CHAPITRE y
Le thème des eaux sacrées a été traité avec beaucoup d'érudition par Baudissin (1), en grande partie d'après Mo vers, et par W. R. Smith (2). Il serait difficile d'ajouter beaucoup d'exemples à ceux qu'ils ont rapportés, à moins de chercher en Grèce la trace des cultes phéniciens, comme Clermont-Ganneau l'a fait au particulier pour l'Alphée, le Meilichos, le Jardanos (3), étude étendue par M. Bérard (4), aux sources qui se rattachent à Ino-Leucothéa et à d'autres. Comme il serait inutile de copier ici ce qu'on trouve ailleurs, nous citerons seulement quelques exemples classiques en ajoutant quelques traits empruntés à la Chaldée.
Chez les Arabes les documents sont rares. On cite la vénération du puits Zamzam certainement antérieure à Mahomet (5). Lorsque le puits fut nettoyé par le grand-père de Mahomet, on y trouva deux gazelles et plusieurs épées : ce devaient être des offrandes (6). Le grand-père de Mahomet n'a peut-être rien à voir ici, mais le fond de l'anecdote paraît authentique.
Dans le pays araméen, Palmyre avait sa fontaine bénie, dont on vénérait la Tyché (7), et qui était confiée aux soins de certains magistratij 8 . Klle se nommait Ephca; c'est une source d'eau chaude sulfureuse. On peut rattacher soit aux Araméens, soit aux Arabes du reste comme à Palmyre, la source décrite par Damascius (9) dans un désert
(1) Studirn, 11, j). lis ss.
(2) fiel. Se m., p. ig:> ss.
(3; Le dieu Satrape et les Phéniciens dans le Péloponèse, Paris, 1878, pp. 51, G4 cl :^.
(i) De l'origine des cultes arcadiens, p. 505 ss. (i) P. r;.,i. civ. col. i/i30.
{f.. W».i.ui.. p. lo.j; w. li. Smith, loc laud., p. 1G8.
(7) Ure âtcc MoRUTMAjin cl Clermont-Gannkau, Recueil, H, p. 2 : Nn^ni NJ^IT H NTiS. (S) Waw». 2i71 c : èîînu/.r.tri; atpeOsl; 'Ef/.a; Troyô; Ottô 'lapiêwXou toO Ôeoù. (91 PiioTn *, liibl., 34» a.
LES CHOSES SACRÉES. i;;9
à l'orient de Dium, ville qui avait appartenu à la Décapole. Elle ressemblait fort à la source d'Aphaca en Phénicie par son aspect et ses chutes d'eau. Les offrandes enfonçaient quand elles étaient bieu reçues par la divinité, elles surnageaient dans le cas contraire.
La Phénicie avait le célèbre sanctuaire d'Aphaca où les choses se passaient de la même manière (1) ; le texte de Zozime peut ici servir de type pour tous les cas analogues : « Dans un lieu nommé Aphaca, qui est entre Héliopolis et Byblos, était un temple de Vénus, auprès duquel •il y avait un étang qui ressemblait à une piscine faite de main d'homme . Près du temple et dans les endroits voisins, on voit un feu semblable à une lampe ou à un globe toutes les fois qu'on s'y rassemble aux jours marqués pour cela. Ce prodige a duré jusqu'à notre temps. Tous ceux qui se trouvaient à cette assemblée apportaient un don à Vénus, des ouvrages d'or et d'argent, des toiles de lin ou de ])yssus, ou de quelque autre matière précieuse. Ils jetaient ces offrandes dans l'étang; si elles étaient agréables à la déesse, les toiles allaient au fond de l'eau, de même que les ouvrages de métal; si, au contraire, elles ne lui plaisaient pas, les ouvrages de métal, de même que les toiles, nageaient au-dessus de l'eau. Les Palmyréniens s'étant assemblés en ce lieu le jour de la fête, l'année qui précéda la ruine de leur État, tous les dons d'or, d'argent ou de toile qu'ils jetèrent dans l'étang, en l'honneur de la déesse, allèrent au fond; mais l'année suivante, qui fut celle de la chute de leur empire, tous les dons nagèrent sur l'eau ». Plusieurs auteurs ont pensé que cet étang ou lac (A'^y.vrJ était le lac d'El-Yamouneh à plus de 12 kilomètres du temple ; mais M. Rouvier a retrouvé le véritable emplacement du bassin avec les canaux qui amenaient l'eau. Il est porté à croire qu'il était facile aux prêtres de produire le prodige au moyen de certaines forces hydrauliques. Les eaux ont disparu, mais les gens du pays qui sont métoualis viennent encore attacher des chiffons à un figuier près du canal à l'orilice duquel ils suspendent des lampes. On demande encore des guérisons à Notre-Dame d'Afca : « On amène là les enfants malades et on les lave avec Feau qui sort en écumant de l'orifice inférieur (2) ».
Le temple d'Afca est aux sources du fleuve Adonis, dont la légende est célèbre (3). La rivière Ares était son affluent (i). Le ruisseau
(1) ZoziMt:, Hist., I ; dans : Le temple de Vénus à Af/,a, par le D' Rouvier, cxlrail du JJulleliii arch.y lyoo.
(3j De deâ Syrâ, § 8.
(4) Lydls, De mensibiis, IV, G4, dit que ce fleuve était moindre et plus bourbeux que l'Adonis plusconsidérable etpluslinipide. Baudissin, qui cite ce texte, pense au Nahrel-Kelb pour l'Arès. Mais la suite du texte de Lydus montre qu'il s'agit d'un afllucnt de l'Adonis.
j,.,o l:tul)i:s sur les religions sémitiques.
qui se jotlo dans la mer près de Ptolcmaïs s'est nommé le Belus (1).
Tous les auteurs ont cité le fleuve Asclépios qu'Antonin martyr a trouvé près de Sidon. Asclépios est le nom d'Echmoun. Les éditeurs du Corpus dos inscriptions sémitiques ont rapproché TAsclépios de la source Idlal, située dans la montagne près de Sidon et où Echmounazar a k\ti un temple à Echmoun (2). La source elle-même paraît avoir eu s*i saiuteté, mais le temple est bâti à Echmoun. Il est clair que nous avons ici le pendant du temple d'Afca et du fleuve Adonis, et peut-être au temps d'Antonin le temple existait-il, du moins en ruines (3). Echmoun était le dieu de Sidon comme Adonis celui de Byblos; il est évident que le fleuve n'était pas considéré comme une divinité spéciale li). Et de même à la source du Jourdain, ce n'est pas la source qui reçoit un culte au temps des Grecs, c'est le dieu Pan, répondant vraisemblablement à une divinité sémitique, peut-être Baal Gad.
Nous ne pouvons mentionner les sources dont la Bible a conservé les noms, antérieurs sans doute à l'occupation Israélite, entre autres la source du jugement (5), qui paraît avoir été une source de l'oracle, et la source du soleil (6).
La Chaldée vient maintenant joindre son témoignage aux autres pays sémitiques. Dansun texte archaïque d'Anoubanini, roi deLouloubi, le P. Scheil a reconnu qu'on prêtait une hypostase aux fleuves et même à la mer: « Uue la mer supérieure et inférieure de l'abîme, ses parents et ses rejetons anéantissent! que le fleuve... et le fleuve... ses racines et les racines de... (7; ». Il s'agit ici d'une intervention surnaturelle des fleuves en suite d'une malédiction. Le même savant avait traduit dans une sorte de litanie : <( que les fleuves Tigre et Euphrate, les canaux Mi.'kalkal et Dur Kib et... que les canaux Si-Kut etl'Arahtum cher à Marduk te dél ivrent et t'absolvent] (8) ! » On voit que les eaux ont le pouvoir d'absoudre comme celui de condamner; elles exercent un véri-
fl) Pumî:. //. X, 362C = Iir,).ato;, Jo.s., B. /., 11, 102. Aujourd'hui le nahr Na'mân, où CL-Ganncau a vu le nom d'Adonis [Éludes, l, p. 28). Ce savant suppose que le nahr Roubii jr*-* de JalTa est aussi un llr-uvedftliaal et propose de lire ."iS^nn in: au lieu de hS^^H IH, Jo4 , i\. 11. Nous n'insistons pas sur d'autres cas conjecturaux comme le Damour (Maspkho, m*t.. Il, p. 180j, le Cison, etc.
<i CIS., .{. 1. 17.
,3, i'arioi les diverses recensions d'Antonin le texte le meilleur paraît être celui de Geyer, p. 160 : « Uhc currit fîuvius Asclcpius ci de fonte unde cxsurgit slat ». Faut-il suppléer an l«in|.le.' iJ'aprcs n(Mian, Naby lahia (Mission de Pkénicie, p. 394).
[■%) U l>lu,s de Pline n'est que IJva-.o; pour Josèphc, le lleuve de Cel.
''j Jrxtf» élamitrt'Sémilifjuf'S, p. C7.
{H) Uecue de Vhiit. drs n-Uyions, 18'J7, scpt.-oct., p. 20'i.
table jugement. Mais ici encore on distingue les fleuves et les dieux des fleuves : « Que Isuni et Subalal, les dieux du Tigre et de l'Euphrate, te délivrent et t'absolvent (1) ! »
Le respect des eaux est attesté par les incantations. C'était une faute grave que d'uriner dans un fleuve ou d'y cracher, que de boire de l'eau dans une coupe impure (2). Il serait d'ailleurs impossible d'énumérer les cas où Feau joue un grand rôle dans les purifications. D'une façon générale, Teau pure des Babyloniens équivaut à l'eau sainte des Hébreux (3) : la statue du dieu elle-même doit être purifiée etconduite au fleuve avant de recevoir les honneurs divins (4). Nous n'avons pas besoin de rappeler les innombrables aspersions et libations du rituel babylonien.
Nous ne pouvons suivre l'Hercule t\rien aux rives de la Méditerranée pour y trouver des vestiges du culte sémitique des sources, mais nous devons citer après tant d'autres le traité des Carthaginois avec Philippe de Macédoine. Les eaux sont invoquées avec les autresdieux de Carthage (5) comme garantie du serment. C'est une note importante et c'est sans doute aussi ce que signifie le nom d'eaux stygiennes donné à la source mentionnée par Damascius. Le serment par le Styx était le plus redoutable de tous. Nous n'avons pas à rappeler ici les eaux de jalousie, et comment l'eau était l'instrument du jugement de Dieu (6). On sait assez quel fut le rôle de l'eau dans les procès des sorcières, et \Vellhausen a trouvé en AraJjie la sorcière convaincue par le fait môme de surnager.
Le culte des eaux se retrouve presque partout. Il n'est pas inutile de le rappeler pour une juste appréciation des faits. Nous citerons seulement quelques cas.
A Épidaure de Laconie existait un petit lac consacré à Ino; on y
(1) Article cité, p. 9 du tirage à part. Cf. le dieu Nàru (/7ewt'e) d'après Jastrow, op. laud., p. 282.
(2)ZiMMERiv, BeitriUje. Surpu lil, 1. 21 et 59.
(3) Cf. P. HkivT, BiOl. polydi.,yiim.,\, 17 : D^^^Tp Wn = me eggubhi.
(i) ZiMMERX, op. laud.jp. 144.
;5) Et non de Carthage et de la Grèce comme on le dit souvent, par exemple Zam-etal. Der Totemismus, [). yj \les noms ne sont que des travestissements des noms carthaginois; cf. Wi>- CKLEH, Forsch., p. 442 : 'EvavTiov Ôôdiv twv aru(rTpaT£yoti.£va>v xat T?iXtou xai (ie).r,vri; xat yf;; èvav- Tiov 7ioTa|X(I)v (lecture incertaine; xai Ooâxtov, èvavTÎov TiavTÛiv ôsoiv Ôaot xaTéyouai Ktxç,-/r,co\a... 'PoLVui:, VII, IX. 3j.
6) D'après Sozo>ù:ne (II, 4), on mettait des lumières au puits de Mambré,on y répandait du vin, on y jetait des gùteaux, des monnaies, de l'encens, des parfums, de sorte (lue l'eau n'était plus potable et qu'on évitait de s'en servir tout le temps du marché. >\ . K. Smith a pensé très ingénieusement que c'était plutôt pour éviter le jugement de Dieu, à cause des faux serments fréquents dans les marchés {Rel. of the Sem., p. 182, note 2).
RELICIOS SÉMITIOLE^. ^^
,çj KTUni-S SLIl LKS RELIGIONS SEMITIQUES.
iotait lies irAteaux d'orge; si l'eau ne les recevait pas, le présage était dêfavoral)le (1 . Ino-Leucothéa est une déesse sémitique qui s'était jetée i\ l'eau avec son fils Mélicerte, sans doute le Melqart phénicien (2), comme Dorcéto avec son fils.
Les mêmes ollrandes alimentaires se retrouvaient en Gaule. D'après saint C.réq-oire de Tours, on jetait dans le lac de Gévaudan du pain, delà rire, des étoffes (3). Quelques-uns des usages anciens subsistent encore ou ont cessé depuis peu. M. de Nussac a relevé des faits très curieux en Limousin : « Un vieil homme de notre connaissance, le vieux C^idet, dit Loriot, de Payzac, se désolait, Tan passé, d'avoir oublié de jeter dans l.i bouche béante de la margelle sa coutumière offrande, un verre de vin et un morceau de pain (V) ». Ce sont les étrennes du puits.
« Tout en prenant de l'eau aux fontaines, on place encore des rx-voto, des hnges qui ont enveloppé les membres souffrants, des bas, des bonnets, des jupes, des chemisettes et des pantalons; on jette des elfets et des offrandes diverses dans l'étang de Surjadis (5) ». Chaque fontaine a sa spécialité et guérit certaines maladies. La Font Senta- Catpiita est la fontaine de la sainte qui parle et par suite qui fait parler les enfants qui sont en retard (6). « On jette aussi de la monnaie, on fait trois fois le tour de la source et on s'en revient (7) ». Il va sans dire, comme le reraarcjue cet observateur, que « dix-neuf siècles de christianisme n'ont pas passé sans profondément imprégner le culte des fontaines d'idées purement spiritualistes ; ils leur ont donné même un caractère nettement symbolique (8) ». Cependant, même chez des sauvages idolâtres, la source sacrée ne se confond point avec les dieux. Chez les Indiens de la sierra du Nayarit on connaît un ravin où résident les dieux et les déesses : « il consiste en une profonde gorge encaissée de falaises abruptes au fond de laquelle serpente, entre des rochers et jiarmi une végétation inextricable, un torrent dont les eaux sacrées ne servent que pour la purification; ce sont elles que l'on vient puiser à l'époque des naissances pour les ablutions du nouveau-né; tout
(I; l'iL», in. 23 8.
(2) (:u^HM.-(',K\}<EM, flecueil, II, p. 08-, Iîérard, loc.laud., p. 183.
(t) Us Fontaines en Limousin, cultes, pratiques, légendes, par M. Louis de Nussac, Bull. nrch.. IH'J", p. 150 sa.
[h, Ja>c. laufl., p. 1G2.
fT) P. l'a. Dan» h; m<-me Bulletin, séance du 14 avril 1898 : Communication de M. Poulaod Mr k culle de» fonlaines dans la Haute- Vienne, p. lxiv-lxv ; de M. René Vallctlc pour m Yaiièe, p. liv-lxvi.