‹ Etudes sur les Religions Sèmitiques (volume 3)Chapitre 26 sur 45 · XI · texte numérisé non relu

XI

Table I. — Le poème débute par un éloge de Gilgamès qui résume ses travaux : il est le sage qui a connu les choses cachées, et même ce qui s'est passé avant le déluge, qui a visité des pays lointains et peutêtre fait graver lui-même le récit de ses épreuves, le fondateur des murs d'Érek et de l'Éanna, le sanctuaire de la déesse d'Érek qu'Assourbanipal uomme encore Nana. On voit ensuite le héros opprimer le peuple. Jeunes gens et jeunes filles ont également à se plaindre de lui. D'après Jensen, il s'agit de corvées pour bâtir les murs d'Érek ; 1) : mais alors pourquoi la mention des jeunes filles? D'autres ont pensé aux travaux de défense d'un siège, dont il n'est pas non plus question. Le poète a voulu peindre l'existence oisive d'un tyran; GiUaniès n'est point encore entré dans la carrière qui conduit à la gloire. Les opprimés se plaignent à la déesse Arourou qui a déjà formé Gilgamès et la prient de faire à son image quelqu'un qui rivalise avec lui. Est-ce pour le combattre de façon à en débarrasser le pays (2j? C'était peut-être la pensée des gens d'Érek; les dieux sauront ménager l'amitié des deux inséparables, et la prière sera néanmoins exaucée, car ils s'entraîneront mutuellement à des exploits utiles. Arourou consent, et selon la théorie constante de la préexistence des types, elle crée d'abord Éabani dans son esprit, puis le moule en argile. Il est à l'image d'Anou, expression qu'il ne faut point lorcer, puisque Éabani devait être déjà à l'image de Giigamès; tous les hommes sont à l'image du dieu du ciel. Éabani est couvert de poils, enveloppé de sa chevelure, il ne connaît ni les gens ni le pays, il vit avec les bêtes, mange et boit comme elles. Entre eux la sympathie est complète. Les poissons eux-mêmes se réjouissent à sa vue, et lui, il défend les gazelles, bouche les pièges, brise les lacets, arrache le gibier aux mains du chasseur. Le père du chasseur lui conseille d'amener une courtisane, après quoi <( son bétail ne le connaîtra plus », et c'est Giigamès lui-même qui la fournit. La scène de la séduction est brutale. Après six jours et six nuits, quand la passion furieuse d'Eabani est assouvie, les gazelles le fuient, les animaux s'éloignent de lui. Il est saisi, demeure immobile, et, au lieu de vagabonder avec les bêtes, il réfléchit, son entendement s'élargit. Il revient vers la courtisane et l'écoute docilement pendant qu'elle lui dit :

« Tu es beau, Éabani, tu es comme un dieu : Pourquoi courir çà et là dans les champs avec les bétes?

(1) Op. laud., p. 424.

(2) LoiSY, p. 108 : « afin qu'ils lultont ensemble et que la population de la ville ait qm-lquc répil ».

Debout! je vais te conduire dansÉrek des enceintes,

A la maison brillante, demeure d'Anou et d'Ichtar,

Où se trouve Gilgamès à la force accomplie,

Qui domine sur les hommes comme un taureau sauvage. »

Il est donc vrai que c'est à l'école de la courtisane qu Éabani s'est formé : jusqu'alors il trouvait son bonheur dans la vie des bêtes, maintenant il soupire après une vie nouvelle ; ses yeux se sont ouverts. Jastrow et d'autres ont vu là une analogie avec la chute originelle. M. Loisy a précisé cette pensée (1) : « Le cas d'Éabani, dont l'intellieence apparaît et s'élargit subitement quand il a passé une semaine près de la femme et qu'il voit ses bêtes s'éloigner de lui, est tout à fait parallèle à celui du premier homme de la Genèse, éclairé tout à coup sur le sens de la vie après avoir goûté au fruit que la femme lui a présenté », L'analogie est incontestable; elle est cependant beaucoup plus dans l'image que dans le sens du mythe. Le sens d'un mythe c'est sans doute la question qu'il résout sous les apparences d'une histoire. Or il est impossible de trouver dans l'histoire d'Éabani la réponse à une question intéressant les origines de l'humanité. Surtout il n'est pas question de connaître le bien et le mal. Tout au plus pourrait-on prêter à l'auteur une idée générale analogue à celle des romanciers qui ont décrit les premiers effets de l'amour dans le cœur d'un jeune homme. C'est un monde nouveau qui s'ouvre à lui, un monde entier de sentiments inconnus qui germe dans son âme; il dédaigne les jeux de son enfance et rougit même du plaisir qu'il y a pris. En même temps que le désir de plaire, celui défaire de grandes choses est désormais le mobile de ses actions. C'est ainsi que le jeune sauvage s'initie à la vie sociale. Mais il est possible aussi que, pour l'auteur, l'épisode de la courtisane soit simplement un artifice littéraire. Il fallait expliquer comment Éabani, l'homme-animal, avait été amené à devenir le compagnon de Gilgamès. La courtisane d'Ichtar a fait celte transformation parce que l'amour est la plus grande puissance du monde et sans doute aussi à cause du rôle d'Ichtar dans tout le poème. Iiien n'indique que nous ayons ici le vague souvenir d'un autre mythe dans lequel l'homme, créé au milieu des bêtes, et vivant en communauté avec elles, aurait été amené par la femme à la vie civilisée, où les fonctions de la virilité auraient été le point de départ d'un progrès intellectuel. Rien ne suggérait que l'humanité, prise comme un tout, ait suivi cette voie, tandis que pour chacun c'est en eilctau moment de la puberté que s'éveille l'intelligence. Le cas d'Éa-

(1) Op.laud.,i>. 12'i.

bani n'est donc tout au plus que l'application particulière d'une loi générale; ce n'est point une réponse à la question : d'où vient la civilisation? quels sont ses rapports avec la connaissance du bien et du mal? quel est dans tout cela le rôle delafemme? La civilisation existe et dans tout son développement, à côté d'Éabani. On le séduit pour l'y amener et, comme il arrive en pareil cas, « l'éducation n'a pas été longue à faire (1) ».

Éabani cherchait un ami qui comprenne son cœur; il le trouvera dans Gilgamès, préparé à le recevoir par des songes mystérieux que lui explique sa mère, Rimat-Belit, « qui connaît toute chose ». Dans son ardeur, Éabani marchait versÉrek pour changer le destin, mais une voix l'arrête et lui enjoint de respecter le favori de Chamach. C'est ainsi que tout est ordonné pour amener l'intimité des deux héros qui auraient pu être tentés de consumer leurs forces en luttant l'un contre l'autre. C'est un trait à relever de la solution inattendue que donnent les dieux aux desseins des hommes. La mythologie grecque et la tragédie se complaisaient à ces dénouements où éclatait la sagesse des dieux.

Table II (2). — Pourquoi après cela Éabani a-t-il maudit la courtisane avec la dernière énergie? Ce ne peut être que par le regret de sa vie passée. D'après une conjecture très ingénieuse de Jensen, les bergers sont venus représenter à Éabani les désastres causés par son absence ; les bêtes sauvages dévastent le troupeau. D'un côté la tranquille vie des champs, d'autre part les périls qui mènent à la gloire. Chamach intervient, non en faveur de la courtisane, qui deviendra l'objet de la haine publique et devra courir les champs, sale et couverte d'une peau de chien (3), mais en faveur de la vie civilisée qu'Éabani a librement choisie. C'est à la courtisane qu'il doit de manger une nourriture digne des dieux, de boire le vin qui convient aux rois. Il porto maintenant une longue tunique (par opposition au vêtement court des pasteurs) , couche dans une chambre, s'assied sur un trône, voit défiler devant lui des gens qui lui baisent les pieds, sans parler de Tamitié de Gilgamès qui lui procure ces biens. Éabani se calme, mais n'est pas au bout de ses terreurs (4.). Voici maintenant qu'un songe

(1) LOISY, p. 110.

(2) Nous suivons l'ordre rétabli par Jensen dans sa préface, p. x. Il faut rapporter à la able II la malédiction de la couitisane et la description de l'enfer qui se trouvent dans le 17 et 188.

jy n'aurait pas dû rapprocher celte peau des tuniques de |Hau dont lalivécourre a femme (p. 129). Il est vrai qu'il ajoute : « Mais il n'y a pas lieu d'insister sur

Table

▼olume, p. 187 et 11

(3) M. Lois:

l'homme et la ce détail »,

(4) Poursuivant son rapprochement forcé, M. Loisy écrit : «< Il ne s'agit pis de savoir nï

alîreux le fait descendre aux enfers où il voit confondus les rois, les prêtres et les extatiques eux-mêmes...

Il sait déjà qu'il doit combattre Khoumbaba et redoute cette lutte. C'est probablement pour détourner le maléfice que dès l'aurore Gilo-amos dresse une table où il place deux coupes en pierres précieuses, remplies l'une de miel et l'autre de beurre...

Table III. — Il semble que cette tablette contenait surtout la consécration religieuse des deux amis. Leur campagne coutre Khoumbaba doit être mise sous la protection des dieux. Aussi Gilgamès invite Éabani à se rendre auprès de sa mère, qui est la servante de Nin-Soun, la grande reine, épouse de Lougal-Bauda, le Beld'Érek.

Rimat-Bélit, qui sait toute chose, se pare de ses plus beaux atours, ceint le bandeau royal, lustre le sol et monte sur la terrasse. Là, en présence de Chamach (1), elle encense, place une offrande, lève les mains devant Chamach et lui reproche d'avoir poussé son fils à une entreprise difficile; elle le lui recommande par l'intercession d'Aa, la fiancée du dieu. Les termes qu'elle emploie sont ce qui marque le plus nettement le but de l'expédition :

« Jusqu'à ce qu'il arrive au bois de Cèdres, Jusqu'à ce qu'il abatte le redoutable Khoumbaba Et détruise dans le pays tout le mal que tu hais. »

11 semble que Chamach donne une réponse favorable et que les héros s'engagent pour un temps donné. On voit fonctionner les prêtresses ou dames divines, les filles des dieux et les consacrées.

Table IV. — Il y a du bruit dans Érek; mais il est impossible, dans l'état du texte, de discerner la suite des faits. On voit Éabani fermer une porte à Gilgamès : c'est sans doute qu'il se cache parce qu'il a

Kahani aurait été iininortel dans le cas où il n'aurait pas rencontré l'hiérodule et irrité Ishlar, ou bien si le premier homme aurait eu le même avantage dans le cas où lalivé n'aurait pas jugé à propos de créer la femme : le fait est qu'Éabani mourra pour avoir écouté la femrne; que tous deux maudissent leurs coinpagnes et qu'ils sont maudits avec elles ». tn rt-alilé, il importe au contraire de constater que dans la pensée de l'auteur Eabani serait certainement mort comme tout le monde, et, quant au fait, la cause prochaine de sa mort n'est pas la courtisane, mais sans doute Ichtar qu'il a grossièrement insultée. Adam ne maudit pas sa femme et fclabani n'est [tas maudit à l'occasion de l'hiérodule, mais par Ichtar, qui le lui doit bien. Ce serait le cas de dire plaisamment que si tout est dans tout, rien n'est dans rien. La vérité morale ou plutôt le lail immoral que l'auteur du poème avait |)eul-4lre en vue, c'est la fin misérable (jui attend les courtisanes, tandis que l'homme continue a jouir de» avantages du bien-être. L'hiérodule ne représente pas plus « la femme » qu'Kab.ini « l'homme » ; elle représente celles de sa condition que leur caractère sacré ne préservait pas de la dégradation finale. (1) San» idole; on est toujours en présence d'un dieu du ciel en regardant le ciel.

peur. A la fin, Gilgamès l'encourage par de nobles paroles. Quoique La traduction ne puisse être très précise, on voit que le héros préconise une valeur raisonnable. Ne pas craindre la raort, se protéger soimême, défendre son camarade, c'est le lait d'un guerrier prudent et sage. On croirait entendre Ulysse.

Cette table contient la description de Khoumbaba. Quoiqu'on voie par la suite qu'il a une tête, puisqu'on peut la lui couper, et des pieds, puisqu'il se promène, c'est un monstre ou du moins un géant (1) : sa voix est un ouragan, son haleine est semblable au vent; Bel l'a créé pour conserver le Cèdres, il est la terreur des humains; quiconque entre dans son bois est saisi de faiblesse.

Enfin les amis arrivent à la montagne verdoyante; à la vue des Cèdres ils sont pris d'une terreur religieuse ; « leurs paroles s'arrêtent, eux-mêmes s'arrêtent et contemplent la forêt ».

Table V. — Quels sont donc ces cèdres mystérieux? D'après Jensen, c'est le Paradis, planté à l'est, le Paradis avec l'arbre de vie. Le but de l'expédition, c'est de s'emparer de l'arbre de vie, ou du moins de se nourrir de son fruit. Khoumbaba n'est que le gardien des cèdres, c'est un obstacle à faire disparaître, rien déplus. Lorsque, le monstre vaincu, Gilgamès aura goûté à l'arbre de vie, il sera rajeuni et sa beauté excitera les désirs d'Ichtar. C'est bien un jardin divin, puisque ce sont les cèdres de Bel, du Bel élamite, comme l'indique le nom de Khoumbaba, et ce Bel élamite, In-Chouchinak, est précisément Mnib, dieu des cèdres. Et en effet il y avait des cèdres dans le jardin de Dieu d'Ézéchiel (xxxi, 8). C'est aussi le sanctuaire de la déesse Irnini, dont le nom signifie peut-être « notre (cher) cèdre » et qui répond i\ Ichtar (2). A cela Loisy oppose une négation radicale : « la forêt de cèdres n'a rien de commun avec le paradis terrestre, ni les cèdres avec l'arbre de vie (3) ». Si Gileramès est ensuite si beau, c'est qu'il a fait toilette. La réserve du savant français nous parait justifiée, surtout en ce qui concerne l'arbre de vie.

D'abord on conçoit mal un cèdre comme arbre de vie, puisque ses fruits ne sont pas comestibles. On pourrait supposer cpie lo parfum respiré de la pomme du cèdre donne la vie, si c'était vraiment une pomme de pin qu'on voit dans la main des monarques des bas-reliefs,

(1) Dans le songe d'Éabani, Khoumbaba est figuré par une montagne, auprès de laquelle le* deux amis paraissaient des mouches (p. 162).

(2) Cf. l'Artémis KeSpeâtiç sur un grand cèdre prrs d'Or.hom.-nc en Arca.li.-. Paih.. UI,

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