CIL., III
(8) Dioi)., Ej:c. Tt; Josîm'Iic, Arch., X.V, 7 1 ss.; dans Uosciikh, v. .Izizus, où l'on note avec raison que la qualilicalion r/ew.ç bonus puer phosphorus Apollo l'ylhius {CIL., III, 1133 cl 1138) suppose deux divinités distinctes. II est possible aussi ([uon ait cherché une divinité masculine lorsque la planète fut définitivement attribuée à Vénus.
(•J) S'il faut lire l'ar. 52 n7>"!n>i nous auri(ms déjà l'idée exprimée par la racine accolée à la déesse iny à une haute époque; cf. le sceau "TTl^P'»:"*, Clermonl-Ganneau, Sceaux, n' 10 (lu par Lid. IVJ-lTyTS'j) .
136 ETl OES SUR LES RELIGIONS SEMITIQUES.
même, il osl probable que ses rites sanglants datent aussi des origines du culte d'Athtar, et on ne peut se dispenser de rappeler ici que la grande iuunolation d'anathème dont parle Mésa a précisément été olTerte à Astar-Kamos.
Dans le panthéon assyro-babylonien, Ichtar a tout envahi. Son nom est devenu svnonyme d'une déesse en général et s'emploie même au pluriel »r: de plus ichtaritti est une femme et aussi une femelle. C'est donc en quelque sorte l'univers féminin dans toute son étendue.
Notre dessein n'est point ici de donner le détail des attributs d'Ichtar, de ses interventions, du rôle qu'ellejoue dans le mythe et dans l'histoire. Nous retenons seulement ce qui peut éclairer les idées religieuses des Sémites en général. Notons tout d'abord, qu'à notre connaissance du moins. Ichtar, si envahissante, n'est guère antérieure, sous ce nom, à la période de Ijammourabi. Elle paraît avec ce prince, avec son caractère très précis de dame des rencontres et des batailles (2), caractérisée dès lors comme dame de la splendeur, trait qui correspond parfaitement k son titre reconnu par tout le monde d'étoile du soir, la planète Vénus.
FUle ligure aussi dans plusieurs anciens mythes, mais est-il certain ou même probable que leur rédaction remonte à une époque antérieure à Ijammourabi? Dans ces mythes elle intervient comme déesse de l'amour: elle est la dame d'Érek, la ville des courtisanes sacrées dans le mythe d'ira (3); elle est la déesse de la fécondité puisque sa descente aux enfers est pour ce monde, bêtes et gens, le signal d'une cessation complète des relations de l'amour (4); elle est la grande séductric»'. fatale à ses amants, dans l'épopée de Gilgamès (5).
Ce double aspect de déesse de l'amour et de déesse de la guerre, DOU.S l'avons déjà rencontré dans l'Aphrodite orientale. Nulle part il n'est aussi accusé qu'ici, et c'est aussi sur ce terrain qu'on en cherche l'explication.
Les spécialistes avouent leur emljarras. Jastrow a proposé plusieurs •olutioos. La déesse Ichtar, qui se venge des mépris et qui a fait périr ^es amants ou les a changés en bétes, c'est le point de départ du tempérament guerrier de la déesse; l'évolution s'entend assez (6).
(I) lUaru el astaru, pi. nslarfUe.
di A /T.. m, n:j. Noie (Je Jenseri : .. L'idéogramme désigne donc Ichtar, la déesse de la planète >»iia*. coinroe la dresse de la splendeur ».
i-ïil^V ^''' ''' ^*'^ ' " '^''*'''^'*' riiabitation d'Anou el dlchlar, la ville des (iUes, des prosti- *■••• «• de» eourli.<vanes », elc...
(♦) DcMMtc d'IrhUr aux enfers, 1.7^; ss
(ft) VI. 42 u
(•) iUTfton. p. 8i.
LES DÉESSES : ACHÉRA ET ASTAKTÉ. 137
Pour nous, nous ne l'entendons point du tout. Lorsque la séductrice est méprisée par Gilgamès, elle n'essaye même pas de recourir à son arc et à ses flèches, elle s'en va supplier son père Anou comme une Vénus de Virgile. Elle a été fatale à bien des hommes et même aux bêtes ; mais qui ne verrait en cela, non point un trait étranger aux passions de Tamour, mais le résultat de leur excès, exposé sous la forme la plus sensible? L'épisode d'Éa-bani et de la courtisane (Table I) indique assez la pensée du poète. Ichtar est la déesse de l'amour seulement, nullement une Diane batailleuse.'
On serait tenté de dire que Tlchtar du nord est guerrière, celle du sud voluptueuse. En effet, soit que les Assyriens invoquent Ichtar de Xinive, ou Ichtar d'Arbèles ou Ichtar du Kitmuri, c'est toujours la même divinité, protectrice dans les combats (1). Au contraire, dans les incantations, d'origine chaldéenne, Ichtar n'apparait jamais que comme une mère bienveillante, compatissante aux souffrances de l'humanité. Il y a là un fait à retenir, mais non une explication adéquate, puisque Hammourabi invoque la déesse batailleuse. Jastrow a aussi pensé que ce double caractère pouvait répondre à la double manifestation de la planète Vénus (2). Étoile du soir pendant l'été, elle est la compagne du soleil qui dévore; étoile du matin pendant l'hiver, elle s'associe à l'idée de la fertilité du temps des pluies. Mais on sait que les phases de la planète ne correspondent pas régulièrement à l'été et à l'hiver. D'ailleurs aucune idée funeste ne s'associe à l'étoile du soir : « Étoile du soir, tu enchantes les dieux et les hommes », est-il dit dans un texte religieux (3).
On admettrait plus volontiers que la déesse étant toujours la protectrice de la cité, il faut bien qu'elle soit armée pour la défendre : ainsi les Atergatis araméennes ont la tête couronnée de tours. Mais le contraste est si accusé, le caractère belliqueux et violent d'une part, les attitudes voluptueuses franchement impudentes de l'autre, cette union de tempéraments si opposés ne provenant pas des tendances de ses adorateurs, la seule explication possible est la fusion de deux ^livinités en une seule.
Nous sommes obligé de recourir à l'hypothèse, mais il semble que tous les éléments en sont fournis par les textes. L'antique déesse d'Érek, c'est Nanâ, et Assourbanipal lui donne encore ce nom (4);
(1) D'après Jastrow, p. 20i, qui n(; fait aucune différence d'allributs entre les trois Ichtar du nord. Dans Miss-AnNoiT (Diction., v. Islar),ldiiiiv de Ninive, déesse de l'amour: Ichtar d'Arbèles, déesse de la Ruerre.
(2) Loc. laud., p. 84.
(3) Mahtin, Textes religieu.r {Craij;, H, pi. XVI, 1*>).
(4) Dans les premières inscriptions dKrek, NIN-GL'L; peul-on rapprocher de ce nom celui
138 ÉTUDES SLR LES RELIGIONS SEMITIOUES.
a'auti-e part Nan;\ est Ichtar, et comme elle fille de Sin; Nanâ aussi laplauète Vénus. Dès lors nous supposons qu'ichiar, parce qu'elle était la pLiiiète Vénus, a été reconnue pour identique à Nanâ et lui a succédé dans le rôle de dame de la cité, présidant au cortège de ses courtisanes sacrées. Mais à Torigine Ichtar devait être la déesse de la guerre, caractère qu'elle avait chez les Arabes, ou plutôt un dieu masculin comme chez eux.
Car enfin il faut choisir entre ces deux hypothèses : ou Ichtar est une déesse dont les Arabes ont fait un dieu, ou c'est un dieu dont les autres Sémites ont fait une déesse. La seconde hypothèse peut seule rendre compte de la forme masculine du nom, qui s'est complétée chez les Cananéens par une terminaison féminine; et la terminaison n'a pas manqué non plus en assyrien quand le nom a pris le sens général de femme ou de déesse. De cette façon tout s'explique. Ichtar aurait pénétré eu Habylonie avant le temps de llammourabi comme dieu delà guerre, représenté par la planète Vénus. Cette qualité étant occupée en Chaldée par la voluptueuse Nanâ, Ichtar devint femme en Chaldée, tout en retenant dans le nord un caractère guerrier. C'est un phénomène qu'on ne peut déclarer impossible, puisqu'on le retrouve presque intégralement dans la transformation d'Athtar en al-'Ouzza chez les Arabes. Comme il était assez naturel, Athtar demeuré masculin en Arabie est aussi demeuré le dieu des batailles, pendant qu'Ichtar ou Astarté ne conservait qu'un souvenir affaibli de ses origines guerrières, sauf en Assyrie dont la population était plus sémitique, si on entend par là plus semblable à celle de l'Arabie. Notre hypothèse se soude sans effort à ce renforcement de l'élément sémitique en Babylonic qui vint toujours du côté de l'Arabie et qui est si remarquable au temps de Ijammourabi.
Ce qui parait d'ailleurs la confirmer, c'est qu'on savait encore en Bahylonie qu'Ichtar, en tant qu'assimilée à Dilbat, était masculine, comme étoile du matin : or l'étoile du matin est l'Athtar oriental des Arabes. Il y a plus, la Dilbat orientale est l'Ichtar d'Agané, dont la dxnastif est si nettement sémitique, et la Dilbat occidentale, donc féminine, est richiar d'Erek (1).
Quoi qu'il en soit de ses origines, Ichtar, une fois installée dans son TfAc de dées.se principale, répond très exactement à Astarté. Elle est
a« GooU, i(Jf;nll|ue d'autre part àI{aou, la (.rincipale divinité chaldcenne primitive, et étoile
Uo»o«r d»nnMAMTi>, Jerlcs relUjie.nx, XVI, 1, 12)? il) Cr III H :>.{, I. 30 a 31 : u Dilbat, féminine au couclier du soleil, masculine au lever o iokll .et I 30-37 : o Dilbat au lever du soleil est Ichtar des étoiles; Dilbat au coucher est
U Ou». (Bilii) de* dieux (dieux et déesses) ».
mère non seulement des dieux et des hommes, mais spécialement du prince, avec des détails très familiers (1). Elle est la dame, bêlit, quoique ce terme soit devenu un nom propre, celui de la femme de Bel, suivant ainsi la personnification du terme masculin. A ce titre c'est elle qui règne sur le pays et établit le souverain sur son trône. Elle domine sur la nature, et d'elle dépend la fécondité des animaux et même du sol (*2). Elle préside aussi à l'ordre moral, intercédant pour les coupables, préservant des mauvais charmes, secourable aux innocents (3), et malgré tout la déesse des courtisanes sacrées à Érek comme à Afca (k). En un mot on lui donnait tous les attraits de bonté que la pauvre âme humaine souhaite trouver dans le cœur maternel d'une déesse toute-puissante en même temps que toutes les séductions mauvaises que peut rêver un sens moral dépravé.
(1) C'est Nébo qui parle : « O pauvre, ô Assurbanipal, je t'ai placé dans le sein de la souveraine de Ninive : des quatre riiameiles placées près de ta bouche, tu en as sucé deux, des deux autres tu couvres la ligure... » Bêlit : « Toi dont Bôlit est la mère, ue crains pas ! loi que Bêlit d'Arbèles a enfanté, ne crains pas! [Je suis] comme une mère sur son fruit, tu es dans ma main comme un bijou, je te place entre mes seins ». Choix de textes (Craig, 1) traduits par le P. Sclieil, extrait de là Revue de l'histoire des religions, p. Set p. 11. D'ailleurs on ne lui attribue nettement ni époux, ni fils; elle est l'universelle courtisane.
(2) « Sans toi le fleuve ne s'ouvre, ni le fleuve ne se ferme qui apporte abondamment la vie », etc. (Schkil, toc. laud., p. 4).
(3) Hymne à Ichtar assimilée à Zarpanit : « se chargeant de la faute, intercédant, conservant l'homme prospère, rendant prospère l'homme tombé, terrassant l'impie qui ne craint passa divinité, bienfaisante au captif, secourable et relevant l'innocent, qui bénit l'esclave » (ScuEiL, loc. laud., p. 3.)
(4) 11 semble que les hiérodules masculins mentionnés par Eusèbe {Vie de Constantin, III, 55) pour Afca se soient trouvés déjà à Érek, peut-être avec des mutilations volontaires, personnages dont « Ichtar, pour effrayer les gens, avait changé la virilité en hermaphrodite (?) [(Mann)l weib [lichkeil] » (KB., VI, p. 73, traduction de Jensen).
il parait étrange de traiter sous une même rubrique de la sainteté et de l'impureté; on peut dire que les contrastes projettent la lumière. Surtout une raison très actuelle nous oblige à ne pas isoler les questions relatives aux choses saintes des lois sur les choses impures. On prétend que saint et impur ne sont au fond et primitivement qu'une seule et même idée, et la proposition, malgré son aspect paradoxal, a trouvé de l'écho. Il ne serait pas tout à fait exact de l'attribuer en propres termes à \V. R. Smith. En dépit des apparences, l'illustre savant Anglais, qui n'a peut-être répandu sur aucun sujet plus de vues ingénieuses, nous semble avoir toujours admis une distinction radicale entre les deux concepts (1); la sainteté regarde les dieux, l'impureté les démons. Mais si les dieux ne sont que des démons transformés, comme le pense Smith, ne faudra-t-il pas conclure à une identité primordiale?
Et c'est ce que Smend a fait dans les termes les plus formels (2) : " Le sens le plus ancien de la sainteté résulte de sa parenté primordiale avec l'impureté. Quand on évitait une chose, on ne savait souvent pas très bien si on devait la considérer comme sainte ou comme impure... Il n'y a aucune différence entre le sang sacro-saint du sacrifice expiatoire et le cadavre du reptile... » Bien plus, c'est l'impureté (jui logiquement précède: « Vraisemblablement la sainteté a aussi son origine dans la foi aux démons; mais lorsque les dieux se sont élevés au-dessus des démons, la sainteté et l'impureté se sont distiniruées. » Marti semble du même avis : saint et impur ne sont pas des choses opposées ^l]).
• ) - ïiiit though nol précise, Ihe distinction bclween what is holy and what is unclear »• n-al: m rnlen of lir.linfss the molivo is respect for the «ods. in rules of uncleanness it i; prunarily fear of an nnknown or hostile power... » Bel. Sem., p. 153.
<2) Altlftiam. flplifjiomfjeschichlc, T éd., p. 140. {%} Itrael. Uelùjion, p. '^i.
Le totémisme ne pouvait manquer d'intervenir. A la suite de W. R. Smith, Benzinger pense que les animaux impurs étaient d'anciens animaux sacrés parce qu'on les considérait comme des ancêtres (1), et la même opinion a été soutenue à plusieurs reprises par M. Salomon Reinach devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres (2).
L'opinion de Bertholet est plus modérée, mais son principe est trop étroit. Use contente de dire que l'impureté, à l'origine, est corrélative de la sainteté ; on considère comme impur ce qui passe pour consacré soit aune divinité étrangère, soit à un démon anonyme. Les lois sur l'impureté remontent donc par leurs racines au temps du polydémonisme (3).
C'est une autre forme, d'après les observations modernes, de l'antique opinion des Pères, vraie en partie ; ils pensaient que les animaux impurs n'étaient autres que les animaux dans lesquels les païens et spécialement les Égyptiens plaçaient une force surnaturelle (ï).
Il faut aussi constater que quelques-uns adhèrent encore à l'opinion rationaliste qui assigne aux lois sur l'impureté une origine rationnelle. Ici on considère plutôt la sainteté comme synonyme de pureté, et celle-ci équivaut à la propreté.
Renan : « On se préparait au sacrifice par l'état de sainteté (qods) ou de purification, résultant de certains soins de propreté extérieure et de certaines abstinences, en particulier de réloignement des femmes (5) ». Spécialement en ce qui concerne les animaux purs et impurs, le P. Zapletal croit que les interdictions s'expliquent suffisamment par des motifs d'hygiène, ou par le dégoût instinctif de certains aliments ou l'aspect malpropre de certaines bêtes ou de leurs habitudes. Cette explication ne parait admettre aucune idée commune entre la sainteté et l'impureté. Avant de discuter ces hypothèses, nous devons rappeler les faits chez les principales branches des Sémites.
Si l'on s'en tenait aux Babyloniens, il semble que la notion de sainteté nous apparaîtrait comme très positive, et synonyme de la plus éclatante pureté. Le mot qudduhi (6), « saint », se rencontre comme adjectif équivalant à elhi, « clair, pur, brillant», soit dans la nature, soit
(1) Arch., p. 48i. Sur ce point, cf. Zapletal, Dcv Tolemismus, IV, Die unreinen Tiere, pp. 81-91.
(2) Cf. Rev. biblique, 1901, p. 140.
(3) Hand- Commentai' de Marti, Lévitique, p. xvii.
(4) Origène, contre Cels., IV, 92 : lïâvxa {xèv àxàOapxa ê^Yjffîv eTvat xà voaisôixeva Ttap' Ai-pTiTi'oi; xai toï; XoitioT; xtôv àvôptoTTwv sivai [xavTiv.â, oj; ÈTiÎTrav ôi slvai xaOapà xà \ir, xoiaOta.
Cf. Théodoret, Quxst. in Lev., 1.
(5) Histoire du peuple d'Israël, I, p. 51.
(6) Dictionnaire [nW.) de Delitzsch.
,42 rrinKS sru lils religions sémitiques.
selon le rituel. Kbbu, synonyme à^elluy a le même sens. Un autre synonvme, rainku, se dit du prêtre, sans doute à cause de sa pureté, comme le prêtre éî^yptien était ligure par Teau versée. D'autres équivalents, /ia/;w/ et Kiùu. paraissent insister encore, s'ils signifient, en même temps que le froid, la glace étincelante, et pure de tout élément de corruption 1 ). De là on passerait très aisément à la sainteté des eaux, l'élément puriticateur par excellence. 11 est donc très naturel que les assyrioloirues protestent contre tout sens donné à la racine qds autre que celui de pur. Cependant l'emploi de qudduhi (qui est d'ailleurs une forme dérivée) est assez rare en assyrien. Il se pourrait que la sainteté et la splendeur aient été confondues dans un pays où les cultes sidéraux occupent une place si proéminente dans la religion. En tout cas, les lialivloniens distinguaient très nettement le saint de l'impur. On peut constater que chez eux comme ailleurs la courtisane sacrée [qadiUu) était naturellement en mauvais renom; mais il faut convenir que le cas est très spécial. Dans cette civilisation très avancée, les impuretés étaient peu nombreuses. M. Martin pense que la distinction entre les viandes pures et les viandes impures était inconnue en Babylonie 2 . 11 est certain que la matière des sacrifices était à peu près illimitée. Pourtant on devait s'abstenir de la chair de porc le 30 du mois d*Ab comme de la viande de bœuf le 27 Arahsammu (3), et « omme ces interdictions ne paraissent pas avoir un caractère de pénitence, on doit les considérer comme des survivances d'un ancien état. On s'exposait aux obsessions en buvant de l'eau dans une coupe impure (V), en mangeant la chair d'un sacrifice (5). Je n'ai pas d'exemple d'impureté relative aux femmes ou aux pollutions. Si les maladies contagieuses, comme quelques défauts corporels, excluaient de certains ministères sacerdotaux, ce n'est qu'une analogie assez atténuée des lois sur la lèpre. En un mot, dans cette civilisation déjà raflinêc, les impuretés sont réduites à leur minimum pour la race et le temps.
Chez les .U-abes, l'idée maîtresse est celle de ce qui est permis, licite, profane, halal^ ou défendu, réservé, sacré, harâm. Il est donc sûr que pour eux <( la sainteté est essentiellement une restriction du droit de l'homme dans le libre usage des choses (6) » . On en retrouve des
(I) I>tiu l'opiuion populaire, puisque la glace n'exclut pas les microbes! ■> lti{t% relifjieux, Paris, 1900, \>. xi. ,J; Mauti.*!, loc. laud.
{%, hurpu, III. I. 21, éd. Zirninern.
(S, l/x. laufl., 1. :,\.
:«, w. R. sunii, nel. sn,i., p. 100, g.-néralisé aux Sémites.
applications aux enceintes sacrées. Mais l'opposition entre pur et impur existait encore. Wellhausen le reconnaît et cependant nie la distinction entre les aliments purs et les aliments impurs. D'après lui, il s'agit plutôt ici de ce qui est d'usage ou de ce qui est contraire aux habitudes. On a honte de manger ce qui n'est pas admis par la bonne coutume; en cas de nécessite on passe par-dessus les répugnances, on allègue même que c'est bon pour la santé d'après le principe que les remèdes ne sont efficaces que lorsqu'ils sont dégoûtants (1). Mais il ne s'agit là que d'un temps où les institutions religieuses des Arabes étaient en décadence. L'usage ancien de ne pas boire le sang et de ne pas manger de viande si ce n'est après l'immolation rituelle, sauf pour le gibier, indique l'empire des idées religieuses dans ce domaine.
Certaines circonstances d'impureté écartent des sacra, « ce qui est précisément le critérium de l'impureté véritable (2) ». Elles ont surtout rapport à la femme qui est dans sa situation mensuelle : « les anciennes expressions de pur et d'impur ne s'emploient que pour elle dans l'arabe pré-islamique ». La femme en couches est placée dans une petite cabane hors du camp, de même la veuve. Cette dernière était même condamnée à la malpropreté, pour que son impureté parût d'une manière plus sensible : « Ibn Muslim a rapporté la décision suivante relative aux gens du Hedjaz. La femme veuve ne se lavait pas, ne touchait môme pas l'eau, ne se coupait pas les ongles et ne s'épilait aucun poil sur le visage ; après un an elle se présentait horrible à voir; alors elle passait un oiseau sur ses parties naturelles et le jetait à demi mort (3) ». Une inscription fort intéressante de l'Arabie du sud montre que les hommes n'étaient pas moins préoccupés pour eux-mêmes de l'impureté que pouvaient leur créer soit les rapports avec des femmes placées dans des situations spéciales, soit même ce qui se passait en eux. Il montre de plus que ces impuretés, surtout si elles n'étaient pas suivies de purifications, exposaient au courroux des dieux et devaient être confessées si on voulait en obtenir le pardon. Voici ce texte d'après l'interprétation de M. D. H. Millier 1 i).
t Harani fils de Taubàa a offert et voué à Dhou-Saraâwî pour s'être approché d'une femme étant lui-même en état de consécration et pour avoir eu des rapports avec une femme dans sa situation mensuelle, et pour avoir eu affaire à une femme récemment accouchée et pour y être allé étant eu état d'impureté et être rentré dans ses
(1) Reste, p. IG8.
(2) Loc. laud., p. 170.
(.1) Wellii., loc.laud., p. 171.
(4) Sudarabische Altert/iûnier, Wien, 1899, n" G; cf. n' 7 et les deux inscriptions Halévy 681 et 082 citées au même endroit.
444 i:n OKS siii les ul:ligions sémitiques.
vêlements sans être pur et pour nvoir touché des femmes dans leur situation men- -suflle sans «;e laver, et pour avoir mouillé ses vêtements par une pollution. Il s'humilia donc et se soumit et se prosterna. Et qu'il (le dieu) le lui rende! .
Wollhausen n'a rien trouvé qui prouvât que le deuil exclût du service divin chez les Arabes (1). Mais nous savons si i3eu de choses de leur service divin 1 Quoique le même savant soit très réservé en ce qui touche le contact des cadavres, il est impossible qu'il ne souillAt pas. Les Arabes ont connu une amulette où l'on mélangeait des parcelles d'ordures, du sang- des menstrues et des ossements de moi Is 2.) L'association est caractéristique. C'est précisément de cette amulette qu'on a conclu à une confusion chez les Arabes de l'idée d'impureté et de pouvoir surnaturel (3), car on la croyait efficace pour détourner les djinn et le mauvais œil. Naturellement tout contact risque d'amener une impureté : le mot « s'approcher » est devenu synonyme d' « être impur », et par contraste « être écarté » appartient à la même racine qu' « être pur » (V).
Notons encore qu'un acte licite en soi comme les relations sexuelles pouvait paraître incompatible avec la sainteté spéciale requise par certaines circonstances, lorsqu'on était soi-même dans un état réservé ou consacré, par exemple en cas de fête (5).
Il est très difficile de donner des exemples de choses saintes et de choses impures chez les Cananéens et chez les Araméens. On doit supposer que les cas étaient ici dans les grandes lignes ce que nous voyons dans la Bible. La sainteté y est exprimée par la racine f^dch. A ce sujet Baudissin s'exprime ainsi : « Il est d'autant plus difficile de déterminer l'idée fondamentale de urTp que ce mot avec toute sa parenté n'est employé que dans le domaine religieux, de sorte qu'une signification primitive sensible ne peut se démontrer, mais seulement être conjecturée (G) ». Nous conclurons plus volontiers que le mot n'a jamais existé que dans un sens religieux. Il est commun à tous les Sémites, arabes (7), araméens, cananéens, babyloniens, éthio-
(1, p. 171: n Davon islb^'i den Arahein sonst nicht zu merkea );.D'où Smend conclut immé ditlruieol à la n«-^alive absolue, p. 148, note.
(2) Tnndjix.
(3) \V. R. Smiîii, p. 4i8.
(♦) ij^ . « élfp impur w,c;ic::, « s'approcher » ; j-^^, « être écarté », j-i^^, «ôtrepur: (i " • rnhiicho Ditnkm., n" fi et 7; cf. Ex., xix, 15. ('. -, II, p. 1'.).
(7) On pourrait le croire emprunté en arahe, cependant Noldeke et Lagarde le regardent cflanne ordinal et ,;n voient une preuve dans le nom géographique de Quds dansBekri, 728,7 cf. LkcARDK, /iUdunn, u. io'd.
ir»
SALMETÉ ET IMPURETÉ. 145
piens, quoiqu'il n'ait été très usité qu'en araméen, en cananéen et en éthiopien (1). Mais si le mot lui-même n'a jamais eu d'autre valeur que celle qui le rattache au divin, nous pouvons conjecturer un sens plus précis, soit par rétymologie, soit par Tusage. L'étymologie a été bien indiquée par Baudissin; dans tous les thèmes analogues on rencontre l'idée de couper, de séparer (2) ; le mot paraît comme synonyme de hardm^ « réservé, consacré », dans Amos (u, 7). L'idée que la chose sainte est une chose réservée et par conséquent séparée, distinguée de l'usage profane, est si profondément ancrée dans les racines de la langue que le vœu a aussi le sens fondamental d'une séparation (3). On ne voit rien ici d'analogue au grec âv:;, objet à la fois de vénération et d'horreur; rien qui indique pour la chose sainte une propriété particulière : son caractère est d'être séparée de l'usage profane pour être rattachée au divin. On pourrait objecter que les eaux et les arbres sont saints par eux-mêmes. Cela n'est pas tout à fait exact. Si toute eau vive est un élément de purification, toutes les eaux ne sont pas également honorées, mais seulement certaines eaux qui sont censées spécialement divines. De même pour les arbres. Mais nous reviendrons sur ces cas particuliers.
Nous devons maintenant aborder la question posée dès le début de ce paragraphe : l'impureté et la sainteté sont-elles à l'origine un même concept? bien plus, l'idée de sainteté est-elle un perfectionnement postérieur de l'idée d'impureté? ou faut-il au contraire leur attribuer une origine différente?
Avant tout, nous demandons qu'on n'attache pas trop d'importance aux mots, ni même à l'aspect extérieur des choses. C'est surtout lorsqu'il s'agit de religion qu'il importe de déterminer le principe intérieur qui règle les usages et qui seul fait leur valeur. On s'étonnera peutêtre que nous tentions de comparer les pratiques des non-civilisés à celles des religions supérieures, et que nous puissions considérer quelques usages, admis par la Bible, comme ayant leur origine dans la superstition. Mais il ne faut pas oublier que le christianisme lui-même ressemble au paganisme par un certain nombre de céré-
(1) D'apros Lac.vrdi: [Bildunrj, p. llG, noto 2), X::''\'2 étant unii racine à trois consonnos irréductibles, n'appartient pas à la plus ancienne période de la formation des racines mais à la seconde; seulement une racine antérieure pouvait déjà avoir le même sens.
(2) Sludien^U, p. 20. C'est la racine traitée dans Kaulzsch, Grammaire de Gésénius, § 30li. C"p est à rapprocher de dn et de ô,.--»- , non pas par le changement do p en ~ ou vice vcrsà, mais en traitant ces mots comme des formations Iris anciennes analogues. XulT\ indique la chose nouvelle qui nait en se séparant.
(3) « Consacrer » est proprement ""'Z (ou "^IZ) qui a aussi le sens de « séparer «, Ex., xiv, 7.
RELIGIONS SLMITKtLES. 10
I4Ô KTinKS SLK LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
monies extérieures. Peu importe qu'on nous reproche d'observer un tabou parce que nous ne permettons pas aux laïcs de toucher les vases sacrés. Aucuu d'eu>: ne craint, s'il bravait cette défense, d'encourir la colère de l'esprit du vase. A supposer que les impuretés relatives aux morts aient leur origine dans la crainte révérentielie des esprits, les mêmes précautions ont pu être prises par un peuple qui n'était phis frappé (jue de l'opposition entre la corruption du tombeau et la sainteté du Dieu vivant. Et si l'on insiste en alléguant que c'est du moins concéder un progrès religieux, nous répondons que nous ne pouvons nous résoudre à le nier et que nous avons précisément caractérisé la marche des idées religieuses comme une lutte entre l'idée du dieu bon et les fantaisies illimitées produites par l'animisme ou le culte des démons.
Nous avons vu que chez les Sémites les principales impuretés se raitaclient aux femmes, aux morts, à la nourriture. Les mêmes grandes catégories se retrouvent partout. Les femmes sont impures à leur époque mensuelle, après l'accouchement (et cette impureté s'étend souvent à l'enfant) et pendant les premiers temps de leur veuvage. Certains peuples y ajoutent les interdictions les plus absolues et les plus comiques relativement aux belles-mères et aux cousines.
Le contact des morts souille plus ou moins, mais le principe est général. Les détails seraient ici hors de leur place.
Quant aux règles sur la nourriture, elles sont plus ou moins rigoureuses selon les pays.
Dans tous ces cas, il faut aussi tenir compte de la personne. Plus elle est élevée dans la hiérarchie, plus elle est séquestrée, plus il importe (ju'elle évite les contacts impurs. Certaines situations obligent à des précautions infinies. Le guerrier est traité par quelques peuples comme la jeune fille nubile; il est dans une situation spécialement dangereuse. On peut en dire autant des lieux. Tout lieu étranger est en quelque manière impur pour celui qui y pénètre pour la première fois, surtout s'il vient en ennemi.
Or, si Ton considère tous ces faits non plus seulement chez les Sémites, mais chez les non civilisés où ils se retrouvent avec une ampleur et une énergie singulières, il est impossible de leur assigner à toas une cause rationnelle, et, quoi qu'il en soit des origines, ils sont profondément imprégnés d'idées surnaturelles.
Tout ce que nous aurons à dire des ressemblances entre les choses taÎDteset les choses impures ne prouvera pas que les deux concepts •oient identiques ou qu'Usaient la même origine, mais ilen résulteradu moinM rpi'ils ressor tissent au même domaine, le domaine du surnaturel
dans le sens large. Les impuretés sont d'ailleurs réglées par la loi religieuse et procèdent d'un motif religieux beaucoup plus que d'autres commandements dictés en même temps par la raison.
Enfin la loi Israélite, si relevée, porte encore la trace d'une précaution semblable lorsqu'elle inlerdit de boire le sang, non qu'il soit nuisible à la santé, mais parce que l'àme est dans le sang. Cette préoccupation de l'âme n'est-elle pas un trait de lumière quant à l'origine de certaines impuretés? Nous disions toutà l'beure qu'àBabylone, pavs d'esprit rationnel et déjà scientilique, on évitait une coupe malpropre de peur d'avaler un esprit. Plus on pénètre dans Tétude des sociétés primitives, plus on se convainc que le plus souvent le motif religieux leur tenait lieu d'un principe rationnel. Et cela ne veut pas dire que ce motif religieux fut toujours inspiré par une dégradante superstition. On ne respectait guère que le frein religieux, et l'instinct rationnel lui-même savait s'en servir, spontanément, pour se protéger contre les emportements de l'instinct animal. On voit quelle ligne moyenne nous voudrions suivre. Le monde antique, comme le monde des non-civilisés aujourd'hui encore, a été dominé par la terreur des esprits. Des esprits on pouvait s'attendre à tout ; aucune précaution n'était de trop pour se mettre à l'abri de leurs caprices malicieux. Surtout il fallait se garder dans ces manifestations étranges ou redoutables de la nature qu'on attribuait à leur intervention spéciale. Tout paraissait procéder de puissances spéciales supérieures à l'homme etaux forces ordinaires de la nature. Il n'est donc point étonnant que cette crainte ait donné naissance à des précautions spéciales ou qu'elle ait influé même sur des mesures simplement dictées par un esprit de conservation.
Les choses saintes et les choses impures ont un autre caractère commun qui découle immédiatement du premier; elles sont à éviter parce que leur contact peut avoir les plus funestes conséquences. Dans une religion monothéiste, ces conséquences sont de déplaire à la divinité; c'est son châtiment qu'on redoute. Dans une religion animiste, ou craindra le contact de la chose, la décharge électrique qui procédera de l'esprit lui-même, voltigeant par exemple autour du cadavre. Dans ce cas les tabous sont, selon l'expression de Frazer, des isolateurs qui préservent. Si on se demande pourquoi les hommes tenus pour dieux et les prêtres sont sujets aux mêmes interdictions rérémonielles que les homicides, les gens en deuil, les femmes en couches, les jeunes filles nubiles, on ne voit guère entre ces pereonnes de trait
fl) Frazer, Golden Bough, 1,343.
,^g KTIDES SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
commun que celui cVune situation où elles sont en butte à plus de périls surnaturels dont il importe de les garantir.
El ces personnes qui sont spécialement exposées à des dangers mystérieux peuvent devenir elles-mêmes un danger pour les autres. Un troisième caractère commun entre les choses impures et les choses saintes c'est qu'elles sont également contagieuses à leur manière.
Cehi est assez naturel et assez connu pour les choses impures; W. U. Smith Ta bien mis en lumière pour les choses saintes. Le sacrifice expiatoire est sacro-saint; or le pot dans lequel il a cuit doit être brisé, comme s'il était impur, le vêtement qui l'a touché doit être lavé (1). Les prêtres devaient se vêtir d'habits profanes après avoir exercé leurs fonctions, et Ézéchiel en donne le motif: afin de ne pas sanctilier le peuple '^-2), c'est-à-dire afin de ne pas communiquer au peuple une sainteté qui l'obhgerait à ne plusse servir de ses habits pour l'usage profane. C'est dune pour cela qu'en entrant dans le temple on recevait du prêtre un habit spécial, un peu comme aujourd'hui les gardiens des mosquées tiennent une provision de babouches. C'est ce qui se passait à Samarie dans le temple de Baal (3). De même, dans les cultes idolîHriqucs réprouvés par ïsaïe, l'officiant dit aux profanes : « Ne me toucliez pas, car je vous sanctifierais (4) ». C'est aussi ce que veut dire l'auteur ou De deâ Syrâ : « De tous les oiseaux, la colombe est celui qui leur parait la chose la plus sainte : défense est faite d'y toucher, et ceux qui les touchent involontairement sont en interdit pour toute cette journée (5) ».
Le grand prêtre se lave aussi bien après avoir quitté ses vêtements qu'avant de les mettre (Lev.,xvi, 4, 24); c'est encore ce que nous faisons avant cl après le saint sacrifice. Tous ces cas peuvent s'expliquer parle désir de maintenir une barrière entre le sacré et le profane, mais aussi parla crainte de la transmission d'une vertu surnaturelle; ce quideviendrail sacré serait alors perdu pour l'homme. D'où le soin de ne mettre que des vêtements empruntés pour paraître dans le temple. Le même fait, reconnu chez les Arabes par Wellhausen et W. R. Smith (G), a été retrouvé chez les non-civilisés. Il faut donc avouer qu'en ceci la
' ^'-TTnparrr Lcv., vi, ?,1 avec xi, 33, 35; w, 12.
' . lUT, rj.
\'*) li Rcg., X, 22.
î UT, .'i, il ponctuer "^Twl]: comme l'exige le suffixe.
•' l!i «ont ivayie;, qui signifie impiir dans ce conlexle mais aussi en soi sacré. C'est 1* ' •'•>';'■ ''^ '"<>^ (fihou; on est dans une situation spéciale qui demande une puri-
««- '-vil^rr une contagion ultérieure.
.' , ... ..cm., p. i.**o ».
SATNTETt: ET IMPURETÉ. 149
sainteté a le caractère d'un tabou, ainsi que l'impureté, tout en constatant que ce peut être une simple marque de respect, dans une relig-ion spirituelle.
Si la sainteté se communique par contagion comme l'impureté, elle est susceptible du même remède qui interrompt les effets du contact, la purification. On sait assez par la Bible la série des purifications imposées à ceux qui ont touché des choses impures ; quelquefois le lavage à l'eau ne suffit pas, il faut briser le pot souillé (Lev., xi, 33). Nous avons déjà remarqué qu'on eu agissait de même pour les choses sacrosaintes (Lev., VI, 21 ; xvi, V, 2V).
On voit que nous ne cherchons pas à dissimuler les points de contact. Nous voulons même concéder quelque chose de plus. Un objet, un animal, regardé comme saint dans une religion, peut être pour cela même traité d'impur dans une autre; nous l'avouons volontiers et il peut y avoir une bonne part de vérité dans l'opinion qui explique ainsi l'impureté de certains animaux, par exemple du porc (1).
Il a pu arriver aussi qu'à force de considérer certains animaux comme n'étant pas mangeables, parce que sacrés, ou peut-être parce que totems, on a fini par croire que leur chair était dangereuse. Le fait est même assuré dans plusieurs cas. Pour éloigner de la manducation de la chair du poisson consacré à Atergatis on disait qu'elle donnait des ulcères (2); mais il est constant qu'à l'origine, ces ulcères étaient considérés comme un châtiment divin frappant quiconque mangeait d'un animal consacré aux dieux.
Il reste des cas douteux; parfois il est difficile de dire si l'objet est. considéré comme sacro-saint ou comme impur.
Néanmoins, lorsqu'on conclut de toutes ces ressemblances que le saint et l'impur sont donc un concept identique ou que le concept du saint a évolué du concept de l'impur, nous opposons qu'on confond deux idées très distinctes, celle d'identité et celle de corrélation. L'impureté et la sainteté sont corrélatives, mais elles sont aux deux pôles.
Ce qui prouve d'abord leur opposition, c'est leur antagonisme même : jamais l'impureté ne se manifeste dans toute sa notion propre, si ce n'est en présence de la sainteté. Le profane côtoie l'une et l'autre,
(1) De ded Syrû, ;] 5i -."T-ja; os ^jLO-jva; âvayéa; vo|J.:!iovT£; o-jts 0-jO*j<i'.v o-jtî rriTiovrai. àÀ/o: o où <T?ia; £vaY£a;, à).).à Ipo-j; vofxi^o-j-Tiv. Il est inexact de caractériser celte situation avec W. H, SmilJj (p. 153) comme si tout le monJe était d'accoril sur le tnhoii du porc, mais que lufiuclion de savoir s'il était impur ou sacré était ouverte. Ce sont doux opinions divergenlo, provenant de cercles différents.
(2) Rcl. Sem., p. 449; de nombreux cas analogues pourraient »Hre cités.
,50 ÉTLDES SUK LES RELIGIONS SEMITIQUES.
mais elles ne se peuvent concilier clans le môme sujet, elles s'expulsent mutuellement, elles sont irréductibles. Or les lois mêmes de l'évolution sufliraient à prouver que deux espèces aussi distinctes ne peuvent être issues Tunede l'autre. Tout au plus pourraient-elles avoir un principe commun éloi'-né, le rapport que nous avons reconnu avec une influence surnaturelle; il en résulterait une ressemblance purement négative, la nécessité de les éviter. Leur caractère positif est tout difFé-
rent.
On pourrait presque dire que l'impureté s'en tient à ce cachet négatif. On évite, on luit, on s'abstient, on se préserve, on se met en garde. Tont cela dans l'intérôt d'une personne ou de la société entière : jamais par égard pour le divin. On fuit, donc on a peur, toujours, dans toutes les circonstances. On ne fuit le sacré que lorsqu'on n'est pas dans les dispositions convenables. En soi on le considère comme une source de bénédictions. Dans le langage scolastique on dirait presque que l'impureté est vilandum pe?' se, le sacré viiandiim per accidens. Et en ellet, quoique les choses ou les actions impures soient innombrables et que personne ne puisse aujourd'hui en fixer le catalogue, elles sont toujours impures par elles-mêmes, pour une raison intrinsèque, que cette raison soit vraie ou fausse, issue de l'imagination, de la raison ou de la plus enfantine terreur des esprits. Jamais l'idée du service divin ne se présente. Au contraire la chose sainte n'a en elle-même aucune propriété spéciale. Elle est choisie, réservée, consacrée. Sans doute, puisqu'elle est consacrée à Dieu, elle sera prise parmi les objets que l'homme croit lui être agréables parce qu'il les juge lui-même bons et utiles ; ils doivent donc avoir certaines qualités et en définitive être jugés purs. Mais cette dernière notion n'est pas antécédente à celle de l'objet réservé et consacré. Ce n'est qu'après la distinction en choses pures et impures qu'on conclura qu'il ne faut olJrir réellement à Dieu que des victimes pures. Ce qui le prouve, c'est que la réserve qui soustrait certaines choses à l'usage de rhomrae pour les consacrer à Dieu porte parfois sur des objets que la distinction en choses pures et impures a empêchés ensuite de lui élrc consacrés positivement. Par exemple le premier-né de tels ou tels animaux qui ne peut être sacrifié selon les règles ordinaires doit être cependant .soustrait au pouvoir de l'homme. Il périra (1). L'homme ne s'abstient donc pas du sacré surtout parce qu'il a peur, mais parce rpi'il reconnaît à Dieu un droit spécial sur certaines choses. Lt peu importe que ce droit appartienne à Dieu par la libre détermi-
fl; Ex..aîn. n.xtuv
SAINTETÉ ET IMPURETÉ. j 51
nation de Tliomme ou qu'on croie savoir que ces choses ont une sainteté intrinsèque! cette considéiation pourra servir à distinguer les religions fausses de la religion vraie qui ne reconnaît qu'à Dieu une sainteté intrinsèque, elle n'est pas applicable ici où nous parlons de sainteté comme d'un concept général, bien ou mal fondé, en tant qu'opposé à celui d'impureté. Et peu importe, pour la môme raison, que l'objet soit ou non la propriété du dieu, car nous reconnaissons volontiers l'idée de propriété stricte comme dérivée. Ce qui importe, cest que la sainteté des actions, des choses ou des personnes, est reconnue sinon dans l'intérêt de Dieu, au moins dans l'intérêt de son service et de son culte, dans l'intérêt des bons rapports qu'on veut entretenir avec lui, et dès lors la sainteté est de l'essence même de l'idée religieuse, tandis que l'impureté ne regarde que l'intérêt de l'homme et tend uniquement à ne pas mettre enjeu des forces surnaturelles dont on se défie.
La sainteté et l'impureté ont donc surtout en commun un aspect presque uniquement négatifj la crainte de pouvoirs surnaturels. C'est précisément le sens du mot tabou. Qu'on s'en serve donc si l'on veut. Mais qu'on ne conclue pas à l'identité des deux concepts parce que les Polynésiens n'ont pas poussé leur analyse plus loin qu'une sorte de dénomination tout extérieure. Nous avons vu que chez les Sémites le saint était opposé au profane, qui comprenait à la fois les choses pures et les choses impures. Ce qui est à la fois profane et pur est susceptible de devenir sacré, ce qui est impur ne peut en aucun cas devenir sacré, tandis que ce qui est sacré peut très bien devenir impur, et doit même le devenir dans une religion différente exclusive, puisque tout ce qui est sacré dans un culte est nécessairement une abomination pour ceux qui le condamnent.
Ce changement du sacré en impur, loin d'être un indice d'une identité primordiale, n'est au contraire qu'une preuve de l'opposition radicale des idées; ce que les uns regardent comme saint est interprété dans un sens hostile par une religion étrangère. Ce n'est qu'un accident dans l'histoire religieuse.
Elles antres ressemblances que nous avons reconnues ne prouvent pas non plus une identité primordiale. Si l'impureté se transmet par contagion, ce peut être le résultat soit de l'expérience naturelle pour certaines maladies, soit de la croyance aux esprits dont la sphère d'action s'étend par là même. Si une goutte du sang d'un chef touche une pierre, la maison lui appartient et devient donc tabou. La contagion dans le sacré devra suivre la même voie, parce que par suite du contact le divin étend en quelque sorte son domaine, rol)jct ne peut
,52 r.TlDES SIR LES RELIGIONS SEMITIQUES.
plus être regardé comme profane et d'un usage libre. Dans une religion très spirituelle on ne croit plus à la contagion proprement dite, mais on prend des mesures qui découlent de l'idée même de sainteté pour maintenir des limites entre le sacré et le profane et en définitive pour in-^pirer davantage le respect du sacré. C'est ainsi que le prêtre se lave les doigts en descendant de l'autel, mais le précepte urge beaucoup moins qu'avant le sacrifice.
Et si la purilication intervient dans les deux cas, c'est qu'elle a précisément pour but d'interrompre le fluide qui est censé se répandre ou d'établir une ligne de démarcation. L'ampleur du concept et la simplicité du moyen, la possibilité de le prendre pour un symbole, font que les religions les plus élevées peuvent se rencontrer clans la pratique avec des superstitions grossières. Encore une fois, tout dépend de l'esprit.
L'idée du tabou est donc trop générale pour caractériser deux concepts aussi distincts que celui de sainteté et d'impureté. En soi il indique seulement un impératif catégorique qui s'impose à l'esprit humain sans qu'il sache toujours pourquoi. Très souvent, le plus souvent peutêtre, les principaux tabous doivent s'expliquer par un sentiment instinctif de conservation. iMais comme il s'agit en général d'actions extraordinaires, la vie, la mort, la naissance, l'autorité religieuse ou civile, il était inévitable qu'on y fit intervenir les esprits dont l'omniprésence et l'activité toujours en éveil ont terrorisé tant de peuples, même les plus civilisés et en particulier les Sémites. Ces choses interdiles l'ont donc été ou dès le début ou plus tard, par un motif de crainte surnaturelle. Aussitôt que la crainte surnaturelle entrait en ligne, il fallait s'attendre à lui voir produire les mêmes efFets qu'au respect qui s'attachait aux choses sacrées. Pourtant les choses sacrées étaient divines pour une autre raison intrinsèque et différente, la nécessité de s'approrlier du divin et le danger inséparable de cette approche.
D ailleurs nous ne refusons nullement de reconnaître que sur bien des points du globe l'idée respectueuse du divin a cédé à une crainte absurde du caprice des esprits malfaisants. Alors, en fait, les deux concepts ont pu se confondre. On ne serait jamais arrivé à cette idée par l'étude de la Bible; elle n'a pénétré chez les exégètes que par les études des anthropologues. iNous sommes toujours ramené» à la même question. La confusion et la bassesse d'idées qui domment chez les sauvages sont-elles primitives? L'idée de saint*^t*-, supposant un pouvoir divin bienfaisant quoique infiniment redoutable, a-t-elle évolué de la terreur magique du tabou irrationnel? Uuant ;•, r.. dernier point, nous avons dfjjà répondu nettement. Ces
deux concepts sont trop opposés pour descendre l'un de l'autre, et ils ne peuvent même avoir une racine commune. Il faudrait admettre un sentiment du surnaturel assez puissant pour motiver Tinterdiction sans une perception claire de la crainte qui porte à fuir ou de l'intérêt qui engage à nouer des relations. Nous le considérons comme une pure chin:jère.
Que s'il fallait déterminer lequel des deux concepts est antérieur, nous n'hésiterions pas à dire que c'est celui de la sainteté qui a précédé l'autre.
Le seul principe premier que nous rencontrions ici, c'est qu'il ne faut point offenser le divin puisqu'il est par détinitiou plus grand et plus puissant que nous. Or il est partout, on risque de le rencontrer partout, et à l'aborder imprudemment on risque de lui déplaire. Il faut donc marcher avec précaution et se tenir sur ses gardes. Le désert même peut être habité. En avançant, partout où il porte ses pas, l'homme aperçoit des objets beaux et utiles, qu'il n'a point créés et qui ne sont point sous sa dépendance ; ils sont donc sous la dépendance d'un Autre. Ce sont les eaux qui fécondent, les arbres qui portent des fruits... comment se ser\dr de tout cela, en prendre possession, sans heurter l'Inconnu qui veille sans doute avec jalousie sur son domaine? L'idée que nous révèle la langue des Sémites elle-même est celle qui a dû se faire jour le plus naturellement : faire au divin sa part, lui séparer quelque chose, qui dès lors lui sera spécialement consacré. Les droits seront pour ainsi dire condensés, et dès lors plus énergiques. Il en coûtera de les violer, mais le reste deviendra permis, sera en quelque sorte désecré, en un mot profane. Il est impossible que celte conclusion pratique ne soit pas primitive. C'est l'idée propre de la sainteté, ayant son origine dans la crainte respectueuse du divin considéré comme le maître présent partout. Aussitôt qu'on a l'idée d'une chose consacrée, qui est davantage à Dieu et par conséquent où il réside et agit davantage, elle parait comme l'intermédiaire le plus favorable des relations qu'on peut avoir avec lui. Si certaines choses ont paru d'abord consacrées en elles-mêmes, parce que plus précieuses, plus fécondes, plus actives, plus divines, on en consacrera d'autres à l'instar de celles-là, et le symbolisme que l'homme attache si volontiers aux formes extérieures induira à les considérer comme phis dignes de la divinité, comme capables de la recevoir. 'Dans cette voie on pourra aller jusqu'au fétichisme, le fétichisme proprement dit ayant cela de particulier que le divin n'est uni à l'objet que par la volonté de l'homme, et par ailleurs traité suivant l'opi-
,:,4 KTinKS SIR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
nion i\uoi\ a de lui. On pourra aussi, afin d'eniretenir des relations avec Dieu (jui lui plaisent davantage, consacrer certaines personnes i\ son service en leur imposant, à elles aussi, une séparation partiouliùre, ce qui revient à exiger d'elles la sainteté, une sainteté qui sera derechef en rapport avec l'opinion qu'on a de la divinité elle-même.
Sur ce thème l'imagination peut se donner libre carrière; il justifie les plus hautes aspirations à Tunion divine, il a pu servir de prétexte aux aberrations les plus étranges. Jamais cependant on n'en a vu découler l'idée de l'objet impur.
Celui-ci, étant toujours spécifié en lui-même, et considéré comme dangereux, suppose une certaine expérience. Quelques animaux sont inipui-s et ne doivent pas être mangés. Il est fort possible que dans bien des cas on se ligure que ces aliments nuisent non pas d'une façon naturelle parce qu'ils sont indigestes ou vénéneux, mais d'une façon magique, par l'action foudroyante d'un esprit. Néanmoins il parait impossible de dire que la distinction entre aliments purs et impurs ait son origine dans la crainte des esprits. Il est de fait que certains aliments sont nuisibles : ne serait-ce pas pour cela qu'on a fait un choix? Le sauvage qui ne sait rien s'expliquer que par l'action de forces animées ou d'esprits, conclura peut-être à une puissance hostile. Il s'arrête à l'abstention. A prendre les choses dans l'ensemble, la chair des animaux impurs est malsaine ou inspire de la répugnance : des peuples plus rationnels ont dû s'en tenir là. D'autres principes ont pu entrer en jeu; l'horreur de tout ce qui n'est pas usité, beaucoup plus énergique parmi les populations isolées; l'esprit d'analogie, visible surtout dans la Bible, qui a conduit aux classifications: l'exclusion donnée à quelques animaux, précisément parce que d'autres les tenaient pour sacrés ou encore parce que. les regardant comme sacrés, on s'abstenait d'une nourriture à laquelle on n'eût pu toucher sans encourir une pénalité surnaturelle. Dans ce dernier cas l'objet n'est impur que parce qu'il est sacre; c'est le thème de nos adversaires; mais à proprement parler il est sacré et non impur, l'analogie est superficielle, au point d'intersection des deux principes dillérents, et c'est pour cela qu'il pourra c-tre mangé, très solennellement, par les personnes les plus saintes, à la table du dieu.
I»ans le cas des maladies contagieuses, il ne faut pas chercher bien loin les raisons qui ont fait interdire le contact. Nous avons peut-être là le cas type qui a fait considérer l'impureté en général comme contafnmse, surtout s'il s'agit de ces impuretés qui découlent de la mal- I rr,pretc des objets. Dans ces cas l'impureté, nous ne le nions pas,
a un caractère religieux ou du moins touche au surnaturel prétendu; mais dans sa racine, est-ce autre chose qu'une mesure de préservation sanitaire? L'eau ne remplace-t-elle pas ici les antiseptiques? et l'esprit redouté n'a-t-il pas fait des siennes en sa nature propre de microhe?
Quant aux femmes, il n'est pas trop subtil de penser que des précautions très naturelles se sont placées instinctivement sous la même garantie religieuse. On lit dans certains récits de voyage que pour s'assurer de la fidélité des femmes d'O Tahiti, des officiers de marine les ont fait déclarer taboues jusqu'à leur prochain voyage. Nous ne voulons pas attribuer aux temps anciens un artifice si peu spontané. Mais peut-on expliquer le tabou des belles-mères autrement que comme résultant d'un instinct de préservation morale? La bel le- mère séductrice est un des thèmes du folklore antique. Et n'en est-il pas de même du tabou néo-calédonien qui suspend les relations conjugales jusqu'à ce que la mère ait sevré son enfant? il n'est point sans inconvénients pour l'accouchée d'avoir des rapports avec son mari, ni même pour la jeune mère, obligée de ne compter que sur son lait. Et il en est de même pour la femme dans sa situation mensuelle, ce qui n'empêchera pas Pline de dire : « nihil facile reperiatur mulierum inofluvio magis nions trificum (ou mirificum) (1). Si les Arabes séquestrent si énergiquernent la jeune veuve, non point seulement au moment de l'accouchement, mais pendant toute une année, n'est-ce pas par suite de leur attachement passionné pour la pureté des généalogies? Cela n'empêchera point de chuchoter qu'on craint que l'esprit, jaloux de la femme, ne se débarrasse du second mari comme il a fait du premier. Dans des sociétés où la religion réglait tout, et où, à défaut de la religion, la crainte des esprits terrorisait toute la vie, ces cas, d'origine rationnelle ou plutôt instinctive, se langeaient sans effort sous les mêmes influences prétendues surnaturelles.
11 est plus difficile de se rendre compte de l'impureté des cadavres. Il semble qu'ici les esprits entrent naturellement en branle, les esprits des morts. Cependant il était absolument dans l'intérêt soit des morts, soit des vivants, de donner la sépulture aux morts. Pourquoi donc le cadavre était-il impur? Si on le touchait pour l'ensevelir, on n'avait rien à craindre du mort auquel on rendait le plus signalé service. Il n'est donc point si facile de tout expliquer par la crainte des esprits. Peut-être faut-il tenir compte même ici de l'intérêt social et de la répugnance naturelle. Le corps humain en décomposition n'cst-il
(1) Plinf, //. A., VII, 13.
,56 tTLDES SLR LES RELIGIONS SEMITIQUES.
pas, hélas! une chose impure? on pouvait être conduit par un sentiment iVatleotion i\ garder les cadavres. Alors on s'exposait à toutes sortes d'incommodités, sans parler d'une contagion possible. Ces raisons suffisaient î\ faire ranger le cadavre parmi les choses à éviter. D'autre part, il fallait l'ensevelir. Ce soin incombait naturellement aux parents. Ainsi evpliquerait-on les usages bizarres et contradictoires qui réglaient la matière, sans parler des innombrables superstitions qui se sont greffées sur cette souche féconde.
El qu'on veuille bien remarquer que nous n'avons nullement considéré l'idée des choses sacrées comme exigeant une plus haute estime des pouvoirs surnaturels. Même dansée cas, nous ne serions nullement disposé à conclure qu'elle a évolué avec le temps. Le polydcmonisme lui-même peut s'accommoder de l'idée de sainteté proprement dite, pourvu qu'il reconnaisse aux esprits le domaine des choses, absolument lié à l'action dans les choses. L'idée de l'impureté au contraire, en tant qu'elle n'est pas purement instinctive, ne pénètre dans le domaine religieux que de deux façons. Dans le cas qui nous est le plus connu par la Bible, il s'agit d'une religion relevée; on a de Dieu une haute idée et, par un sentiment très naturel des convenances, l'homme écarte de son culte et ronsidère comme absolument indigne de lui ce qu'il regarde comme impur en soi et par rapport à lui-même. Dans cette manifestation, l'impureté est l'opposition même de la sainteté, mais cette idée est clairement dérivée. Ou il s'agit des impuretés, qu'elles soient ou non d'origine naturelle, où on s'est accoutumé à mettre enjeu l'action des esprits. Alors cette notion dérive de Fanimisme, mais il n'en résulte nullement qu'elle soit antérieure à l'idée de sainteté.
Il est forcé que dans chaque question nous retrouvions les principes qui dominent le débat. Dans l'opinion qui nous semble trop systématique, on n'attril)ue à l'homme primitif d'autre conception du divin que le i)olydémonisme, d'autre sentiment à son égard que la crainte; c'est toujours la magie qui précède la religion. Si cette supposition est gratuite, les conséquences le sont donc aussi. Et nous ne prétendons pas non plus que l'impureté n'est que l'antipode de l'idée de sainteté, qu'elle ne s'est appliquée tout d'abord qu'aux choses qui répu^-naient à la divinité. Nous avons essayé d'attribuer à chacun de ces grands faits .ses causes propres : d'une part le sentiment du divin et le désir de lui rendre ce qui lui est dû, d'autre part la crainte du surnaturel f-t des esprits qui l'incarnent dans certains faits étonnants. Nous avoas dit dans notre introduction pourquoi il nous semble que la première notion est au moins contemporaine de la seconde et pourquoi elle n'en est pas sortie. Nous pouvons ajouter ici, pour notre
SAINTETÉ ET IMPURETÉ. lo7
Dbjet spécial, qu'il n'est même pas évident que la crainte des esprits soit Tunique cause des principales impuretés. Elles auraient pu naître d'elles-mêmes et se sont seulement trouvées sous la mouvance de la religion des esprits qui leur a donné une physionomie particulière. C'est pourquoi l'idée de la sainteté demeure, tandis que l'impureté spécifique des anciens a disparu.