‹ Etudes sur les Religions Sèmitiques (volume 3)Chapitre 10 sur 45 · BAAL, DIEU MAITRE ET SEIGNEUR · texte numérisé non relu

BAAL, DIEU MAITRE ET SEIGNEUR

El, Ilâh, Allah, est le seul mot des langues sémitiques qui n'ait été appliqué qu'à Dieu ou aux êtres qu'on rendait participants à sa divinité. Baal, au contraire, comme tous les autres appellatifs, se dit de Dieu et des hommes.

Une seconde différence qui caractérise nettement le Baal, c'est qu'il n'est pas directement et sans intermédiaire le terme des aspirations ni des relations humaines. Il est en quelque façon le maître, mais non pas comme le maître par rapport à l'esclave, dans une relation personnelle. Et ce serait une autre exagération que de dire qu'il est simplement le propriétaire du lieu où l'homme s'établit, quoique cette notion soit plus voisine de la vérité. L'idée exacte n'est ni la propriété réelle, ni la propriété personnelle, mais la domination réelle. Il en est un peu du Baal comme du Seigneur féodal dont les droits sur les colons dépendent de ses droits sur la terre, avec ce mélange de service personnel et de dépendance terrienne qui est le fait du vasselagc. Adon en phénicien, mar en araméen, rab en arabe, marquent la relation personnelle : on dit ainsi : « mon Seigneur ». Quand on s'adresse au Baal on dit : « Seigneur de tel endroit ». Par là nous n'entendons pas (trancher la question de savoir si le nom de Baal ou Seigneur appliqué d'abord à Dieu ne s'est pas divisé ensuite selon les groupements sociaux; nous marquons seulement qu'il y avait dès l'origine dans ce vocable une différenciation possible par les lieux qui ne se trouvait pas dans le mot El.

Passons à l'examen des faits.

Parmi les Cananéens, le sens appellatif de baal est très accusé et ce sens touche à celui de propriétaire ou plutôt de possesseur. On dit le

maître du bœuf (Ex., x\i, 28) ou de la maison (Jud., xix, 22), ce qui marque bieu la propriété. Mais on indique aussi de la sorte les attributs d'un être : il a des ailes, des cornes, il offre un sacrifice (i), il possède une femme, et, sans régime, il est baal, pour dire il est marié et le tnari. Mais cela ne se dirait pas en dehors du mariage proprement dit. Les baa/im ou seigneurs d'un endroit sont les citoyens les plus importants, dès loi-s les gros propriétaires (Jud. , ix, 2 ss. ). C'est en somme l'idée vague d'une possession légitime, acquise, incontestée.

Le mot était donc très propre à marquer le dieu local d'une cité ou d'un petit État. 11 est là chez lui, le maître de la maison, et c'est peutêtre pourquoi Rekoubcl est qualifié « maître de maison », dans l'inscription de Panammou (2). Aussi est-il très fréquent et normal que chaque Baal soit Jéterminé par un nom de lieu, ordinairement un nom de ville. Les exemples en sont si connus qu'il est inutile d'insister. Cependant rien n'oblige à un exclusivisme absolu. Puisque le mot baal s'entend de celui qui possède certaines qualités, qui préside à certaines actions, pourquoi ne pas reconnaître que le Baal Marqod n'est pas le Baal delà ville de Marqod, mais celui qui préside aux danses sacrées (3)? LeBaalBerithdeSichem(Jud., viii, 33 ; ix, 4) nommé El Bérith (ix,4'6) est plutôt le Baal de l'Alliance que celui de la ville Béryte {k). Le Baal Zeboub (II Beg., i, 2, 3, 6, 16) serait d'après Halévy (5) le Seigneur de la ville de Zeboub, et il faudrait sans hésiter accepter cette opinion si l'existence de cette ville était mieux constatée. D'ailleurs ce baal était celui d'Eqron. On serait tenté de lire Baalzeboul, « le baal de la demeure divine », mais la tradition diplomatique est trop ferme pour qu'on ose changer le texte (6). Baethgen l'entend d'un Baal auquel les mouches étaient consacrées (7) et mentionne sans référence une divination de& Babyloniens par les mouches. Mais les mouches ne sont guère un objet susceptible d'honorer un dieu. L'opinion courante est qu'il s'agit d'un dieu chasse-mouche, comme le Zeus Apomuios d'Olympie ou le héros Muiagros de la petite ville d'Aliphère en Arcadie, non loin du Lycée. C'est Hercule, le héros gréco-phénicien, qui a fondé le premier sanc-

(1) «]:d Stz, Dij-ip Syz, ni^n Sn.

(2) L. 22. L'inscription cile Iladad et Eletn^Z h*J1 SnIjI etChamach et tous les dieux du

pays de ladi.

(3) HB. 18'JG, [). 220.

(4) Parc€quon ne saurait assigner un rapport direct entre Sichem et Bérith (Beyrouth). D ' dfrni.ro ville il y avait naturclleinfmt un Baal Bérith représenté sur les monnaies

«. (^^jnduisant un char allclé d'hippocampes.

(i) Complet rendu$ del'Ac. des Inscr. 1802, p. 74. («; ZtiU)u\ ne fleure que dans Syrnrnaque. {'jBeilrûfje, p. 2.'i el nol*î.

tuaire parce que les mouches le gênaient dans le sacrifice (1), et les cultes arcadiens étaient si pénétrés d'éléments sémitiques qu'il n'est pas impossible d'admettre ici un emprunt (-2). Le rôle de ce Baal Zeboub serait donc d'écarter les mouches pendant les sacrifices. D'après le vieux récit babylonien du déluge, « les dieux se rassemblèrent audessus du sacrificateur comme des mouches » (3). Les mouches qui troublent le sacrifice ont du facilement devenir l'image des esprits qui n'y avaient pas droit : on comprend comment le Baal Zeboub a pu être regardé comme le prince des démons, au nom duquel, d'après les Pharisiens, on pouvait chasser les démons du corps des possédés.

L'assimilation de certains baals au Kronos grec permet de rappeler ici ce temple de Kronos où ne pénétrait ni femme, ni chien, ni mouche (i). Mais on ne sait où était situé ce temple, quoique les mythologues aient été frappés de la coïncidence avec le grand temple d'Hercule à Rome où ne pénétrait ni un chien, ni une mouche. iM. iMax. Mayer (5) serait tenté de placer ce temple à Olympie, le culte romain de Saturne étant venu de TÉlide d'après Denys d'Halicarnasse (I, Si).

Quant au Saturne Balcaranensis dont le sanctuaire antique a été retrouvé à Boukorneïn au sommet d'une haute montagne, son nom répond sans doute à un Baal à deux cornes. Mais rienn'iudique que ces deux cornes fussent un attribut du dieu, qui est figuré entre le soleil et la lune. C'était plutôt le nom de la montagne; et en effet parmi les noms de lieux qui déterminent le baal, les noms des montagnes ont une place importante; il suffira de rappeler le Baal de l'Hcrmon et le Baal du Liban.

Sans insister davantage sur les noms de lieu qui sont la règle, nous passons à quelques noms où il semble bien que le Baal soit déterminé par une épithète.

(1) Paus., y, XIV, 2, après avoir dit le fait d'Hercule : Xc'yovTat ôè xaTàxaûTa -/.tX 'H).eïot Oûstv TÛ 'A7:o[xu:w Au, è$e)vauvovTt i^; ['H>eîaç] 'OXufXTiia; ta; {/.uiaç. A Salamanque on attribue l'absence de moustiques à la prière de S. Jean de Sagoun, moine auguslin, qui les avait exorcisées parce qu'elles le gênaient dans ses éludes.

(2) Paus., VIII, xxvi, 7:... xai èuixocXo'jjJLevoi tôv Mut'aypov xaioçiffi TaOxa Spiffaaiv oùSèv stt àviapôv eîaiv al (X'jîai. Cf. Pline, //. X, X, 75 : et Elei Mijiagron fou Myiacoren) deum, muscarum miiltitudine pestilentiam afférente: quœprotinus intereunt, quam litaluin est ci deo. D'après le renseignement très précis de Pausanias, il s'agit de l'Arcadie.

(3) Table XI de l'épopée, 1.162.

(4) Deux auteurs anciens, Ph>larque (Frag. hist. grxc. I, p. 447) etMénandre (IV, p. 447), tous deux d'après Lydi'S, De mensibus, p. 171, éd. Wuensch ; èv ostw xax' aOtov lepô>, w; ÇTjai <t'JX[apxo; £v tt) élTriaxatSExotTyi xal Mivavopo; yî [x-^] Tipûxrj, oOte yuvYi oùts [^xOtov o'jx'» |Avï[a] ei<Tf,ei. Clermont-Ganne^u, Jour. as. 1S77, p. :M7, et V. Béraho, Origine des cultes arcadiens {p. 213), qui qualifie le héros Muyiagros de Zeus.

(5]RosrHER, /.ex. myth., II, col. 1494.

Baal Marphc (l) peut être un Baal guérisseur, à rapprocher de Raphaol; ou le Baal du mois de Marphé (2); dans ce dernier cas on sou^^-erait aux énigmatiques << baals des jours » de l'inscription de Cittium [3\

Balithou est encore plus énigmatique, car Strabon qui le mentionne semble jouer sur les mots, comme si ce baal était le baal des thons (4).

Baldir [CIL., VIII, 5*279), dans une inscription numide, est cité par Ed. Meyer ^5) et paraît être en contradiction avec sa théorie que le second nom doit toujours être au génitif, car il s'explique bien comme le Baal puissant, à comparer à la grande Astarté (6). En tout cas, dans Baal Adon (7) il y a aussi une apposition évidente, et c'est ce qui nous autorise à chercher dans cette direction l'explication du célèbre Baal Khammon.

Les inscriptions relatives à cette divinité ont été trouvées surtout en Afrique, et il semble bien que c'était le dieu spécial des Carthaginois. Ils ont pu l'importera iMalte et en Sicile, le cas de Ma'soub est différent selon nous. Il est souvent qualifié de Seigneur et associé à la déesse Tanit (prononciation réelle inconnue), à Carthage après elle, à Constantine avant.

On l'a pris pour la divinité africaine, le Jupiter Ammon, et comme cette confusion a été faite dans l'antiquité, elle a dû contribuer à établir plus solidement son culte en Afrique. Mais la prononciation originale n'est pas la même (8).

Ed. Meyer (9) y voit l'être divin qui habite le Khammân, ou le pilier fétiche, comme la déesse est qualifiée de « mère de Tachera » {CIS.,

(1) NE-^o'""^! ph. 41.

(2) Ph. 11. Ed. Meyer (RoscH., Lex.myth.y I, coL 2868) veut que le second mot soit néces- •airernent au g»*nilif. Mais rusao;e ordinaire est-il une règle absolue? Baal Gad paraît être une apfO'.ilion,

(3) CZ*» S72ph. 80 B.

^4) Pn.*s de Thapse : dty.pa 'Aixixwvo; BaXtÔwvoç (Str., XVII, III, 16) Ttpo; 6yvvoaxo7rcav; 6'Jvvoç ne pourrail-il <^lr(; D^ini'

(5) Loc. laud.

(6) 'IIN'^VZ ; cf. mTNn mntt7> ph. 255. Mais nous ne voudrions pas assimiler à cette dernière, malgré la suggestion des éditeurs de C/5., la HITHn nSyi ph. 177 qui est plutôt « la dame du sanctuaire ».

(7) C/.S„ I, page 15ï, pH S^'zSl ]1N S72S p^S.

(8) Le nom du dieu égyptien ne commençait pas par l'aspirée n, mais tout au plus par un •on répondant à N, en grec 'A\^\).uyi (c'est par suite de la confusion que les Latins ont écriL lUmmon ; cf. Vinc, //l'u., i V, IDH, disant de larbas Ilammone satus. Ed. Meyer, dans Roscber/ Lex.inyth., I,col. 291). Mais les Carthaginois avaient sûrement adouci le n que le néopunique remplace quelquefois par N ; cf. la variante pnS'^3 pu. 774 np. 580 (Lio.), et TO^J ^T. pb. 378. ' '

(9) Dans Rosch., Lex. myth., I, col. 2870.

n° 13). Mais ce dernier fait est certainement controuvé (1). Maintenant que nous sommes sûrs de l'existence d'une déesse Achéra, il est bien plus simple de regarder le pieu achéra comme dérivé du nom de la déesse et on pourrait à la rigueur considérer aussi le pilier solaire, Khammàn, comme dérivé du nom du dieu.

On devait aussi songer à un nom de lieu. Dans ce cas l'opinion la plus naturelle serait celle d'Halévy (2) qui rappelle l'importance des Baals des montagnes. Le Baal Khamàn serait le seigneur de l'Amanus, montagne célèbre dans toute Tantiquité sémitique et souvent mentionnée par les Babyloniens sous la forme Khamanii. Les eaux pures ou sacrées de l'Amanus jouaient un rôle considérable dans leurs lustrations (3) ; mais quel rapport spécial avait-il avec Carthage? Hofîmann suppose un lieu Khammôn qui serait le nom ancien d'Oum el-'Awàmid (4) ; cette hypothèse ne vaut que pour MaVoub.

Un autre lieu aurait plus de probabilité puisqu'il parait attesté par un document formel. Une inscription grecque trouvée à Ham près de Baalbek atteste l'existence d'un dieu propre à cet endroit (5) :

On a pensé que ce Mercure était un Baal Hamon. Il est juste toutefois de remarquer que l'inscription est de 172 après notre ère. Elle insère le mot y.a)[;/rp bourg y entre doininus représentant baal et le nom du lieu. Ce n'est donc point une transcription littérale d'un texte sémitique. On voit dans la suite que les dépenses ont été faites au nom du bourg ; nous savons de plus que Mercure était un des dieux adorés à Baalbek-Héliopolis. Il est donc très vraisemblable que nous n'avons ici que l'adoption par un village, qui se trouve porterie nom de Hamon, du culte de la cité principale.

Pour nous, la question serait définitivement résolue par la négative s'il était certain qu'en outre de Baal Khamân on trouve deux fois EL Khamân. Car nous avons vu qu'à la différence de Baal, El ne se joignait jamais à un nom de lieu. Mais ce point demeure douteux (6).

Une épithète est possible; nous venons de le constater pour Baal Adon

(1) 11 faut maintenir la leçon des éditeurs : mTNn DN*, qui est peut-être pour niTyn CN, « la mcre du secours », mais en tout cas n'a rien de commun avec Tachera.

(2) Mélanges de critique et (Vhistoire, p. 426.

(3) ZiMMER.N, Itituattafeln, passim.

(4) Ueber einigeph. insch., p. 27.

(5) Clerm.-Gvn., Recueil, I, 20; relevée ensuite par MM. Dussaud et Macler, Voyage au Safa, p. 211; ra|)prochée de liaal Hamon par M. Is. Lévy, Revue des Études juives 1901, t. XLin,p. 188.

(G, 11 faut reconnaître en effet que c'est dans deux endroits voisins (el-'Awûmîd et Ma'soub) et qu'il pourrait être question d'un culte spécial, mis les deux lois en relation avec Malakastarté. Voir aux appendices l'explication de ces inscriptions.

gg ETUDES SL:R les RELIGIONS SÉMITIQUES.

et Halilir. KhainniAn ou Khammùn a précisément cette physionomie (1). Le Baal khaiiimàn est donc le Baal brûlant, le dieu-soleil, et c'est en eii'et au soleil (lue le pilier Kbammàn est consacré à Palmyre.

Mais nous répétons que la fortune de ce dieu à Cartilage est venue sans doute de sa confusion avec la grande divinité africaine, Amon, qui était aussi un dieu solaire. Il est très fâcheux que nous ne connaissions pas la transcription grecque de Baal Khamân ou Khammân ou

Khammùn.

Le Baal Khammôn pouvait d'ailleurs se localiser spécialement dans un sanctuaire particulier; ainsi le seigneur Baal Khammôn à Altiburos -2). Mais on rencontre le même fait pour le Seigneur des cieux luimême (3). Le ciel, en effet, avait aussi son Baal et ici il est difficile d'étudier spécialement les Cananéens, car leur Baal des cieux est exactement le même que celui des Araméens et les Arabes du sud rendent la même idée par Dhu-samaï, «le maître du ciel». M. Clermont-Ganneau a même pensé qu'ici les Cananéens avaient emprunté aux Araméens (4). Ce n'est pas probable, les Araméens ayant été beaucoup plus sobres dans l'emploi du nom de Baal. Ce Seigneur du ciel joue dans les inscriptions, surtout à Palmyre, le rôle du dieu suprême. Dans Philon de Byblos, il est le seul qui ne soit pas expliqué par l'évhémérisme comme un simple mortel. C'est le dominus cœli de saint Augustin (5) et par conséquent pour les Carthaginois l'équivalent de Zeus (6), le parèdre de la grande déesse Cœlestis. Philon aurait donc dû se dispenser de l'assimiler au Soleil, malgré le sens même des termes qu'il connaît très bien : il s'agit du Seigneur qui habite les cieux et qui y règne (7).

(1) L'adjectif formé par la désinence cm a très bien pu se prononcer 6n en phénicien, où If son 6 pour â semble avoir été encore plus fréquent qu'en hébreu où déjà le dieu assyrien Hammân est devenu Ritnmùn.

(2) Nt-opunique n" V?A; Lid., p. 153.

(3) Ph. V.VJ.

(4) Ktudes, I, p, 39 : v Ce fait (rassimilalion "X^VI pour ' "U^bî?! dans le Hauran comme en Sardaigne. ph. 139), rapproché de cet autre, que ce nom divin apparaît dans des documents phéniciens avec la terminaison plurielle araméenne 7 pour □, porterait à penser que le culte même du BaaI-chamaim chez les Phéniciens peut avoir une origine araméenne ». Mais il ft'agit seulement du peeX<Tà[iriv dans Philon de Byblos reproduit par Damascius. Ed. Meyer {Lex. myth., I, col. 2872) en conclut plus justement que donc Philon ne puisait pas dans Sanchonialon qui aurait dit Haalchamêm. Si Plante dit Balsamen , il faut plutôt conclure simplement à la répugnance des Grecs et des Latins pour ces finales ; ainsi les Espagnols dlwnt Belen pour Fielhleem, etc.; d'ailleurs on lit maintenant Baalsamem dans Plaute.

;i) In jud., iih. Vlll, quaest. G.

(6) Dans le irailé avec Philippe de Macédoine, Polybe, VII, 9. H avait un prêtre à Carthage, p. 379.

(7) Ct qui n'exclut pas cette application de fait selon les idées. A Kharran c'est la lune qui est k Baalchamin atoscii. Lex. tnylh., I, col. 2875, citant Jacques de Sarug).

LES DŒUX. 89

On peut dire que la question de l'origine du Baal dépend de l'antiquité de cette conception. Son extension prouve bien qu'elle est ancienne; si nous pouvions affirmer que c'est le point de départ du culte des Baals, nous serions bien près d'une sorte de monothéisme (1), le maître du ciel devenu le Seigneur de tel ou tel endroit se serait multiplié avec les groupements sociaux. Mais il se pourrait aussi que le Baal des cieux fût une création relativement récente, à l'inslar des Baals particuliers, au moment où on entrevit la nécessité de mettre un certain ordre hiérarchique dans le panthéon. Nous reviendrons sur ce point après avoir dit quelques mots des Araméens et des Arabes.

Chez les Araméens le mot baal a les mêmes sens de « seigneur » et d' « époux », quoique les exemples soient beaucoup plus rares. Baal est aussi le nom du dieu d'une ville, comme le BaalKharran dans la petite inscription araméenne de Sindjirli où est représenté le symbole du croissant avec la lumière cendrée, le Baal de Tarse, et celui de Gaziura (2). Mais les Araméens pouvaient moins encore que les Cananéens échapper à l'influence assyrienne. On trouve à Palmyre, avec la forme Bal et la forme Bol, qui en est la contraction, la forme Bel qui est purement assyro-babylonienne. Néanmoins Bol ou Bel a bien mieux que le Bel babylonien conservé un caractère appellatif. Ce caractère parait supposé dans les noms divins 'Aglibol, larkhibol, Malakbel, quelle que soit d'ailleurs la valeur propre de chacun de ces noms dans les triades palmyrëniennes (3).

L'épigraphie de l'Arabie du sud a prouvé définitivement que le mot baal est proto-sémitique et non point emprunté par les Arabes aux Sémites du nord en même temps que l'agriculture comme le pensait W. R. Smith (4). L'argument du savant anglais était que l'usage arabe du mot était comme lié à la culture des oasis, mais il figure dans les inscriptions niinéennes et sabéennes avec toutes les nuances de l'usage cananéen, le propriétaire, le mari, les citoyens, le dieu de tel endroit. 11 faudrait donc conclure à un emprunt fait aux Cananéens plutôt qu'aux Araméens, si le plus simple n'était de reconnaître que le mot est proto-sémitique. Hommel a relevé le nom

(1) C'est peut-élre [lour cela qu'EJ. Meyer a rétracté son opinion du Baal suprême ^Roscher, Lex. myth., I, 2874).

(2) LiDZBARSRi, lland...

(3) 'Agllbol est, (le l'aveu de tous, un dieu lunaire; larkhibol était considéré comme tel, niV " mois », semblant nécessairement faire allusion à la lune [tw se trouve seul dans les noms [tropres); mais le R. P. Ronzevalle le considère comme un dieu solaire. Malakbel est Sol sanctissimus, CIL., VI, 710.

(4) Bel. of the Sémites, p. 120.

irun tlieu « maître delà maison (1) )),qui rappelle le Rekoubel, <( maître lie maison », derinscription de Panammou : parmi les différents baals de tel ou tel endroit, il faut noter « le Seigneur du ciel, Baal de Bin » (2); nous avons signalé chez les Phéniciens cette même localisation du Baal céleste (3) ; les Araméens n'ont pas hésité non plus à faire du baal du ciel le dieu spécial d'une personne ou d'une tribu (4). Cette attache des Baals à des lieux, non à des tribus, est encore plus caractéristique chez les Arabes du sud qui avaient conservé j)lus que les autres Sémites sédentaires le groupement en tribus. Il faut reconnaître d'ailleurs que chez eux la prédominance de l'antique El s'est absolument maintenue et que jamais Baal n'est devenu purement et simplement synonyme de la divinité.

Les Cananéens, les Araméens et les Arabes sont donc parfaitement d'accord dans l'emploi du mot baal. Pour eux c'est surtout un nom commun. Chaque cité avait le sien, aussi est-ce avec un sens très juste de la réalité que la Bible a parlé au pluriel des Baalim. Ces Baalim pouvaient donc avoir leur nature particulière et leur nom particulier. Malheureusement ces noms propres sont rarement connus. Il y avait plus d'un motif pour éviter de prononcer le nom du dieu. Outre le vague sentiment de respect qui fait du divin une chose ineffable, on aimait à cacher le nom du protecteur de la cité. Connaître son nom vrai, c'était déjà avoir une arme contre lui et des ennemis pouvaient en abuser pour le séduire par leurs conjurations et l'amener à déserter la ville. Le baal de Tyr est Melqart, mais cela môme n'est pas un nom propre, puisque Melqart signifie simplement « le roi de la cité».

Cependant nous connaissons maintenant quelques-uns de ces noms propres. Dans les lettres d'el-Amarna le nom de Baal n'est jamais écrit dans les noms de personnes, mais on rencontre très souvent celui de Hadad, sous la forme Addu. Hommel a pensé (5) que Hadad étant un nom spécial pour Baal, il fallait donc lire Baal plutôt que Hadad, ce dernier nom étant le plus souvent écrit par un simple signe idéographique. Cette conjecture ingénieuse a été appuyée par Knudtzon qui .semble l'avoir établie pour plusieurs cas (6). D'ailleurs Hadad disparaîtra des noms phéniciens où Baal le remplace au temps dont

(•) ^•~> Jju, le second mot est déterminé; Aufs. und Abh., p. 173.

(2) Lor.laud., ,,.200, ^ Jju ^.^h

(3) Ph. \VJ. " ' ^

(ij Alliir. Ue.berl., p. 220 s.

(6) Beitrûrje zur Assyriolorjie , IV, lasc. 3, 1901 ; cf. Jtli. VJ02, p. 146.

nous avons des inscriptions, et la plus ancienne ne cite que le Baal du Liban (1). Il est possible que par respect on se soit mis d'abord à prononcer Baal, puis à l'écrire, par un phénomène analogue à celui qui se passait chez les Juifs. C'est ainsi que le Baal d'Arvad n'est jamais nommé sur les monnaies et cependant sa forme en queue de poisson a permis à M. Bouvier d'y reconnaître Dagon (2). Le Baal de Béryte est une sorte de Poséidon qui répond peut-être au dieu phénicien Sid.

Le Baal de Kharran était certainement le dieu Lune, non le soleil, et cela est maintenant constaté officiellement (3). Parmi les Baals sabéens ou minéens, on peut citer Wthtar, Tà'lab, la déesse Soleil, un certain Thor de ba'al... (i). Tà'lab, tout en étant spécialement patron de Biyàm, est baal de Tur'at (5), et un dieu pouvait être baal de plusieurs endroits.

Il serait fort intéressant de pousser plus loin cette étude, de savoir de quelle cité tel dieu célèbre était le Baal. M. Glermont-Ganneau a reconnu dans Arsouf, l'ancienne ApoUonias, la cité de Bechouf ou Bechef(G) ; le même savant se demande si le dieu Sid ou « le chasseur), dont le nom se rapproche de celui de Sidon, ne serait pas le Baal du Liban, en d'autres termes Adonis lui-même, le chasseur infortuné (7).

Nous reconnaissons tous ces faits et nous dirions volontiers avec Ed. Meyer que « les Baals étaient des êtres complètement distincts ». Mais le même savant ajoute que « dans la théorie ils sont identiques et ne sont que les différentes formes d'adoration du même dieu (8) ». Dès lors nous ne voyons pas pourquoi il refuse de reconnaître l'existence d'un baal suprême, le Baal par excellence, qu'il avait autrefois admise, et que les découvertes récentes nous paraissent plutôt confirmer. Si chaque cité avait son baal absolument distinct des autres, comment pouvait-on parler simplement du Baal, comme le font les noms propres phéniciens, les Égyptiens et la Bible?

On répond, il est vrai, que dans chaque cité on savait à qui on faisait allusion en nommant le Baal : ce ne pouvait être que le dieu local.

(2) Baal Arvad, extrait da Journ. as. 1900.

(3) Inscription quatrième de Sindjirli (araméenne) : « Monseigneur Baal Kbarran » avec l'image du croissant et la lumière cendrée.

(4) HoMMEL, Aufs.,p. 173.

(5) C75., pars IV, p. 7.

(6) Recueil, 1, p. G7(i ss.

(7) Jiecueil, 1, p. 189 s.

(8) RosciiER, Lea:. mytli.jl, col. 2873.

Pour les étrangers, le point de vue était un peu différent. En entendant parler du Baal d'un peuple, on avait en vue un dieu spécial et dès lors le nom commun pouvait aisément devenir un nom propre. C'est ainsi cjue les Égyptiens du nouvel empire et les Israélites ont pu nommer Baal sans le désigner autrement. Et les Égyptiens (1) et les Hébreux avaient si peu perdu de vue le sens appellatif qu'on retrouve chez eux l'article devant le mot baal.

Mais cette i épouse n'épuise pas la difficulté. Les Égyptiens ont assimilé le Baal par excellence à un de leurs dieux, Soutkou. Et les Israélites ont si bien eu en vue une personne particulière, qu'on a cru reconnaître dans le Baal, le Baal de Tyr. La solution est précaire et ne peut s'appliquer à tous les cas. Enfin le fait capital est celui qu'a signalé Knudtzon, la prononciation Baal attribuée à un dieu parfaitement distinct, le dieu de l'orage et des grandes pluies.

Ce qui est absolument significatif ici, c'est que nous le rencontrions dès les premiers documents comme le Baal par excellence et que vers la fin des religions sémitiques il semble encore absorber tous les autres sous le nom de Baal des cieux : nous voulons parler de Hadad.

Les faits les plus récents ne sont pas ici les plus faciles à analyser. Nous ne pouvons entrer dans une discussion très complexe sur le Jupiter héliopolitain et les divinités d'Hiérapolis. Le syncrétisme gréco-romain auquel il faut ajouter pour Héliopolis un mélange d'idées égyptiennes ne nous permettrait pas de dégager une conception assez nette de l'ancien Baal. En remontant plus haut nous trouvons sur les Koudourrous babyloniens des princes Gassites le dieu Adad iiguré par un jeune veau surmonté du symbole de l'éclair (2). Hus tard ce même dieu tient en main la hache et la foudre. C'est incontestablement le dieu que les Hétéens nommaient Techoub et dont l'image a été retrouvée à Babylone par l'expédition allemande en 1809. 11 tient la hache de la main droite et la foudre de la main gauche (3 .

C'est encore le Zeus dolichenus, de Dolichê, entre l'Amanus et l'Kuphrate, représenté avec les mêmes insignes, debout sur un taureau.

Hadad, (jue les Assyriens prononçaient Adad parce qu'ils avaient perdu l'aspiration, est, de l'aveu de tous, le dieu principal de la Syrie. Mais on ne peut le traiter de dieu des Araméens puisqu'il paraît dans

(1) M. MuLi.Kri, Asien, p. 309 : « Sa Majesté est comme le Baal sur les montagnes ».

(2) Sr.iir.iL, Textes ëlamites-sémitiques.

(3) /He Uetlitcr par Messerschmidt, Leipzig, 1902, p. 22.

des documents iDien antérieurs à l'invasion araméenne et à Tinfluence qu'elle exerça. Winckler Ta bien nommé un dieu cananéen (1) : il se trouve dans le plus grand nombre des noms propres au temps d'el- Amarna. Nous avons cependant noté déjà que son nom propre était remplacé par celui de Baal. Il est donc le Baal par excellence, le Baal du ciel, et spécialement le dieu de Forage (2), d'où son surnom de Rammân ou Tonitruant. Si l'on envisage à ce point de vue l'histoire Israélite, les faits deviennent clairs. Nous ne pouvons traiter ici la question. Qu'il nous suffise de rappeler que la Bible parle souvent d'un Baal par excellence que rien n'oblige à regarder comme le propre baal de Tyr et dont les attributs ressemblaient assez à ceux de lahvé, dieu du ciel, pour qu'on ait mêlé au culte de lahvé le culte de Baal et même représenté lahvé sous Fimage d'un taureau — le taureau de Hadad. Ce dieu, simplement qualifié de Baal à l'occasion, était aussi nommé Baal Chamen (3) : en effet ce nom est traduit par Zeus Keraunios, et le Zeus Tonitruant est l'équivalent de notre Hadad Rammân. Les détails appartiennent à une monographie de Hadad : nous nous bornons à ces indications qui montrent la parfaite unité, chez les Sémites occidentaux, de la conception du Baal, seigneur de l'orage et en même temps seigneur du ciel : c'était, pour les Égyptiens, les seuls observateurs du dehors dont nous connaissions le témoignage, le dieu par excellence des Asiatiques ou des Sémites de l'ouest.

Il serait donc possible que le nom de Baal, donné d'abord à un dieu du ciel, ait été ensuite étendu à d'autres, que le Baal avec un pouvoir général soit devenu Baal local. Nous avons de ce fait des exemples certains. Le baal des cieux est devenu dans certaines inscriptions le propre baal d'une cité particulière (4). Cela n'est point un fait de syncrétisme, c'est l'application d'une tendance permanente dans l'histoire des religions, le Dieu universel devient notre dieu et le dieu de chez nous. Ce qui se passa peu avant Tère chrétienne a pu se passer bien des siècles auparavant. Puisque Meyer reconnaît qu'en théorie les baals sont identiques, il s'agit d'expliquer cette théorie. Est-ce simplement le résultat du syncrétisme? iMais alors le Baal unique n'aurait pas

(1) Ce savant exagère toutefois beaucoup en disant que lahou était son nom dans la branche des Khabiri, Gesch. Isr., II, p. 78.

{2} Les Égyptiens nomment le dieu des Hétéens Soutkou, « seigneur du ciel »; or ce Soulkou est bien le Baal des montagnes, dieu de l'orage (M. Mùli.er, Asien, p. 339).

(3) Hadad est très spécialement un dieu céleste : « le roi qui crie comme Atldu dans le ciel )>, « qui est comme Addu dans le ciel » {Amarna 149 13, 1507).

(4) Altibouros, Cossoura.

Cil d*épitliètcs, taudis que le Baal qui prévaut en Syrie au moment de Lère chrétienne est très spécialement le Baal des cieux, c'est-à-dire celui-là morne qui était le baal à Torigine. La réflexion philosophique a eu certainement sa part dans ce mouvement vers l'unité, mais elle s'appuyait sur d'anciennes bases et d'ailleurs elle est demeurée sans efficacité. Loin que l'intelligence de cette unité primitive portât les esprits à l'adoration d'un Dieu unique, on s'appliquait plutôt à mettre en rehef les attril)uts particuliers de chaque maitre des cités, sauf aies assimiler aux divinités grecques. Ceux qui s'obstinaient dans l'unité ne trouvaient à la réaliser que dans le dieu-soleil, et en venaient, comme Philon, à dire que le Seigneur du ciel n'était autre que le soleil, ou, conmie Macrobe (1), à faire de Hadad lui-même un dieu-soleil.

En admettant pour les Sémites de l'ouest un grand Baal, nous les rapprochons de leurs frères de l'est, les Babyloniens.

C'est peut-être en Chaldée que la racine baal a eu les plus riches applications. Nous rencontrons du moins les mêmes développements du thème que chez les Cananéens. Comme il fallait s'y attendre au sein d'une civilisation puissamment organisée et où les villes étaient si considérables, la notion territoriale est presque primée par celle de domination personnelle, de gouvernement et d'administration. Selon une loi phonétique courante, la gutturale a disparu, et sous son influence le son a s'est adouci en ê. Le verbe bêlii signifie « posséder », le substantif bêlii dit « le maitre, le seigneur », soit en parlant d'un dieu, soit en parlant du roi. Bélu marque aussi qu'on possède telle ou telle propriété, qu'on fait telle ou telle chose. Le sens appellatif est donc très accentué. Cependant chez les Babyloniens Bel est le nom d'une divinité distincte confondue avec le Mardouk de Babylone et connue ensuite des (îrecs qui l'ont identifiée avec Zeus (2).

Il ne peut être douteux que ce dieu Bel ne soit la personnification du Seigneur ou du Maitre ; et il est impossible d'y voir le terme d'une évolution puisque le dieu Bel figure déjà sur les textes les plus anciens que nous possédions. L'idéogramme qui le désigne, lu ordinairement en, est très certainement l'abrégé d'un siège (3). C'est donc le- siège du roi ou du maître de la maison, un trône, symbole parfaitement conforme à la nuance spéciale du Bel babylonien qui est un seigneur personnel (^t).

(1) Saturnales,], 2317.

(2) HÉROfKJTK, ï, 181.

{i) Uonuy.L, der Jlierorjlyphische UrspruiKj der Keilschriflzeicheny noie présentée au Congrès de» Orientalistes de Paris. fl

(4) D'où r«-xpre»sion constante «\(t roi mon seigneur », tandis que fS^TD. se trouve seulement

COMUe hjiKKoristique dans les inscriptions phéniciennes; dans Osée (ii, 18) 'hvi signifie « UKNi mari ».

Ce signe se prononce EN, mais il est fort probable que enu est un mot sémitique, synonyme de bêlii avec le sens de Seigneur (l). EN est suivi pour désigner Bel d'un autre signe qu'on lit parfois KIT. Mais il peut se lire LIL et il n'est pas douteux que ce soit la vraie lecture. Bel est nommé TaXivoç dans Damascius à côté d' "Ac; qui est Éa ou Aë. LU est, lui aussi, un mot sémitique, c'est le nom d'un démon, ou plutôt d'un groupe de démons, ceux de la tempête ou de la nuit (2). Jastrow traduit l'idéogramme complet « le maître démon » (3) et reconnaît que ce n'est pas tout à fait Tanimisme qui suppose entre démons une certaine égalité. Il faut aller plus loin. Si LU signifie démon, l'ensemble signifie clairement le seigneur des démons. Mais pourquoi Bel est-il parmi les dieux le maître spécial des esprits? Dans la théologie babylonienne qu'on peut dire artificielle, mais qui remonte aussiloin que nos sources, Bel est le Seigneur de l'air comme Anou est le Seigneur du ciel, Éa ( Aë) le Seigneur de la terre et des eaux. Les démons exercent surtout leurs ravages sur la terre, ils descendent des airs ou montent des eaux pour y nuire ; Bel est leur maître et par conséquent aussi le Seigneur de la terre. Et ici nous retrouvons la môme idée fondamentale que chez les Cananéens : Bel est le divin considéré comme ayant sur tout pays (4) un droit territorial. Seulement chez les Chaldéens cette idée ne s'est pas fractionnée. Nippour seule parait avoir personnifié son dieu sous cette forme. 11 acquit une telle célébrité par son fameux temple qui était spécialement l'Ekour, ou « maison-montagne », représentant la terre, que nulle autre ville ne s'avisa de lui opposer son propre seigneur et maître. Son ascendant était tel que Mardouk, le dieu de Babylone, dut lui emprunter des prédicats.

C'est donc en vertu d'un préjugé sur l'origine des Baals que Jastrow a pu écrire ainsi l'histoire de Bel (5) : le dieu local d'une cité, devenu avec elle un grand seigneur et enfin le dieu suprême du monde inférieur (6). Mais nous avons vu partout des Baals dans le monde sémitique, partout ces Baals ont symbolisé l'idée divine, un d'eux est nommé le Seigneur du ciel sans qu'on puisse attribuer ce fait l'influence d'une grande cité. Il faut donc conclure simplement que dés les origines le divin a été conçu par les Sémites comme exerçant une domi-

(1) Delitzscii, HW.; Mlss-Aunolt, etc.

(2) Cf. ht'breu D*»;^;, démon femelle de même nature; il est séduisant de rapprocher r'iy « la nuit ».

(3j The relirjion of Babylonia, p. 53, « the chief démon ».

(4) Bel matàli.

(5) Loc. laud.f p. 55.

(<i) Encore celte théorie ne tient pas compte du titre de « Seigneur des esprits » qui ne peut venir de l'importance territoriale de la cité.

nation ivello sur le monde ; le titre de Baal est un attribut de la divinité tellement fondé en droit qu'il a été reconnu partout. Il est absolument contraire aux faits de prétendre que Bel a grandi avec Nippour, attendu que cette cité n\a jamais eu beaucoup d'importance et que le culte du dieu s'est étendu à mesure que cette importance même restreinte décroissait. Baal, dans ses plus lointaines origines, est tout simplement le dieu de Tair et on peut en conclure qu'il était aussi le dieu de l'orage. Il n*a jamais été caractérisé comme dieu du ciel, par suite de la triade théoloeique qui répartit les fonctions entre Anou, Bel et Éa. Éa était le dieu de la terre, Anou le dieu du ciel. Bel demeura entre les deux, le dieu de la montagne qui de la terre s'élève vers le ciel et aussi le dieu de l'air et des esprits qui le peuplent. Gela même supposait une certaine domination spéciale sur la terre qui est comme une région commune à Éa et à Bel.

Si le dieu céleste n'est pas devenu un dieu territorial, le dieu distinct de cités distinctes, c'est que dans les vallées du Tigre et de l'Euplirate le morcellement n'a jamais été aussi considérable qu'en Syrie. Ce fait de la territorialité ne s'est produit qu'à Nippour, mais il serait aussi faux de prétendre que Bel est un dieu d'origine locale et terrienne que d'attribuer une origine locale au dieu Lune qui est le dieu spécial des villes d'Our et de Kharran et qui est même dénommé à Kharran le Baal du lieu.

Pouvons-nous maintenant tirer des faits reconnus une idée générale sur les origines du culte des Baals?

Puisque tous supposent le même concept, et comme le pensait Ed. Mcycr, puisque dans leur diversité ils sont un en théorie, est-il légitime de dire que le monothéisme est à l'origine? Serait-ce que les Se fuites, reconnaissant Dieu pour le maître du monde, ont fractionné cette idée h mesure que chaque groupement prenait une individualité plus marquée qu'il communiquait à l'objet de son culte?

Ou au contraire chaque baal est-il seulement le genius de chaque endroit, devenu plus ou moins célèbre selon la fortune de chaque cité, jusqu'au moment où l'on reconnut que tous ces baals étaient un seul Seiii-neur, le maître du ciel?

Qu'une certaine unité soit au terme, on n'en saurait douter, et le Seif/neiir du ciel<\(i Palmyre (1) ressemble bien kV Allah des Arabes avant Mahomet. Se trouve-t-elle au début, c'est ce que les textes ne permetteut pas d'affirmer avec autant d'assurance, mais ce qu'il ne faut

(I) Voir •et prédicats dans Lid., p. 153: « que son nom soit béni à jamais, bon, miséri<j cordieux, rémunérateur ».

pas non plus nier sous 1 influence d'une théorie. Ln fait demeure dont l'évidence ne doit pas être atténuée. Supposons que le groupe sémite qui s'installe quelque part soit déjà pénétré de l'idée de la pluralité des dieux : il entend donner le nom de baal, non au maître universel, mais au démon, au djinn, à la divinité quelconque qui réside au lieu où il va s'établir. Le nom de baal indique du moins tout autre chose que l'animisme ; ce n'est ni le rocher, ni la source, ni l'esprit du rocher ou de la source, mais le maître du lieu qu'il invoque, pour qu'il lui soit donné de prospérer et de jouir des biens du sol. Le même vocable employé partout suppose donc chez les Sémites, aussi haut que nous puissions les atteindre, une idée générale et relevée de la divinité.

C'est en efl'et une idée trop restreinte que celle que W. R. Smith a essayé de faire prévaloir sur la nature propre du Baal (1). Selon lui le Baal est essentiellement individuel et comme identifié avec le lieu parce qu'il est avant tout le dieu qui arrose le sol, non par la pluie du ciel, mais par les sources. Le fondement du savant anglais est une distinction juridique de l'Islam entre les terrains arrosés naturellement et qui paient taxe entière et les terrains dont l'irrigation coûte de la peine et qui paient moins. Mais outre que les textes arabes eux-mêmes sont pleins de contradictions quant au sens du mot « terrain de Baal », cette terminologie ne serait pas d'accord avec celle de la Michna (^). De plus les Arabes disent aussi terrain 'Athtari dans le mémo sens, c'est-àdire terrain d'Athtar. Or 'Athtar est certainement uno divinité du ciel, la planète Vénus. Le terrain de Baal ou arrosé parle Baal est donc tout terrain fécondé par la nature ou par le dieu de la nature, par opposition à celui que l'homme arrose par son industrie. Si le mot a pris en Arabie un sens spécial, c'est que la nature des choses l'exigeait. La pluie tombe sui' le désert sans le féconder; le seul endroit vraiment fécondé parle Bual, c'est l'oasis aussi loin que l'eau de sa source, visible ou non, entretient la fraîcheur. L'expression s'est donc restreinte. Considérer le Baal avant tout comme l'arroseur, c'est donner comme thème primitif du mot un sens qui n'explique nullement son immense développement, tandis que l'idée de propriété et par suite de domination rend compte de toutes ses nuances ("X}.

(1) Hel. oftfie Sem., p. 92 ss.

{1) liâhn JJadirn, 31, "'JZT} niC* est un < hamp arrose par la pluie, par oppoî>ilion à un champ où Ion pratique des irrigations par des canaux, 'jTI'^'iLM FI^Z-

(3) Le bjal dans le sens de mari ne vient pas de ce que la femme est son terrain de culture, contre W. R. Smilh (p. 109 note), mais, puisque la femme légitime seule lui donne ce titre et qu'clle-in<';me n'est pas ha'ulali (nu passif </om/ncf), mais Im'alath dame), le baal ou Itèlu est le maître de la maison, elle en est la dame, .absolument rien dans la racine n'indique le sens darroser dans aucune brandie des langues sémiliques.

RKI.ICIONS «i:MmoLi;>. T

c)g KTVnES SUR LES RELIGIONS SEMITIQUES.

Le Baal n"est donc pas lié au sol par un lien essentiel et individuel. 11 donne la fécondité du sol, mais il reste à savoir comment, et on peut même se demander si les anciens n'ont pas ramené les sources elles-mêmes à la pluie. Us ont bien dû s'apercevoir de leur augmentation ou de leur diminution suivant la quantité d'eau tombée du ciel: Dans ce cas c'est encore vers le ciel qu'il faudrait cbercber la demeure et le foyer d'influence du Baal, car il est plus naturel de supposer pins de puissance au maître des nuages qu'à celui de la source qui en dépend (1). Cette suggestion est parfaitement confirmée x^ar les textes : le baal principal, lladad, est qualifié de seigneur du déluge {'2\ L'idée d'Osée, qu'on a voulu considérer comme dérivée, a au contraire toutes chances d'être primitive (3). Et de même le dieu de Caza. Seigneur des pluies, retrace l'image fidèle du vieil Ha-

dad iï).

C'est d'ailleurs une méthode étrange, que de chercher dans des textes modernes — et contradictoires — la notion primitive de l'idée de Baal, alors que les inscriptions nous permettent de remonter à quelques milliers d'années plus tôt. Sans doute un texte moderne a chance de refléter un concept ancien, mais on ne peut guère opposer d'exception au sens bien constaté des dérivations primitives d'une racine et à la traduction graphique des idées qu'est l'écriture primitive. Le Bel n'est pas le genius de la source, mais le maître de la maison ou de l'immeuble. Nous n'en concluons pas au monothéisme primitif des Sémites parce que nous ne voyons nulle part l'expression de « maître du monde » pour désigner le dieu. Il est seulement le maitre d'une partie du monde, le maître de l'air ou du ciel, et il est cela dès lorigine. Il en résulte du moins nettement que son origine n'est pas dans les forces secrètes du sol, mais qu'il marque les influences d'en haut, et le maitre du ciel c'est Dieu, même dans les religions strictement monothéistes. Et de plus c'est un argument décisif de l'idée élevée, sinon exacte que les Sémites avaient du divin. Nous avouons

(I) C'est cependant le processus inverse que W. R. SiniLli a été contraint d'adopter pour /•Ire logique. On aurait donné aux baais le caractère nouveau de seigneurs de la pluie par assimilation aux baals des sources. Le [)oint de vueest toujours trop étroit, ne tenant pas compte de la Clialdée.

{tj Be-el a-hu-bi dans Af as s- Arnold t.

'3) ftel. Sf-ni., I». 100. Il est en tout ras prouvé maintenant de la façon la plus catégoriqu qa'ellr remonte beaucoup plus haut qu'Osée. On lit dans une malédiction du Code de Ilam- ■Kranbi : t queAdad, le maître de l'abondance, le fjvgal des cieux et delà terre, mon aide, Uplaiedes cieux, Icgonllenif-nt des sources, lui retire » (Scirr.iL, Textes élamiles-sémitiques. 7* •érie, p. 127 s.).

(4« pRocopK de Gaza, IH, 19, cité par Smith.

d'ailleurs volontiers que cette idée s'est fractionnée ou plutôt appliquée à des êtres surnaturels qu'on regardait comme les seigneurs des lieux, surtout, selon l'idée primitive du dieu de l'air, des montagnes les plus élevées. S'il est vrai, comme le soutient Winckler (1), qu'aucune unité géographique n'était reconnue des anciens qu'elle n'eût son prototype dans le ciel, les Baals particuliers euxmêmes auraient eu une origine céleste, ne régnant sur chaque région qu'en tant que dominateurs de la zone céleste qui y correspondait.

§ 3. MKLKK, MILK, MOLÉK, DIEU LE ROI.

Le dieu n'est pas seulement un seigneur local, c'est un roi, Mélék, et naturellement le roi de la cité, Melqart, Nous nous trouvons ici encore en présence d'un nom commun pour désigner la divinité. On lui attribue le caractère royal. D'après W. R. Smith (2), ce fut plutôt une déchéance qu'un progrès dans l'évolution des sentiments religieux. Avec un père, on se livrait à la confiance; le culte était joyeux, sans exigences sinistres. Le roi fut plus difficile à contenter. C'est ainsi qu'on en vint enfin à lui sacrifier des victimes humaines, le nom de Mélék ou, comme nous disons, Moloch, étant inséparable de l'idée des sacrifices humains. Cette explication répond-elle aux faits? pouvons-nous constater cette marche dans le développement historique des religions sémitiques? nous ne pensons pas que les faits aient pris une allure si régulière ni que l'idée du royaume de Dieu ait eu des origines si sombres. Il faut établir avant tout certaines données positives.

Il est incontestable que le nom de mélék est à l'origine un nom commun; mais il est devenu, plus encore que baal, le nom d'un dieu particulier quoique la physionomie de ce dieu soit difficile à saisir, sans doute parce qu'elle ne fut pas partout la même.

C'est chez les Ammonites que ce dieu a le caractère le plus individuel. La Bible le nomme Milcom (3), ce qui n'est sans doute qu'une variante phonétique sans importance, qu'elle soit dialectale ou siin-

(1) Jlimmch-und Weltenhild (1er Dabylonier, Leipzig, 1901.

(2)0/). laud.,p. 62 eipassim.

(3) D3^»2 avec la inimation, comme dans les noms de l'Arabie du sud; il sufTil de supposer (jue les Ainmoniles se servaient d'une «'criture seinblaljle sur ce point pour rx|)liquer la lrans< riplion hébraïque. Cependant le nom divin 'Amm étant de plus en plus constaté dans l'Arabie du sud, on insistera peut-être CDCore sur l'élymologie n> -|- "î''^— , « 'Am est roi ».

,00 ÊTIDES SLll LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

plement orthographique. Miloom n'est pas seulement un dieu déterminé, c'est le propre dieu national des Ammonites, comme Camos l'est des Moabites, et c'est à ce titre qu'il avait son sancluaire près de Jérusalem, à droite du mont des Oliviers, non loi-n, à ce qu'il semble, du village actuel de Kefr Silwaii, sanctuaire bâti par Salomon pour une de ses femmes étrangères (1). Mais nous ne savons rien de plus sur ce dieu, si ce n'est qu'il avait une idole dans la capitale des Ammonites, portant une couronne d'or pesant un talent, ornée d'une pierre précieuse. Ktant le dieu national des Ammonites, il ne recevait pas sans doute chez eux d'attribut spécial ; il était le divin dans toute son étendue. Les Édomites participaient-ils à ce culte? La réponse dépend de la lecture du nom de leur roi, devenu tributaire de Sennachérib dans sa troisième campagne. Delitzscli continue à lire ce nom Malik-ramu, avec l'élément divin Malik; mais Hommel avec Pinches lisent M ou la et aboutissent à Joram (2). De toute façon il ne s'agirait que d'un cas

isolé .

A côté du Milcom ammonite, la Bible connaît un dieu iMLK qu'elle réprouve comme une fausse divinité et que pour cela les Massorètes ont ponctué Molék, sur le thème Bochét, objet infâme, et dont les Septante ont fait Moloch. Il faut donc renoncer à cette prononciation factice qui n'a jamais existé dans le langage réel. La vraie prononciation a dû varier suivant le temps. Nous pouvons nous en tenir à celle du nom commun mélék, « roi )),ou à celle des Phéniciens, M2/A-.

Toutes les fois que les Massorètes ont mis en relief par une ponctuation spéciale infamante le caractère étranger et illicite de Mélék, il s'agit de sacrifices humains et de sacrifices parle feu (3). Il est inouï

(1) La tradition du Icxto le dislin.^ue nettement de "j'^b dansIIReg., xxiii, lOet iS.Ilfaut

donc lire encore D-'^G dans I Reg., xi, 7 d'après LXX et les versets 5 et 33. A ces passages il faut joindre, contre l'aulorilé des Massorètes, II Sam., xii, 30, et I Chr., xx, 20; on prend chez les Ammonites la couronne de Milkom et non « de leur roi » (TiVf. Vg.). Il faut encore lire 03^*2 comme un dieu dans Jer., xlix, 1-3, et dans Amos, i, 15, mais non pas dans v,26, malgré la tradition des LXX reproduite pars. Etienne (Actes, vu, 13). Quelques-uns (tout récemment Now\(;k, Commentaire) ajoutent Soph., i, 5, mais à tort. Il faut lire Moloch avec trois codice*, dans Firld, "y^ au lieu de D2^)2, «leur roi». Micolm n'est pasen situation, carrien

ne fait allusion aux Ammonites. Il ne peut ôtre question d'une forme 7j7G dans II Sam., XII, 31; c'est uneerreur de copiste pour "Î2^Q (qeri).

(2) Dkmtzscii, Assyr. LescstUc/ie, A" éd.; IIomsiel, Altisr. UeOer!., p. 113. (3,I>;v..xvm,2l;xv,2,:{/i,5; II.Reg..xxni, 10; Jer., xxxii,3r>; nous avons exclu IReg., xi,7.

ofail faut lire C-'?Cl>an8ls., xxx,33, "j^'r. demeure fort douteux. Marti pense avec raison quec'eti une glose; en tout cas le mot e.st en relations avec la fournaise des sacrifices humains.] Amoft, TU, 13, est étranger au sujet; il s'agit du sanctuaire royal de Béthel.

qu'on ait pu soutenir, et cette opinion est même très répandue (1), que les Israélites, en sacrifiant leurs enfants à Mélék, croyaient de bonne foi les offrir en holocauste à lahvé. Lorsque Jérémie nomme ce Mélék un baal, il s'exprime assez clairement, et lorsqu'il ajoute en faisant parler lahvé : ^ C'est ce que je n'ai pas ordonné et qui n'est pas venu à ma pensée », le sens est simplement que lahvé s'étonne qu'on offre à un dieu étranger ce qu'il n'a pas voulu pour son propre culte. Les textes du Lévitique ont le même sens. C'était souiller le sanctuaire de lahvé que d'y offrir des victimes à Mélék. Nous sommes à une époque de syncrétisme. On distinguait aussi bien lahvé de Mélék que de la Reine des cieux. C'est aussi la situation que vise Sophonie (2), qui, selon nous, fait alUision à Mélék. quoique les Massorètes aient un texte différent. Et plus encore, si c'est possible, les adorateurs de Mélék dont parle Isaïe (3) savaient parfaitement (ju'ils se livraient à des pratiques illicites et contraires à la religion nationale. Ici il n'est pas question en apparence de sacrifices humains; on parle seulement des onctions faites à Mélék. Mais le texte est précisément des plus caractéristiques, caries messagers qu'on dépêche à Mélék sont envoyés très bas, jusque dans la tombe. Il est question, dit-on, de nécromancie ; nous voyons là plutôt une allusion aux sacrifices humains.

Il est cependant certain que le titre de Roi était volontiers décerné à lahvé. Les exemples sont trop nombreux pour être cités. Et il se peut que les anciens noms propres où entre l'élément Mélék visent lahvé comme roi de la nation, dans le sens appellatif, tournant facilement au nom propre. Mais dans Israrl on ne peut constater cette évolution. Nous croyons donc qu'il faut s'en tenir à la sage distinction de Buchanan Gray (i). Dans les noms anciens, Mélék peut toujours être interprété comme un nom commun et il est conforme à l'analogie de s'en tenir là. Au vu" siècle, lorsque les traces du Mélék étranger sont incontestables, les noms propres reflètent cette situation : mais Nathan-Mélék était un eunuque, probablement d'origine étrangère, et engagé dans les cultesétrangers(nReg.,xxiii, 11) et Ebed-Mélék était un Éthiopien (Jer. , xxxviii, 7) . Nous ne prétendons pas qu'aucun Israélite de race ne se soit adonné au culte de Mélék, mais nous voyons dans les textes que lorsque ce terme désigne une entité divine distincte, elle fut perçue comme une divinité étrangère et non comme le côté sombre de la personne de lahvé, idée d'ailleurs étrangement

(1) Par excin[)le Smend, p. 273; Benzinger sur II Reg., xxin, 10, etc.

(2) Soph., I, 5.

(3) Is., Lvii, 9. Nous voyons là le dieu Mélék avec Cbejne, Marli, clc.

(4) Studies in hebrexu proper nanies. |). 146 ss.

moderne et que les savants devraient se dispenser d'attribuer aux anciens.

Les sacrifices humains étaient considérés par les Hébreux comme un usaue des Cananéens; eten effet c'est chez les Cananéens que nous trouvons des traces assez évidentes de la personnalité du dieu qu'ils nommaient Mi/k. La prononciation est déjà révélée dans les lettres d'el- Amarna parla forme mil-ki, en deux syllabes; elle se retrouve dans les transcriptions grecques, latines, chypriotes (1) de basse époque.

Parmi les noms théophores d'el-Amarna, quelques-uns admettraient pour Milk le sens appellatif, comme Abi-milki ou Milk-ili, « mon père )) ou « Dieu est roi ». Mais iMilkuru, « Milk est lumière », Abd- Milki, « serviteur de Milk » , font de Milk un nom propre (2).

Les noms que nous a transmis l'épigraphie phénicienne laissent la même impression, avec cette particularité, déjà entrevue par M. Clermont-Ganneau depuis longtemps, que Milk avait un rapport spécial à Byblos (3). On retrouve le Ourimilk déjà connu de Sennachérib dans la célèbre inscription de lekhawmilk dont il est le père. Adarmilk figure sur une monnaie de Byblos. Mais le nom n'est pas étranger à Tyr où il a pris, comme on sait, la forme de Melqart, « le roi de la ville », et de là il a passé en Chypre et surtout en terre punique (k). Il faut se garder ici d'embrasser une seule explication. Si les Syriens ont abouti à la forme Mehjart, « roi de la cité », le nom avait donc pour eux une valeur appellative, et c'est encore le cas du nom théophore Dommilk, où Dom est un nom propre divin. Il semble même que Milk est une épithète de Baal-Khammôn comme Adon, « seigneur », dans deux inscriptions puniques (5). Ce fait, d'une grande importance, ne fait pas évanouir la personnalité de Milk, mais suggère l'idée d'une sorte de

(I) LiD. :mi-li-ki-ja-tho-no-se=1T\'^'Z'^12- Le second i lient peut-être à la nature du syllabaire chypriote; d'ailleurs dans des cas semblables la voyelle s'ajoute facilement, surtout si le mot est isob* : c'est la voie du sérjolarje.

{'}.) On trouve Milk-ili ou Il-milki parmi îes envahisseurs; Milk-uru et 'Abd-milki dans des letlresde H\blos; Abi-milki àTyr, [a]hu-ni-milki dans une lettre de Tyr; 'Abd-milki, prince de ^ashini, la-milki (!), frère du prince de Byblos. On trouve encore en assyrien avec la forme c.inanéenne Ilu-milki, éponyme de 886 av. J.-C, Milki-râmu (654), Urumilki et Milkiasapa de liyblos, Abi-milki et Abi-milki d'Arwad, Abi-milki à Asdoud... Cf. Hommel, AUisr. UeberL, p. 143 el 21Î).

(3, l'tuflrs, I, p. 10.

(4) l'aimi b-s noms cités par Lidzbarski, en tout environ vingt-cinq, où "iSq entre comme élément, on trouve à H\blos "SdlN, -jSqIN, "|Smn"»; à Tyr "^WJ (inscription de Tyr,

1. 3. 5, et -]Scyi pour -|S]2CV- (Tyr, 1. 4; ; en Chypre -|SaSnN, -jSdS:;!. -jSaia, "jn^bD. 1^^ gemmen ne peuvent être ramenées à une origine certaine. Le reste est punique ou néopunique el sur ce terrain le même nom revient souvent. (4)Allil>ouros2lelCoftla4l. Ce dernier texte, Lid., p. 434: pN "jSd TCT] hvjS HnS.

pseudonyme ou de nom de passe qui cache une divinité bien connue mais qu'on ne veut pas désigner trop distinctement.

En tout cas, on rapproche ici Milk de Baal-Khammon, personnalité non moins mystérieuse. Le même rapprochement se produit sous d'autres formes : Milk-Astarté est El-Khammon dans l'inscription d'Oum el- Awâmid (1) et probablement aussi dans la célèbre et difficile inscription de Ma'soub (2). De plus les stèles ou cippes dits de iMilk-Baal sont consacrés à Baal-Khammon, seul ou en compagnie de Tanit. Dans un cas Milk-Baal alterne avec Milk-Osiris, qui ne peut être qu'un dieu des morls. La consécration de ces cippes ou stèles à Baal-Khammon nous conduit à y voir précisément les Khammanim de la Bible, mais nous n'en pouvons rien conclure sur la nature de Milk. Si le Khammàn de Palmyre était une colonne solaire, cela n'est pas décisif pour d'autres pays où le culte du soleil n'était pas aussi prépondérant.

La vraie nature de Milk, si étroitement lié à El ou Baal-Khammon, ce sont les auteurs classiques qui nous la révéleront peut-être. Fréquemment ils ont noté la coutume barbare des Phéniciens et des Carthaginois d'immoler des victimes humaines et spécialement des enfants par le feu.

Il est impossible de ne pas songer au Mélék que les prophètes stigmatisaient pour cette particularité de son culte. Cette conjecture trouve son appui dans le nom de Zeus Meilichos conservé en Grèce. L'épithète signifie <( agréable et propice », et certes elle ne convenait guère, car le culte n'allait pas sans tristesse (3). On supposait un euphémisme qui n'était naturellement que l'explication factice d'un nom dont le vrai sens échappait. A propos des sacrifices humains de Patras en Achaïe, Pausanias nous dit que le fleuve s'appelait Ameilichos, « implacable », et devint Meilichos lorsqu'ils eurent cessé. C'est un trait de lumière qui n'a pas échappé à Clermont-Ganneau (i). La tristesse du

(1) c/.s.,n<^8, pn \s» n^rt";:-;c^.

(2) CIS., 123 a) 1 : Cipiie de Svi^S^Z consacré à pn^VZ, tandis que le n« 123 (b) csl un cippe de "IDN-"^'! ou Milki-Osiris consacié au même (les deux à Malle); n" 147 1 s. : cippe de S:;3j'^r2 consacré à "j*2rrV2 à Suici ;Sardaigne); n" 194 1 : stèle de '""ns'^^D consacrée à n:n et à "(^znSyi; cette stèle est célèbre i)arce qu'on a vu dans la figure située dans son fronton une divinité tenant un enfant, symbole des sacritices humains. Les éditeurs concluent à une

Heur »'l renvoient au n" 1*.)01 de Sainte-Marie qui n'a pas été publié, sans doute comme anépigrapbe; n' 380 1 : stèle de h'J2ZT2 a la mère, la grande,... et au seigneur "î-ri"?Vl: enlin Iladrum. 9, Lid., p. /;32.

(3) Sch Luc, p. 43, 20i Jacobitz ''.ans Ilofer, Rosnii., Lcr.viyth.. Il, col. 2.">58 .ss., auquel

nous em[)runtons les références sur ce sujet) : Atâma iojixrj 'AOrivr,Ti o'jtw xa/ouiiévr,, ir.v etw- Ocdav (lexà (r-njY'^ôrriT^; tivo; i7:iT£)£ïv OCovie; Aiî toj \izù'.y\u).

(4) Le (lien Satrape, p. n.%; Pals., VIT. xix, 2.

culte du Zeus Meilichos venait donc des sacrifices humains dont on avait sardé le souvenir. Ce Zeus n était pas le Zeus hellénique; c'était une divinité chtonicnne; à Sicyone on l'adorait sous la forme d'une simple pyramide qui rappelle la pierre conique des cultes sémitiques (1). C'est sans doute un baal phénicien et par conséquent Milk ^-2^, exactement comme le Milichus de Silius Italicus (3), ancêtre d'Imilce, né d'un satyre cornu et de la nymphe iMyrice.

Dans le Zeus Meilichos nous avons comme une transcription populaire et spontanée du Milk phénicien, remontant à une haute époque. Les auteurs classiques nous offrent une identification plus savante, mais non moins traditionnelle, en nommant Kronos le dieu auquel les Phéniciens et les Carthaginois offraient des sacrifices humains.

Les textes ont été souvent cités; ils sont particulièrement complets dans le bel article Kronos de iMax. Mayer pour le Dictionnaire de Roscher (i). Le Kronos de Philon de Byblos sacrifie son propre fils : ce n'est là que le type divin donné comme explication du rite. L'image de ce Kronos est décrite par Diodore : « Les Carthaginois avaient une statue de Kronos en airain, étendant ses mains la paume en haut et penchées vers la terre, de sorte que l'enfant qu'on y- mettait roulait et tombait dans un abime rempli de feu (5) ». Mayer en conclut avec raison que l'idole n'était pas terminée par le bas ou plutôt se confondait enterre avec une sorte de four.

Quel était originairement ce Kronos? la question est des plus délicates. Mayer songe à la Phrygie, sans rejeter tout à fait l'hypothèse pélasgique. Il est du moins certain qu'il a paru aux Grecs répondre au Baal phénicien auquel on olfrait des enfants en sacrifice. Or Kronos était une divinité du monde inférieur, allié aux Titans précipités par Jupiter. Tandis (jue la royauté de Jupiter est marquée de traits puissants, celle de Kronos n'est plus qu'un souvenir, et cependant le nom de roi lui est annexé comme par une vieille habitude, ou selon, l'expression de Mayer, d'une façon stéréotypée (6). K^w faut-il pas con-

(1) Le dieu Satrape, toc cit., Paus.. II, ix, 0.

(2) Plutôt qui; n"'^a^ « marin w, avec Baiulissin, car le dieu n'a rien de maritime. '3) Pun., m, 183 8.

V n, col. 1501 ss. SoiMiocLK, Antirom., p. 122 : voixo; yâ? £<rTi Toïai fSapêocpo:; Kpovw ^^'"?.'. ^'^'^'^^^^ ^^P*^ euT17ro).eïv. Platon, Minos, 315 C : r,|xTv (xàv oO voixo; èdTiv àvOptiTrou; Pvf.v xtj. iMtji'.rju , Xap/y,o<ivtoi oà Ououatv «ç ojtov ôv xal vd[jLiaov aÙTOï;, xat xauta èûioi aÙTwv xoi Tc/O; aJTÛv -jUi; t<,> Kpôvw. Clitaiiqli: (dans Schol. Plat., De rep., 337 A) : KXeaapyo; U f*W. Tv^; ♦o:viy.a; tov Kpôvov Tt(iû)vta; liz-ri tivo; [aôyocXoij xaTaTV)-/eïv oTreuôaxriv, eu/eTOat «oô i*i; Tûv raiîwv. t\ TrapaYevotvTo tûv àmûuiAr.eévTwv, y.aOavtÇstv aÙTÔv Toi 0etS.

(5/ Dior><)nr., XX, li.

(6) Ali. Kronos, col. J408.

dure, contre ce savant lui-même, que ce mot de basileus n'est que l'antique traduction de Milk? Dès lors on s'associera volontiers à ceux des savants pour lesquels Kronos vient de y.paivo), « dominer, régner » (1), et est en somme synonyme de « prince » et de « roi ». Kronos est donc le Milk phénicien. Mais pourquoi Ta-t-on aussi assimilé à El? C'est en particulier le cas pour Philon de Byblos. En môme temps ce Kronos-El est le fondateur de Byblos ri). Tout cela se concilie assez bien si on se souvient que Milk est un nom fréquent à Byblos et que Milk-Âstarté est assimilé à El-Khammùn. 11 s'agit ici, non d'un El primitif dont les Phéniciens avaient perdu le souvenir, mais de El-Khammôn, plus connu des Carthaginois sous le nom de Baal-Khammôn, assimilé par les Romains à Saturne, et auquel précisément on offrait des sacrifices humains. Comme M. Clermont-Ganneau Ta reconnu depuis longtemps, « ce Kronos-Moloch n'est autre que ce roi fabuleux de Byblos, MaX/. (avopcç), époux de la reine Aslarté^ dont nous parle l'auteur du traité sur Isiset Osiris (3) ».

Nous serions tenté de faire entre Saturne-Kronos-Milk un autre rapprochement qui paraîtra de peu de portée, mais qui est d'autant plus significatif qu'il fait partie non du mythe mais du rite. On a assimilé (i) le Zeus Meilichos au Zeus Sucacios ou des figues, car les figues passaient pour avoir un caractère hautement purificateur. Or les figues faisaient spécialemient partie du culte du Saturne africain et nous les retrouvons dans les préparatifs d'une grande fête punique (5). Ces figues sont l'attribut de Saturne comme dieu agricole, et c'est encore, semble-t-il, la meilleure explication de la serpe qu'il tient à la main. Mais peut-on s'étonner qu'un baal cananéen soit par quelque côté un dieu agricole? Cette tradition se retrouve dans le Saturne Balcaranensis, récemment découvert à Bou-Qourneïn, c'est-à-dire un Baal Qarnaïm sémitique, représenté la tète couronnée de fruits (6).

(1) Mayer, qui ne l'admet pas, reconnaît que celte étymologie prévaut parmi les philologues et cite HoM. : ÉTiîv.paiaivs Kpovîtov, et Sopii., Trac/i., l'2G : ô Tïâvta xpatvtov Pa<Ti).£y; Kpovtôa;.

(2) PniLON. II, 14 ss.

(3) Études, ], p. 10. Nous n'hésiterions guère à voir dans a^^ooo; la Iraducfion grecque de baal, le nom total étant ^^22*^*2 et non Melqart comme on l'a prétendu. Melqart était propre à Tyr.

(ij Toppfer dans Hofer (v. MeUicJiios, Lex. mylh.).

(5) Il faut comparer les textes suivants : Klstii., ad Hom. Od., p. ir)72, 5G : li-^zza: os xa «Tjxâffio; Zev; zapà toT; 7ra).aioï;, à xaOâpaio;' ty] yào cr'jxfi e'/p(ôvTO ça-rlv èv xa6ap|ioî;... et frag. Hist. (jrxc, IV, 30i : Ta yà? «rùxa ixsDt/.a y.ayeïTOai ; dans Uoscmku, v. Meilichios dune part et M.vcRonE, I, vu, 25 : Cyrenenses etiam cum rem divinam ei faciunt Jici<i rccentibus coronantur placenfasquc jnutuo missitant, mellis ri fructuum repertorem Saturnum astimantcs ; et CIS., ph. 166 b, 5.

(6) Mayer, loc. laiid., col, 1500.

lOG ÉTUDES SUK LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

Kntiii Kronos est par excellence le dieu qui mange ses enfants. Lorsqu'un rite existait, dont il paraissait difficile d'expliquer l'origine et qui devenait lui-mùnie choquant avec le progrès des idées, on l'autorisail de Texemplc du dieu lui-même. Le rôle de Kronos n'est ici qu'une pro^ jeclion mythologique ; le dieu qui dévore ses propres enfants est celui auquel on immole des enfants. Le rapprochement est aussi exac^ qu'on pourrait le souhaiter. Ce qui est beaucoup plus difficile exphquer, c'est la substitution du bétyle, caillou enveloppé d'une peai de chèvre, qui permit à Rhéa de sauver la vie à Zeus. Ici le dieu enfant indiquerait déjà que nous ne sommes plus sur le terrain sémi^ tique. Il y a fusion. Le bétyle est incontestablement l'aérolithe et h peau de chèvre représente le nuage qui le cache. Mayer l'a montré ingénieusement, mais solidement. En revanche, nous ne pouvons accepter sa théorie d'après laquelle si Kronos avale le bétyle, ce n'es! que la présupposition requise pour qu'il puisse le rendre : Kronos deviendrait ainsi une sorte de dieu du ciel qui renfermerait lei germes des êtres, que la Théogonie aurait changés en dieux, ses enfants. C'est confondre Kronos avec son père Ouranos. D'après Pliilon' de Byblos, c'est Ouianos qui a inventé les bétyles et Kronos n'est que le frère de Baetylos (1). 11 faut absolument reconnaître, pour être logique, que les bétyles viennent d'un dieu du ciel, mais ce dieu du ciel ne peut être Kronos. Voici ce qui a pu se produire.

Le baal phénicien était souvent représenté sous la forme d'une pierre conique. Très souvent il s'agissait de Baal-Chamaïm dont le culte était si répandu et qui devait naturellement être assimilé à Zeus. On prit donc l'habitude de voir Zeus sous ce symbole, difficile à expliquer. Lorsque la mythologie eut groupé dans une même liistoire Kronos et Zeus, il devint très naturel d'inventer la petite légende : Kronos. au lieu de manger Zeus, avait avalé un caillou. C'est ainsi que le Zeus Casios, certainement sémitique, et représenté sur les monnaies de Séleucie comme une pierre pointue, est aussi un enfant allaité par une bete sur les monnaies des colonies corinthiennes (*2). De là aussi la confusion, que nous cherchons à élucider ailleurs, entre les bétyles ou pierres de foudre et les pierres coniques consacrées à plusieurs divinités, masculines et féminines. ^

Nous pouvons conclure de ces divers traits que Kronos est bien Milk; il faudrait maintenant rechercher son origine propre et re-y constituer ses traits. C'est une divinité du monde inférieur, exigeanl

M) PiiiU)?f, II, l'i (-1 i<j.

(2) M4tB», loc. laitd., col. 1525.

distincte du Baal céleste (1). Cependant il faut tenir compte du caractère propre des religions sémitiques. Quelle que fut la nature spéciale du baal adopté par une cité, en devenant son dieu, il avait juridiction sur tous ses habitants et en môme temps sur tout le domaine des choses qu'on implorait de la divinité.

Nous ne citons les Araméensque subsidiairement : les noms de Malak- Bel et de Malak-El semblent confirmer les rapprochements que nous avons faits.

Chez les Babyloniens, nous trouvons le dieu Malik; il correspond incontestablement àMilk pour la forme extérieure du mot. Nous savons par Tobélisque de Manisdusu qu'il est connu dès les temps les plus reculés (2). Il est en relation avec le dieu soleil, Chamach. La femme de ce dernier se nomme Malkatu. De plus, Malik est devenu le serviteur, disons le cocher du dieu du soleil (3). Ces destinées ne sont guère brillantes; c'est peu, à côté du sombre empire du Milk phénicien. Mais puisque Milk nest qu'un nom commun, ne pouvons-nous pas chercher quelle personnalité répondrait le mieux à celui qu'on a désigné sous ce pseudonyme? Nous n'hésitons pas à nommer Nergal. C'est la figure la plus sinistre du panthéon babylonien. Il est le dieu de la peste, de la destruction, du monde des enfers et enfin il est assimilé par Winckler (4) et Hommel (5) à la planète Saturne. Pour les mômes savants, c'est aussi le soleil d'hiver, un soleil qui n'avait pas d'avenir, et ainsi Nergal se soude bien à Malik. Ilommel en fait aussi un dieu de l'agriculture, ce qui compléterait encore le type de Saturne (6)1 Dans la légende Nergal n'était pas le premier souverain du royaume des morts; ce domaine appartenait à une déesse, Allatu ou Éreskigal, et c'est par un mariage où la déesse se résout par nécessité que Nergal est devenu roi des ombres (7). Il est vrai (|u'il était déjà qualifié pour peupler ce royaume, ayant amené avec lui les démons de la maladie et surtout de la fièvre (8). Les noms de Nergal et

(1) Ajoutons que Milkal, saparèdrc féminine, paraît élre aussi une déesse des enfers; dans l'unique (abella devolioni^ qui existe en langue sémitique elle est invoquée après Allât, or .\llatu élail le nom sémili((ue de la déesse des enfers Erechkigal (cf. Cl.-G vnnk.vu, Jiecneil..., III, p. 304 ss. ; iV, \). 87 ss. Lin., Eplie)iieris,\, p. 20 s.).

(2) Le nom propre Ma-itk-nnpi^tu-irh/i '\ 113), Sr.iiKir.. Te.rfes Ham.-scmitiquca.

(3) II R., pi. 00.

(4) Vie Weltanscliavunrj des aUm Oricnls, p. 237.

(5) Altisrncl. Uebc.rl., j). 63 s. Cependant Jastrow et encore Jenscn très réctMnment (KB., VI, 390) s'en tiennent à Nergal-Mars.

(6) Imc. laml., p. 63.

(7) C'est le sujet du poème NcrigaJ et I':rechki;ial, trouvé à el-.\marna (A'/;., VI, p. 74 ss.).

(8) Parmi eux llil-ub (p) ri ou BH-arri. Eu sui>posant la dernière lecture, Jensen (A7/., VI, 391) compare or//j/, «brûlant )),donc c Seigneur de chaleur brûlante » ; si ouVAupni ou ubru,

lOe KTIOES SI II LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

aÉrokisral ne sonnent pas de môme par un pur hasard. Nergal, qu( nous avons (lualifié de nom propre, n'est en somme que <( leseigneu^

du tombeau •>, uriK/allu.

Kn rapprochant Nergal de Kronos-Saturne nous ne prétendons pas susrçérer une identité al)Sohie. Nous pensons seulement que si Malil ne s'est pas développé chez les Babyloniens, c'est précisément à cause de rimportance prise par Nergal, dieu spécial de Kutha qui répondait au même concept (1). La distinction existait chez les Sémites, comme le prouve un passage de la Bible dont la précision doit êtr( d'autant plus reconnue qu'il fait très exactement Nergal dieu de Kuthî (II Reg., XVII, 31 !. A côté de lui il place Adarméléket Anammélék, diem de ceux deSefarwaïm qui leur brûlaient leurs enfants. Quoique Adarméj lék et Anammélék n'aient pas été suffisamment identifiés avec des divi-j nités babyloniennes et en admettant môme que le second nom soit d< trop ri), il demeure très frappant que nous retrouvions ici le Milk ave( ses sacrifices d'enfants par le feu. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici d( Syriens plutôt que des Babyloniens de Sippar (3), d'autant que le noi Adarmilk s'est trouvé sur une monnaie phénicienne de Byblos (4).

Dans le système de ceux qui identifient la planète Saturne avec h dieu NLN-IB, lu Adar par F. Delitzsch, on pourrait faire ici un rapprochement intéressant.

Pour(|uoi Milk avait-il le triste privilège des sacrifices humains? Il nous semble que tout s'explique si on admet qu'il est le roi du monde infernal, dont les qualités sont nécessairement très sinistres puisqu'il e^tcensé peupler lui-môme son empire parla maladie, surtout la fièvre, la peste, la famine et la guerre. Le dieu qu'on invoque et qu'on prétend apaiser dans les grandes calamités, doit être précisément celui qui les cause. Or les grands malheurs publics étaient les occasions et sans doute la raison des sacrifices humains (5). Qu'on se rappelle que Kronos était une divinité chtonienne! Dans le sacrifice on

^•■■•f «rrire à lid/f <Je « Seigneur du bûcher ». Dans les deux cas, n'esl-ce pas l'idée de

(I^ Il est Irè* a nol.-r qur d a|>n'.s V Uawl., 40, Nergal est charrapu, c'esl-à-dlre « brûleur» au paj» d.- Canaan; dans IV R., r,^i «, il est « Gibil à la bouche brûlante ».

(2; Le» 8«*pUnte d»; La;;arde ont seulement Aopa[x£>.£y. llll

(J) Cf. Sipftar'Srpharwnun [niL l8'j:,. p. 2o;ij, où le l>. Scheil montre que les Babylo- •!€•» avaient deux Sippar, lune consacrée à Chaiiiacli, l'autre à Anounit, qui ne doivent |«u être confoncfue» avec D^'HEC Voir aussi : Une saison de fouilles à Sippar, I». :o Héin. {fatc. i]d.- rinl. f. A.O.). ^

(♦) »ur le nofn du liU de .Sennachérib -|St211N, cf. Sciikil, RH. 1897, p. 207. '

«>* iw'/nçi^^i; K'/ivip a»r.r.iirMi., l)(- nOs., U, 50).

se propose toujours plus ou moins de faire parvenir la victime au séjour du dieu. La fumée de l'holocauste est rcspirée par les dieux du ciel avec satisfaction. Dans d'autres cas on ofl're un repas à leurs statues. Ici on fait pénétrer les malheureux enfants dans les entrailles de la terre en les livrant à l'idole qui les laisse tomber dans le feu. Les victimes humaines immolées à Zamolxis, le dieu des Scythes, étaient jetées en l'air pour lui être envoyées comme messagers (1). Ici elles sont dépêchées directement dans le royaume des morts. Le texte d'Isaïe que nous avons cité devient dans cette théorie d'une justesse frappante. Ce sont des messagers, adressés à Mélék, qui descendent dans le Chéol (Is. , Lvii, 9). Il semble d'ailleurs qu'un usage aussi cruel et aussi contraire à la nature que l'immolation par les pères de leurs propres enfants ne soit pas né seulement de l'idée monarchique du pouvoir absolu du dieu. Il a fallu qu'on conçût d'abord l'idée d'un dieu cruel, d'un roi dont le royaume se recrutait par la mort et qui ne lâchait prise que lorsque des victimes de choix lui étaient offertes, jeunes encore et par conséquent avant le temps normal de leur décès. Nous ne prétendons pas donner ici une explication adéquate de tous les sacrifices humains; chez les Sémites dont le culte était à certains égards si relevé, il semble que les idées ont suivi cette voie. L'exemple de Nergal prouve que le dieu des enfers pouvait être le dieu d'une cité particulière. D'autre part, l'idée des sacrifices humains une fois admise comme ressource suprême, ils ont pu être offerts au dieu du peuple sans qu'il eût à l'origine un caractère infernal. Que les sacrifices humains aient eu pour origine le culte des morts, c'est ce qu'admettent sans difficulté d'illustres anthropologues. Il fallait donner aux défunts des compagnons et des serviteurs. iMais nous pouvons traiter ici tout ce sujet.

Nous avons reconnu dans Milk un dieu spécial et sinistre ; mais ce nom n'a pas eu partout le môme sens. A l'origine il ne disait rien de cruel et marquait seulement qu'on attribuait au divin les attributs de la royauté. C'est encore un cas où les idées n'ont pas suivi la voie d'évolution progressive dont on veut faire la loi de l'histoire religieuse de l'humanité.

j5 V. — 1)1 Kl, PKRE ou PARENT.

Chez les Sémites, Dieu est un parent, surtout un père. Tout le monde reconnaît ce point, mais l'interprétation en est absolument différente,

(1) Fragm. Hist. (jriLC, I, G9 {Hellanicus). D'après la rédaction pvhémérisle, Zamolxis aurait habité sous leric-, ( f . Ihiiion., IV, 94, pour l'envoi des victimes.

,,Q ÉTIUES SIK LES RELIGIONS SEMITIOUES.

selon ou on renteud a'inio tilialiou naturelle ou métaphorique. Nous comnuMKons par les faits qui sont nécessairement la base de toute

appréciation ultérieure.

NV. K. Suîith eu a recueilli quelques-uns. Le peuple de Moab, ce sont ieslilsetleslillesdeCamos^Num.,xxi, 29) ; les infidèles disaient au bois, c'est-i^-dire aux idoles : Tu es mon père, et à la pierre : Tu m'as engendré Jer.. 11,27; cf. Mal., u, 11). Le savant anglais a cru aussi reconnaître des noms divins dans les tables généalogiques de la Genèse; le fait est du moins certain pour Uaïuan (Gen., v, 9) qu'on a trouvé dans les inscriplions himyarites(l). Mais cela n'a guère d'importance pour notre

question.

Ce qui est ici le plus caractéristique, ce sont les noms propres, cet indice révélateur et dénué d'artifice des opinions populaires. Partout nous voyons l'enfant considéré comme le fils ou le parent d'un dieu.

Chez les Babyloniens on peut relever des noms comme Apil-Sin, fils deSin; Hur-Adad, rejeton d'Iladad; Piri-Aï, issu d'Aï; Mch^Ichtar, fils d'Ichtar; Apil-ili-su, fils de son dieu, nom qu'Hommel (2), auquel nous empruntons ces exemples, a rapproché de la formule des incantations où le patient est qualifié de fils de son dieu spécial.

Chez les Hébreux ce ne sont pas seulement des noms comme Abiyah, H lahvéest père )),ou Akhiyah, « lahvéest frère » etc., ce sont encore des noms où les termes de père, de frère, à' oncle ou de parent remplacent un nom divin comme une sorte de synonymes usuels que chacun reconnaissait. Fr. Delitzscli (3) a cru ce dernier usage inadmissible au point de vue de Fhistoire des religions, mais il semble définitivement prouvé par les inscriptions sabéennes. Hommel a montré <iue toute une série de verbes étaient usités dans les noms propres tantôt avec iVi, « mon dieu », tantôt avec « mon père, mon frère, mon oncle »; le premier élément, le nom divin, est donc interchangeable, et la présence de 'Am, «oncle paternel », comme nom divin dans les inscriptions du OitabAn est un argument de plus [h). Les verbes employés indiquent eux-mêmes une action divine plutôt qu'humaine. Dans le nom Iliyada'a, « mon dieu sait », il s'agit sans doute de relever la science divine; des noms comme Abiyada'a, « mon père sait », Ammiyada'a, w mon onch' paternel sait », ne peuvent être que des subrogations pour accentuer les rapports de famille avec la divinité.

(1) CtS., par» IV. p. 20.

(2) AUUr. Ueheri, p. 73.

(t) Protffjoinrna, p. 202, noies.

(». AUiir. Lebfrl., p. 81 hs. tt Aufs/Hzc, p. 150.

LES DIEUX. i[[

Parmi les Araméens, si Ben-Hadad n'est pas absokmient décisif (1), Bar-Kekoub de Sindjirli ne soutire pas de réplique, Rekoub est dans les inscriptions le nom d'un être divin et le père de Bar-Rekoub se nommait Panammou. Le mêmerapportde filiation n'est pas moins clair dans Bar-Nébo, fils de Nébo, et Bar-Athé, fils de Athé.

Entre les noms phéniciens le clioix est difficile à faire. Nous ne voudrions pas insister sur Em-Echmoun (*2) ni môme sur Em-Astarté ; mais Ab-Baal, Bath-Baal, Akhat-Milkat semblent bien signifier Baal est père, fille de Baal, Milkat est sœur, comme Akbat-Mélék et Akhat- Melqart sœur de Mélék ou de Melqart (3).

Tels sont les faits. Les avis se partagent quant à l'interprétation. Pour W. R. Smith, Cheyne, Gray,Winckler, il s'agit d'une parenté naturelle, d'une alliance par le sang. Parmi ces savants eux-mêmes deux opinions très opposées se sont produites. Winckler explique la parenté d'une lignée humaine : les dieux sont ici les ancêtres; Abiyah ne signifie pas « mon père est lahou », mais Ab, la génération des anciens pères divinisée, est lahou, c'est-à-dire dieu (4).

On peut se demander si ce savant n'a pas bientôt après modifié cette opinion en insistant sur le caractère astral de la religion babylonienne, les astres n'étant d'ailleurs que la manifestation du divin. Alors

(1) Ilest interprété « HaJad a bâti», niZ, et non 72, « fils », C/.S'., ar., p. 186.

(2) Ph. 8813 s. Echmoun est un nom masculin; on ne peut donc pas dire « Echmoiin est mère ));les noms commençant par n*2N «servante », étant très nombreux, il est probable que nous avons ici une contraction, le sens étant «Servanted'Echmoun », car on ne peut songer à donner à une femme le titre de « Mère d'Eclimoun ». Em-Astarté, « Astarté est mère », est au contraire vraisemblable, mais un peu mis en suspicion par le cas précédent.

(3) Nous ne pouvons donner ici un traité complet des noms propres. On peut consulter Ik'ciiA.wN Gray, Sfudies in hcbrexc propcr names (London, Black, 189G) et son article dans le Diction, de Ilaslings. Ce savant rejette avec raison l'opinion ([ui traduit Abiyah « père do lahvé»; c'est absurde au point de vue religicu.v et ^V22N*,ph. 378 2, est un nom de femme! Pour cette dernière raison les noms composés avec 2N*, HN, D>, """î, nn étant parfois des noms féminins, ne doivent pas être censés nécessairement dans un rajtport d'état construit. Gray excepte 2NnN*, mais sans preuve décisive; il faut maintenir une certaine latitude à cause d'exemples comme a/i7/-\(?//, « frère de l'aurore ». Nous sommes donc tout prêt à concéder à Cheyne (art. Am, Encycl. hibl.) que souvent ces noms forment une phrase, à la diflérence de 72 ou r\2 qui sont à l'état construit. Quant à la question subsidiaire de savoir si dans celte petite phrase le ^ qui paraît souvent est un suffixe de la première personne ou un r<!sle d'ancienne déclinaison, il faut répondre (|ue cela dépend des cas. Le suflixe est prouvé dans des cas comme //i, « mon dieu »; Xcrgal resii'â, « Nergal est mon auxiliaire ». Le iod compaginis peut seul expliquer \sn27, «serviteur de El», car on nesaurait dire « El est mon serviteur »! D'ailleurs ce ^ est quelquefois % cf. Tm12N,I Sam., \xv, 18 [kelliib)^ H Azdrubal Anaohalis ////«.v (Clerm.-Gan., Uecueil, III, p. 142 ss.j.

(i) AUoricnl. Forsch., II, p. 8i ss. Cf. Gesch. Isr., II, p. 25 s. Les mots (ib,(im,ahli, ne sont |ias les désignations de la parenté, mais des divinités, de sorte que les noms où ils entrent sont doublement Ihéophorcs.

i,. i:rii)i:s sru les m-i.iGiOiNS sémitiques.

Père Frère, etc. s'entendent seulement de la famille divine, dans le même sens que Père Zeus, Mère liera, etc. (1). Aucun des deux modes ne rend compte des faits. Le titre de père et de frère, étant purement honoriiique, a pu être appliqué aux dieux soit dans leurs rapports mutuels, soit comme parents de riuimanité ; mais le titre de fils ne peut être ai)pliciaé à un dieu majeur ni celui de mère à Eclimoun, dieu

niasculiu.

l/éoole anirlaise dont nous avons cité quelques représentants prend son recoui-s dans le totémisme. C'est dans ce système religieux en flfet que les rapports de famille entre l'homme et les êtres divins sont le plus accentués.

Il est certain que si le totémisme était la forme primitive des rapports du Sémite avec Dieu, c'est aussi le totémisme qui fournirait la clef de toutes ses institutions religieuses. De fait, une vogue vraiment extraordinaire a répandu partout cette idée. Nous ne pouvons donc nous soustraire à l'examen de celte opinion. Nous voudrions cependant nous restreindre, d'autant que les prétendues preuves alléguées se retrouveront plus tard lorsqu'il sera question des aliments purs et irupurs et surtout des sacrifices.

Il faut d'abord poser des idées claires. Le totémisme est la religion du clan, c'est-à-dire de ce groupe de la tribu où tout le monde porte le même nom et se réclame d'un seul ancêtre. Or, d'après \Y. R. Smith lui-même, d'apr's M. Marillier dont nous citons ici le texte, pour qu'un clan soit tolémique il faut (2) : « V qu'il porte le nom d'une plante ou d'un animal; •2'^ que ses membres fassent remonter leur oiigine à cet animal ou à cette plante et se considèrent comme étant de sa lignée; S qu'ils attribuent aux animaux ou aux plantes de l'espèce à laquelle ils se rattachent par des liens de filiation un caractère sacré, qui le peut conduire à les regarder comme des dieux, mais qui, en tout cas, les leur fait traiter avec vénération et n'en user point pour leur

(I) IlimmeL^- uml U'clfenbild, p. 22.

i2j W, R. Smith, Knuthip, p. 187. Il nous a clé impossible de nous procurer cet ouvrage Joiid*m«*nIal. Noii> rr-nverroiis souvent ù trois articles publiés par M. Marillier dans la Revue lie rhixtoire drt reUgion.s, t. XXXVI, n" 2 et n"' suivants. Ces articles peuvent être con- «««Jéréi comme une cxcellenle réfulation de la théorie exposée surtout par F. B. Jevons, An ' '"^ to thf. /lisfonj nf liclujion (Londres, 18<J(i), et qui fait du totémisme le point

u - , ..: ij«- r«-volution religieuse de toute l'iiumanité. M. Marillier montre que la plupart de* OMie» allegut-A Mjnl Rusceplibles d'une autre interprétation et que le tolémisme, lié à «• -^bl Irfa» particulier, est i»lulol le terme d'une évolution religieuse et n'a pas les

' :•-. neccMaires i»our servir en quelque sorte de [»rincipe premier et de source générale.

lïrpoi* qae le préiw-nl ihapilre a élé écrit, le totémisme, relativement à Israël, a été com- U4lo ptr \n H. P. Zvi-LKTvt. Itcr Tofemismus und die rtelifjion Israels (Freiburg, Scbwriz. r>*i

alimentation de chaque jour » (p. 2i8\ En fait d'ailleurs le totémisme est joint au matriarcat, c'est-à-dire non point à un système où les femmes gouvernent, — les malheureuses créatures ne sont presque nulle part aussi maltraitées, — mais où la filiation par les femmes est considérée comme la seule parenté reconnue. La conséquence d'un pareil système où l'union avec des parentes est absolument prohibée est l'exogamie, ou la loi qui oblige le jeune homme à sortir de son clan pour chercher une épouse dans un autre clan que celui de sa mère.

Tel est Tensemble des faits qui constituent la situation totémique et il n'est pas d'eil'orts que n'aient tentés certains savants pour trouver dans Israël sinon cet état social, au moins d'obscures survivances de cet état.

W. R. Smith déclare en etlet qu'il serait absurde de chercher le totémisme pur et simple parmi des peuples qui n'émergent à l'histoire que dans un état relativement très supérieur [i). Tout ce qu'on peut exiger, ce sont des traces d'association entre certaines espèces d'animaux d'une part et certaines communautés religieuses et leurs dieux d'autre part. La réflexion est très juste. Mais comment saura-t-on qu'il s'agit de survivances plutôt que de certains instincts généraux qui se sont arrêtés sur la voie où d'autres peuples sont allés jusqu'au totémisme?

Ce qui caractérise la survivance, c'est le respect accordé à l'usage comme religieux, tandis que l'ensemble des idées le ferait considérer comme barbare en dehors de la rehgion. Or nous ne trouvons point ce caractère aux faits allégués. Ils pourraient à la rigueur être des vestiges du totémisme, mais ils peuvent s'expliquer de beaucoup d'autres manières.

L'exogamie, complément ordinaire de l'état totémique, n'existe pas chez les Sémites; parfois, il est vrai, l'épouse reste dans sa propre famille : ainsi la femme de Samson, la concubine de Gédéon qui fut mère d'Abimélék. Mais ces mariages clandestins, très heureusement comparés par \V. R. Smith avec un certain type de mariage arabe, ne sont pas inconciliables avec la polygamie qui est tout juste l'opposé du matriarcat. Le même fait a été constaté chez des nègres dont on ne voit pas qu'ils soient totémistes 2). Il peut s'expliquer soit par le désir d'éviter les querelles entre les épouses, soit par la répugnance de la famille ou du clan à admettre l'épousée, soit parce que de telles unions

(1) Rel. Sem., p. 444.

(2) Archives des Missions, VIII, 302, à la Ginane française.

RELIGIONS SÉMITIOUKS.

KTinKS SLl\ LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

tu

peiivenl avoir on [xirtioulier de contraire aux convenances sociales. C'cNt plutôt, au moins dans le cas de Samson, probablement dans himôlék, une e\ogamic qui est réprouvée par les usages.

au

celui dWbimélok, une exogamic qui est réprouvée par les usages.

l^ parenté par les femmes est tout ce qu'il y a de plus opposé sénie sémitiiiue. Le parent par excellence, c'est l'oncle paternel, le frère du père, dont le nom revient si souvent dans les noms propres arabes (1). C est le même mot qui en hébreu désigne le peuple, la iri'bu. les gens de même race, et ici nous sommes amenés par Fétymolocic'auK premières origines de la langue. On suppose une révolution radicale plutôt qu'une évolution, et on la place dans les temps préhistoriques... Nous ne pouvons raisonner sur ces bases.

Il est vrai que des personnes, des clans et des lieux portent des noms danimaux. (iray a môme constaté pour la Bible qu'ici la proportion des clans et des lieux était plus forte que celle des autres catégories de noms propres. Il voit là un appui pour le totémisme. On ne peut en etTet expliquer ces noms que par le totémisme ou par le sentiment de la nature qui donne aux personnes les noms d'animaux gracieux ou redoutables. Mais cette dernière explication, selon Gray, est peu probable quand il s'agit de clans. La liste de Gray ne laisse pas que d'impressionner : 33 noms de lieu, 3i de clans, surtout dans le sud, 33 d'individus. On a essayé, non sans succès^ de la réduire (2).

Les noms de clans sont censés la racine des noms de lieux; or ce point est du moins très contestable.

Des noms comme Beth-hogla (lieu où il y a des perdrix), Bethlebaoth 'lieu où il y a des lions), Beth-Dagon (temple de Dagon) s'expliquent le plus naturellement du monde. Mais nous ne prétendons pas du tout nier que des clans aient porté des noms d'animaux, et le fait devait naturellement se rencontrer de préférence au sud, où les tribus ont mieux consorvé le caractère nomade. La question n'est pas là. Etle sentiment de la natnre, qu'on veut éliminer, s'il ne doit pas entrer en scène précisément comme poétique, est à la base même du totémisme, car le totémisme suppose que l'homme a constaté chez l'animal un certain caractère et une certaine supériorité. La question est plutôt de savoir si les clans qui avaient des noms d'animaux se considéraient comme leurs parents et rendaient à l'espèce cette vénération affectueuse qui convient 3U totem.» Or, dit M. Marillier, la pliiparUle ces tribus (arabes) portaient de» noms d'animaux sauvages, la gazelle, le vautour, la panthère, le

(1) Je ne puis in'expliquer cornrnfînl Wincklor a conclu précisément le contraire, en se fo»4«at »ar le rnérnc fait, Ath,r. I-orsch., II, p. 84. Pour lui DV signiHe le frère de la

{t) Cf. U ditruMion Ir^-* «M)igtié<; du R. P. Zaj.lclal.

LES DIEUX. ll.i

lion, le serpent, etc., et cependant Robertson Smith ne rapporte aucun exemple de sacrifice rituel et de repas sacramentaire où un fauve, un oiseau de proie, un serpent, une bête quelconque du désert, fût rituellement immolée et mangée (1). » C'est peut-être se montrer trop exigeant, car enfin les sacrifices rituels du totem ne se retrouvent guère même dans le champ du totémisme. D'autre part les trois ou quatre exemples de W. R. Smith sont bien maigres : si quelques tribus considèrent certains animaux comme des parents, cène sont jamais des tribus portant le même nom (2). Il est donc vraisemblable que si des clans comme des individus ont porté des noms d'animaux, ce n'était pas qu'ils se crussent de même race ; ou bien on prétendait rivaliser avec certains animaux, ou bien s'assimiler leurs qualités, ou même on leur reconnaissait des forces surnaturelles.

Fiit-on allé jusqu'au culte des animaux, — et ce culte de Tanimal vivant n'a pas laissé assez de traces chez les Sémites pour qu'on puisse en faire un des traits de leur religion, — nous serions encore loin du totémisme. Il est vrai que pour les tenants de ce système tout culte des bêtes vient de là, et l'Egypte est par conséquent la terre bénie des totems. Mais des savants aussi indépendants et aussi versés dans les choses égyptiennes que l'est M. Maspero ont pu parler du culte des animaux en Egypte sans s'arrêter à cette explication (3). Nous ne prétendons pas non plus que ce culte a été symbolique dès le début; la crainte dans les commencements et le symbolisme au terme expliquent suffisamment comment cette étrange aberration a pu naître et se conserver dans une époque de culture. A plus forte raison ne faut-il pas se presser d'expliquer par le totémisme la consécration de certains animaux à certains dieux. Le poisson était voué à la déesse syrienne, parce qu'elle était elle-même une déesse-poisson : nous le reconnaissons sans ambages. Mais il ne s'agit ici ni d'une espèce spéciale de pois-

(1) Loc. laud., p. 248.

(2) Rel. Son., p. 444. Le seul fait caractéristique est celui des B. Harîlli, tribu du sud de l'Arabie. D'a[)rès Ibn al-Moyâwir, quand ils rencontrent une gazelle morte ils l'ensevelissent et la pleurent pendant sept jours. Mais qu'eussent-ils fait d'une ^^azelle vivante?

(3; Histoire, p. 103 s. : « On conçoit aisément que le voisinage dun marais ou d'un rapide encombré de rochers ait suggéré aux habitants du Fayoum ou d'Ombos la pensée que le crocodile était le dieu suprême. Les crocodiles se multipliaient si fort en ces parages qu'ils y constituaient un danger sérieux: ils s'y montraient les maîtres qu'on apaisait seulement à force de sacrifices et de prières. Quand la réilexion succéda à la terreur instinctive et qu'on prélendit indiquer l'origine des cultes, la nature môme de l'animal sembla expliquer la vénération dont on l'entourait. Le crocodile est amphibie. Si Sobkou est un crocodile, c'est qu'avant la création le dieu souverain plongeait inconscient dans l'eau ténébreuse; il en sortit pour ordonner le monde, comme le crocodile sort du (leuve afin de déposer des œufs sur la rive ».

,,(5 KTIDKS SlTx LES UELH.IONS SÉMITIQUES.

sons, ni d\\u clan particulier. Et en somme, la déesse-poisson comme le dieu-poisson sont à l'ori^uine le dieu et la déesse des eaux (1).

Nous devions faire ces circuits pour résoudre la question posée : comment expliquer les noms qui font du dieu un parent, et un père, et même un frère? On allègue que ces noms, étant primitifs, doivent être expliqués d'après les idées primitives. Fort bien, mais si rien ne prouve que les anciens Sémites crussent à une parenté physique avec leui*s dieux, parenté qui ne pourrait résulter en fait que du totémisme, nous ne pouvons pas, sans pétition de principe, affirmer la parenté physique d'après ces seuls noms pour peu qu'ils supportent une explication ditl'érente. Or cette explication existe, c'est le sens métaphorique, parfaitement en harmonie avec le génie sémilique. Lorsqu'on dit de (juelqu'un qu'il est tils de vaillance, l'expression est métaphorique. Les noms propres eux-mêmes le prouvent : « fils de la nouvelle lune » (2) est sans doute le nom d'un enfant né le premier du mois; « père de la rosée» (3),« frère de l'aurore » (4) sont d'autres métaphores. Il est vrai quels métaphore, étant une comparaison, suppose un sens littéral antérieur, fondement de la comparaison, mais il n'est pas requis que toute expression métaphorique ait d'abord été prise dans le sens littéral. D'après le Uev. Cheyne, Akhiyah (5), « lah est frère », Akhinoam, « le frère est amabilité » etc., signifiaient bien pour les Hébreux que lahvé était un protecteur, sens métaphorique, mais leur sens primitif venait d'une tribu où se prati(|uait la polyandrie ; dans ce cas l'unique relation de parenté est la fraternité, et lahvé entrait donc dans ce régime. Pour cela il faut supposer que ces noms sont plus anciens que ceux formés avec/16, « père », Am, « oncle paternel » ; que la polyandrie a été générale chez les Sémites, etc. Tandis qu'il sufflt de supposer qu'on acomj>aré dès lors les relations avec Dieu comme semblables à celles qui existent entre parents (G). La question doit en définitive être tranchée

(I) 11 faut parfois user de distinctions subtiles. Dans le totémisme l'union du clan et de r»nirnal e>l cen-ée cori^énilalc; du moins elle est le lait de tous à partir de l'initiation. Dans daulr<!> Cl, il s.-mide «jue seuls Ips ministres du dieu s'assimilent à lui, par conséquent d une faron arliritrieile. « A l'origine, les hommes spécialement consacrés au culte d'un dieu •oot r . ,imilé"j à ce dieu lui-même; nous en avons d'assez nombreux exemples là où

U dr. courue sous les traits dun animal, cheval, ours, taureau, et où les servi-

teur* »api*llr»nl Tirnot, TrûXot, âpxxot, xaùpot, etc. » (Salomon Ricinacii, Bull, arch., ISd'r, p. 424). O wrail une confusion que d'ailéj^ner ces faits en faveur du totémisme.

(î) Pb. C-n p, Noujxr.vio;.

(I) So'2K; dan» Jér, 111.^1, 2X est le mari comme protecteur.

(\ \Ui-ifrxi : clifz !»s Nabalécns le fr.-re du roi est le premier ministre. Les noms indiquant U parenté ont donc une pente spéciale au sens métaphorique.

(») Eneycl. bUfl., col il.

J^/ '' ' ''rolf'fj., p. 201, note) dit très bien que l'enfant est ainsi dénommé

•> un»- famille qui a en Uiou sa source, son origine, son protecteur.

par les idées générales que nous reconnaissons aux Sémites sur la divinité. Si ces idées tendent à considérer le divin comme distinct d'eux et comme ayant une supériorité native, et tout ce que nous avons dit jusqu'à présent le prouve clairement, il faut nécessairement conclure à une métaphore instinctive. Elle sera aussi primitive qu'on voudra la supposer. Pour le clan tout le monde est partagé en ennemis ou en amis, ou plutôt, car cela revient au même, en parents et en étrangers. Dans ce sens le dieu de la tribu fait évidemment partie de la parenté. On voit qu'ici nous nous rapprochons de l'école anthropologique. Sans prétendre trancher absolument la question des origines, nous croyons qu'il faut distinguer, dans le matériel des noms propres, selon les états sociaux. On peut en effet se demander si le rapport exprimé entre dieu et l'homme va de Dieu à l'individu ou au clan. Les noms propres babyloniens disent clairement une religion individualiste : ilusu-abihi, « son dieu est son père », iluhi-ibnisu, (( son dieu l'a formé », sont certains dans ce sens. Les textes magiques montrent que chaque individu a son dieu et sa déesse qui est le dieu et la déesse de l'homme. Et les noms sabéens allégués par Hommel ne peuvent pas avoir d'autre explication. D'autre part, W. R. Smith a justement insisté sur les rapports étroits qui existent chez les Sémites entre la tribu et son dieu. Il est assuré d'avance que plus les liens du clan l'emportent sur ceux de la famille, plus la notion générale du même sang remplace celle de la parenté bien définie, plus les rapports avec dieu seront le fait de tous avant d'être ceux des particuliers. Lorsque les Sémites se présentent à l'horizon, ils sont déjà distingués en sociétés urbaines ou en grandes monarchies et en clans nomades. Dans ces deux formes sociales les idées sur la parenté sont tout autres, donc aussi les idées de parenté avec le dieu. Au sein d'un polythéisme compliqué, à supposer même qu'un dieu eût prévalu, comme Mardouk à Babylone, chacun pouvait cependant se lier à un dieu de son choix par une dévotion particulière, même chacun avait son dieu particulier. Dans les petites tribus ou les petits peuples qui pratiquaient presque la monolàtrie, le dieu était le dieu de tout le monde, le père de tout le monde et aussi l'oncle et le frère de tous (1). On ne formait qu'une famille.

Dans Moab on était les fils et les filles de Camos. Pour une partie de 1 école anthropologique, la question des origines est résolue par là

0) On pourrait cilcr dans ce sens le ph. ÔO"!*^*! "X, < tenledeMilk », etThimyarilc^N Shn, «clandeEI »,citéàcepioposC/5.;cf. ph. ^"Jl TIN- Los éditeurs ; « Tabcrnaculum Meleki... Xomcii, quond sensum, iis proximuin qux a indice U incipiunt... Contubernium dei indicat, (/iiasi dixcris « confuOenialis dei » (F, p. 72).

,,g Kii ni:s siu LES iœligions sémitiques.

mt^ine. Pour eux le clan a précédé la famille. Nous leur laissons le soin d'en faire la preuve. Il nous suffit de constater que les noms religieux l)al)vlonieus à frappe individuelle remontent à la plus haute antiquité que nous puissions atteindre, et qu'ils sont un indice sérieux que la parenté n'était pas entendue dans le sens naturel (1).

Dans les obscurités des origines une chose demeure claire : l'hypothèse totémiste ne peut se soutenir qu'à force de suppositions incertaines; pour nous, il suffit qu'une même idée, celle de comparer Dieu i\un parent et à un père, se soit produite dans tout le domaine sémitique, avec les applications difi'érentes qu'exigeaient les différents états sociaux. Jusqu'à présent nous avons reconnu surtout un Maître dans le dieu des Sémites; maintenant c'est un protecteur qui est nécessairement un ami; nous touchons à l'attribut de la bonté, du moins dans les limites des liens formés par le culte, assimilés à une parenté ; Dieu est surtout un père, il est aussi un frère, un oncle, en somme un protecteur. Mais il faut avouer que cette appellation n'eut pas la fortune des autres. Jamais il ne suffit chez les Sémites de dire « le Père » tout court pour désigner Dieu. Ce sentiment de tendresse qui suppose une connaissance si parfaite de la Bonté infinie ne devait se développer parfaitement chez les hommes que lorsque « le Fils » aurait révélé « le Père ».

(1) Eo bonne logique le certain doit expliquer lincertain. Or le sens métaphorique est clair aussi dans les noms comme ;N*2^3N qui doit s'expliquer comme Abî-mî-'Athtar (sabéen , • mon |H.*re certes est 'Alhlar w, où l'affirmation elle-même marque que la paternité n'e»l pas censée physique; cf. Ili-ma-yatla, Hommel, Sud-arab. Chrest., p. 16.

Page 1