PUS^MIA», VIII
de conclure à une origine cananéenne pure. Le cyprès est en quelque façon le pin des pays chauds et il ne devait guère se distinguer du pin dans le culte d'Attis (1). Le culte des arbres semble avoir eu une tout autre importance en Phrygie que dans Taire sémitique. Il est lié au culte d'Attis. D'ailleurs il y a loin de la présence du cyprès auprès du temple de la déesse à l'inarboration de la déesse dans le cyprès. Le principal argument de Baudissin dans ce sens est manifestement caduc. Philon de Byblos parle de la déesse Berouth qui ne serait autre chose que la déesse cyprès, en araméen heroutha (2). La déesse Berouth est simplement la dame de Beirout ; or, même selon l'étymologie populaire, le nom de cette ville ne dérive pas de ses cyprès mais plutôt de ses puits (3).
Baudissin a essayé de faire entrer en ligne les transformations de dieux en arbres et les arbres donnant naissance à des dieux. W. R. Smith s'est montré sceptique, avec un tact parfait. Cette sorte de mythe vient généralement de Phrygie et était aussi très commune en Grèce. Les exemples tirés du monde sémitique sont trop récents et trop mal attestés pour qu'on ne suppose pas une influence grecque (4). C'est ainsi que la légende qui fait naître Adonis d'un arbre est relativement récente, même dans le monde grec, et n'est pas la forme la plus anciennement reçue (5). D'autre part, Adonis ne fut nullement changé en arbre comme l'insinue Baudissin; la légende de Plutarque ne le dit pas ; il fut seulement enveloppé dans un tamaris. Tout ce récit est si visiblement mêlé d'éléments égyptiens, qu'il n'y a rien à en conclure pour les Sémites, surtout depuis qu'on constate de plus en plus, à Byblos en particulier, l'influence religieuse de l'Egypte (6). Ce passage
(t] Baudissin cile Probus sur Virgile, Ceorg., II, 84 : Idaeas.... cyparisso.s ideo dicit^ qnod copiosne svnf in nemore matria magnae.
(2) Baudissin, p. 196: Br)po-j9 est 11*12 = araméen Nn*"!!» hébreu *C""!2, „ cyprès».
(3) Renan, Mission de Phénicie, p. 352 s., admeUait l'étymologie « cyprès » ; Etienne de Byzance : BYipuro;* èx/r,07i Sià xô eu-jSpov Br,p yàp tô çpeap Trap' aÙTot;. Dans el-Amarna le mol est écrit Bînitii et Birunn, variante dont les assyriologues ne semblent pas avoir donné l'explication; le signe 7ia serait-ilpour fi? Les Égyptiens disaient Bîroiitou, Bciroiitou, ce qui indique un z long et répondrait assez à nT)N2.Cf. Maspero, ll,p. 179s.; Muller, ^sien.., |>. 87. Faut-il noter qu'en assyrien hirtilii signifie à la fois u sources » et « plantations « : « les plus beaux cyprès de mes plantations : sn-ar-ini-ni ni-is-qi bi-e-ru-tntn» {Kll., 111, 26 s.)'{
(4) Rel.Sem.,p. 10 1.
(5) D'après Hésiode, il est fds de Phénix et d'Alphesiboée; d'autres généalogies dans Ro- SCHER, Lex. myth. Le mythe de l'arbre à myrrhe dans Apollodore.
(6) Cf. Baudissin, p. 206 où il parle carrément du changement d'Adonis en un arbre et p. 213 s. où tout se résout dans un passage du traité *\'lsis et Osiris, § 15 et 16 : Le corps d'Osiris, enfermé dans une caisse, avait été enveloppé par un tamaris. Le roi de B\blos, voyant cet énorme tronc, en avait fait une colonne de son palais. Isis la demande, coupe la colonne, enlève sans doute la caisse et rend la colonne : elia taûnr.v (làv ôOôvri TîepixaXC<|/a<Tav
RELIGIONS SliMITIOl ES. 12
,.j> i:ri DES SLR LES RELIGIONS SEMITIQUES.
a cependant sa valeur non comme preuve du culte des arbres vivants, mais comme révélant la présence d'un symbole analogue aux achéras, avec une enveloppe qui fait songer aux tuniques d'Achéra si elles sont vraiment mentionnées dans la Bible (II Reg., xxm, 7).
Tel que nous comprenons le haut lieu primitif, l'enceinte sacrée, c'est un emplacement où ni l'eau ni la verdure ne doivent faire défaut. Peut-être a-t-ou vu là une manifestation spéciale de vie divine et vénéré les arbres à ce titre, mais les hommages allaient avant tout au maître invisible. En suspendant des dons aux branches des arbres, comme en immolant une victime sur l'autel, c'est à lui qu'on s'adressait. Lorsque Tenceinte sacrée devint un lieu disposé avec art, le lac sacré remplaça la source, le bois sacré les arbres toujours verts. Une autre réduction était encore possible : la mer d'airain et le pieu sacré. Le pieu était devenu ainsi le compagnon de la stèle autour de l'autel, et comme la stèle a pu devenir le symbole du baal, Tachera figurait la déesse qui lui était unie. Quand le culte d'Attis se fut répandu dans toute l'Asie antérieure, le cyprès se substitua, peut -être comme symbole delà déesse ou comme symbole agréable à la déesse, à l'informe achéra. D'autre part, les propriétés merveilleuses des plantes n'avaient pas échappé à l'attention des anciens. L'arbre était de préférence le remède qui répare les forces, qui rend la jeunesse, qui guérit. Sans doute aussi l'ombre mystérieuse des bois exerça son charme et on crut entendre danslosifllemcnt du vent dans les branches comme les avertissements d'une voix.
Qu'on fasse aussi grande que l'on voudra la part des superstitions populaires, on ne pourra en conclure prudemment que le culte des arbres ait été un facteur important et d'une influence générale dans la religion des Sémites. Les arbres sont des temples, non des dieux; c'était la [>ensée de Pline (1) : Haec fuere numinum templa, priscoquc riiu simplicia rura etiam nunc deo praecellentem arborem dicant. Nec mnfjia auro fuUjanl'ia alque ehore simidacra quam lucos et in Us silentia ipsandoramus. VA Tacite dit des Germains : Lucos ac nemora consecrant, drorumquf; nominibus appellant sccretmn illudj cjuod solâ révèrent in rident < 2 .
Lorsqu'on réunit tous ces faits, et tous ceux qu'on pourrait ajouter ne changeraient pas sensiblement le physionomie de l'ensemble, on
l«f^M•.|uvo7•I'n^o;. Celle Isisesl la dame de IJyblos delà stclc de Jehawmelek. (1)//. .V.. XII, I. 3.
(T Crrni I\,
ne peut refuser son assentiment à la proposition de \V. R. Smith : (( Il n'y a pas lieu de penser qu'aucun des grands cultes sémitiques se soit développé de l'adoration des arbres (1 ». Plutôt refuserait-on de suivre le savant anglais lorsqu'il ajoute que les éléments de cette adoration ont pénétré dans le rituel de divinités qui ne sont pas des dieux arbres, parce qu'il n'y a là qu'un pur postulat. Si on distingue les superstitions populaires, encore vivantes, et les cultes religieux, on reconnaîtra que les Sémites n'ont pas rendu de culte aux arbres. Il est vrai qu'on a pour principe que la superstition populaire doit être interprétée comme une survivance des opinions religieuses de tous dans l'état antérieur. Mais il faut avouer ici que cette religion universelle aurait laissé fort peu de traces. Que l'on compare les Sémites et les Égyptiens. En Egypte « on rencontre partout à la lisière des terres cultivées et même à quelque distance de la vallée de beaux sycomores isolés qui prospèrent comme par miracle sur leur lit de sable... Les Égyptiens de tout rang les estimaient divins et leur rendaient un culte suivi. Ils leur donnaient des figues, du raisin, des concombres, des légumes, de l'eau enfermée dans des jarres poreuses et renouvelée chaque jour par de braves gens charitables... (2) ». Nous n'avons pas trouvé chez les Sémites de culte aussi caractérisé, sauf peut-être en ce qui concerne les céréales. Si dans l'obscurité des origines on doit préférer l'hypothèse qui rend le mieux compte des faits, on considérera plutôt les arbres comme un accessoire du lieu du culte.
§ 3. — i/enckiyte sacrée.
L'idée d'une enceinte sacrée n'est pas spéciale aux Sémites. Nous reconnaissons presque comme français le mot de tcm^nos qui la désigne en grec. Elle a chez eux une importance particulière et un contour assez ferme, malgré des divergences nombreuses qui tiennent surtout aux circonstances du lieu.
(1) Itel. Sem., \k 187.
'2)M.vsPER0, //<.s7oùr...,I,p. m.IInes'jigitpascepenJantdecequ'on noinmorail aujourd'hui le naturisme direct, l'adoration de la plante : « On les représentait comme aniin<^.s par un esprit qui se cachait en eux, mais qui pouvait se manifester en certaines occasions : il sortait alors du tronc sa ttHe ou son tor|)S entier, puis, quand il rentrait, le tronc le résorbait, le mangeait de nouveau, pour employer l'expression égyptienne - (Note de M. Mas|)erOj. Il en est de même du culte des arbres dans la longue étude que lui consacre Frazer (Golden Bough, I); quoique ce savant admette pour un premier stage l'adoration de l'arbre en lui-même, l'examen attentif des exemples allégués montre que l'arbre était toujours censé hanté par un esprit quand il y avait véritablement culte.
jgO ETUDES SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
W W. Snûth 1^ a donné de l'enceinte sacrée, entendue dans le sens lar^e de territoire sacré, une théorie parfaitement en harmonie avec son concept de la religion primitive. Tout d'abord Fidée de propriété du dieu n'est pas originelle : le caractère sacré de l'enceinte ne vient pas de la dig-nitc spéciale de sou propriétaire. Et cela paraît assez assuré. Le savant anglais veut même que le caractère sacré d'un lieu soit antérieur à Tinstallation d'un culte, au moins à l'origine et d'une façon tréuérale. Puisque c'est la vie divine qu'on adore dans les arbres, les eau\, la fécondité du sol, l'oasis sera donc pour les Arabes un lieu où la vie surnaturelle est plus répandue et surabonde. Tant que la tribu peut se croire étrangère aux divinités qui peuplent ce lieu, il inspire la terreur.
Lorsque le démon, désormais un dieu, est devenu l'ami ou plutôt le parent de la tribu, l'enceinte sacrée ne lui est plus fermée. Cependant c'est toujours un lieu plus chargé d'électricité divine, on ne peut en user sans restriction ni y pénétrer sans précaution.
Nous ne pourrons apprécier cette théorie qu'après avoir examiné chez les dill'érents groupements sémites comment l'idée de l'enceinte sacrée a été réalisée. 11 est naturel qu'elle cède en importance dans les centres civilisés où tout l'effort se porte sur de magnifiques constructions, tandis que dans le désert elle est presque tout le sanctuaire.
Les Chaldéens sont le type des populations urbaines : là le sanctuaire s'élève au milieu de maisons pressées, qui ne permettaient pas à l'enceinte sacrée de se développer librement, comme en Egypte, avec ses bois sacrés et ses piscines. Mais on peut se demander si la ville ellemême n'était pas considérée comme une enceinte sacrée. On le croirait à en juger par les noms que portaient les murs de Babylone. Les inscriptions les plus anciennes nous montrent la ville divisée en quartiers, chacun sous la protection d'un dieu. Cependant la maison du dieu était elle-même un monde à part, et c'est dans une enceinte spéciale que s'élevait la tour sacrée, au milieu de vastes portiques et entourée de chambres nombreuses destinées à conserver les objets sacrés ou à servir de demeure aux prêtres. Il est môme vraisemblable que les jardins ne faisaient pas tout à fait défaut. Un contrat passé en assyrien et on araniéen mentionne la livraison de quarante et une autruches, à Mar-cssagil-lumnr. gardien des oiseaux de Chamach (2). Il y avait donc prAsdu temple un parc et des volières. Il était difficile d'y avoir des fontaines, mais sans doute des citernes conservaient les eaux plu-
(1) Bel. Stm., p. 113 M.
(2) CM.. »r. n^GJ.
viales et de grandes jarres trouvées à Nippoiir indiquent la présence de cet élément.
Les villes cananéennes devaient posséder, elles aussi, de ces enceintes urbaines — et le Haram de Jérusalem en est encore un exemple, le plus célèbre de tous. Tels devaient être les abords des sanctuaires phéniciens dans les grandes cités de la côte. Mais la masse de la population cananéenne était surtout agricole et ce sont les campagnes qui nous donneraient le mieux l'idée de ces hauts lieux où l'enceinte sacrée paraissait se confondre avec une montagne. Nous n'avons pas à parler ici du Sinaï dont les contours furent entourés d'une enceinte formelle. Les abords de THermon contenaient tant de temples que vraisemblablement toute la montagne était considérée comme un lieu saint, ce qu'indique même son nom. Il en était ainsi du sommet où était bâti le temple d'Afaca au-dessus de Byblos. Et cette sainteté se communiquait à toute la vallée du fleuve Adonis {Nahr Ibrahim). « Ce fut une sorte de terre sainte d'Adonis, remplie de temples et de monuments consacrés à son culte (1) ».
W. R. Smith a cité le Carmel (2), célèbre par la lutte d'Élie contre les prophètes de Baal qui vint les battre chez eux. M. Clermont-Ganneau a rappelé l'île d'icaros, située à l'embouchure de l'Euphrate, et qui peut signifier r« lie des troupeaux » dans la langue des Phéniciens que nous croyons originaires des bords du golfe Persique : « Cette île était couverte d'une épaisse forêt et contenait un hiéron d'Artémis. Là vivaient des quantités de chèvres sauvages et de cerfs, ou de biches, qui erraient en liberté sous la sauvegarde d'Artémis. Il était défendu de chasser ces animaux, si ce n'est lorsqu'on voulait sacrifier quelqu'un d'entre eux à la déesse (3) ».
L'auteur de l'inscription de Xarnaka Lapilhou se vante d'avoir « donné et consacré des bêtes nombreuses (4) dans la limite du champ de iXarnaka ». 11 s'agit sans doute de ces troupeaux qui paissaient en liberté dans le parc sacré. Une enceinte sacrée avec son caractère propre, sans aucun rapport avec un temple, a été décrite par Sozomène, c'est celle du puits de Mambré (5). Il n'y avait là d'autre cons-
(1) Renan, Mission de Phénicic, \). 295.
(2) Tac, Hist., 11,78 : « Est ludaeam interSuriainquc Canneliis : ita vorant rnonlern d^umque. Nec simulacrum deo aut templuni : sic tradidere majores, aram laiitum et reverenliam -. Vespasien y fit un sacrifice. — Cf. Jvmdlioue, Vie de Pylhagore, 3.
{^) L'imagerie phénicienne, 1880, p. 100, d'aprôs Arrien, Fr/îr^/i/Zon d'Alrimulre, VII, \x, 3.
(4) n^:u est lu par Clermont-Ganneau {Ktndes, II, p. 103 , |.oiir P^ir . des « bêtes errantes », ce qui serait encore plus expressif.
(5] SozoMKNE, II, 4. Aujourd'hui Wniiat cl-li/idlil, à trois quarts d'Iunne au noid d'IIebrnn.
,5<2 KTl HKS SLU LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
truction que les anciennes habitations d'Abraham (!), placées près du chêne et du puits, et un autel entouré de ses xoa?ia ou figures grossières des dieux en bois ou en pierre. La fête était commune aux Juifs, aux chrétiens et aux gentils. On croirait d'abord que les gentils avaient adopté en cet endroit un souvenir biblique, mais on voit bien que le fond de la fête était païen. Si les païens vénèrentla descente des an^es, ils leur font les sacrifices usités en faveur des genii ou démons des fontaines (1). On venait là au temps de Tété, c'était devenu un marché, mais toujours un lieu saint. iMalgréles allures de fête, les parures plus soignées, la vie plus libre, on s'abstenait du commerce des femmes, soit par respect pour le lieu, soit par crainte de la colère divine. On sait que ce haut lieu fut supprimé par ordre de Constantin, malgré le souvenir d'Abraham qui ne pouvait dissimuler son véritable caractère.
Les fouilles pratiquées en Afrique ont fait reconnaître plusieurs de ces enceintes sacrées; par exemple iMM. Berger et Gagnât nous parlent de quatre cent vingt-six stèles trouvées à Aïn-Tounga (2) : « Ces exvoto étaient donc disposés dans une sorte d'enceinte sacrée, à ciel ouvert, soit isolée dans la campagne, soit formant l'annexe d'un temple qui reste à découvrir ». Il n'y avait certainement pas de temple à riIenchir-R'çass dans le djebel Guern el-Halfaïa où M. le capitaine [alors lieutenant ) Hilairc a découvert un lieu sacré très modeste mais tr»'-s intéressant parce qu'isolé et conservé presque intact (3). La petite bourgade agricole, aujourd'hui ruinée, était située au creux d'un vallon, autour d'une source claire. En dehors des ruines, à mi-pente de coteau, une série de stèles indiquait un sanctuaire. Huit de ces stèles étaient encore en place, plantées en terre, dans un alignement parfait, faisant face exactement à l'est. « En ce vallon écarté, qu'une enceinte de sommets rocheux isole du reste du monde, ce culte ne dut probablement subirque fort peu l'influence romaine ».
Hn pourrait multiplier ces exemples des enceintes sacrées dans le monde cananéen. I*artout où les Phéniciens ont pénétré on retrouve leur sanctuaire à ciel ouvert (V). Gepcndant nulle part on n'a relevé de mot qui le désignât spécialement comme enceinte sacrée, indépen-
I; ... i.i rr.u ir.il-r,\iiv/ zûrt à^Yi/wv... oi ôà xoù; àYY£>.ou<; £7cixa>,ou[i.evot xal oTvov aTifvSovxî; (2; Bulletin nrchéol., 188Î), p. 208.
(J) BuUeUnnrchéoL, 1898, p. 177 ss. Rçaas = rf^ ) (0-
;♦] Même chez W-s Cjvcxa hériticis <lr; leurs traditions religiouses,
Il vi*« ^i n ", comme l'a bien montre
m. Victor Bmrd, Uc ioiifjinr des cultes arcadkas.
damnient de la conception générale de demeure ou maison do Dieu (1). Chez les Araméens, le mot se rencontre : c'est le Ijaram.
A vrai dire, les anciens Araméens nous sont si peu connus, que nous devons descendre jusqu'aux Nabatéens, ces Arabes en train de devenir Araméens par la langue et par la culture. On pourrait cependant alléguer comme un vestige plus ancien le champ de Teima -2). Ce champ n'est pas donné comme un lieu saint, mais à Xarnaka on parlait aussi simplement d'un champ qui ne pouvait être que le champ sacré. Au nouveau dieu reçu à Teima on fait un revenu sur le fond royal pour cinq palmiers, mais ce sont les dieux du pays qui fournissent le reste, seize palmiers sur le champ, par conséquent le leur, le jardin sacré.
Le mot technique, Ilaram, parait dans la grande inscription de Pétra avec un contexte qui marque toute sa valeur (3). Le tombeau et ses dépendances sont consacrés et réservés à Douchara et aux autres dieux : évidemment l'idée est ici dérivée, la consécration artiticielle, selon « les écrits de consécrations (V) ». On voit ailleurs que cette sanction qui s'appliquait aux fondations pieuses était selon les us et coutumes, selon la nature (5) même du Ilaram nabatéen. Les biens ainsi consacrés à la divinité et devenus inaliénables, comme les waqouf arabes, le sont par imitation et participation; le dieu lui-même avait son terrain, sacré pour ainsi dire par nature.
Nous avons rencontré à Pétra quelques-uns de ces sanctuaires rupestres; celui d'el-Mér est indiscutable. En suivant Touadi, on aperc^oit une gorge qui s'enfonce dans la montagne ; des escaliers creusés dans le roc facilitent l'ascension, mais le point de départ était barré par un mur. Ce n'était qu'un sanctuaire de second ordre. Le Ilaram principal était certainement au sommet rocheux caractérisé par une plate-forme, dominant la ville et le théâtre. Deux obélisques encore debout en marquaient l'entrée.
A Hégra, Euting (6) a reconnu le caractère de haram à une enceinte que les Arabes nomment soit le Diwan, soit le toit isatah,) soit
(1) w"pî2 en hébreu comme en phénicien est une expression générique, qui désignait quelquefois une partie spéciale de la maison de Dieu. Cf. Jer., u, 51, et r/.s., I, n^ 132. V,ïi lieu saint, U1"p □"p^Z, est un endroit saint dans l'enceinte sacrée elle-même.
(2) CIS., II, n" 113.
(3) RB. 1897, p. 231 ss., i^n" D'^H : le second terme marque bien le caracti're d'interdiction, de réserve, qui est déjà contenu dans le premier.
(4) N-iain "ir::':72.
(5) D^n np^Sn:. C/.S., II, n» lO?-. , n'> 1993. Le mot est arabe, dans ces deux cas nous sommes à Hégra.
(Oj yabalàiacht' Inschriften, p. 15 et p. Gl; il renvoie à Doughty, planche XLIV, pour une reproduction du Diwan.
184 KTIDES SUR LKS RELIGIONS SÉMITIQUES.
la mosquée [mesdjid], selon les différentes parties, entrecoupées de rochei-s. Çà et là des niches sont ménagées dans le roc vif.
A Hégra nous sommes déjA dans TArabie proprement dite. Pour les Arabes qui n'ont jamais connu les splendeurs des constructions chaldéennes, Tenceinte sacrée a plus d'importance que nulle part ailleurs. Le mot se trouve dans les inscriptions sabéennes (Ij, etles auteurs postérieurs à l'Islam fournissent d'amples renseignements, en se servant soit du mot haram, soit de celui de hima (2).
L'enceinte bAtie du temple babylonien, forcément étroite, se dilate autant que le permet le désert. Le haram de la Mecque a plusieurs heures de parcours dans tous les sens. Le hima est tantôt le bois sacré deel-'Ouzza, tantôt l'enceinte de Dhou'l-Gharaavec une source et un bassin: celui de Làt est dans la vallée bien arrosée de Wagg, Wellhausen (3) a proposé de considérer chara comme synonyme des termes précédents, comportant cependant une extension plus grande; le chara entoure le haram (4). D'après les lieux qui portent ce nom, il semble que chara suppose toujours de l'eau, des arbres et une certaine sohtude (5). C'est en particulier le nom de la chaîne de montagnes qui domine T'Araba, le Chéra qui contient Pétra. Le célèbre Ohou-Chara, dieu des rois nabatéens, est le seigneur de ce pays; son nom signifierait donc « aussi le maître de l'enceinte sacrée ».
L enceinte sacrée était marquée par des pierres qui se nomment ansab et sur lesquelles nous reviendrons bientôt. Le nomade connaissait aussi des lieux où les anges avaient leur demeure fixée. Il y venait pour sacrifier, prier et faire ses demandes : souvent il y implorait la connaissance de recettes qui étaient censées lui être ré-
(1) C^M*Z. Avec celui de J^ ; « H consacra Thamdat (une ville) et ses objets d'or et M ritadelle el srs pituraj^es en teinenos » (Hommel, Sud-arab. Chrest, p. 12, d'après l'inscription de Sirwâh. D'apn-s le môme savant, le soleil (fém.) recevait l'épithète ^,^~^s^ C^^, • dame do l>nc*Mnte sacrée », Aufs., p. 177). '
(2) On ronnaît le sens de la racine C^n ; ^^s. est une chose interdite, réservée; d'où la Tille de Khamalh qui ferme la Cœlé-Syrie, 7^n^^^, « le mur », etc. (L\g., Bildung, p. 238); on dit kutsi j^sr^^; Mfifidjar, «chose défendue, réservée », même racine que le i;!?! de Pétra.
iZi fir%tf' ninhisrlun Ileidcnliims, T éd., p. 51.
(4) Schol. Mjr Ilu.lh. 272, l'j, cité par Wellhausen :£<^l ^a . ^\ \^ K U :: jJî
'i, II e^l vrai que I^garde, BUdviuj, p. 94, cite làqût pour prouver que Saray est une
»oqU(5ne inculte. Sans admettre le moins du monde que Sara est une personnification delà
■««t«Me et Abraham une ex[)ression de Uhoul-Chara, on peut considérer la forme ntJ
MijTOe pluf Toi^ine de l'arabe et le changement en HTIZ; comme une manière d'accentuer
«T. H-breu. Sara était stérile, elle est comparée avec Abraham à un rocher d'où
■lire .. .. I, ,, ,<,^
vélées en songe comme dans les temples cVEsculope. Le nom d'un pareil endroit est d'après Doughty (1) « le campement », proprement « Taiguade (2) des anges »; c'est tout à fait l'expression de Sozomène pour l'enceinte de Mambré.
Ainsi la physionomie des enceintes sacrées diffère selon les lieux, mais l'esprit général est toujours le même : c'est un terrain réservé à la divinité. Nous devons insister sur ce caractère qui nous permettra de pénétrer, autant que faire se peut, dans la pensée de l'institution elle-même. L'enceinte n'est pas seulement réservée, elle est inviolable : le droit reconnu au dieu limite celui de Thomme. Il est interdit à l'homme de poursuivre le gibier dans le hima, il ne peut y tuer d'autres animaux que ceux qui menaceraient sa propre sécurité, et la tradition musulmane s'est évertuée à déterminer ces espèces nuisibles. Les arbres eux-mêmes ne peuvent être abattus ni l'herbe coupée. L'action de la justice expire à l'entrée de l'enceinte. Ce n'est pas uniquement l'homicide involontaire qui est protégé comme dans la Bible, Tacite a pu dire que les crimes y étaient patronnés comme cérémonies des dieux f3i. Le dieu ne souffre pas certains actes, licites, mais considérés comme entachés d'une certaine impureté; l'exercice des droits conjugaux n'y est pas admis. Lorsque des animaux pénètrent pour paître dans !e hima, ils sont confisqués; l'homme qui y couperait du bois perdrait ses vêtements.
W. R. Smith s'est appuyé sur ces exemples pour voir dans l'inviolabilité de l'enceinte sacrée une application du principe de la sainteté communiquée ou, pour parler comme lui, du tabou contagieux. Le criminel est devenu inviolable parce qu'il a participé de la sainteté du lieu, et c'est pour cela aussi que les chameaux confisqués ou les habits ne peuvent plus rentrer dans l'usage profane (4).
11 est bien clair en effet que l'idée de propriété divine ne suffit pas à expliquer ces faits : le sentiment religieux entre en ligne avec ce qu'il a de plus intense. Mais s'il s'agit assurément de sainteté divine exercée dans le domaine du dieu avec plus d'énergie et par conséquent plus redoutable, il semble que la sainteté qui agit surtout ici, c'est la sainteté qui se réserve avec empire un domaine déterminé et qui châtie sans pitié les intrusions de l'homme. C'est l'idée exprimée
(Ij Doughly, I, 4i8 ss., dans Wellhausen.
;3) Anufflcs, III, 60 : « Nec ulluin salis validuin iin|»eriinn erat coerccndU seditionibus populi, flasilia hoininum ut caercmonias deuin protegenlis »; il s'agit surtout des sanctuaires de l'Orient.
(i) Op. Imul., p. l.VJ ss.
jgg KTIDKS SIU LES UELIGIOiNS SEMITIQUES.
en hébreu par le Ijcrem, ou !'« anathème », mot qui répond à celui lie harani. Non que le sanctuaire fût absolument inaccessible, il l'élait seulement pour les profanes. Mais il est difficile de se le ticurer avec le savant anglais comme n'étant vraiment fermé qu'aux étrauîrers, la tribu étant en somme chez elle avec son parent et particii)aut de cette même vie divine qui anime aussi les animaux et les arbres de l'oDceinte sacrée (1).
Est-ce bien en effet l'enceinte sacrée qui s'est imposée elle-même au culte, qui n'est pas devenue sacrée, mais qui a été reconnue pour telle parce que l'action divine s'y manifestait davantage? Assurément tout concept général, abstrait, arbitraire, doit être écarté de la pensée religieuse des anciens. A l'origine du moins, on n'a pas choisi les lieux saints d'après la commodité, la situation, la proximité des lidèles. D'autre part, il fallait bien que le lieu fût déterminé par un choix, car ce n'est pas toute la fécondité de la nature qu'on a voulu honorer ni elle seule.
La variété môme des harams montre que certains phénomènes naturels ne s'imposaient pas comme lieu de culte ; la merveilleuse source de Pétra était peut-être honorée, mais elle n'a pas été le lieu «lu Iiaram. On dirait plutôt que dans son désir d'entrer en relation avec le divin, qui est déjà un commencement de religion, l'homme a été plus frappé de l'aspect de sites où il croyait trouver Dieu plus près, la solitude, les hauteurs, des gorges inaccessibles ou au contraire l'oasis riante et féconde. Nous-mêmes qui savons que l'âme est le lieu de Dieu plus qu'aucun site de la nature, nous éprouvons cette impression; mais pendant qu'il souhaitait de se rapprocher de Dieu, de l'avoir à demeure, l'homme antique semble avoir jugé convenable de lui faire sa part pour l'honorer d'abord, mais peutêtre aussi pour conserver librement la sienne. Le principe du sacré ol du profane domine toute la religion des Sémites et nous en trouverons souvent des applications. En même temps qu'il perçoit autour de lui le divin, l'homme constate ainsi que ses droits sur la terre ne sont donc ni les premiers ni les plus forts. En faisant à Dieu une réserve, — ordinairement la plus belle part, — il peut désormais sans scrupule s'emparer du reste pour en jouir. Non que les influences divines soient d'un seul coup reléguées dans un étroit domaine; toute action nouvelle : b.ïtir une maison, goûter des fruits nouveaux, 'exigera encore qu'on obtienne au préalable le désintéressement de la
■xcMx ins|iin'-e par le l/irnansl r-xpriinéo naïvement parle proverbe arabe : « Celui autour du l/iina finira [lar y tomber ».
divinité; mais du Qioins on sera plus à l'aise, moins exposé aux décharges imprévues de l'énergie divine. En revanche, limitée dans l'enceinte sacrée, son action concentrée n'en sera que plus redoutable à ceux qui méconnaîtraient des droits si solennellement et si publiquement établis.
L'enceinte sacrée était à la fois la maison de Dieu et son domaine inviolable. Il était fixé ainsi parmi les hommes sans rien perdre de sa majesté (1).
§ i. — LES PIERRES SACRÉES.
Pierres sacrées, dites Bétyles.
Pourtant on a voulu rendre le dieu plus présent et plus sensible. Il trônait souvent dans l'enceinte sacrée et sous la forme d'une pierre. Ce phénomène serait déjà étrange, au plus bas degré de la civilisation. L'hoinme a rendu un cidte à l'eau et aux arbres ; mais l'eau c'est le salut, c'est à la fois la boisson qui désaltère et l'humeur qui féconde la terre; c'est aussi le remède à certaines maladies, et les plantes partagent ces vertus médicinales. Le chiffon du fiévreux suspendu à des branches pourrait encore être le symbole de la reconnaissance envers une plante utile ou réputée telle. Mais qu'attendre de la pierre? Et que le culte de la pierre brute ait accompagné les peuples dans leurs étapes vers la civilisation sans se transformer du moins en hommage rendu au beau dans une statue ! On peut soutenir que la pierre travaillée au ciseau n'a pas, en soi, plus de valeur pour l'Ame religieuse : il faudrait du moins assigner un sens quelconque au culte des pierres quelles qu'elles fussent.
Et cependant le fait est certain.
L'exemple du temple de Paphos est célèbre ; les monnaies de la ville reproduisent l'impression de la description de Tacite {^) ; on omet en général de dire que d'après l'historien la forme conique était un cas isolé. La pierre noire d'Émèse était aussi conique (3), et à lîyblos le cône était à peine atténué par une apparence de tête et de bras
(1) Ézéchù'l, très préoccupé de l'idée de saintelé, lui donna une fornne sensible et hiérarchisée dans l'établissement de la portion sainte et de celle des Lévites, \i.viii, s ss.
(2) Hist., lî, 5 s. : « Forinarn deae (neque eniin alibi sichabelur)... Siniulacrum dcae non effigie humana, continuus orbis latiore inilio tenuem in ambitnrn inelae modo eiurgens; et ratio in obscuro ».
(3j Hérodien, V, 3 : Aî6o; ôétiçeaTi (léyKiTo;, y.aTœôev Ttepiçepr,;, Xtqywv è; ô;-jTr,Ta- xwvocioè; ajTô) <7x^(j.a, [xaaivâ tô r, y.poiâ. Les deux pi«Tres passaient pour des aérolithes, mais c'est une simplo suiierslilion populaire; on no fait pas allusion à la chute hi>loriqnc d'un bolide.
KÏLDtS SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
informes. C'est ce type qui a été reproduit à rinfmi sur les ex-voto de Carthaçe; ipie Ton compare la monnaie de Byblos frappée du temps de Macriu avec les formes les plus anciennes de l'image qu'on nomme le symbole do Tanit. Celle que nous donnons ici, d'après V Histoire de Maspero, n'a pas pris cette physionomie.
Il faut se garder cependant de considérer toute espèce de pilier comme une incorporation de la divinité. Par exemple les deux stèles du temple de Melqart à Tyr, dont parle Hérodote, ne sont pas plus l'image du dieu que les deux colonnes du Temple de Jérusalem ne représentent lahvé (1); Hérodote ne les donne nullement comme des idoles, à plus forte raison V-~^^3^" 's-Nï^^^- -y/ comme l'idole du temple.
\ '«^^!*^,^T/; li'-jv-:;. : Chez les Arameensje ne puis ci-
ter d'exemple d'une pierre brute honorée d'un cul te public. L'inscription de Hadad trouvée à Sindjirli emploie déjà nesib dans le sens de « statue ». Ici, comme toujours, les Nabatéens nous servent de point de suture entre les Araméens et les .\rabes. Un texte souvent cité d'Etienne de Byzance ne nous renseigne pas beaucoup (2) : un rocher d'Arabie porterait le nom de Dousarès à cause du dieu Dousarès. Mais saint Épiphanenous a transmis sous une forme bizarre une information utile. Il prétend qu'on célèbre à IVtra, dans la nuit du 25 décembre, la fête de la vierge Mère et de son fils Dousarès (3). Le même culte aurait lieu à Élousa et à Alexandrie. La Vierge se nommerait en arabe Chaahou, Dousarès signifierait " le fils unique du maître ». Or G. Rosch a pensé avec raison que ce Chaabou rappelait étrangement la Caaba, la fameuse pierre cubique de la Mecque. Le quiproquo s'explique d'autant mieux que l'arabe
^-ft^E^SS^*^"
(I) Contre W. H. Srnilli, p. 208. Nous indiquons i)lus loin le véritable caractère de ces
.2; Ao'JTaor,- T-xÔTrcyo; y.al xopu-fr, -j'j/rjXox âxr] 'Açaoïa;. EïpYixat Sa à-iib tou Aovaapou. 0eèî A OfVTo; r.i'^x K'^i-y. xat l%/iyr^',rji'^ xiix'jifXîvo;, ol oixoùvte; Aoucraprivot, œ; Aa/aprivot.
(») O texte ne se trouve pas dans l'édition deMigne. Je le cite d'après Weilhausen, p. 49, qui se réf«Te a la revue Philolo'jus ISOo, p. 355; il est du Panarion, Hérésie 51 : xoùToSè *»i tv HcTpa It Tw h.v.rsi t\',uù':ui outoj; yivETai. xat àpaêtxT) oia)ixTo) è^j(xvoÙ!Jt Tyjv IlapOévov 7.iy«^t< v'nr^t à;aS'.<7xî Xaa^ou, Toyié^iTi x6pr)v, eïx' ouv uapOévov, xal xèv i\ aOxr); YsyewrifJievov Ay^ci^TT» T'/vréati }xcr/oyevr5 xoO Ae^tt^tou — xoûxo lï xal' èv 'E/.out-/) y^^'^a-. xyj nôXei.'y.at' n.^,, z-n* rj»Ta, w; h.tl h zfj Ihxpa xa-. iv 'A)c$avr>^£.:a.
LES CHOSES SACRÉES. jgg
a tiré de la même racine le sens de « vierge » et de « virginité » (1). Wellhausen se demande si l'influence du mythe de Mithra n'expliquerait pas l'idée d'un dieu né d'une pierre. La conjecture manque de base. En tout cas, il a certainement raison contre \y. R. Smith de nier le culte d'un dieu enfant en Arabie ; cela est trop contraire aux idées des Sémites qui refusaient même d'adorer Apollon sous les traits d'un jeune homme (2), parce que le dieu doit être à l'âge parfait. Nous-même doutons que le culte d'une déesse mère soit proprement et généralement sémitique. Son existence à Pétra repose donc sur une confusion, d'autant que c'est bien Dousarès qui était incorporé dans la pierre noire cubique de Pétra, haute de quatre pieds et large de deux, sur laquelle on répandait le sang des victimes (3).
Clermont-Ganneau pense (i),il est vrai, que cette pierre était plutôt le trône de Dousarès, ce Motab dont il est question dans la grande inscription de Pétra. Quelle que soit la valeur de cette hypothèse pour les origines, elle ne peut guère s'appliquer au temps dont parlent nos témoignages : d'après Suidas, dont la source paraît bien informée pour la description de ce monument, la pierre elle-même reposait sur une base dorée.
Pour Clément d'Alexandrie, la pierre est l'objet propre du culte des Arabes, c'est par là qu'ils sont caractérisés (5). Wellhausen cite des cas 6). Dhou'l-Kalasa était « une pierre blanche dans laquelle on avait travaillé une sorte de couronne »; un rocher quadrangulaire représentait Lât; chacun a nommé la plus célèbre de toutes, la Caaba.
Il est pour ainsi dire de la nature de ces pierres sacrées que la raison de leur culte se cache dans un certain mystère. A l'époque historique, une pierre dont l'origine eût été connue eût par là môme perdu tout crédit. La remarque est des éditeurs du Corpus des inscriptions araméennes (7). Elle est de la plus haute importance pour toute la question. Les idoles plus ou moins grossières, fabriquées par des artisans, pouvaient être supérieures par le travail et la matière ; elles n'inspiraient pas la même vénération, et ce n'est que d'une façon plus conventionnelle qu'elles arrivèrent, elles aussi, à recevoir des hommages.
. '1) i^^ « viifîinilé » ; , ,%s.b, « vierge ».
(2) De deà Syrô. § 35.
(3) Well., p. i9, d'après Maxime de Tyr, c. xxwiii, et Suidas, ?. esuiapr,;.
(4) Recueil,... IV, p. 218s.
(5) P. G., VII, col. 133 : 01 "Apage; tôv ),î6ov... TtpooexOvo-jv.
(6) P. 45 ss.
(7) C/5.,II, p. 18î) : rt Sedlapidem hujus generis tradilione proavorum sacratum esse oporluit, nec aliqnisnovum o/fcrre ausus essct, qui pro deo veneî'andus foret ».
Ouelle fut donc la raison d'être de ces pierres sacrées dont l'origine
nous échappe?
On a alléiiué, on allègue encore le culte des montagnes. La pierre conique reproduit assez bien un sommet escarpé et on affirme que che^ les Sémites le culte des montagnes était fort répandu. Nous retenons le rapprochement, mais nous ne pouvons considérer comme décisifs les exemples cités du culte des montagnes : Baal Liban, Baal Hermon, Zeus Casios. Il s'agit dans tous ces cas — et on pourrait grossir la liste — du Seigneur habitant la montagne du Liban, du Seigneur de l'Hermon, du Seigneur du Casios. Que la montagne soit de préférence le séjour de certains dieux, cela va de soi, et on dut même les traiter comme de très puissants maîtres. Mais il y en avait tant d'autres et de plus honorés! et quel rapport entre Astarté, à laquelle surtout le cône est consacré, et une montagne (1)?
La forme conique appliquée à une déesse montre que l'idée phallique n'explique pas tout. Cependant les renseignements que nous a fournis le Rev. Peters sur ses fouilles à Nippour nous contraignent à lui faire une place plus large que nous ne pensions d'abord. Entre certaines pierres sacrées dont la forme est seulement conique et les représentations les plus réalistes et les plus brutales, ce savant a trouvé des intermédiaires gradués qui ne lui permettent pas le doute '2). Mais il demeure que beaucoup de pierres sacrées ont une forme absolument neutre, et il semble donc que le symbole phallique ne soit qu'une déviation particulière d'une idée plus générale. Chez lieaucoup de peuples il n'apparaît pas du tout.
On fait dire à Pline (3) que « les Syriens adoraient le dieu Adadu sous la forme de pierres qui frappaient par leur ressemblanée avec certaines parties du corps humain comme les reins, les yeux et les doigts ». Mais Pline dit seulement qu'on donnait à des gemmes le nom de reins d'Hfidad, etc., et que cet lïadad était par ailleurs adoré par les Syriens (ï). Assurément l'image conique s'est peu à peu transformer' en personne humaine sur les stèles de Carthage, mais il ne s'ensuit pas que l'idée primitive fût de représenter un corps humain ou UDc de SCS parlies.
(I) Le« Sèlàgramas, pierres adorées dans l'Inde comme les symboles de l'énergie féminine, w)ntdéU;rmmé4-8par leur forme même à cette signification spéciale; cf. Co?nptes rendus de l'Acadèmif lifts Inscr.. l'JOO, p. 472 S8.
% Cf. un hudurru pliallique, Rosciier, Lcjc. mytii., v. Neho.
(S)IUUtt, Mélanges, p. ^Vl.
vil//'''"'" "''ï'^"''"^' «•J"«<i';ïn ocnlus, ac digitus dei; et hic colitur a Syris » (//. N., XXXMI, :i,ed. Uidolj.
LES CHOSES SACRÉES. \g\
Wellhausen (1), à propos des Arabes, a dit que la pierre sacrée proprement représente l'autel. Cette théorie a été généralisée par W. R, Smith et adaptée à son système. L'autel est d'abord une simple pierre sur laquelle on verse le sang, mais ce sang, on entend le faire parvenir à la di\inité : rien de plus efficace dans ce sens que de confondre l'autel avec le dieu, de tout réduire à une pierre sacrée. C'est très simple en effet, et il se pourrait bien que les Arabes en soient venus à cette unification. Porphyre le dit expressément, fautel leur sert de xoanon ou d'idole rudimentaire (3). Clermont-Ganneau avait reconnu l'existence d'un Zeus Madbachos ou Zeus-autel; la découverte d'un Zeus Bômos lui donne pleinement raison (4).
L'habitude de faire couler le sang des victimes sur la pierre sacrée s'accorde bien avec celte idée. Il faut donc lui faire sa place, sans pour cela conclure qu'elle s'adapte partout.
Si la forme carrée de la pierre sacrée, d'ailleurs plus fréquente eu Arabie, s'accommode assez de cette explication, pourquoi la forme conique des Cananéens? En toute hypothèse nous devrions nous demander pourquoi on a pris le parti de distinguer la pierre sacrée de l'autel et quel est le sens propre de la pierre sacrée.
Jusqu'à présent nous n'avons pas parlé des Chaldéens. Ce sont précisément eux qui nous fourniraient le mot de l'énigme, si, comme nous le pensons, leur tour à étages était l'intermédiaire entre la montagne et le cône qui s'efforce delà représenter.
Jenseu a montré (5) que ces ziqqurdt n'étaient pas autre chose que la terre entière réduite à l'imitation d'une montagne. Leur nom est E-KUh, « le temple montagne »; or la terre, d'après les conceptions cosmologiques, a la forme d'une montagne ou, selon nous, plus exactement, culmine en une montagne qui joint la terre au ciel. Les tours n'avaient pas toujours sept étages, mais elles étaient toujours censées représenterles sept espaces du monde. Dans le développement théologique, les sept étages correspondaient au soleil, à la lune, aux cinq
{\) ncsfr, p. l-il.
(2) Op. laud.,^. 201 ss.
(3) Aj). Els., l'iXp. ce, ir.O : xat AovaaTT.vot ôè tr,; 'Apagia; y.ax' éro; ^xaTTov éOuov rratox ôvÛTTÔ pu)ji.ôv eOa-Tov, w -/ptô-Tai oj; loi^^od.
(4) Recueil.... IV, p. 249.
(5; Lenoimanl {Les Bélyles, p. 12) citait « les sept pierres noires » du temple d'Ourouk, bélylespersonniliant les sept planètes; aujourd'hui on traduit « les sept zones ». En revanche les fouilles de Suse offrent une cérémonie que nous inlerj)rétons ainsi : le firùlre tient d'une main un vase, sans doute d'huile, et s'apprc^le à enduire de l'autre main la pierre conique [Mémoires..., I, p. 176; cf. Stade, Ccschicliie, I, p. iOl, où l'ohjet semble ^Ire donné comme acliéra). Le Rev. Petersest persuadé que cette i>ierre n'est autre chose qu'un phallus, rendu dune façon conventionnelle.
j.,. KTl DES SLR LES REIJGlOiNS SEMITIQUES.
plaïu'tos; mais il semble qu'à l'origine c'est la terre qu'on dressait
vers le ciel (1).
Or il est évident qu'un temple de cette sorte n'était apte ni à contenir les lidèles, ni môme à abriter la statue du dieu, à moins qu'on no le couronnât d'un édicule (*2). Mais il n'avait pas non plus ce but. C'était la demeure du dieu lui-même ou plutôt son incorporation. Il V était si bien que la tour se confondit avec le dieu lui-même. Du siu-no E-Kl'R on lit le suhsianiU ekurru qui signifie « dieu », surtout au pluriel, êhirrdtc, « les divinités, les dieux ». Et du coup l'idée ne manque pas de grandeur. Tout constructeur de temple qui a quelque idée du divin doit penser comme Salomon, du moins par instinct, sinon par une vue claire, que la maison qu'il a bâtie est bien petite pour contenir un dieu (3) ! Les Chaldéens prétendaient faire de leur édifice une réduction de la terre entière. Après avoir marqué l'enceinte sacrée et réduit en quelque sorte la sphère d'influence du divin, ils le logeaient par compensation dans une tour qui représentait « la montagne de tous les pays », c'est-à-dire celle qui joignait la terre au ciel.
Nous avons supposé de plus qu'une nouvelle réduction offrait l'image d'une pierre conique.
Lastèlede Naram-Sin{V), trouvée à Suse, fait ici une pleine lumière. Dès qu'elle a été présentée à l'Académie des Inscriptions, M. Heuzey l'a décrite ainsi (5) : « Enfin la pièce capitale est une véritable œuvre de sculpture, une grande stèle en pierre, de 2 mètres sur 1"\05, qui se termine en pointe très allongée... Le sujet représente une scène de guerre dans les montagnes... Au sommet, un pic aigu, figuré géométriquement comme un cône inaccessible, sorte de bétyle naturel et gigantesque, touche le ciel, où brillent trois grands astres rayonnants ».
Cette stèle, qui date au moins de trois mille ans avant J.-C, c'est sûrement le prototype des stèles carthaginoises, dans lesquelles on voit ligurer le bétyle avec la partie sidérale de la stèle placée au-dessus, oii trônent la lune et l'astre. Naram-Sin, respectant le cône, a gravé son inscription à côté; ce n'est que plus tard que Ghoutrouk-Nahhunta, ne comprenant peut-être pas le symbole, s'est emparé du bel espace laissé libre. Nous ne prétendons pas que l'artiste ait voulu représenter
(1) h'oxmolofjie,]). 185-195.
(2) Des Iclfrnj.» de Ooudéa, Inscriptions D, col. II, 11.
{t] CeU (ji quII«Todole nous dit du kinple de Bel àBabylone.
(♦) CeUc idée ♦•lait parliculicrcinent vivante chez les Sémites qui ont maintenu le sancloâirc atiel ouvert jx'ndant l'époque romaine. ii> tompUi rendue, 1808, p. 077.
directement un bétyle ; son cône est une montagne, mais déjà sous une forme conventionnelle qui contraste avec l'admirable sentiment réaliste de la stèle. On comprend dès lors très bien comment la partie montante de la terre, celle qui va toucher le ciel, a pu être représentée tantôt par une tour, tantôt par une pierre conique. L'identité symbolique de la pierre cooique avec la ziqquràt parait donc établie : d'ailleurs la pierre comme la tour représentait la divinité, s'identifiait avec elle; nous savons maintenant pourquoi : c'est que la tour avec son soubassement, la pierre avec son piédestal, étaient le symbole de la terre entière contenant le divin.
On objectera peut-être à notre explication de l'origine des pierres sacrées qu'elle ne s'applique qu'aux pierres coniques; que dire des pierres carrées des Arabes? Nous avons déjà indiqué que, dans un usage aussi complexe, on n'était pas obligé d'adopter partout la même explication. Si chez eux, à cause de la pauvreté qui simplifie tout, la pierre sacrée servait d'autel, la forme carrée s'imposait. Nous avons cité Dhou'l-Khalasa avec sa forme de couronne. On lit dans Wellhausen 1; : « On trouve bien des constructions comme les Gharîjdii près de Hira, mais elles n'ont aucun vide à l'intérieur et ne sont rien de plus que de grands ansab artificiels. Il faut peut-être y rattacher les Batile aditiques, c'est-à-dire primordiaux, qui ne servent plus aux sacrifices, et qui sont décrits par laqoût, I,i90, Hamd. IVO, comme de hautes tours carrées )i. En lisant ce passage, je me dis que nous avions là un nouvel intermédiaire tout à fait significatif de la tour à la pierre sacrée. Mais \ycllhausen ne parle que de tours carrées : dans laqoùt (2) il s'agit d'une construction carrée à la base, pointue au sommet, haute d'environ quatre-vingts coudées... Peut-on soubaiter un accord plus frappant?
Faut-il donner à ces pierres sacrées le nom de bétyle? C'est une question en somme secondaire, et peu importerait, n'était l'abus insigne qu'on a fait de ce mot pour dénaturer le célèbre culte de Jacob à Béthel. Cette expression est souvent cause d'une confusion extrême, et si la confusion a pu exister aussi dans l'antiquité, il sied de marquer avec précision ce qui doit être distingué.
Aucun texte sémitique ne désigne la pierre sacrée sous le nom de
(1) Op. laud., p. 102.
(2) Mochtariq, suh vcrbo : \±J)^\ ^^ . «Jj- . -j-'srU i^*^' ' L'. lo ^sr^ \^^
Ul 3 »-j'-J)' «^^3 îïiJV '>^^' <i^«^-;sr^. *^^^'' "^^^ évidemment pas dans la pensée du géographe arabe en relation avec S^ rCZ et un rapi)orl elymologi([iie serait diflicile à établir, quelque séduisante que soit l'hypothèse.
,.j. ÉTl DES SLR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
Bëthelv* on maison de Dieu )^ quoique ce nom parût être la conclusion naturelle des idées que nous avons cru reconnaître chez les anciens. Les r.recs ont les mots B:(itjac; et BaiTÛ/aov. Mais il est fort douteux qu'ils dérivent de Béthcl, la transcription du taiv en t n'étant pas normale. Béthel est représenté chez les Grecs par BatG/jX et BaiOâXr, (11. ttienne^ (!■. La dérivation de BaiTj/acv, niée par Halévy, est très nettement mise en doute par Dillmann (2). Quant à l'identité des choses. \V. K. Smith se montre fort réservé (3). Et en effet, quoi qu'il en soit des confusions possibles, les bétyles étaient pour les anciens non des pierres sacrées, objet d'un culte public, mais des pierres qui étaient censées se mouvoir sous des influences magiques. Philon de Bvblos dit : « des pierres animées (k) ». Ce texte si souvent cité est beaucoup moins clair que tout un passage de Damascius qui nous a été conservé par Photius (5). Il devrait être lu par ceux qui parlent de bétvles à tout propos. On y voit paraître un certain Eusèbe qui était constitué gardien et interprète d'un bétyle. Tantôt il se mouvait dans l'air, tantôt il demeurait caché sous ses enveloppes, tantôt il paraissait aux mains de son imprésario. C'était un aérolithe qu'Eusèbe, poussé par une force mystérieuse, avait été recueillir pendant qu'il tombait près de l'ancien temple d'Athéné , à deux cent dix stades d'Kmèse. Il n'était pas le maître de disposer de ses mouvements, comme cela arrive pour d'aidres, mais il le priait. C'était une sphère, d'un empan de diamètre, qui pouvait d'ailleurs se resserrer et se dilater. Il rendait des oracles avec un léger murmure qu'Eusèbe interprétait. Le démon qui le mouvait n'était pas du premier rang, mais d'autres étaient consacrés .soit à Kronos, soit à Zeus, soit au soleil ou aux autres dieux. C'est un bétyle de ce genre, de petites dimensions et emmailloté, que Kronos dévore en place de Jupiter (6).
Le bétyle est toujours censé venir du ciel (7) et se mouvoir de lui-
l) BaiOr,).* 6eîo; vaô; r, totco!; et BaiOâ)/-,, ol/.o; 0£où : l'explication est très correcte, pourquoi ne l'a-l-on pas doimée à liatrjÀiov ?
(2) \\ku:\\, Mélnngcs, p. 425; iJiLL., Gcncs., p. 337 : « mindesLens sehr fraglich ».
(3^ « Tlic use of baetyliaorsrnall portable stones lo vvich magical life was ascribed, liardly belongs to Ihe présent argument » (p. 210, note).
'i; 'Kti Ô£, çrjT'.v, irr/or, -Tî Oco; O'jpavô; Bauû).ta, ).î6ou; £(xt];u/ou; (j.rjxav/irrâtJLSvoî.
(i) Elirait de la Vie dlsidore, BihUoth., CCXr.It, p. G., t. CIII; col. 1292 s.
'r,, IIks., Elyiii. Ba-rj/o;' o-jtw; â/.a/cïTo 6 ooOel; ),i8oç Toi Kpovw xtX. M. Mayer et Svoroni*» iniinliennenl énrrgiquement l'étymologie de paar), « peau de clièvie », dans le dialecle créloU;cf. Roschkr, Lcx.myth., II, col. 1524.
M. V»rnr'S dit à son tour : « Nous ne sommes pas convaincu que les mots grecs pairu^oî a înir:>'.ov d«'rivent d<; Ibébreu liolhel » (Hevue de i histoire des religions, 1U02, p. 240).
17) Comme l'a noté Lenormant {Les /iélyles, p. 12), «aitylos est filsd'Ouranoset c'est OiirtoM qui fabrique les bétyles : j.our IMine, c'est une céraunie {H. JS., XXXVll, 51). Son texte
LES CHOSES SACRÉES. iOo
même; il est toujours habilJé. Les bétyles sont un indice de la fureur superstitieuse de l'époque gréco-romaine, relevant beaucoup plutôt de la magie privée que des grands cultes publics.
Stèles et Cippes (1).
Peu de sujets offrent plus de confusion dans les différents auteurs que celui des pierres sacrées, stèles et cippes. Et cette confusion est intrinsèque à la matière, car il est indéniable qu'elle s'est produite. Dans l'antiquité, le cippe a pu passer, à un moment donné, pour une image de la divinité elle-même. De là une assimilation à la pierre sacrée ou soi-disant bétyle. Quelques-uns ne voient même dans les stèles gravées qu'un bétyle s'expliquant lui-même. C'est ainsi que M. le D' Carton écrit (2) : a Quand les fidèles de Baal commencèrent à perdre de vue le sens de la stèle allongée, ou lorsqu'ils crurent que sa forme seule était insuffisante pour rappeler les attributs du Dieu, ils furent amenés à graver sur leurs ex-voto ses autres symboles ». Mais si cette transformation du bétyle en stèle s'est opérée, ce ne sera pas du moins en terre punique, peu de temps avant notre ère, puisque nous voyons maintenant la stèle de Naram-Sin contenant déjà le cône sacré..., et cela seul donne à réfléchir. Nous essaierons donc de suivre sur une autre voie la marche des idées religieuses.
S'il est assez difficile de comprendre comment la pierre a pu devenir l'objet d'un culte, elle est comme désignée par la nature pour servir de point de repère et d'appui, soit pour les conventions humaines, soit pour les souvenirs. Elle est aussi apparente, plus apparente que les arbres; elle demeure immuable et se trouve toujours à portée. Tel pic d'une forme caractéristique a diï souvent guider le nomade dans ses courses et, par une transition naturelle, marquer la limite entre les campements des tribus, /aujourd'hui encore, jce sont des pierres non façonnées qui séparent le DjébAl du Chéra. Il iétait facile d'ailleurs de rouler une grosse pierre ou d'entasser des
\ne favorise guère la confusion courante, aussi esl-il peu cilé inlrgraleinent : « Solacus et alîa duo gênera fecit ceraunice, nigric rubenlisque, ac siiniles cas esse sccuribus : iis, quîe nigrœ sunt et rolundae, urbes expugnari et classes, casque bolulos vocari : quai voro longje
Isunt, ceraunias ».
(1) La distinction entre la stèle et le cippe n'est pas toujours 1res marqu»'c dans l'usage. jNous disons stcle quand la surface est plane, l'épaisseur moindre que la largeur, comme si le but était surtout de ménager un espace pour rornemcntalion ou l'écriture; le cippe se Irarpproche plus de la forme d'un pilier.
(2) Nouvelles arc/tives des missions, Vll, \\ 'â22.
cailloux au lieu (]u'ou voulait déterminer. Et en même temps qu'une maniuo, c'était le souvenir d'un accord. De sorte que si l'on n'est pas résolu d'avance à refuser aux hommes anciens d'autres concepts que ceux que dominerait l'idée religieuse, on peut voir dans la stèle une institution toute rationnelle. La pierre est naturellement commémorative. Elle est votive par la même raison, comme l'attestation d'un vœu accompli après qu'on a été exaucé; c'est le témoignage d'une îrràce obtenue et du sacrifice promis qu'on a fidèlement exécuté. H était d'ailleurs assez indiqué dans tous ces cas de mettre la pierre dans un rapport très étroit avec la divinité. Si la pierre est une borne, elle doit être inviolable, et, placée sous l'invocation de la sanction divine, elle rappellera la vigilance du dieu et finira par le représenter. Parfois, s'il s'agit de vœu fait à un dieu, c'est lui qu'on dessinera sur la pierre ou qu'elle figurera. Mais rien ne s'oppose à ce que la pierre soit aussi le souvenir et la représentation d'une personne humaine, d'une action d'éclat, d'une convention quelconque.
Passons maintenant en revue les différents peuples sémitiques.
Chez les Chaldéens on trouve les différents usages de la pierre auxquels nous venons de faire allusion (1). La pierre est borne et con- .sacrée à la divinité, mais elle n'est pas la divinité elle-même ni même son svmbole dans le sens matériel et grossier du dieu Terme. Aussi loin que nous pouvons remonter, la divinité, distincte de la pierre, y exerce seulement son action morale et rétributrice. Telle pierre se nomme : « Nabù garde la borne des champs )>, telle autre : « Ne franchis pas la limite, n'enlève pas la borne, hais le mal, aime la justice (2j ». Les symboles des dieux sont représentés sur les bornes cassites, mais le nombre même de ces dieux indique qu'il n'y a aucun lien trop étroit entre eux et la pierre.
(Juant aux stèles commémoratives des Assyro-Babyloniens, on sait (ju'clles sont innombrables. Lorsqu'il s'agissait d'une fondation pieuse, les titres retrouvés étaient l'occasion, semble-t-il, plutôt que l'objet d'un culte. Téglatplialasar ayant découvert les stèles commémoratives de son père Cbamchi-Haman, il les oignit d'huile, répandit des libations, les remit à leur place (3). Il demande qu'on en fasse autant
(I) On ne. rencontre pas la racine 2jfJ employée dans ce but comme chez les autres Séfnil«*v \,f mot ordinaire jjour la stèle est narit ; mais ce mot paraît dérivé d'un idéogramme >A-l'.l.-\, Ix-aucoup plus communément employé, de sorte qu'il pourrait se faire que le mot •ètnilique primitif ait disparu. ISnrn dé.si;;ne la stèle en pierre, lemcnu le barillet d'argile Coot«nant le litre de fondation, kndurru la borne.
(1; ik.HMi., Trxtcs ctnmilcs-.séuiilK/ iies , p. 1)1.
(3) Tig. Vin,'i7 : a nari sa Sam.siriammanabiia.samnî apsus niqu aqqi anaasrisunu utir».
pour les siennes. Le plus grand nombre des stèles est relatif aux constructions des temples et aux conquêtes. Les inscriptions iunéraires devaient être très rares; cependant le P. Scheil en a produit une très récemment (1).
Le type du cippe a été employé dans un but purement comménioratif, par exemple dans le fameux obélisque qui est un récit des campagnes de Salmanasar. La forme pointue semble ici exigée par la nature; un pilier isolé se terminera aisément en pointe, à moins qu'il ne porte une statue. La stèle de Naram-Sin a la forme pointue, peut-être simplement par suite du sujet représenté; d'ailleurs M. de Morgan [2) pense que « le sculpteur, ayant profité de la forme naturelle de la pierre, l'employa sur toute son étendue sans chercber à lui donner la symétrie qu'on serait en droit d'attendre d'un bas-relief de cette importance ».
Chez les Cananéens, cippes et stèles ont nettement le caractère commémoratif et votif, qu'il s'agisse des dieux ou des hommes (3); la forme importe peu, stèles et cippes ont le caractère commémoratif, stèles et cippes ont le caractère votiL
La pierre commémorative est tout d'abord le monument funéraire. L'étymologie de monumentum par monet menton de S. Augustin n'a que l'inconvénient d'être surchargée; le mot vient certainement de moneo. Assurément la pierre n'incorpore pas ici une personne divine. La pensée est parfaitement claire. Le mort doit être soigneusement enseveli et par conséquent enfoui profondément, mis autant que possible à l'abri de toute profanation. Mais il ne se résigne pas à l'oubli. Au-dessus de sa demeure d'éternité où il est couché avec les Refaïm il veut encore faire figure parmi les vivants. Son tombeau sera donc surmonté d'une stèle ou d'un cippe. Tout cela est dit expressément dans les inscriptions phéniciennes, et c'est un des points où elles s'accordent le mieux avec la Bible, car c'était aussi le motif qui poussait Absalom à se bâtir un monument afin que son souvenir ne
L(!s éditeurs de KB. Iradaisont : « je (is un sacri/ice » au lieu de « je lis nwo. llhaliou *); les deux sens sont possibles, la libation semble s'accorder mieux avec l'onclion.
(1) Recueil de travaux, t. XXII, p. loi. Cf. lili. 1901, p. liO.Cf. un autre exemplaire parallèle publié par M. Thureau-Dangin dans Orient. Litler. Z. 1<J01, col. r> s.
(2) Mémoires, I, p. 1 'i5.
(3) Nous croyons que si Zi" est emplo>é dans le sens vague de « stèle, cippe », même « statue* d'un dieu comme dans les inscriptions de ila;lad et de Panammou (Sindjirli), le mot PZi'^ signifie toujours un monument funéiaire, sauf dans l'inscription de la Couronne a Alliènci. Nous reviendrons sur l'usage biblique; la rzj:*2 dans le sens purement funéraire se retrouve dans les inscriptions juives du moyen Age avec ou sans P.^'Zp; cf. BnU. arch. 1897, p. 201 et 7>r;.v.s////; Cleumont-G.vn.n::\u, Itccue critique, 2 fév. 1880.
fi\t pas oublié (1). Ces cippes funéraires étaient très fréquents et il ne faut point hésiter à considérer comme tels un certain nombre de monuments sur lesquels les éditeurs du Corpus n'ont point voulu d'abord se prononcer catégoriquement, les traitant soit comme votifs, soit couime funéraires (2). Parmi eux un fort beau cippe, souvent cité comme pilier sacré, dont la base carrée a 0^,58 de large et 0^^,39 de haut, l'obélisque lui-môme 1"\37 de haut sur 0°^,4.1 de large, avec un couvercle pyramidal de O'^jSO de hauteur (3). Nous n'insistons pas sur les formes très variées de ces monuments, mausolées, caissons, etc.; on peut en avoir des échantillons intéressants dans Perrot et Chipiez et surtout dans le Corpus des inscriptions phéniciennes, avec l'influence grandissante de Fart grec.
Mais si nous avons considéré comme funéraires des cippes que leur forme même semblait indiquer comme des piliers sacrés, nous sommes loin de partager l'exagération de ceux qui font des stèles funéraires des innombrables ex-voto de Tanit trouvés à Garthage. Ce sont l)ien des stèles votives, les inscriptions en font déjà absolument foi; on a voulu conserver le souvenir d'une prière exaucée, d'un vœu accompli. Était-ce précisément le dieu qu'on voulait représenter? Nullement, car dans un des plus beaux modèles du genre, deux colonnes sont dédiées au seul xMelqart de Tyr; c'est comme une réplique faite à Malte des deux célèbres colonnes du temple de Melqart à Tyr dont Hérodote ne dit pas qu'elles représentassent le dieu (4). La base de Cagliari supportait probablement les deux cippes consacrés au Baalsamaïm de l'ile des Éperviers (5). Manifestement ici le cippe se
(1 Ondisaitavuir fait bitir son ci{)[)e« de son vivant », ''TIlQMph. 46), mais on disait aussi que c'était un CTiZ nzï*::, « un cippe parmi les vivants» (ph. 58 et 59), bâti quelquefois par I héritier du défunt (n" 58) et plus expressément □TiZ 13D H^ïQ, un «cippe mémoire parmi les rivants» (j»h. 116,. Il était placé au-dessus du sarcophage déposé lui-même dans un creux du rocher, C^>1 *rri- Z^U,*- ^^j «au-dessus de la couche de mon repos éternel» (ph. 4G). Cf. II Sain., XVIII, 18.
(2) Par exemple le ph. en basalte noir ; les éditeurs ne sont pas loin d'en faire un bétyle honoré du nom d'Echmoun-Adoni... mais ce nom est le troisième de cette sorte, il appartient à la même catéyoïir; que ph. 'i?. et 44 qui sont funéraires; ph. 44 est lui-même caractéri»é par sa ressemblance avec ph. 47, et ph. 42 est expliqué par ph. 45 où le mort dit : èvOâôî Ml|ia'.. Funéraires aussi 4G, 57, 58, 5'J,G1.
(3) Cité comme pierre sacrée par lienzinger, Arc/i., p. 380, et par le dict. de Ilaslings, r. Pillars.
(4) CIS., ph. 122 et 12:> /y/s; vers 150 av. J.-C;les deux cippes .sont brisés au sommet; la Uuleur actuelle, base comprise, est de 1"',05. Cf. IIi;u., II, 44.
(5) Ph. 139, consacré D*Z»^"^2S {sic) □ï:\N2, dans lîle des Éperviers : « Noinen loci ubi ilei innplum fuit indicnlur prœposUa parUcula 1 » (les éditeurs, p. 183j. II y avait avec lç»cip|>e« de» 2'2*:n probablement = /coveuiâ. Étaient-codes ornements en métal achetant le fût, ou des statues? Cf. I Keg., xiv, 0 d'après LXX ywvsuxà = nijOC-
transforme en pilier sacré ou plutôt il se propose de reproduire l'image de piliers célèbres, car il est remarcjuai3le que dans les cas de ce genre on se réfère à un Baal localisé ailleurs ; on pourrait comparer les petits sanctuaires votifs de la piété populaire, images des sanctuaires vénérés (1).
Quoi qu'il en soit du caractère propre de ces stèles, il est clair que ce ne sont point des pierres sacrées dans le même sens que les prétendus bétyles ; le caractère de reconnaissance pour un bienfait est encore ici manifeste, l'origine bumaine constatée et attestée. Plus clair encore est le sens commémoratif des ex-voto de Carthage et des sanctuaires africains déjà si nombreux recouvrés par le zèle de nos explorateurs et de nos officiers arcbéologues. La forme importe peu et ne marque nullement l'évolution de la barbarie à la civilisation, de l'animisme grossier au symbolisme subtil. C'est bien en effet une question de plus ou moins de culture et de ressources, mais à la même époque et sous l'empire des mêmes idées. M. le capitaine llilaire a trouvé à riIencbir-R'çass des pierres presque brutes, des stèles à sommet pyramidal, des stèles avec représentations (2). Comme l'ont très bien dit MM. Berger et Cagnat : « la stèle ne constituait pas à elle seule l'offrande; elle ne devait être, le plus souvent du moins, que le monument durable d'un sacrifice fait en accomplissement d'un vœu (3) ». Ce qui le prouve bien, c'est qu'on déposait au pied de la stèle soit une table à libations, soit des vases contenant les ossements incinérés des victimes. Quelques-uns de ces vases exhumés à Henchir- R'çass, à Dougga, à Saint-Leu (4), contenaient encore des poignées d'ossements. Les tables sont décrites par M. le D' Carton (5) : « Au pied de deux stèles en place ont été trouvées des mensae, pierres à libations, plates, de forme rectangulaire, offrant à leur face supérieure cinq godets, dont quatre sont dans ses angles et le cinquième, de dimension un peu plus grande, au centre ». Ces stèles, votives à l'origine, pouvaient lacilement devenir pour la famille du donateur comme le foyer de son culte particulier. Le sacrifice originaire était sans
(1) Les deux cippes ph. 123 et 123 A/s sont (It'Jiés à Uaal Khainon qui ttait sans doute aussi étranger à Malte; le punique 198 est dédié à r;"?*2 d'Égyplc (mal rendu par les éditeurs qui ont pris Zj,*: dans le sens de « préfet ») ; au i>li. 380 (Carthage) le nom de la déesse demeure assez mystérieux : « la grande mère », Nous ne voudrions cependant |'as poser de principe absolu, car il semble que le mot Zï: dans son union assez énigmatique avec'^VZ-^- ^i pris en Afrique un sens un peu différent (cf. la note des éditeurs sur ph. lOij.
(2) JiuU. nrch., 1898, p. 177 ss.
(3j null. arc//., 1889, p. 257.
(4) Sur Sainl-Leu cf. liull. arch., 1899, p. 403, observation de M. Gsell.
(5) Nouvelles archiver des Missions, 1897, p. 399, à Dougga.
200 KTrOES SrU LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
doute souvent renouvelé. M. le capitaine Hilaire a conjecturé d'après rétendue des ruines de riIenchir-U'eass que le nombre des sièles devait correspondre à celui des familles. Dans des sanctuaires de campagne à ciel ouvert, vrai type des hauts lieux, ces stèles étaient donc autour de Tautel, centre du culte général, comme des chapelles familiales. Les auteurs modernes, parla seule inspection des lieux, parlent comme certains auteui-s anciens (1). Or nous ne saurions assez le répéter, toutes les fois que ces pierres parlent, elles attestent leur caractère votif; elles sont consacrées à tel dieu, elle ne sont pas la forme sensible de tel dieu. C'est dans cette affirmation qu'il faut chercher le sens véritable de cet objet sacré.
La représentation du dieu ne pouvait manquer cependant de se disser ici, mais il semble que ce fut ordinairement par la voie du dessin, c'est-à-dire d'une façon dérivée. On voulut représenter sur la stèle l'imag-e du dieu auquel on devait un bienfait. Et précisément si la stèle elle-même avait été une pierre sacrée, l'incorporation de la divinité, on n'aurait pas éprouvé le besoin de graver sur la stèle ellemême le symbole de la pierre sacrée. Rappelons d'ailleurs le principe fondamental qu'une pierre érigée dans une circonstance déterminée et pour un but marqué ne devait pas passer si tôt chez les Sémites pour une chose en soi divine. Le sens symbolique de la pierre conique ne pouvait être oublié ni risquer de l'être au moment où on Tinscrivait sur la stèle elle-même. C'est en effet la pierre sacrée proprement dite, le soi-disant bétyle, cjue nous reconnaissons dans le fameux symbole de Tanit, répété à satiété sur les stèles carthaginoises. Ici nous admettons volontiers une évolution, et celte évolution est l'explication des formes différentes du symbole, dont les variations ont déroulé les chercheurs. Ses phases sont bien suivies par M. le [V Carton (2) : « Ainsi, image de la pierre conique ou de l'autel surmonté du croissant, puis figuration symbolique de la divinité devenant peu à peu une effigie divine, mais à face humaine, enfin simple représentation du fidèle qui l'honore : symbolisme, anthropomorphisme, humanisation , telles sont les phases successives par où a passé ce symbole à Thugga, et sans doute dans presque toute l'Afrique ».
(1) Uull. arch., I89i, p. 205 ss. M. Gauckler : « Cesex-volo devaient donc être sirrtplcmcnt
groupes dans une. sorte d'eneeinle a ciel ouvert, autour d'un autel qui reste à découvrir, et
le unrluain: d»; Tubernuc d(;vait ressembler à ceux que nous connaissons déjà dans la même
renion ». Klienne de Byzance : ar,(i,a:ve'. ôè, w; ç-ficl <I»r/.o)v, vâctei; làç cri^Àa:, 6 oà OOpc/vio;
' '/ît ( Tr/^a-z/f. zfj «l>oivîy.wv çw/^ ÀiOoi a-jyy.t'.[J.Z'foi, cy[X'f opr,TOi. Lagarde qui cite ce texte ,
' ^, p. 'J.'., ajoute fort justement : « vgl. die um L*5' stehenden Pfciler ».
(2i NoHvclUn Archives des Missions, t. VI], p. 430.
Ce qui demeure un sujet (Vétonnement, c'est limmutabilité essentielle qui préside à cette évolution et qui règle toutes les variations de détail. Les stèles d'Afrique contiennent, comme celle de Naram-Sin. le double registre fondamental : le ciel avec ses astres ou la représentation gréco-romaine d'un dieu, la terre avec sa pierre sacrée plus ou moins transformée, et souvent l'indication du sujet : victoire chez Naram-Sin, ordinairement sacrifice religieux en Afrique. La stèle est donc bien commémorative et représentative, elle ne répond nullement à l'instinct obscur qui chercherait un dieu dans la pierre.
iMais au sein de la confusion antique, quand le culte des pierres sacrées existait réellement, quand la stèle était devenue si nettement représentative de la pierre sacrée elle-même, qui pourrait affirmer que jamais la barrière n'a été franchie et que la stèle n'a pas aussi été à la longue l'objet d'un culte? En tout cas, par la représentation môme d'objets divins, elle perdait le caractère neutre que lui donnait son but général d'instrument commémoratif. On comprend dès lors très clairement la législation des Hébreux relativement aux stèles ou massebotli.
Sans nous placer au point de vue de la religion révélée et des Israélites, nous ne pouvons éviter ici de consulter la Bible, ne fut-ce que pour les renseignements qu'elle donne sur les cultes cananéens. Ne pouvant scinder le sujet, nous passerons en revue tous les textes où il est question de masseboth.
Une opinion presque régnante dans certains cercles veut que les masseboth aient été à l'origine de véritables pierres sacrées, objets d'un culte, symboles de la divinité. Ce serait par une atténuation ad usum Delphini que les écrivains bibliques postérieurs, n'osant rayer de l'histoire des patriarches les masseboth qui en faisaient authentiqucment partie, leur auraient donné pieusement un simple caractère commémoratif. M. Benzinger, doniV Archéologie e^i presque un manuel classique en Allemagne, écrit (1) : « Le menhir répond à la mas^èb<•Ul de l'A. T. ; la pose et la vénération de pareilles pierres descend donc dans certains casjusqu'aux temps historiques Gcn., xwiii, 18-22 ;\xxi, 3i ss. ; Dt., XII, 3; xvi, 2*2, etc. i. Leur désignation comme brth'èl, c'està-dire « maison de Dieu », en grec baitijlion, montre qu'elles étaient à l'origine considérées par les Sémites comme la demeure d'une divinité. Dans le culte postérieur des Israélites elles furent légitimées par leur transformation en pierres mémoriales qui devaient rappeler un événement important de l'histoire Israélite, spécialement une apparition de
(1) Ilebj'acische Archaeologic, p. 50.
O02 KTIDES SUR LES RELIGIONS SEMITIQUES.
lahvt' (r.en., xwiii, 18) ». Sans doute il faudra aussi considérer le caractère comniémoralif dos stèles chaldéennes et phéniciennes comme une pieuse fraude? En attendant qu'on y soit arrivé, nous chercherons une explication plus simple (1).
1^ La Bible connaît d'abord la ma^^eba funéraire; ce point ne souffre ni doute ni difliculté et le caractère commémoratif de ces stèles n'a pas besoin d'être mis en lumière, surtout après ce que nous avons dit des cippes phéniciens ; on connaît le cippe de Rachel (Gen. , xxxv, 20) et celui d'Absalom (11 Sam.,xviii, 18). Quoique le mot de iad, « main », ait été employé aussi dans ce sens, peut-être à cause de la forme du monument, cependant massebeth a persisté jusque dans la basse épigraphie juive.
'1) On a connu aussi les masseboth représentant les personnes. De même qu'à riIenchir-R'oass les stèles correspondaient au nombre des familles, les douze masseboth élevées près l'autel de l'Alliance représentaient les douze tribus d'Israël (Ex., xxiv, k). Il y a là à la fois représentation et mémoire de l'événement le plus solennel. Personne n'oserait prétendre que dans ce second cas le caractère commémoratif est adventice ni que la pierre ait été dépouillée après coup de son caractère divin.
3) Il y a l'histoire de Jacob (Gen. , xxviii, 18-22 ; xxxi, 13 ; xxxv, 14). Nous ne pouvons nous étendre très longuement ; il faudrait un commentaire détaillé.
M. Weinel écrit dans la plus savante Revue relative à l'A. T. (2) : " Que l'on vit en effet dans la pierre la maison, l'enveloppe, le corps du dieu — comme le corps humain est la demeure de l'âme, — c'est ce que prouve encore évidemment la manière dont Jacob traite la pierre ». Que fait donc Jacob? il fait sur la pierre une libation et une onction d'huile... et le scandale n'est pas grand, car c'était précisément ce que faisaient les princes assyriens en retrouvant les stèles de fondrition do leurs prédécesseurs... Il n'y a pas ressemblance, il y a identité d'action (3)... ExpJiquerons-nous les Sémites par euxmêmes ou par nos idées préconçues? La tradition a donc parfaitement bien compris le texte, il s'agit de la fondation d'un sanctuaire. Tout ce que la critique peut ajouter — et cela a son importance, — c'est
'I) Ifarti est hoauroup plus cormt : « Die Mcinun^ war nicht dass sic selber die GoUlicit •*ien;... die MasM-ba galt so selir als das Kennzeichen einer SiaUe, da die GoUhdiL sich kuodlhal... • [Cescli. der Israrlil. Ucl., p. 27 s.).
L* fn-n»^ de M. Firrnin n'est qu'esquissée: » puisque le Dieu des palriarclies a des i)ierres Mcrr*-» pour 8>iiibole et pour saiicluairc » [Ilcv. da clerçjc français, 15 oct. 1000, p. 344j.
(2 ZATW., 18'J8, j.. 4'J.
'.3) U* Wnni% fvont en tout cas aussi semblables que possible. Gen., xxxv, Ti : HiV^ ID^ |-w .• M f.* |. el a autre part : sfuiini apsus nif/n a(/f/i.
que probablement le sanctuaire existait déjà (1). C'était du moins un lieu sacré, où le voyageur était plus sûr de trouver un asile. Jacob reconnaît avec étonnement que son Dieu était là, il l'invoque et la stèle est déjà le signe du vœu qu'il accomplira plus tard i2); c'est ce qu'on lit à satiété sur les stèles phéniciennes : « car il a entendu sa voix et l'a béni ».
4) Une autre masseba encore plus nettement commémorative est celleque Jacobélève lorsde son traité avecLaban(Gen.,xxxi, 'j.5, 51 s.). Les analogies avec les Kadurnt assyriens sont indiscutables, et ces derniers n'ont pas sans doute été retouchés par scrupules théologiques. La stèle est un témoin; elle représente, si l'on veut, la vigilance du souverain Juge, à l'instar du Kudurru dont le nom était : « ne franchis pas la limite, n'enlève pas la borne, hais le mal, aime la justice ». La masseba n'est pas plus l'incarnation de la divinité que le tas de pierres qui lui est associé dans cet office (3) ; de plus, il n'est nullement insinué qu'elle ait servi d'autel comme le prétend W. R. Smith (i). La stèle signe ou frontière se retrouve dans Isaïc (xix, 19) avec le double caractère d'une indication et d'un témoignage.
5) Une masseba pouvait donc avoir sa place dans le culte de lahvé, mais il y avait à redouter un double obstacle. Toutes les stèles existant en Canaan au moment de l'entrée des Israélites étaient en fait consacrées aux baals, et, sans incorporer la divinité, elles devaient donc naturellement être un objet défendu aux Israélites. En soi, rien n'eût empêché d'élever des stèlcsà lahvc, et cela se fitsclon toute apparence pendant un certain temps; il est difficile de dire si les stèles dont parle Osée avaient en elles-mêmes ou seulement d'après les circonstances un caractèredangereux (Os., III, V; X, 1). Ces stèles, œuvre delà piété populaire, étaient l'ornement obligatoire des hauts lieux et portaient par conséquent ombrage au sanctuaire de Jérusalem . Celui-ci , avec ses objets sacrés déterminés, luxueux, et en petit nombre, ne comportait pas les stèles, d'autant que par leur nature elles tournaient facilementà l'image et pouvaient induire à l'idolâtrie (5). Ily
(1) Il semble que lorsqu'on oint une stèle de fondalion, c'est toujours celle d'un autre ; voir les exemples cités par F. Delil/.scli, .1//U'., p. 550.
(2) Lorsque Jacob dit : « cette pierre me sera maison de Dieu », il est impossible de ne I)as voir (jue l'idée est renforcée pour arriver au jeu de mot lieth-el.
(3) Selon nous, la "2^*2 est de t:., le "?: de J.; la fusion d.'S deu.v récits compli<iu.' un peu l'intelligence des faits. Toutes ces masscboth sont altribuables à l'Klohiste, gage sérieux de sa valeur liistorique.
(4) Oi). laiifl., p. 202.
(5) Dans Michée (v, 12) on voit que les masseboth étaient façonnées et l'objet d'un culte en même temps que les statues.
.20* KTLDKS Slll LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
eut là un chaniioment par rapport aux usages des patriarches, qui pourrait le nier? mais nullement une dissimulation voulue des pratiques antérieures. Le Deutéronome devait forcément condamner les stèles cananrennes avec le reste du matériel religieux des gens du pays (1); il était très prudent qu'il comprit dans sa prohibition toutes les stèles (juclconques des hauts lieux et la mesure fut complétée par Tinterdiction générale des stèles, même auprès de l'autel officiel de lahvé (2).
Les réformes religieuses mentionnent presque toujours les stèles à propos de hauts lieux, elles sont brisées (3).
G) De même que la stèle tournait au pilier chez les Phéniciens, un texte de Jérémie (xliii, 13) applique le mot de masseba aux obéhsques d'Héliopolis. Il y a là un indice précieux ; les masseboth pouvaient donc recevoir d'assez grandes dimensions.
7) 11 ne reste que le texte d'Ézéchiel (xxvi, 11) qui parait métaphorique ainsi que celui d'Isaïe (vi, 13).
Nous pensons que ce simple exposé suffit à montrer que les masseboth ont dans la Bible le même sens que dans l'épigraphie et que leur vrai caractère n'a jamais été altéré de parti pris. 11 faut seulement reconnaître, à la lumière des textes épigraphiques, que ce caractère était très complexe, neutre en principe, mais susceptible d'une spécialisation dangereuse à laquelle la religion d'Israël a obvié.
Les mêmes di.stinctions doivent être faites si l'on veut avoir une idée exacte des stèles arabes [niinb, pi. amâh, oumemab), dont le nom est l'équivalent exact des masseboth, et nommées aussi gha74 (pi. ghariydn), parce qu'on les frottait avec le sang du sacrifice. Wellhausen, ne tenant guère compte que de cette particularité, les définit (/i) : « la
(1) El., x\iii, 2i; x.xxiv, 13 (pas.sages dciitéronomistes); Dt., vu, r. -, xii, 3.
i'I) Dl., XVI, 22; Lev., \xvi, 1.
(3) IIles.,xiv, 23;IIRcg.,xvii, 10;xviH, 4; xxiii, 14; II Clir., XIV, 2 ; XXXI, 1. Dans 11 Rcg., X, 25 «.. nous croyonsquelctexte est altéré. Il faut d'abord lire avec Klostermann d'aprèsle grec de Lasarde •"'Il ''J au lieu de limpossiblc I^V TJ] on est toujours dans le temple, une Hitf \énr\rc. jus/ju a la cella. On lait sortir les masseboth du temple pour les brûler! C'est êfUli-mmenl impossible. Sieg.-Stade lisent ni'JTK qui est possible; mais nous préférons nSDC •jui e*l moindre comme changement textuel; on brûle la statue fondue comme le veau d'or (Ex.,\x\n,20,,en8upprimantensuiten"'2 avec LXX [B] . La seconde fois encore, nnj:?2 ne rooTient guère avec "ïr"; il vaudrait mieux lire nlTG avec Sleg.-Stade ou effacer È'incisc »%ec Klostermann comme une glose marginale destinée à corriger le pluriel du v. 2G. De tofî'" f- r, il ,..st impossible de conclure que nzi'^D signifie ici la statue de Baal. Le texte **' ' '* '"••^l'Iu'T ainsi : « et ils allèrent jusqu'au sanctuaire (eù)ç toO vaûO, Luc.) du
Ufn|.lp .iP haal, et ils enlev.Tcnt la statue de liaal et la brûlèrent (et ils détruisirent l'autel de Baal, et ils détruisirent le temple de Baal et en (iront un cloaque... ».
(♦; IlrsU..., p. 1,1.
LES CHOSES SACRÉES. oq^
pierre sacrée qui proprement représente l'autel ». Mais ce n'est pas ainsi qu'elles nous apparaissent dans le témoignage de beaucoup le plus ancien, celui d'Hérodote (1). Là elles sont bien en fait rjliarn/àn sans être ni des divinités ni des autels. L'homme qui veut en unir deux autres par une alliance indissoluble leur incise la paume de la main près du grand doigt et prenant au vêtement de chacun un petit tampon il oint avec le sang sept pierres placées au milieu et il invoque en même temps Dionysos et Uranie. Les pierres ne répondent par leur nombre ni aux dieux, ni aux personnes, car les témoins ne viennent qu'après et leur nombre n'est pas indiqué. Le chiiïre de sept est le nombre sacré des Sémites, spécialement en matière de serment; il exclut ridée d'autel. Les pierres sont évidemment des pierres commémoratives. Ce caractère s'est perpétué, et, comme le reconnaît Wellhausen (*2), la coutume s'est conservée de jurer par les ansab qui entourent tel et tel dieu. Chez les Arabes les ansab indiquent la limite de l'enceinte sacrée; elles jouent donc aussi le rôle de bornes, de limites inviolables.
Et il n'est pas prouvé du tout que les deux Ghariyân des environs de Ilira ne sont pas, comme ledit la légende arabe, des cippes mortuaires. Wellhausen (3) le nie parce qu'on les frottait du sang d'une victime humaine. iMais quand cela serait certain, il ne faudrait pas se hâter d'affirmer que jamais victime humaine n'a été immolée en Arabie à des mânes illustres.
Lorsque W. U. Smith refuse de considérer comme originelle la distinction entre la pierre adorée et les autres ansab (i), il ne tient pas compte de tous ces faits. Que la confusion se soit parfois produite, nous ne songeons pas aie nier (5). Mais est-il vraisemblable que la pierre divine ait été employée à tant d'usages différents? N'est-il pas plus vraisemblable que la pierre usitée dans un but commémoratif par les exigences mêmes de la nature ait pris quelquefois un caractère sacré par suite du voisinage de la pierre sacrée par excellence? La confusion n'est pas au point de départ, elle est au terme.
Chez les llimvarites nous trouvons aussi la stèle, sous les mêmes
(1) HÉR., III, 8 : ... -/ai k'TîS'.ta ),aêtov ix toù îfxaxt'ou ÉxatEpou -/poxOoa à)î:;f2i Tffi aifJLati év |Xî'ao) y.ît[xévo'j; ÀîOou; l-rà, toOto oi ttoiécùv ir.VAO.\iv. xôv te Aiôvjitov y.al Tr.v OOpavir.v.
(2) Reste, p. 102.
(3) Reste, p. 43; il cile laqùt, 7<J0 ss. , A<^1j. 19 SU ss., Ilani. 700.
(i) « Il is impossible to believe lliat tliis Jisllnclion between onc slone and Ihe rcsl ispriinilivc » {op. cit., p. 211, noie).
(5) Par exemple lorsque le (lieu aufiuel appartient la pierre sacrée est dit mansnh, « dressé o
(W. R. Smitb, op. cit., p. 20."), note) ; cf. le mol ^'j signiliant « borne, idi)le », déjà en minéen .
206 ETUDES SLll LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
noms(l''. Nous citerons seulement le cippe n° 23 du Corpus. Une pierre presque carrée, dont les dimensions ne sont pas données, représente, placé dans une sorte de cadre ou de niche, un homme dans l'attitude de la prière. Une petite souris se dirige vers lui ; au-dessous est l'inscription : Cippe de Hali (*2^.
Entre le Cananéen proprement dit et l'Araméen se trouve le royaume de ladi. Il n'est pas douteux que là nsb signifie « statue », dans les deux inscriptions du dialecte cananéen qu'on a d'abord qualifié simplement d'araméen. Ce mot s'explique assez bien, car il s'agit de statues en pied, elles sont dressées. 11 ne faudrait donc pas se presser de voir ici une évolution de la stèle en statue, d'autant que les influences assyriennes, dominantes sur le royaume vassal, ont pu contribuer à répandre la mode des statues. Il s'agit d'autant moins d'une pierre sacrée divine devenue statue que si l'une des statues est érigée à Hadad par Panammou, l'autre est élevée à Panammou lui-même par son fils.
Chez les Araméens le mot de ma^eba (quelle que soit sa prononciation précise) ne s'est rencontré qu'une fois dans une inscription de Palmyre, dans le sens de c stèle ». Ordinairement les Araméens ont distingué par des noms spéciaux la stèle funéraire et la stèle votive.
La stèle funéraire a généralement l'aspect d'une pyramide, et le caractère représentatif du monument est encore plus frappant; la pyramide se nomme naphc /là ^ « l'âme » ou « la personne », comme pour accentuer son rôle de mémoire ou de représentation du défunt (3). Le nombre des pyramides devait correspondre au nombre des personnes placées dans les sarcophages ou les fours à cercueil, au moins pour les pei-sonnes principales.
Le cippe votif a pris le nom de mesdjida; c'est le mot dont nous avons fait mosrjure, mais qui signifie plutôt l'objet devant lequel on adore que le lieu où Ton adore. Une forme très authentique a été copiée par Kiiting à Ifégra f V;. C'est une stèle taillée en relief dans le rocher et placée dans une sorte de niche. La largeur est sensiblement plus grande au sommet. Le but n'était pas de placer là une statue; c'est la stèle
^3j Ruhpns-IJuval, noU' sur h; monument funéraire appelé rî:: {/lev. Sém., 1894, p, 259), »pre* M. Cli-rmonl-Ganneau qui avait relevé dans h'. ïalinud [Chekalim, 25) : « De ce qui rwU ^d'argent) pour un mort on lui construit un cippe sur son tombeau », Sy XT^J lS ]^2^,2,
--. A/"*, " tombeau », se trouvedéjàen minéen. Lesyriaque se sert aussi du grec vaôç pour iiRnift^T un monument funéraire. L'arabe a aussi nnons dans ce sens. Au Sinaï on désigne •ooâ le nom de wau;dm/.î ^cachettes; de petites constructions en pierre : ne serait-ce pas pour ''^' '•'■• '•'' "^i''"s, des « tombeaux », sc.pukra concupiscentiaeF
^nhntneischc. InscluifUn, p. Cl; dans C7.S'., Il, n- 218, mais sans la figure.
qui est consacrée et elle l'est à un dieu étranger, comme les cippes votifs phéniciens, à un dieu de Bosra (1). Au même endroit une niche contient trois stèles, celle du milieu plus élevée, selon un usage assez répandu en Afrique (2). Du même genre est le n° 185 du Corpus araméen et le n" 190, stèle de deux mètres consacrée à Douchara. Cependant, chez les mêmes Nabatéens la mesdjida a aussi le caractère d\m autel. Et en effet ils étaient Arabes d'origine et nous avons vu chez les Arabes une tendance à confondre l'autel avec la pierre sacrée elle-même. C'est un autel, et tout à fait dans le goût grec, que le nMGl ; il est hexagonal avec des médaillons et divers ornements; mais c'est un autel votif qui n'a pas dû servir aux sacrifices. Faut-il considérer comme une table d'autel ou comme la base d'une colonne le n° 188 qui sert actuellement d'abaque à une colonne (3)? Quoi qu'il en soit, ces objets devant lesquels on s'agenouille ne sont point des pierres sacrées divines ; leur caractère votif est assez marqué. Ils représentent la personne, ils sont comme un perpétuel cri de reconnaissance ou une prière toujours active. C'est, avec un certain luxe et des moyens plus puissants, la réalisation de tant de proscynèmes nabatéens gravés sur le roc et commençant par ces mots : « Qu'il soit gardé mémoire d'un tel devant Douchara (4) ». Là encore c'était la pierre qui était chargée de faire la commission au dieul
Colonnes y Piliers, Khammanim.
Nous n'avons pas dissimulé que la distinction n'était pas toujours facile entre la stèle et le pilier ou la colonne. Nous avons même vu le mot propre pour les stèles, nia^^ehoth, appliqué à ces colonnes géantes qui sont les obélisques; et les cippes de Melqart rappelaient évidemment des pihers sacrés. Nous avons pensé cependant qu'il y avait
(1) Niyx ou N1!?N qui n'était pas documenté autrement. Noter maintenant ce nom dans Voyage archéologique au Safâ, par MM. Dussaud et Macler, p. 168. Clermont-Ganneau est tenté d'y voir le dieu grec Arès; cette suggestion est forlinée par la contusion de Suidas qui i)rend Hc-j-^aor,;, forme fautive de Dusarès, pour le dieu Arès.
(2) Cf. le ph. 238.'
(3) Au n' 336 je lirais pins volontiers N":D'2 que "^ïp (éditeurs); rol»jet est oflVrl.
(4) Sans parler de ceux de Pélra et du Sinaï, on a relevé à Teiiiia Zip "j - w**^^ ]'"!-" Nicn, ar. 338. — Nn*D. le nom de la slèle de Teima, a été correctement rapi^roché par Hoffmann de l'arabe 5a^, pierre (pii indique un chemin ou un tombeau. Winikler, Alt. Forsc/i., II, p. 76 s. , a proposé l'assyrien asinniln, mot usité pour les slèlcs et inscriptions ornées; mais il a tort de reprocher à Delilzsth [AinV.) l'ét>moIo-ie ZT'; les llédouins donnent encore le nom de wasem aux marques grossières quils gravent sur les rochers dans leurs territoires.
208 KTIDES SI R LES RELIGIONS SEMITIQUES.
avantairo i\ traiter séparément de ces monuments suivant leur caractèi-e. Et mémo parmi les colonnes et les i^iliers, nous voudrions distinguer. Rien de plus célèbre que les deux colonnes du temple de Jérusalem : à ce propos on cile pôle-niéle tous les exemples analogues et on conclut en assimilant ces divers monuments aux Khammanim de l'Ancien Testament. Il en résulte entre autres cet inconvénient que les doux colonnes du temple sont assimilées aux Khammanim, toujours sévèrement interdits. M. Perrot, dont le texte n'est pas exempt à cet écard d'un certain syncrétisme, a compris que les documents ne s'y prêtaient pas et nous dit dans une note (1) : « L'historien (Hérodote; se sert du mot (jt-^ascl, qui ne serait pas bien appliqué à des piliers aussi hauts que ceux qui figurent sur la médaille de Paphos )>.
Nous proposons de distinguer entre les deux grandes colonnes, d'une hauteur toujours très considérable, situées à Tune des entrées d'un édifice religieux, et d'autres piliers moins élevés, que nous croyons avoir été en relations plus étroites avec l'autel. Il n'y a en tout cas aucun inconvénient à traiter le sujet sous ces deux aspects.
Le tvpe des grandes colonnes, c'est la monnaie de la communauté des Chypriotes où l'on s'accorde à reconnaître le temple de Paphos. Ce sont deux hautes, très hautes colonnes formant pylône, s'élevant fort au-dessus des colonnes des portiques, terminées en une fourche dont les deux pointes sont émousséespardes boules. M. Perrot remarque très justement que cette forme écarte plutôt l'allusion à un symbole igné (2 : « la flamme, tranquille ou fouettée parle vent, ne présente aucune apparence qui ait pu suggérer fidée de ces globes, lesquels étaient sans doute en métal, très probablement en bronze doré ».
A ce type il faut incontestablement rattacher les deux hautes colonnes placées aux propylées du temple de Iliérapolis où on pouvait monter et même séjourner; l'auteur àxxBe deà SyrâX^wv donne presque soixante mètres de hauteur (3). Incontestablement encore c'est là le type des colonnes du Temple de Jérusalem sur lesquelles nous nV vofis pas à insister en ce moment. Elles ne se trouvaient pas à l'entrée du Iliéron, mais à l'entrée du sanctuaire.
Ceshautescolonnes rappellent invinciblementlesobélisquesd'Égypte dont le plus élevé connu n'a pas moins de trente-trois mètres, les anciens, qui ont pu exagérer ici comme ailleurs, indiquant des^chif-
' / V' dr I (Il I, III, J). 120.
le HysUîriic qui raUache ces piliers aux Khammanim, de la racine hamm, <i être chaud, lirùlant » il, c, p. 121, note).
:•/ •:o->:oi'7t -.oîa*. zp^TCuXaiot^'. xat ol ça/loï é(7Tà<>t, toùç Aioviioro; ècrxTQdaxo :^).ixÎt]v,
fres encore plus élevés. Les obélisques étaient, comme on sait, placés deux par deux devant Feutrée principale ou certaines entrées secondaires des temples. Sommes-nous ici en présence d'un usage sémitique, copié par l'Egypte? ou la Phénicie a-t-elle, comme si souvent, imité Fart égyptien? Les deux hypothèses sont possibles et peuvent même être vraies toutes deux, car un vieil usage sémitique a pu revenir à la Phénicie, transformé et agrandi. La question serait plus facile à résoudre si la Chaldée nous offrait ici des exemples, et il semble bien que c'est le cas. Dans ses fouilles à Lagach, M. de Sarzec a reconnu deux énormes colonnes rondes et M. Peters a trouvé à Nippour deux colonnes de briques d'un diamètre double de celui des autres qui supportaient le portique. Ces deux grosses colonnes étaient à Feutrée de la grande cour et M. Peters opine qu'il y en avait deux autres à Fentrée de Faire du temple (1).
L'idée des deux grandes colonnes est donc probablement sémitique d'origine. D'autre part, la forme propre de Fobélisque doit être indigène en Egypte puisque nous relevons dès la V^ dynastie de petits obélisques funéraires (2). Le plus ancien obélisque considérable (20 mètres) ne date, il est vrai, que du règne d'Ousourtesen I" (XII« dynastie), et c'est à cette époque que nous constatons aussi un exemple assez frappant de la transformation de la stèle pour de grands usages d'architecture. Nous faisons allusion à Fobélisque de Begig (3), haut de 13 mètres, mais sur plan rectangulaire et non carré : il ne se termine pas en pointe ; le sommet est arrondi avec une sorte de coche ou d'entaille qui devait servir à Finsertion d'un ornement de métal
Il se peut que l'Egypte ait voulu imiter un motif architectural de Chaldée, mais il lui suffisait, pour obtenir ce résultat, d'amplifier ses petites stèles, et il ne semble pas d'autre part que la forme spéciale de Fobélisque, toujours terminé en pointe, ait été celle des hautes colonnes sémitiques; le terme de phallus employé par Lucien le donnerait à penser, mais il est sans doute symbolique, car comment aurait-on pu séjourner sur une pointe?
On ne doit guère songer à trouver ces hautes colonnes en pays arabe et purement araméen, au moins sous une forme architecturale aussi parfaite : on pourrait cependant ranger dans cette catégorie les deux obélisques qui paraissent marquer l'entrée du l.iaram de Pétra (4).
Nous reconnaissons un caractère différent à d'autres cas. Les piUcrs
(1) M. Jastp.ow, The Religion of Bnbylonin, p. 623 s.
(2) L'un d'eux n'a que O^.GO (Pkuuot, Hisl. de l'art, I, p. 022).
(3) Perrot, op. laud., I, p. (j'.iG.
(4) RB. 1898, p. 432.
RELIGIONS SÉMITIOLES. ^*
240 l:TI DES SI K LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
dont nous allons maintenant parler sont beaucoup moins hauts, ils n'ont aucun rapport spécial avec l'entrée du temenos ou du sanctuaire et sont par leur nature plutôt un ornement adventice ou un objet du culte qu'un élément de la construction (1).
Ce sont d'abord les fameuses colonnes (!) du temple de Tyr. Il faut relire le texte d'Hérodote, si souvent cité (2). Elles sont à l'intérieur du hiéron, ce ijui ne trancherait rien, mais l'historien ne dit pas qu'elles soient à l'entrée d'un édicule quelconque. Il les range nettement parmi les ex-voto, et leur matière indique assez qu'elles ne pouvaient être bien grandes; en admettant que ce ne soit pas vraiment de l'or et de l'émeraude, ce devait être cependant quelque chose de rare et de précieux. Et il faut ranger ici les colonnes du temple d'Hercule à (iadès ^3) qui avaient, il est vrai, huit coudées; mais c'est peu en coinparaison des mesures précédentes, et si on ne les avait prises pour les colonnes d'Hercule, on serait tenté d'y voir de simples plaques commémoratives donnant l'état des dépenses faites pour l'établissement du hiéron I D'ailleurs elles sont en bronze.
Nous trouvons des piliers de cette dimension et presque en place dans rUe de Gozzo à la Giganteja. M. Perrot écrit (4) : <( La pierre conique était renversée à terre ; mais il a été facile de la redresser et de la mettre en place, encadrée et abritée dans une sorte d'édicule des deux cùtés duquel se dressaient deux montants de pierre, deux piliers isolés ». D'après la figure, la pierre conique ayant environ un mètre de haut, les piliers ne devaient pas atteindre deux mètres. Peut-on dire qu'ils sont analogues aux immenses colonnes placées à l'entrée des temples chypriotes?
Et c'est encore dans ce groupe que je voudrais ranger les deux colonnes que Pausanias a vues dans le sanctuaire du mont Lycée. M. V. liérard a montré que ce sanctuaire grec était en réalité d'origine phénicienne ,.ij. Les colonnes sont placées devant l'autel, dans la direction
(1) Tout est relalif ; dans un sanctuaire de campagne non bâti, les piliers marquant l'entrée peureot être considérés comme une partie intégrante de la demeure divine.
2) 11, 44 : y.al lov; ttXo'jtÎw; v.aTô'jy.ô-jaojxÉvov à/Xotat tô Tuo/Àoîat àvaG^fxaat, xat èv aÙTÔ) Yjdav
(3) Strabo!(, III, V, 5. Les uns pensent que les colonnes d'Hercule sont simplement :zi fi Tfi) llçiTz-nii^iu) èv l'aoeîçioi; xaÀxà; 6xxa7t:Q-/et;, èv aï; àvaysypaTixai rà àvà)>(0(/,aTrj; Tta-
(4) Op. Iniid., III, p. 200.
(i) D' l'oiifjinr des cullcs nrcadicns, p. 72 ss. Pals., VIII, 38 7 : ITpo oè toO pa)[j.oO xîove; /» û; ÏTs'. iv'.'j/ovTa é7Tr,y.aoiv rjXiov, àetot Sa eu' aùxoT; âjîiypuaoi Ta ys s'^i TcaXatÔTepa sttsrottjno. M. IJérard traduit œ; « presr^ue». Pausanias aurait indiqué que l'orientation n'était pas rigooreuse. Mais les anciens n'y meltaienf pas tant de précision, le soleil se levant, en somme, en bieo de* endroits; il me semble que le périégele inditiue plutôt qu'on avait eu l'intention
du soleil levant, ce qui marque une consécration au soleil, et des ai^-les avaient été gravés sur elles, mais à la mode très ancienne, et ils étaient dorés. M. Bérard compare très ingénieusement une colonnette de Tvr qui porte vers le sommet le symbole solaire ailé : elle a O"^,^!. de haut!
Si on reconnaît l'existence de ces piliers, avec un caractère distinct des hautes colonnes des pylônes, elles ont dû avoir un but particulier et porter un nom spécial. Le but même a pu être varié. 11 semble que celles de Gadès étaient commémoratives, celles de Tyr votives; elles retomberaient alors dans la rubrique que nous avons ouverte aux stèles et cippes. Celles de Gozzo et du mont Lycée sont près de l'autel. Pour celles-là nous avons une analogie très précise dans les cultes cananéens mentionnés par la Bible, il s'agit des Khammanim. Tous les textes nous les représentent comme des objets du culte ; ils sont en relation avec les hauts lieux (Lev., xxvi, 30; II Chr.,xiv, 4), avec les autels (Ez., vi, ï, 6; II Chr., xxxiv, 4), surtout avec les Achérim (Is., XVII, 8 ; XXVII, 9 , et II Chr . , xxxiv, 4) ; nous savons même q u'ils sont placés avec d'autres objets plus ou moins mobiles, comme les Achérim et les diverses statues, non pas sur l'autel comme on traduit généralement, mais au-dessus de l'autel (1); ce qui peut très bien s'entendre de pi- Hers placés à un niveau plus élevé (2). Ces objets sont brisés ou détruits (3), partageant le sort des masseboth. Le terme qui les désigne est toujours au pluriel, sans que le nombre soit autrement déterminé.
Que signifie le mot khammanim et peut-il nous éclairer sur le rôle de ce qui nous parait être des piliers? Raschi l'expliquait (i) : « colonnes du soleil » ; le soleil se dit en hébreu, quoique rarement, IJiamma, et cette explication ne peut plus guère être douteuse depuis que Palmyre a fourni une inscription où un khainma en même temps qu'un autel est fabriqué et oifert au Soleil, dans le but d'obtenir sa protection. Un objet quelconque pourrait être consacré au Soleil,
de nieUre un rapport entre ces colonnes et le soleil levant : elles étaient là pour se tourner vers lui. Dailleurs w; avec èrct peut marquer simplement la direction. — Les pierres de Cadmus et de l'Harmonie citées par liérard comme des colonnes phéniciennes sont peut- »'tre seulement des rochers; cf. Périple, éd. Didot, Geogr. rjr. minon-^i, I, p. 31.
(1) cn^S>!2 rrTzi ^rx c^i^zûrr, ii Chr., xwiv, -i.
(2) A rapprocher un objet inexpliqué, ph. 138, planche XXIX. Un Phénicien adore devant un pyrée suivi du symbole de Tanit et du caducée; au-dessus trois colonnes (?) sur une sorte de base, la colonne du milieu est plus haute que les deux autres.
(3) "12*^;, « briser >, et V~^, « couper »; mais le sens peut être vague.
(4) Cette heureuse idée est dautant plus remarquable que le grec avait complètement perdu la piste : 'j-Vr/a, Tà^j^iva yi\.r^orMr,-i, pSsXOyixaTa, sVwXa, T3(Aévrj! La Vg. oscille enlnsimulacra et delubra. à trois versets de dislance (Il Chr., xxxiv, i, 7, et Ez., vi, 4, r.) t-t pour les autres cas II Ch., xiv, 5 (Vg.) : fana.
ojo ÉTUDES SUK LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
mais ici la rencontre avec Tétymologie donne un accord satisfaisant (1). Ces colonnes consacrées au Soleil étaient-elles des pyrées? Rien ne l'indiiiiie; les raisons de W. R. Smith reposent en grande partie sur une confusion de ces objets avec les colonnes-pylônes (2).
La consécration d'une pierre au Soleil se retrouve expressément chez les Himyarites; l'objet en question est décrit par le Corpus (3) : « sad'inn rude et informe, super quod meridiem versus duo vocabula inscripta Deam Solem in hoc tumulo cultam commémorant ».
Nous avons essayé de distinguer, et nous croyons les distinctions fondamentales et originelles. Mais nous ne voulons pas non plus dissimuler les points de contact. La suture devait précisément se faire par ce pilier, intermédiaire entre la pierre sacrée et la stèle. Il ressemblait pour la forme aux stèles, on l'arrosait de sang comme on déposait les restes du sacrifice auprès de la stèle en faisant des libations; il avait une part spéciale à la vénération rendue à la pierre sacrée. Dès lors il est très probable qu'il a reçu plus d'une fois le nom de nusb ou de masseba. Ce qui importe le plus, c'est de reconnaître la signilication primitive de chaque objet. Nous ne contestons pas ici que les sauvages peuvent croire animé le rocher lui-même, mais nous pensons que, lorsqu'il s'agit de sociétés cultivées et beaucoup plu^ impressionnables à des influences réciproques qu'on ne le soupçonnait il y a quelques années, il était juste de rechercher quelle avait pu être l'influence d'une civilisation aussi perfectionnée et aussi vieille que la chaldéeime, avant de recourir à l'hypothèse des survivances de lanimisme. Sans doute nous ne sommes point sortis de ce qu'on peut nommer le fétichisme, mais nous ne devons pas reculer devant l'afQrmation des faits, en haine d'un mot si vague. On nommera si l'on veut fétichisme le respect pour le drapeau qui renferme dans un mètre carré d'étoffe l'idée sacrée de patrie; le sentiment n'en est pas moins noble. C'est un besoin si impérieux pour l'homme d'avoir tout près de soi la divinité pour lui rendre un culte qu'il la renferme dans un tas de pierres alignées, qui deviendra le temple, ou dans une seule pierre; qu^; cette pierre soit brute ou sculptée par Phidias, il n'y a guère d'autre dillérence que celle du progrès intellectuel et matériel qui éclate dans l'art; l'idée religieuse peut être plus dégradée si la statue est une Vé-
(1) Nou» réservons enlièreincnt la question de "IGn Si?2.
(:>; Bclifjion of tlic Sémites, p. 488 s. Si nous avons bien conjecturé au sujet du ph. 138, la qoettif>a »erail tranchée, car le pyrée est ici distinct des colonnes.
^3) C/.S., pars IV, n" 288 : D]C)2r =ip)2 ; cf. n" 11 s^ip désignant un monument sacré dédié k U dwyiMî Soleil, d'après Ilommcl un autel pour encens; au n" 100 le ^pD est consacré, dapre* une reslilulion probable, à Ilmaqqâdc liar'an.
nus de Praxitèle. La pierre sacrée est donc tout au plus une habitation du dieu, Fébauche du tenaple et de la statue, et si elle n'est à Forigine qu'un autel ou un trône, le monothéisme lui-même peut s'en accommoder. Par une véritable aberration du sentiment religieux elle a pu devenir le symbole de la vie, représentée par l'organe générateur. Mais la pierre a eu d'autres usages moins directement religieux à l'origine, quoique mélangés aux premiers dans le syncrétisme ancien. Les cippes ou stèles, piliers ou colonnes n'étaient pas d'abord uniformément des pierres adorées. Spécialement nous avons reconnu que la forme la plus absurde du culte des pierres, le bétyle mouvant et parlant, se trouve au terme plutôt qu'au début de cette longue évolution (1), et qu'il y aurait injustice à l'attribuer à ces patriarches sémites d'où nous vient le monothéisme.
(1) Perrot, op. laud.y III, p. GO : « Jamais ces grossiers symboles ne furent l'objet d'hommages plus empressés que dans la décadence du monde antique... il y eut là un retour de la vieillesse vers les impressions et les goûts de l'enfance... » Nous avons essayé de montrer que l'enfance avait eu des idées relativement plus saines.