sein, et on le nomma Démarous.

17. « Là-dessus Kronos entoure sa maison d’un mur et fonde la première ville, Byblos, en Phénicie. Après cela, Kronos, ayant eu des soupçons contre son propre frère Atlas, l’ensevelit dans les profondeurs de la terre sur l’avis d' Hermès. Dans ce tempslà les descendants des Dioscures arrangèrent des bateaux et des vaisseaux pour naviguer, et jetés à la côte du mont Cassios ils y consacrèrent un temple. — 18. Les alliés d'Élos ou Kronos furent nommés Eloeim, comme qui dirait Kronioi d’après le nom de Kronos. Kronos ayant un fils nommé Sadid le tua avec son propre glaive, car il avait des soupcons contre lui, et le priva de la vie, se faisant l’exécuteur de son pro pre fils. De mêmeil coupa la tête de sa propre fille, de façon que tous les dieux restèrent stupéfaits devant les conseils de Kronos.

19. « Après longtemps, Ouranos, toujours en fuite, envoya sous main sa fille vierge Astarté avec deux autres de ses sœurs, Réa et. Dioné, pour tuer Kronos par ruse ; mais Kronos les prit et en fit ses femmes, quoiqu’elles fussent sœurs. Ouranos l'ayant appris, fait marcher contre Kronos la Destinée et l’'Heure avec d’autres alliés; mais Kronos les séduisit et les garda près de lui. Le dieu Ourauos, dit-il, imagina encore les Bétyles, ayant fabriqué des pierres animées.

20. « Or Kronos eut d'Astarté sept filles, les Titanides ou Artémides. Le même eut encore de Réa sept enfants, dont le plus jeune fut reconnu dieu dès sa naissatce, et de Dioné des filles, et encore d’Astarté deux garçons, Pothos et Érôs.

« Quant à Dagon, lorsqu'il eut inventé le froment et la charrue, il fut appelé Zeus Arotrios. Sydyk, dont le nom signifie le Juste, s'unit à une des Titanides qui lui donna Asklépios.

21. « Kronos eut aussi trois enfants au delà de l’Euphrate (1), Kronos qui portait le nom de son père, et Zeus Bélos et Apollon.

« À la même époque arrivent Pontos et Typhon et Nérée, père de Pontos. De Pontos naît Sidon, qui douée d'une voix merveilleuse inventa la première le chant des hymnes, et Poséidon. — 22. De Démarous naît Melcarth, qui est Héraclès.

« Ensuite encore Ouranos fait la guerre à Pontoset fait défection pour s’unir à Démarous; Démarous se jette sur Pontos, mais Pontos le meten fuite. Démarous voua un sacrifice s’il parvenait à fuir. Or l'an trente-deux après qu'il se fut emparé du pouvoir et de la royauté, Élos, c’est-à-dire Kronos, ayant attiré son père Ouranos dans

1. Tepaia; cf. Srran., XVI, 1, 98; il est inutile de changer en and ‘Pix; avec Renan, Lenormant, etc.

une embüche en un certain endroit au milieu des terres, et l’ayant à sa discrétion, il lui coupe les parties sexuelles, près des sources et des fleuves. C’est là qu'Ouranos fut divinisé et son esprit se dissipa et le sang des parties sexuelles coula dans les sources et les eaux des fleuves, et on montre encore l’endroit. »

23. Eusèbe profite de l’occasion pour raïller Kronos et son âge d'or. L'écrivain, dit-il, ajoute après d’autres choses :

24. « Astarté la Graude et Zeus Démarous et Adod, roi des dieux, régnèrent sur le pays par décision de KRrônos. Or Astarté plaça sur sa tête comme insigne royal une tête de taureau. En parcourant le monde, elle trouva un aérolithe qu’elle transporta à Tyr pour le consacrer dans l’île sainte. Les Phéniciens disent qu’Astarté est Aphrodite. Kronos lui aussi faisant le tour du monde donne à sa fille Athéné Ta-royeuté de l’Attique. Or une peste et des fléaux étant survenus, Kronos offre son propre fils unique en sacrifice à son père Ouranos, se circoncit lui-même et force ses alliés à faire comme lui. Peu de temps après il divinise un autre enfant qu'il avait eu de Réa et qui était mort; on le nommait Mout et les Phéniciens le nomment Mort et Pluton.

25. « Sur cela Kronos donne la ville de Byblos à la déesse Baaltis, qui est Dioné, et Béryte à Poseidon et aux Cabires, soit chasseurs, soit pêcheurs (1), qui divinisèrent à Béryte les restes de Pontos. Auparavant le dieu Taaut, ayant imité la forme extérieure des dieux réunis, Kronos, Dagon et les autres, dessina les caractères sacrés de l'écriture.

26. « Or il imagina pour Kronos les insignes de la royauté, quatre yeux dont deux devant et deux derrière (2). et les deux autres tranquillement clos : aux épaules quatre ailes, deux comme s’il volait et deux pendantes. C'était un symbole pour dire que Kronos dormait en veillant et veillait en dormant, et les ailes des épaules signifiaient qu'il volait en se reposant et qu’il se reposait en volant. Les autres dieux avaient chacun deux ailes aux épaules, pour signifier qu’ils volaient avec Kronos. Et lui avait encore deux ailes sur Ja tête, une pour l'intelligence directrice, et une pour la sensation.

27. « Or, Kronos étant arrivé dans les pays du sud donna toute l'Égypte au dieu Taaut pour être son royaume. « Tout cela, dit-il, a été raconté avant tous les autres « par les sept fils de Sydyk, les Cabires, et leur propre frère Asklépios, selon que le « dieu Taautos le leur avait communiqué. »

Suit le passage sur Thabion, déjà cité, et la conclusion de Philon (3), bien propres à nous éclairer sur sa méthode et sur son but.

« Et les Grecs, les mieux doués des hommes, se sont d’abord approprié la plupart de ces histoires, ensuite ils les ont rendues plus tragiques en les agrémentant, et les ont variées de toutes manières pour charmer l'imagination par le plaisir des mythes. C’est d’après cela qu'Hésiode et ces fameux poètes des cycles ont forgé leurs théogonies et les Gigantomachies et les Titanomachies et les mutilations, ce qui a contribué à altérer partout la vérité. Nos oreilles habitués dès l’enfance à leurs fictions, et vic-

(1) On ajoute ordinairement les chasseurs (ou les agriculteurs) et les pêcheurs aux Cabires; nous préférons y voir une opposition, comme dans la phrase suivante.

(2) Il manque dans le texte : deux yeux ouverts.

(3) Ce passage ne peut être d'Eusèbe comme le veut Renan, p. 270, car ce Père n'aurait pas autant insisté sur la vérité des histoires philoniennes.

d LES MYTHES PHÉNICIENS. 381

times d’un préjugé séculaire, conservent comme un dépôt sacré les fictions mythologiques qu’elles ont apprises, comme je le disais en commencant, de sorte qu'il est très difficile de s’en débarrasser et que la vérité paraît mensonge et le récit altéré passe pour la vérité. » |

Nous avons essayé de laisser à toute cette traduction ce cachet de résumé qu'il a dans l'intention d'Eusèbe. L’abréviateur ne dissimule pas les lacunes de son exposé; ce n’est plus qu'un squelette et auquel il manque même des parties importantes; mais 1l serait bien étrange qu’il ait transposé les faits (1).

Tel qu’il est, on reconnait dans ce morceau la suite de l’histoire précédente. Ce sont les inventions qui se continuent. Le principal progrès, quoiqu'il ne soit pas mentionné expressément, est sans doute la royauté, qu’on voit ici pour la première fois. Kronos bâtit la première ville, Byblos; Dagon invente le froment et la charrue, Sidon les cantates. On voit figurer le sacrifice votif, puis le sacrifice humain. Les descendants des Dioscures pratiquent en grand la navigation inventée par leurs pères dans la section précédente et bâtissent un temple. Puis de nombreux royaumes sont institués par Kronos. Nous n’osons trop insister, avec Gruppe, sur ce que les unions libres deviennent ici polygamie, avec la monogamie au terme dans l’union de Démarous et d’Astarté. En tout cas, l'intention est la même que dans la première histoire de la culture. Partout ce sont des hommes qui agis- .sent et contribuent au développement de la civilisation. Il est donc incontestable qu'il y a, dans un certain sens, unité d'auteur pour les deux parties.

Cependant Gruppe à pu insister à juste titre sur le caractère spécial de cette théogonie. Tandis que dans la première partie nous n’avons rencontré que peu de noms divins phéniciens, les noms des dieux abondent ici, et quoique l’intention de l’auteur soit encore d’en faire de simples mortels, le nom de dieux paraît cà et là. De plus, ils ne se succèdent pas mécaniquement, ils sont engagés dans des aventures suivies, et Renan a pu dire : « Souvent le tour épique du récit est sensible encore sous le style plat et grossier de la traduction (2) ».Il y a aussi des détails qui accusent un auteur différent; ce sont Les doublets. Hypsistos qui périt à la chasse [12 s.] ressemble bien à Agrotês qui est le plus grand dieu de Byblos [10]. Epigeios ou Autochtone [12] rappelle Gêinos Autochtone [9]. Hermès [11] est présenté de nouveau [15]

(1) Contre Gruppe qui suppose que Kronos divorça d'avec Astarté et la donna à Démarous longtemps avant la victoire finale de Kronos sur Ouranos, due, d’après lui, à Melqart- Héraclès.

(2) Loc. laud., p. 274.

et reparaît comme le dieu Taaut [25]. Il est donc sûr que Philon s’est servi dans l’histoire des Ouranides d’un document existant, qu'il a accommodé à son but. |

Ce document était-il écrit en phénicien? C’est ce qu’il est impossible de prouver. Gruppe l’a entrepris en alléguant qu'Eudoxe, cité par Athénée, faisait allusion. à ce texte dont il traduisait différemment les

noms phéniciens (1). La première supposition est gratuite et sans elle la différence des transcriptions ne prouve rien. Qu'Echmoun ait été rendu tantôt par Asclépios et tantôt par Iolaos, cela pouvait se faire sans que notre « poème » entrât en ligne. Il est même désormais certain qu'Iolaos existait en phénicien (2), quoiqu'il ne soit pas prouvé qu'il est d'origine phénicienne, et son identité avec Echmoun est par là même impossible à établir (3).

En revanche, nous admirons la sagacité avec laquelle Gruppe a reconnu dans le document dont se servait Philon, non point un évhémériste de son acabit, mais l’allégoriste même qu'il se proposait de réfuter sous le voile de Sanchoniathon. On voit que pour cet auteur les personnes en scène étaient encore des dieux, il rattachait à Taautos luimême ses explications symboliques et Philon en a encore reproduit une partie à propos des aïles et des yeux de Kronos. Le document de Philon était, lui aussi, une sorte d'explication théologique, mais destinée, comme les interprétations naturalistes en vogue dans les écoles stoïciennes, à ménager les cultes que l’évhémérisme sapait par la. base.

Cependant nous ne pouvons suivre Gruppe plus loin. D’après lui, le poème dont on croit reconnaître l'inspiration et surtout la trame serait beaucoup plus ancien; c’est lui qui aurait servi de thème à l’exégèse allégorique que Philon parait attribuer à un certain Thabion. Gruppe n'hésite pas à le regarder comme phénicien, de langue et de concept, et à le faire remonter au vin ou au vu siècle avant J.-C. Les ressemblances avec Hésiode ne peuvent être fortuites. La conclusion, que le savant allemand avait réservée, doit ètre sans doute que la

(1) Deipnos, IX, 47 : Eüoéos à’ 6 Kviôoc ëv TRÔTI Ts Repiodou Toùs Doivuxus Jéyer Ouerv To “Hpaxdet dpruyas à To Toy ‘HopuxAëa rdv ’Aotepiac uai Atds nopeuvémevoy eic At6ünv &voupelñvar pv Ünd Tupévos, ’Iokdou 0’ at mpocevéyxavros Gpruya za mpocayayévros Ooppavbévr” ava- 6tévar. Ce voyage d'Hercule en Libye n’a pas l'air de se rattacher à la guerre de Kronos contre Ouranos. Hercule est fils de Zeus et d’Asteria, comme dans Cic., De nat. deor., ILT, xvI, 42; ici seulement fils de Démarous.

(2) RES., n° 163 (1901), le nom Dnoy, « Iol accomplit », et Lin., Lexique, D.

(3) Nous ne disons pas « absolument fausse »; car Iol pourrait être un nom propre d'Echmoun qui indiquerait seulement le huitième Cabire. Dans ce cas Lol serait bien d’origine phénicienne. On voit les conséquences de ce fait pour le mythe d’Héraclès.

théogonie hésiodique est elle-même d’origine phénicienne (de 625-585 avant J.-C.), au moins médiatement (1). La preuve de l’assertion principale, c'est que la théogonie de Philon se meut dans le même cercle d'idées que celle d'Hésiode : les ressemblances les plus frappantes existent précisément sur des points que la mythologie grecque avait abandonnés et qui par conséquent n'étaient pas dans les idées d’un helléniste…

La discussion de ce système nous paraît aujourd'hui l'intérêt le plus important de la question Sanchoniathon.

Tout d’abord, l’idée mère est-elle phénicienne? L’intention maitresse d’Hésiode parait être d'établir les droits de Zeus à la royauté : Kronos n’est qu'un tyran, un père dénaturé, comme il avait été mauvais fils; il est justement précipité dans le Tartare. Et c’est aussi Le caractère de notre cosmogonie d'aboutir à la royauté de Zeus-Baal et d’Astarté. Peut-on dire que cette idée est phénicienne ou sémitique? Il s’agit, on le voit, d’un point capital dans l’histoire religieuse des Sémites et des Grecs. Il faudrait aussi distinguer les influences lointaines, qui se perdent pour nous « dans la nuit des temps », et les influences plus accessibles à l’histoire. La Grèce a pu recevoir beaucoup de l’ancienne civilisation chaldéenne, par l'intermédiaire des Cananéens, et rendre ensuite aux Phéniciens leurs dieux transformés et méconnaïssables. On ne saurait prétendre que le thème du jeune dieu, devenu le maître de l’Olympe, est étranger au sémitisme, puisque nous avons constaté à Babylone l’hégémonie de Mardouk, reconnue de tous les dieux; la cause de ce fait, c’est l’'hégémonie de Babylone elle-même, hégémonie réalisée sur des peuples de même civilisation et de même langue, hégémonie plutôt pacifique, qui correspond à une abdication sympathique des dieux en faveur de leur fils Mardouk. En Grèce on dirait qu'il s'agit de la suprématie revendiquée par une race jeune et énergique, qui se sent supérieure à celle qui l’a précédée et qui se peint sous les couleurs de son dieu national, le brillant Zeus opposé au sombre Kronos dont le génie même paraît lui être étranger. Y a-t-il une imitation de la part de la Grèce? La Phénicie offre-t-elle un terrain disposé pour de pareils mythes? I1ne semble pas, puisque aucune ville n’a jamais pu imposer aux autres sa domination d’une facon durable. Mais de plus, en fait, la théogonie de Philon se rapproche tellement de la conception grecque que celle-ci la domine tout entière, sauf une atténuation des traits odieux de Kronos, dans lequel les Phéniciens re-

(1) Gruppe, qui ne restitue pas moins hardiment les thèmes hésiodiques primitifs, suppose que dans l’un d'eux le mécontentement de Gaïa vient de ce qu'elle est trompée par Ouranos {op. laud., p. 587).

connaissaient un dieu national, et sauf les changements exigés par la nature même des choses. C’est ce que montre la lecture attentive du texte déjà traduit.

Le premier couple a vraiment un goût de terroir; c’est un tribut payé au patriotisme giblite. Elioun est très exactement traduit le Très-Haut. Le mot est hébreu, rien n'empêche de le supposer phénicien. Sa femme est Bérout, c’est-à-dire la déesse éponyme de la ville de Béryte. Son nom phénicien était berith, comme M. Rouvier l’a démontré par la lecture d'une monnaie. Mais les Grecs admettaient l'équation Bnpvros Bngoir (1). Elioun périt en combattant les bêtes sauvages ; c'est une fin semblable à celle d’Adonis, et peut-être une vague réminiscence, mais la tradition relative à Adonis ne pouvait guère lui prêter d'enfants. Ces deux personnages sont donc en partie factices, quoiqu'ils se rattachent plus que d’autres à la Phénicie.

Vient ensuite Ouranos; son vrai nom était Epigeios ou Autochtone; c’estsur cet élément qu’on insiste pour trouver dans Philon une nouvelle création de l'homme. Nous y voyons plutôt la part de l’'évhémérisme, qui se soude à d'anciens souvenirs; dans Hésiode, Ouranos était fils de Gaïa, et par conséquent Epigeios. Ce nom sert à l’évhémériste pour accentuer l’origine terrestre de celui qui plus tard fut nommé Czel. C’est d'après lui que l’on a dit « le Ciel ». L'idée n’était pas neuve au temps de Philon. Elle se rencontre dans Diodore qui était décidément un de ses auteurs favoris (2). On voit par cet endroit mème que l'évhémérisme national ne s’est pas rencontré seulement chez les Phéniciens. Les Atlantes disaient que les dieux grecs étaient nés chez eux, et ils le prouvaient par Homère. Philon y est allé moins naïvement, il l’a prouvé par Hésiode — Sanchoniathon. Dans Hésiode, Gê est mère d’Ouranos: ici elle est sa sœur : c'est plus humain, puisque des deux côtés on finit par le mariage.

Renan a dit : « Et d’abord on ne trouve aucune trace chez les peuples sémitiques de la personnification du ciel et de la terre envisagés comme une divinité : cette idée est purement arienne (3) ». Renan at-il compris toute la valeur de Samemroumos? Lès découvertes cunéiformes nous ont appris aussi que le ciel et la terre sont les deux moitiés de Tiâmat; ces deux moitiés ont été violemment séparées, mais elles faisaient partie de la même personne.

Enfin les admirateurs de l’Hellade n'ont pas été peu surpris d’être obligés de constater le mythe d'Ouranos et de Kronos chez les Néo-

(1) Srepu. Byz., S. v.

(2) Dion, IL, 56 : « les Atlantes disaient qu'Ouranos les avait civilisés », petayayeïv à’ aûtod TAV Rpoonyopiav ÊTi Tdv xOGHOY.

Zélandais. Les Maoris racontent que le ciel Rangi et la terre Papa se tenaient constamment embrassés. Leurs enfants résolurent de les séparer : « Alors le Ciel se lamenta et la Terre s’écria : D'où vient ce meurtre? pourquoi ce grand péché? pourquoi nous séparer? Mais Tane y prit-il garde? Il envoya l’un en haut et l’autre en bas. Il coupa cruellement les nerfs qui unissaient le Ciel et la Terre (1) ».

Les Égyptiens concevaient de même la séparation des deux éléments. Mais le ciel était féminin et la terre était l’homme, les différentes parties de son corps figurant les reliefs du terrain (2).

Dans le mythe grec et le mythe maor1, il y a une logique inflexible. Le Ciel ne sera plus désormais tenté de s’unir à la Terre; par sa mutilation tout est consommé. Dans Philon de Byblos, la séparation est devenue un divorce... les époux ne s'entendent pas et se séparent. Mais Ouranos revient à la charge par force. La mutilation aurait encore sa raison d'être. Elle est renvoyée beaucoup plus loin, et ce n’est plus vis-à-vis du vieil Ouranos qu'une cruauté inutile, Comme il n’est pas vraisemblable qu'Eusèbe ait ici changé l’ordre des événements, il faut admettre le caractère artificiel des faits. La mutilation n'avait plus sans doute d’autre raison dans l’auteur allégorisant que d’être expliquée comme l'origine des sources et des fleuves. Philon l’évhémériste l’a seulement placée près des sources et des fleuves, ce qui est d’ailleurs une absurdité, puisque l'endroit qu'on montre encore ne peut être près de toutes les sources. Le changement est ici trop peu considérable, on entrevoit l’idée de l’allégoriste (3).

Et peut-on reconnaïtre un cachet sémitique ancien au mécontentement de Gè? Elle s'irrite qu'Ouranos ait des concubines; elle a recours au divorce et ne peut tolérer qu'Ouranos revienne encore à elle. Cette jalousie est-elle à sa place dans un harem oriental? Il est vrai qu'il voulait aussi tuer ses enfants. Ce sont El ou Kronos, Bétyle, Dagon, qui est Siton ou le Frumentaire, et Atlas.

Atlas n'est fils d’Ouranos et de Gê que chez ces Atlantes que cite Diodore (4). Il inspire des soupçons à Kronos qui le fait enfouir dans la terre; c’est bien une fin de Titan, mais le trait parait isolé; l'Atlas d'Homère tenait ces colonnes qui soutiennent le ciel et la terre et

(1) Lanc, Myth, Rilual and Religion, 2e éd., p. 292; cf. p. 185. D'après Lang, on concevait le Ciel et la Terre comme n’ayant jamais été séparés; mais alors comment avaient-ils déjà des enfants? IL y a naturellement quelque inconséquence dans le mythe. Chez les Grecs, Ouranos enfonce ses enfants dans la terre; ce qui veut dire que le perpétuel embrassement ne leur permet pas de naitre. ;

(2) Masrero, Histoire…., p. 129.

(3) Gruppe.

(4) Atlas, dans Roscuer, Lex., I, c. 708.

depuis on l’a représenté portant le monde. Il serait bien hardi d’admettre que le trait de Philon est sémitique; il à pu attribuer à Kronos ce qui, chez les Grecs, était Le fait d’Ouranos avec ses enfants; en même temps il excluait le rôle mythologique d’Atlas.

Dagon est certainement un dieu phénicien; son surnom de Siton vient de l’étymologie : Dagon en phénicien signifie « froment ». Est-ce un motif suffisant pour rejeter l'opinion qui en fait un dieu-poisson ? Il faudrait d’autres preuves que la froide traduction de l’évhémériste qui lui attribuera aussi l'invention tout humaine de la charrue, d’où son nom de Zeus Laboureur.

Bétyle est inconnu et d'autant plus étonnant qu'on voit ensuite Ouranos inventer les bétyles, évidemment comme une machine de guerre contre Kronos.

Enfin Kronos lui-même, le véritable héros de toute la pièce. On peut dire que la description qu’en donne Philon, et assez expressément d’après Thabion (1), est exactement confirmée par les monuments. Parmi les monnaies de Byblos on trouve un type que le D' Rouvier décrit ainsi : « Kronos phénicien, debout à gauche; tenant un sceptre de la main droite; il est muni de six ailes, et a la tête surmontée d’un calathos à quatre aigrettes (2) ». Quatre de ces ailes étendues peuvent passer pour une seule paire; deux autres sont abaissées; les aigrettes de la tête ressemblent à des plumes. Cette monnaie est loin d'être la plus ancienne de Byblos; elle parait avec Antiochus IV et ne semble pas dépasser beaucoup l'ère chrétienne. Mais la représentation figurée doit être beaucoup plus ancienne. Nergal, que nous assimilons au Kronos phénicien, se nommait Sarrapu au pays de Canaan (3). Ce dieu Sarrapu est évidemment analogue pour le nom aux Seraphim d'Isaïe, parés de six ailes. Tout porte à croire qu'il était représenté de la même façon, quoiqu'il y ait tant de différence pour le fond des choses entre le prophète monothéiste et les Phéniciens.

Nous sommes donc porté à croire Philon lorsqu'il donne à son Kronos le nom d’El. Il est probable que ce nom était peu usité, ayant cédé la place à l’appellatif Milk, devenu presque un nom propre; cependant le souvenir de l'identité s’est conservé assez longtemps, et si elle n'était plus populaire en Phénicie, Philon a pu l’emprunter à Diodore (4).

(1) Dans le texte d'Eusèbe, Philon ne combat pas l'explication symbolique, mais peut-être le texte complet faisait-il des réserves.

(2) Numismatique des villes de la Phénicie, n° 651.

(3) V R. 46 22. Le sarrapu étant notre dieu à six ailes, l'identité de fond entre Nergal et

Milk-Kronos s’en trouve confirmée.

(4) Dion., II, 30; en lisant "HAos au lieu de "His.

Le principal auxiliaire de Kronos est Hermès, son scribe et son conseiller. L'épithète de Trismégiste, qui rappelle les compositions égyptiennes attribuées à ce dieu, ne nous oblige pas à rechercher très haut ses origines phéniciennes (1).

Kronos à de nombreux enfants dont les mères ne sont pas toujours nommées.

Il a d’abord Perséphone qui meurt vierge. Perséphone est fille de Kronos et de Réa dans un hymne homérique (2). La tradition grecque bien connue disait la jeune fille enlevée par Pluton. Pour l’évhémériste, cela signifie qu’elle est morte avant son mariage. Si c’est elle dont Kronos a tranché la tête, on pourrait rappeler que saint Épiphane affirme que la fille de Jephté était honorée en Palestine, à Sichem, sous le nom de Coré, l'équivalent de Perséphoné (3).

Athéné est aussi fille de Kronos. C'est un trait fort éloigné des idées grecques. Mais cette Athéné, de concert avec Hermès, prépare pour Kronos la harpè et la lance. Or la lance est le plus ancien attribut de la déesse de l’Acropole, et Philon nous dira que Kronos lui a donné la royauté de l’Attique. Il veut donc attribuer à l’illustre déesse une origine orientale. S'il la rattache à El, c’est sans doute que l’équivalent oriental d'Athéné était aussi Alath, le féminin approximatif de El, et le souvenir d’une Athéné phénicienne avait été conservé dans Hellotis, surnom d’Athéné à Corinthe (#).

On ne sait que dire du fils Sadid, qu’on n'ose rattacher au dieu Sid. Kronos a encore de femmes innomées trois enfants en Pérée. Il s’agit ici de la rive gauche de l’Euphrate, par conséquent de l’Assyrie et de la Bahylonie. Le premier se nomme aussi Kronos. Cela a étonné, et serait en effet très étonnant, si on ne lisait dans Diodore que les Chaldéens ont un culte spécial pour Kronos (5). IL importait cependant de le distinguer du Kronos phénicien, et cela selon les idées grecques elles-mêmes, car Kronos était pour Bérose (6) le dieu qui annoncait le déluge et dès lors l'équivalent d'Éa.

Le second est Zeus Bélos, c’est-à-dire Bel-Mérodak, bien connu. Le troisième est Apollon. Il ne faut pas songer ici à l’Apollon phéni-

(1) Diod., I, 16, décrit de la même facon le rôle d'Hermès auprès d’Osiris : Ka@ékou àë tobc rep Tov "Ootpiv Toùtov Éyovtas iepoypaupatéa GTavt” ait Tposavaxotvouolar xai LadoTæ 16h00 Tÿ Toutou auu6ouiix.

(2) Ceres, 50.

(3) Panarion, Hæres. 55 et 78. M. Mayer, art. Xronos dans Roscuer, Lex. cite sur la tête de Perséphoné Jahrbuch d. Inst., 1892, p. 201, qui n’est pas à ma disposition.

(4) Bouvixn à ’Aünv& ëv Kopivôw (Schol. Lyc. 658, cité par Wiciscu dans Roscn., Lex. I, 2031).

(5) Dion. II, 30.

(6) FHG., IT, p. 501.

cien, le dieu Réchef, mais à une divinité chaldéenne. Ce ne peut être que Nabu, assimilé le plus souvent à Hermès, mais aussi à Apollon; c’est pourquoi Strabon a pu dire que Borsippa, le sanctuaire de Nabu, était consacré à Apollon (1). Il est à peine dans toute la théologie de Philon un passage plus caractéristique. Il étend la main à l'Orient comme à l'Occident pour donner à tous les dieux une origine humaine phénicienne; mais il connaît les dieux de la Chaldée par des équivalents grecs d’une valeur contestable. Cela faisait-il partie du poème phénicien (2)?

Les femmes nommées de Kronos lui venaient des intrigues de son père Ouranos. Chassé du trône, le vieillard essayait de prendre sa revanche par la ruse. Il envoie d’abord ses filles Astarté, Rhéa et Dioné, avec mission de le débarrasser de son rival. Astarté est plus tard assimilée à Aphrodite, Dioné à la dame de Byblos qui était aussi une Astarté-Aphrodite. On sait que pour les Grecs Aphrodite était à sa façon la fille d'Ouranos, c’est-à-dire après la mutilation. Pour l’évhémériste, la naissance devait naturellement être antérieure: mais la mutilation elle-même ne nous a pas paru faire partie de la théologie phénicienne, et on ne voit nulle part chez les Sémites qu'Astarté soit fille du ciel. Rhéa est l’épouse de Kronos dans la mythologie grecque et la fille d'Ouranos et de Gaia dans Hésiode (3).

Astarté a deux fils, Pothos et Éros, qu’il est plus facile de trouver en Grèce qu'en Phénicie. Elle a sept filles, les sept Titanides ou Artémides. Artémis était certainement identifiée avec la Tanit carthaginoise, représentée aussi en Phénicie. On a donc proposé de lire Tanides. Mais Philon aurait manqué son but qui était d’être -intelligible aux Grecs. Il a donc bien écrit Titanides (4). Cependant ces Titanides sont probablement dans sa pensée sept Tanits, identifiées par Clermont- Ganneau avec les sept Hathors égyptiennes (5), et ce rapprochement est d'autant plus heureux que les sept Hathors viennent pour assister à la naissance d'Horus, tandis que les Artémides ne se trouvent en grec au pluriel que comme synonymes des Eïleithyes, déesses de l’accouchement (6).

(1) SrRABoN, XVI, 1, 7 : va Oë Bépoinna iepà mous éotiv ’Apréwiôos xai ATGÀ]wVOc.

(2) Le fils Ieoud se rattache au sujet des sacrifices humains. Halévy a voulu en faire un dieu ’Iavôac; cf. Journ. as., t. XVIII (1901), p. 5155.

(3) Theog., 135. Hésiode ne connaît que six Titanides ; Dioné, la septième, est ajoutée par Apollodore, E, 1, 2.

(4) MM. Reinach et Babelon ont trouvé à Carthage sur une base de marbre des lettres qu'ils lisent TAINTIAA; cf. CIS., I, p. 288.

(5) L'imagerie phénicienne, p. 96.

(6) Lex. myth., I, c. 572.

Rhéa a sept enfants dont le plus jeune fut divinisé dès sa naissance... Ne serait-ce pas une allusion à Zeus, fils de Kronos, qui lui fut dérobé quand il avait déjà dévoré ses autres enfants? Rhéa eut plus tard [24] un autre fils nommé Mout, ou Thanatos, ou Pluton. C’est l'Hadès des Grecs, fils de Kronos et de Rhéa, qui, dès Le temps des tragiques, fut connu sous le nom de Pluton. Le mouth phénicien n’est probablement qu’une traduction, inventée pour le besoin de la cause, pour l'intermédiaire Thanatos. Ouranos n'avait donc réussi qu’à procurer à Kronos des femmes et une nombreuse progéniture. Il essaye de mettre en ligne la Destinée et l’Heure, deux créations grecques, usitées au pluriel, les Moires et les Heures. Les Grecs associaient ainsi à la destinée immuable l’évolution du temps qui en marquait le développement ordonné (1).

Comme dernière ruse, Ouranos invente les bétyles, pierres animées. Il est clair qu’il s’agit des aérolithes, qui tombent du ciel. On ne voit pas qu'ils aient été bien dangereux pour Kronos. Aussi ne peut-on se défendre de la pensée qu'il y a ici une explication naturaliste de la ruse employée contre Kronos et qui consistait, dans la légende grecque, à lui faire avaler un caillou (2). L’antiquité n’a connu que ces deux sortes de bétyles.

D'autres personnages paraissent sans qu'on puisse bien juger du rôle qu'ils jouent, ni même s'ils sont avec les adversaires ou avec les alliés de Kronos.

Les alliés sont nommés Eloeim ou Kronioi. L'auteur a entendu forger un adjectif (3) qui désignât les partisans de Kronos ou de El, en grec et en phénicien. Mais Eloeim ne supporte pas cette interprétation. En soi, ce ne peut être que l’Elohim hébreu, substantif pluriel employé pour le singulier. Un emprunt à l’hébreu est tellement étrange qu'on se demande si cette forme plus connue ne s’est pas glissée sous la plume d’Eusèbe ou de ses copistes au lieu du phénicien e/im (4), employé d’ailleurs dans le même sens. L’impression voulue par l’évhémériste est que les dieux ne sont que les alliés de El. On ne voit pas s’il faut ranger parmi eux les descendants des Dioscures [17], ni Asklépios, fils de Sydyk et d’une des Titanides [20]. Cet Asklépios est le

(1) Hes., Theog., 901 ss., associe les Heures aux Moires. Philon dit eiuapuévn au lieu de Moïpa et met "Qpo au singulier, sans doute pour démarquer l'emprunt.

(2) Bairuhoc* oÙtws: éxaheïto 6 dobeis Xidos T@ Kpôvw, HESycn.

(3) Kronoi serait plus exact comme pluriel de Kronos; l’auteur a pris la forme adjectivale, comme ypévror de ypôvos.

(4) On ne peut guère supposer une autre vocalisation à oùx quise trouve avec le singulier et même avec le féminin singulier; cf. RES., n°1; Lin., Ephem., p. 244.

célèbre dieu Echmoun, le huitième (1) Cabire, comme 1l est expliqué plus loin [27]. Nérée et son fils Pontos sont probablement partisans de Kronos, puisque, du moins dans le texte actuel, Ouranos fait la guerre à Pontos. Pontos est le père de Poseidon, et ce dernier, sans aucun doute possible, est le Baal Berith, dieu de Béryte, représenté sur les monnaies sous les traits de Poseidon ou conduisant un quadrige d’hippocampes. Pontos se rattache aussi à Béryte puisqu'il y est enseveli[25]. Comme il est très difficile d'admettre plusieurs dieux de même nature dans une ville phénicienne, on supposerait facilement que la généalogie Nérée, Pontos, Poseidon, est fictive pour ses deux premiers termes. Dans Hésiode, lesrapports sont renversés : Pontos né de Gaïa, sans amour, est père de Nérée (2). Pontos a aussi une fille, Sidon, la déesse éponyme de la ville (3). Comment son nom se CHE à la musique? C'est ce qui demeure impénétrable (4). On ferait volontiers de Typhon un adversaire d'Héraclès ; il est ici le seul prétexte à accuser les Grecs d’avoir emprunté aux Phéniciens leurs Géants dont il est comme une première esquisse; or Héraclès est l’adversaire des géants et le lion de Némée est fils de Typhon (5). Mais on ne sait pas de quel côté est Héraclès lui-même. IL est assimilé à Melqart, selon le syncrétisme ancien, et fils de Démarous. Ce personnage est Le plus énigmatique de toute la liste. Depuis longtemps on a rapproché son nom de celui du fleuve Aayoÿoas (6) ou TaySoas, aujourd’hui Nahr ed-Dâmour, et on a conclu à un Baal Tamar. Ce dernier point est fort contestable en présence de la continuité du mot Dâmour depuis Polybe. Si ce premier rapprochement est maintenu, mieux vaudrait souder le dieu au promontoire voisin qui porte le même nom, Ras ed-Dâmour, car Philon nous à plutôt habitués à la divinité des montagnes qu’à celle des fleuves ; on pourrait alors rappeler le Ba‘li-ras de Salmanasar II qui devait être situé dans cette région (7). L'origine de Démarous est mystérieuse ; il naît de la concubine d'Ouranos et des œuvres d’Ouranos,

mais on pouvait le croire fils de Dagon auquel elle avait été abandonnée, Plus tard c’est lui qui se trouve l'héritier de l'empire, sous le nom

(1) Qu'on lise Tô:0; ou 6yô00s, Asklépios venant après les Cabires est toujours le huitième. (2) Theoy., 131 et 233. .

(3) CF. Cic., De nat. deor., II, 42 : « Carthage, fille d'Hercule ».

Fi Lenormant a suggéré (p. 545) un rapprochement avec nTY , Qoh., nr, 8; maisil n'est pas du tout certain que ce nom signifie « chanteuse», et il faudrait supposer que Philon avait absolument perdu de vue la forme sémitique de 77%. Il est vrai qu’une confusion aussi forte était le fait de ceux qui rattachaient E46awô à la racine yaw (Lvpus, De mens., p. 111).

(5) Pediasimus, 2.

(6) PoLzyBE, V, Lxvur, 9.

(7) KB., I, p. 140; le nom signifie « promontoire de Baal ».

de Zeus Démarous (1), et cependant il a combattu contre Pontos et avec Ouranos, et a mème été vaincu dans une première rencontre. Gruppe a proposé de le confondre avec Adod (2); maïs il est peu vraisemblable que deux noms phénicrens soient identifiés l’un à l’autre comme de simples équivalents. Il faut donc reconnaitre à Adod une personnalité distincte. Il est le roi des dieux et certainement Adad dont le rôle prépondérant en Syrie, déjà reconnu parles anciens, se manifeste de plus en plus. Ce sont ces deux personnages qui profitent définitivement des événements avec Astarté la Grande. Gruppe à bâti encore tout un roman sur ces faits. Il suppose qu’un oracle avait promis l'empire au fils d’Astarté, lorsqu'elle serait unie au prince le plus puissant. C’est pourquoi Ouranos l'avait envoyée à Kronos, dans l'espérance que son propre fils le détrônerait comme il avait détrôné son père. Kronos, prévenu, la donne à Déramous, dont personne ne soupconnait l’illustre origine, et elle enfante Héraclès. Toute cette ingénieuse péripétie est trop arbitraire. Surtout la triade n’a rien d’extraordinaire chez les Phéniciens. Les dieux invoqués dans le traité entre Philippe de Macédoine et Carthage sont groupés trois par trois (3). Enfin Astarté la Grande ne peut ètre la même qu’Astarté épouse de Kronos; son épithète la distingue suffisamment.

Nous sommes ainsi amené à chercher le sens de toute l’histoire de Kronos. Elle comprend deux phases principales. D'abord Kronos lutte contre Ouranos. C’est un mythe cosmogonique comme nous l’avons dit à propos d'Ouranos. Vainqueur, Kronos se conduit en tyran vis-à-vis de son frère Atlas, de sa fille, et de son fils Sadid. Évidemment il craint d’être détrôné à son tour. Un évhémériste ne pouvait pas dire qu'il dévorait ses enfants, mais l'opinion plus douce était déjà représentée en Crète au temps de Diodore (#4); il les faisait disparaître pour ne pas être détrôné. Enfin Kronos consomme sa vengeance sur Ouranos. Dans toute cette partie les noms phéniciens ne manquent pas, mais on y trouve encore plus d'allusions à la mythologie grecque. Il semble qu’à partir de ce moment la fortune de Kronos fléchit. Eusèbe prend soin de nous dire qu’il laisse une lacune. Dans la tra-

(1) C’est du moins l’opinion universelle, à laquelle nous n’osons contredire; cependant, précédemment il n’est jamais nommé Zeus. Dans FHG., dont nous suivons le texte, il y a Zebc Anuapoÿ, « Zeus fils de Démarous », et si cette lecon, dont le traducteur ne tient pas compte. était autre chose qu’une faute d'impression, nous n’hésiterions pas à la préférer.

(2) En lisant Zeds Anuapoÿc [6] xai "Adwôoc.

(3) Pozyee, VII, 9.

(4)-Tuvës dE pufohoyodor t@ Kpôvew yevéodar Aéyiov mepi tic Toù Ads YevÉ“EwS, OTL mapoupñoetat TAv Baorkeiav aûtod Braiws 6 yevvnheis maïc. Audneo Tdv Lèv Koôvov Tù yevvoueva mardia mhAsovats äpaviterv... (Dion., V, 70).

dition grecque Kronos était à son tour précipité dans le Tartare par son fils Zeus. Ieiil est ménagé, mais on nesaurait prétendre que le trait est purement phénicien. Diodore connaissait une résiliation volontaire de Kronos (1). Elle n’est pas constatée par notre auteur; mais quand on voit Kronos obligé de sacrifier son fils à son père Ouranos, il semble que c’est une expiation, et c’est peut-être aussi pour expier qu'il entreprend la longue série de ses voyages (2). La troisième génération arrive donc au pouvoir, ici comme en Grèce, mais par le gré de Kronos qui ne pouvait être pour les Phéniciens relégué au rang de simple Titan ou de monarque ridicule, Et à partir de ce moment nous rencontrons, comme en Grèce, mais avec Kronos en plus, les véritables dieux des villes; nous ne sommes plus exclusivement sur le terrain de la mythologie, nous touchons à la religion et au culte, aussi les personnages sont-ils dans l’ensemble plus faciles à identifier et plus phéniciens.

Le Kronos qui voyage, c'est-à-dire dont le culte est répandu dans tout le bassin de la Méditerranée, le Kronos qui immole son fils, est le même dieu que le Milk phénicien et carthaginois. Les Grecs connaissaient aussi ces migrations de Kronos (3). Ce monde phénicien dispersé qui reconnaissait partout le même Kronos avait aussi partout la même Astarté qu'on pouvait qualifier de « grande ». Le nom d’Adad entre pour une proportion considérable dans les noms propres phéniciens dès le temps d'el-Amarna; nous serions très tenté de le reconnaître dans le Baal Khamân, si ce dernier était bien le Baal de l’Amanus. Le Zeus Démarous est une énigme; si c'était Zeus, fils de Démarous, il serait Héraclès, le grand dieu tyrien. A Tyr on trouve une Astarté que nous considérons comme locale. Si elle a parcouru la terre, ne serait-ce pas en compagnie de Kronos qu'elle n'aurait pas quitté? elle installe à Tyr le culte d’un aérolithe; rien n’autorise à révoquer ce trait en doute. Elle porte sur son front une tête de taureau, et ce trait est confirmé par les monnaies. Byblos appartenait avant tout à sa dame, comme le prouve la célèbre inscription de Iehawmélék (4). Nous avons déjà dit que les monnaies attestent

(1) Dron., V, 71.

(2) C'est aussi pour cela qu'il se circoncit ainsi que’ses alliés; la circoncision est envisagée ici comme une atténuation de la mutilation; en droit strict Kronos devrait subir la loi du talion. Lydus (De mensibus, p. 110, éd. Wuensch) nie que la circoncision fût un rite kronien puisqu'elle est connue des Arabes qui adorent Astarté et non Kronos; mais il atteste par là l'existence de l'opinion contraire. On en concluait que le dieu des Hébreux était Kronos.

(3) Diop., IT, 61 : &p° où dù péype Toù vüv Xo6vov xata te Tv Eunshiav xai Tà mpùc Ecrépav vebovtæ pépn modos Tov dYnAüy tonuwv dn’ Éxeivou Koévia mpocayogeuschor. Le frag. de Lydus (FHG., IE, p. 571) est relatif à ces voyages d'après Philon.

(4) CIS., ph. 1.

que Béryte était à Poseidon, et c'est aussi là qu’on a découvert les huit Cabires (1). Et c’est aussi à Byblos, fondée par Kronos [17], qu'on retrouve les monnaies du dieu aïlé. C'était encore un fait que l'Attique appartenait à Athéné, et l'Égypte du temps se réclamait de Toth.

De tous ces faits une idée assez nette se dégage. L'auteur connaissait assurément les divinités phéniciennes et les lieux spéciaux de leur culte. Chaque ville avait son dieu, rien de plus naturel; la ressemblance entre ces dieux en mettait en relief quelques-uns comme les divinités de la race. Dans Philon ce fait est expliqué par la mythologie, une mythologie adoucie par l’évhémérisme, mais qui rappelle trait pour trait l'explication grecque. Ce rapprochement est-il purement artificiel, dans le but de démarquer les créations de la mythologie grecque, ou est-il le résultat de la sympathie qui poussait les Phéniciens à se les approprier? Dans l’ordre du temps, c’est certainement le syncrétisme qui a précédé ; mais il est difficile de dire dans quelle mesure certaines divinités qui se présentent ici sous des noms purement grecs ont été réellement assimilées en Phénicie. Le plus prudent est de ne traiter comme tel que ce qui est reconnu tel pour d’autres raisons.

Le syncrétisme s’est peut-être manifesté par un poème, comme il se reflétait dans les ateliers de monnayage, mais il est douteux que ce poème ait été écrit en phénicien, comme les légendes phéniciennes sont rares lorsque la Grèce envahit, et en tout cas il ne représentait pas une mythologie originale. Un allégoriste a essayé une première explication de ce panthéon composite. Puis vint Philon. Les dieux phéniciens complétés et expliqués par la mythologie d’'Hésiode, réduits à la condition humaine et audacieusement présentés comme le type des légendes grecques, voilà toute l’histoire des Ouranides. Peutêtre cependant l'instinct était-il infaillible qui revendiquait pour la Phénicie le vieux Kronos; cette part importante de vérité pouvait seule faire admettre une pareille fiction,

(1) Monnaie d’Élagabale, mais nous ne savons que faire des deux mots suivants, ‘Aypotats te za Aledouv, à moins qu'on ne divise les Cabires dans ces deux catégories.

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1. Temple de Ba‘al [Saphon]. Tarif des redevances qu'ont fixées les personnes préposées aux redevances, au temps [des Seigneurs Hilles]ba'al le suffète, fils de Bodtanit, fils de Bod[echmoun, et de Hillesba‘al],

2. le suffète, fils de Bodechmoun, fils de Hillesba‘al et de leurs collègues.

3. Pour tout bœuf, que le sacrifice soit expiatoire ou pacifique ou holocauste, les prêtres auront dix [pièces] d'argent pour chaque, et pour l'expiatoire, ils auront, en sus de cette redevance, de [la chair d’un poids de trois cents].

4. Et pour le pacifique les abatis (?) et les articulations (?); et les peaux et lès jambes (?) et les pieds et le reste de la chair seront pour celui qui offre le sacrifice.

5. Pour un veau dont les cornes n’ont pas encore poussé spontanément ou pour un cerf, que le sacrifice soit expiatoire ou pacifique ou holocauste, les prêtres auront cinq pièces d'argent pour chaque, et pour l’expiatoire ils auront

6. en sus de cette redevance de la chair d’un poids de cent cinquante et pour le pacifique les abatis (?) et les articulations (?); et les peaux et les jambes (?) et les pieds [et le reste de la chair seront pour celui qui fait le sacrifice]. l

7. Pour un bélier ou une chèvre, que le sacrifice soit expiatoire ou pacifique ou holocauste, les prêtres auront un sicle d'argent deux zer pour chaque, et pour le pacifique ils auront en plus de cette redevance les abatis (?)]

8. et les articulations (?); et les peaux et les jambes (?) et les pieds [et le reste de la chair seront pour celui qui fait le sacrifice].

9. Pour un agneau ou un chevreau ou pour un faon de cerf, que le sacrifice soit expiatoire ou pacifique ou holocauste, les prêtres auront trois quarts (de pièce) d'argent et … zer,

10. en sus de cette redevance, les abatis (?) et les articulations (?); et les peaux et les jambes (?) et les pieds et le reste de la chair seront pour celui qui fait [le sacrifice.

11. Pour un] oiseau, domestique ou de vol (?), que ce soit un holocauste ou un purgatoire ou un haruspical, les prêtres auront trois quarts de pièce d'argent, deux zer pour chaque; [et la chair sera pour celui qui offre le sacrifice].

12. Pour un oiseau, s’il s’agit de prémices sacrées, ou s’il s’agit d’un sacrifice de gibier ou s’il s’agit d'un sacrifice de bête engraissée, les prétres auront en argent dix... pour chaque.

13. Et pour tout pacifique qui sera porté devant la divinité, les prêtres auront les abatis (?) et les articulations (?) et pour un pacifique …

14. Quant aux libations et quant à la graisse et quant au lait et quant à tout sacrifice qu'un particulier pour sacrifier en offrande … [les prêtres n’auront rien … |.

15. Pour tout sacrifice que sacrifie un propriétaire de troupeaux ou un propriétaire d'oiseaux, les prêtres n'auront [rien de cela].

16. Tout corps municipal et toute gens et toute confrérie religieuse et tous les particuliers qui sacrifieront …

17. Ces particuliers la redevance pour chaque sacrifice selon qu’il est statué dans l’édit

18. Toute redevance qui n’est pas statuée sur cette table, il sera donné selon l’édit qui |... a été fixé par Hillesba‘al fils de Bodtanit]

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