CHAPITRE X
PIIILOX 7)E BYBLOS.
At Persaeus, eiusdeni Zenonis auditor, eos dicil esse habilos deos, a quibus magna ulilitas ad vilae cullurn e^&et in- Tenta. (Cic, De naturâ deorum, I, 15.)
Presque tout ce que nous savons de la cosmogonie et de la mythologie des Phéniciens se rattache au nom de Philon de Byhlos (1) et par lui à Sanchoniathon, écrivain phénicien qu'il prétend traduire, a Peu de problèmes... dans le cercle des études sémitiques et de lliistoire ancienne en général, ont plus d'importance que celui-ci. Si Y Histoire phénicienne de Sanchoniathon nous représente réellement la cosmogonie et l'histoire primitive telles que l'entendaient les Phéniciens, aucune des pages léguées par Pantiquité ne peut le disputer en intérêt à celles qu'Eusèbe nous a transmises. A côté de la Genèse, représentant les vieux souvenirs de la race hébraïque, nous aurions, dans cette hypothèse, une version écourtée et altérée, il est vrai, mais sérieuse et intelligible encore des traditions de Chanaan (2) ».
Problème difficile aussi, puisque tant de savants ne s'en sont occupés que pour aboutir à des solutions contradictoires (3).
L'opinion du savant français, mitigée, nuancée, comme il fallait s'y attendre, et parfois jusqu'à la contradiction, est en somme favorable.
Il suppose que les cosmogonies mythologiques des Phéniciens étaient écrites sur des stèles sacrées dans les temples : « nous en possédons six ou sept, misérablement écourtées (V) », dans l'œuvre de Philon dr
(1) Philon, qui prit le nom d'Herennius, est né d'après Suidas vers 42 après J.-C. el rivait encore au temps d'Hadrien (117-138).
(2) llKNAN, Mémoire sur l'orujine el le caractère vcrilable de lliistoire phénicienne qui porte le nom de Sanchoniathon, Mémoires de l'Académie des inscriptions ol beiles-leUre*. XXIII, p. 241-334.
l3) Movers, d'abord très hostile, a fini par adincllre des documcnls orij^inaux; voir >urloul
die Phoenizier, p. lîG-147.
(4) Renan, op. laud., 332 s.
3o2 ÉTUDES SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
Byblos. Il admet roriginal phénicien. « Un Phénicien de Fépoque des Séleucides, voulant relever la Pliénicie, et imbu d'un système absurde d'exégèse mythologique, écrivit en phénicien un grand recueil d'histoire et de mythologie, où il mit bout à bout, en les rattachant Tune à l'autre de la façon la plus grossière, les traditions des différentes villes de la Phénicie et des écrits antérieurs, dont l'unité se laisse encore apercevoir. L'auteur s'appelait ou feignait de s'appeler Sanchoniathon (1) ». Ce préjugé sympathique a inspiré les rapprochements ineénieux de Fr. Lenormant et il semble dominer en France où on parle volontiers de Sanchoniathon.
En Allemagne l'opinion est plus sévère pour Philon de Byblos. Baudissin a commencé ses études sur les religions sémitiques par un examen du célèbre écrit (2). Ses conclusions sont assez radicales contre l'authenticité et cependant il admet des sources phéniciennes que Philon aurait traduites et groupées en les mêlant à des éléments étrangers. OttoGruppe refuse, lui aussi, d'admettre l'existence de Sanchoniathon. Son analyse (3) est sans contredit la plus attentive de toutes, avec ce mélange de perspicacité et de subtilité extrême qui caractérise tout son Hvre sur les cultes et les mythes grecs. Sanchoniathon est un pseudonyme. La cosmogonie est égyptienne, comme le voulait Movers, et empruntée à Hécatée. L'histoire des Ouranides, où Benan avait déjà soupçonné un poème, est en effet un poème théogonique qui pourrait remonter, sous une forme, il est vrai, différente, au viii® siècle av. J.-C. L'anthropogonie qui précède serait l'œuvre propre de Philon de Byblos qui suivait peut-être en cet endroit une source historique. Il semlile qu'après tant d'essais la matière soit épuisée. Et cependant .Maspero le déclare : « Tous ces travaux devraient être refaits avec les éléments nouveaux que l'assyriologie fournit (4) ». Les documents assyriens peuvent en effet servir de pierre de touche. C'est grâce à eux qu'on a reconnu la suffisante exactitude des renseignements fournis par Bérose et môme par Damascius. Si le philosophe néo-platonicien du vi" siècle a su transcrire presque littéralement le début d'un poème babylonien cunéiforme, Philon de Byblos était dans une situation plus favorable pour nous renseigner sur la Phénicie.
Si l'Assyrie est éloignée, et ne fournit qu'un fonds d'idées communes, le nombre des inscriptions phéniciennes augmente de jour en
(1) RKitA:«î, op. laud., p. 333.
(2) StvAicn zur scmitischen Jielùjionsfjeschichte, I (1870), p. 1-4G. (3; Die griechisclien Culte und Mylhen (1887), p. 348-409.
fi) Histoire..., II, p. 108, note i. Dans celle bibliographie ne figure pas l'étude d'Ottft Gruppe.
jour, le contrôle est plus aisé. 11 est donc à propos de reprendre le problème à la suite de tant d'illustres maîtres. A la vériti'', notre espoir a été déçu. La contre-épreuve tourne contre Philon de livlilos. Si ce candide aveu enlève une grande partie de leur intérêt au\ na.^es qui vont suivre, nous avons pensé néanmoins qu'un résultat né-atif^est encore un résultat, si d'ailleurs en pareille matière un résultat peut être purement négatif. Au lieu de pénétrer les origines religieuses, — il faut si souvent y renoncer! — nous assisterons à la décomposition des mythes dans un syncrétisme de mauvais aloi.
Dans ces conditions l'exégèse des fragments philoniens doit être précédée d'un examen de leur valeur, car la méthode qui a présidé à leur composition fixe la règle de leur interprétation (1 ).
Et d'abord qu'avons-nous de Philon de Byblos lui-même? C'était le but d'Eusèbe, dans sa Préparation évangélkjun, de frayer la voie à l'exposé de la doctrine chrétienne en rappelant, pour les réfuter, les diverses religions du paganisme. 11 a dû faire une place aux Phéniciens et c'est ainsi qu'il était amené à résumer et à citer l'iiistoire phénicienne de Philon de Byblos. Soucieux de ne pas paraître se battre contre des fantômes — tant les théories de Philon lui faisaient la partie belle, — il a eu soin de constater que Porphyre, le giand ennemi des chrétiens, avait expressément reconnu la valeur de cet ouvrage. On est cependant d'accord aujourd'hui pour reconnaître qu'Eusèbe avait en mains Philon lui-même, et d'autre part il est certain qu'il n'en a extrait que ce qui convenait à son but, et que, s'il a reproduit soigneusement ce qu'il citait à la lettre, il ne s'est pas proposé, dans ses résumés, de donner un abrégé complet de tout ce :{ue contenait le premier livre de cet ouvrage (2). Nous pouvons donc •aire état de ses renseignements et si nous n'avons pas toute la théorie de Philon de Byblos sur les Origines, nous ne pouvons nous ;romper sur ses idées générales, à la condition de discerner exaclenent ce qui lui est assigné.
iMais est-ce seulement d'un littérateur du temps d'Hadrien ([u'il s'agit? Porphyre et Eusèbe considèrent comme le véritable auteur de l'histoire phénicienne Sanchoniathon, écrivain phénicien que l'hilon lurait traduit (3), et ils ont dû emprunter cette conviction à des
(1) Nous citons d'après l'édition de C. MiiUcr, l llC, 111, i». 5G0 S8.
(2) Gruppe n'a pas eu de peine à relever une contradlclion dans Hcnan, p. 303 : « En fifet l'extrait donné par Eusèbe se suit dune inanirrc assez rigoureuse; on voit qu'il orocl •eu de chose et que l'original devait être à peu près tel (ju'il le donne ». Kl p. 30H : <i Euèbe n'a pris dans l'œuvre originale que ce qui allait à sa |)oléinique contre le paganisme ».
(3) D'après Porphyre(Z)e abst. II, 50), Ihistoire de Sanchoniathon traduite par Philon avait
r RELIGIONS SÉMITIQLLS. -^
textes clairs de Philon lui-même. C'est aussi à Philon que Porphyre a pris la date qu'il attribue à Sanchoniathon ; selon lui, Fauteur phénicien avait écrit la partie relative aux Juifs d'après Hiérombalos, prêtre du dieu ïeuô, et avait dédié son ouvrage à Abibalos ou Abclbalos (1) qui en avait reconnu l'exactitude, lui et les critiques de sa cour. (Test sur cette base que Porphyre raisonne pour conclure que cette époque, voisine de Moïse, est plus ancienne que la guerre de Troie, et contemporaine de Sémiramis.
C'est encore d'après Philon que Porphyre a pu affirmer que Sanchoniathon s'était appuyé sur les mémoires que chaque cité conservait dans les archives des temples. Nous avons d'ailleurs ici le texte de Philon lui-même (2). Sanchoniathon a consulté des stèles demeurées longtemps dans le mystère des sanctuaires. Il n'y a donc aucun doute sur la personnalité que Philon attribuait à son auteur. Il a pris soin aussi de marquer le but que se proposait le vieil historien. Au temps de Philon, la lutte était vive entre les différents systèmes qui se proposaient d'expliquer la mythologie. Au christianisme grandissant et aux attaques de la philosophie, les âmes religieuses qui voulaient maintenir le paganisme opposaient l'exégèse naturaliste des stoïciens ou l'allégorie subtile des néo-platoniciens. Mais l'école d'Évhémère n'avait pas désarmé. Elle ne refusait pas de reconnaître des objets naturels dans certains dieux, le soleil, la lune, les planètes; elle s'efforçait du moins de considérer comme des hommes tous les autres dieux et de transformer toute la mythologie en une histoire ancienne. C'est à cette école qu'appartenait Philon de Byblos, et c'est cette controverse qu'il transporte dans le passé. Dès l'époque antérieure à Sanchoniathon, des théologiens se seraient eflbrcés de faire prévaloir les explications naturelles ou allégoriques, et c'est pour s'opposer à ces tendances que Sanchoniathon, s'aidant des livres de Taaut, aurait rétabli le véritable ordre des faits (3). Malheureusement l'erreur prévalut encore, lorsque enfin il fut donné à Philon lui-même de trouver l'ouvrage de Sanchoniathon. Déjà les controverses interminables des Grecs l'avaient persuadé qu'ils ne
huit livres; Eusèbe (I, 3) prétend que Philon a divisé en neuf livres toute l'œuvre de Sanchoniathon. Peut-être le premier livre ne comptait-il pas comme histoire phénicienne.
(1) Leçon incertaine; 'A6c),6àXo; serait en tout cas 'AfîcôêàXo;. Les inscriptions phéniciennes ont SV2 12N et SvsilV.
{!) 'O oî Tvaoa/ùiv toi; aTtô tôjv àojTfov eOpeOstTtv àTco/.pOpot; *A[X[xouv£(j>v Ypâ[X[xa(Tt c^x^z^^i'
vo'.;... Ces fameus<;s slcles sont probablement dans la pensée de Philon des D''JQn.
(J) Sanchoniathon est un nom théophore où Sacoun est l'élément divin ; or Sa^-oun ou l-Dh^est précisément l'équivalent d'Hermès qui est Taaut; cf. CIS. sur n" 117 phen. L'allusion fc&t tran>)j)an;nle.
possédaient pas la vérité. Son évhémérisme radical fut donc merveilleusement confirmé par les documents archéologiques employés par Sanchoniathon et les hautes approbations qu'il avait reçues. Dans cette voie les Phéniciens allaient si loin qu'ils donnaient même aux éléments de la nature le nom de leurs roisi En présence de ces faits, il faut bien conclure du moins à une certaine fraude littt'-raire (1). On peut se montrer très indulgent, car les idées de Tantiq uité sur ce point n'étaient pas aussi délicates que les nôtres, mais il est évident que Philona pris le masque de Sanchoniathon pour soutenir Tévhémérisme. On peut même affirmer que dans ce système, la fraude, et une fraude qui allègue une haute antiquité, est absolument de rigueur. Loi'squ'on prétend, comme Évhémère, qu'une mythologie, déjà mise en œuvre par les plus anciens poètes nationaux, n'est que la transformation d'une histoire vraie, on se met dans l'obligation de citer des documents qui remontent à une époque antérieure aux débuts de la poésie. Évhémère a prétendu avoir trouvé son roman sur une stèle d'or qui contenait en résumé les actes d'Ouranos, de Kronos et de Zeus (2). C'était un perfectionnement que de supposer une source ancienne, ayant, elle aussi, l'autorité des stèles sacrées, qu'on ne ferait que traduire. Gruppe a remarqué finement qu'en se vantant de sa découverte Philon confessait que son auteur n'était pas dans la circulation.
Il a répugné à Renan d'attribuer cette fraude à Philon lui-même : K Tout ce que nous savons du caractère de Philon repousse Ihypothèse d'une supercherie (3) ». Du caractère de Philon nous ne savons rien du tout, mais il suffit qu'il ait été érudit : « toutes les fraudes littéraires sont venues des passions religieuses ou politiques; on n'en pourrait citer une seule qui soit l'œuvre d'un historien érudit (i) ». Sans discuter le principe, nous n'avons qu'à l'appliciuer à Philon, dont la passion religieuse ou plutôt antireligieuse est aussi notoire et moins voilée que celle du savant romancier. Renan a préféré se rejeter sur l'inconnaissable : « Qui sait si ce n'est pas quelque erreur de Philon ou de Porphyre qui nous cause ces insolubles embarras? Qui sait si un préambule apocryphe n'a pas été attaché à une œuvre sérieuse pour en relever la valeur (5)? » Tn argument plus sérieux pour établir l'existence de Sanchoniathon est tiré de
(1) RenxX. loc. laud., p. 299 : « Ea effet, il semble diflicile de disculper i'at.l-ur, .,ucl qu'il soit, de l'Histoire phénicienne d'une certaine fraude littéraire •.
(2) Elskbe, Privp. ev., II, 11, 57.
(3) Loc. laud., p. 28G. ^ , , „. , 1 i j «- ^n- (i) Loc. laud. p. 287. Renan ne connaissait-il pas la fraude de T^ag.afeld dâDt c45Uc
même question de Philon de Byblos?
(5) Renan, loc. laud., p. 301.
Suidas. Ce lexicographe, au mot Sayywviàôwv, nomme trois ouvrages : lise: TYi; TCJ 'EpiJLSJ ç'JJisAOYtaç, v^Ti; [ir.TZc^poca^' Uâxpix Tupiwv, Tr) a>cmy,w>rciaA£y.TW-'AlYJ7:Tiay,Yiv esoAoYiaV à'Ua Tiva. Mais il est très probable que ces ouvrages ne sont que des titres inventés par Suidas et qui correspondaient tant bien que mal à ce qu'on savait par Eusèbe du Sanchoniathon de Philon de Byblos. Athénée (1), qui vivait du moins un siècle après Philon, a pu citer ScuviaiOwv d'après cet auteur, mals-ré le léger changement d'orthographe. Au reste, il se pourrait qu'un Sanchoniathon phénicien ait laissé le souvenir d'un mythologue érudit et personne ne discute plus aujourd'hui la frappe de ce nom qui s'est retrouvé dans une inscription d'Hadrumète (2). Le seul point qui intéresse le caractère de Philon est de savoir s'il a traduit, en le modifiant plus ou moins, un Sanchoniathon évhémériste. Car il y a fraude, évidemment, pour tous ceux qui considèrent l'évhémérisme comme un système absurde d'exégèse mythologique; on se demande si Philon en est l'auteur ou la dupe. En soi il importerait assez peu, mais il ne s'agit pas seulement de Philon. C'est la grave question des origines de l'évhémérisme qui est posée. Peut-on parler avec Renan de « l'évhémérisme naturel aux Sémites (3) »? Et, en conséquence, lorsque la Bible refuse toute existence aux êtres mythologiques, suit-elle un instinct de la race ou obéit-elle à un instinct supérieur? Il faut reconnaître que nous sommes maintenant mieux placés pour juger de l'évhémérisme des Sémites. Ce phénomène étrange a cela de plus remarquable encore qu'il peut naître de deux principes absolument opposés, le monothéisme et la mythologie. Le monothéiste mis en présence des dieux qu'on adore ne saurait, en vertu de son propre principe, que nier leur existence comme dieux. Mais il lui reste à expliquer l'empire qu'ils ont acquis sur d'autres hommes, et dès lors il les considère ou comme des esprits mauvais, ou comme des forces naturelles, ou comme des hommes divinisés. Ces trois points de vue alternent dans les écrits bibliques et Renan a très ingénieusement trouvé dans quelques vers sibyllins écrits par un Juif vers IW) avant Jésus-Christ, une expression semblable à celles de Philon de
ByVjlos.
Or cet évhémérisme demeure, dans l'antiquité, une exception absolument restreinte aux Juifs, et l'évhémérisme des Sémites, très bien reconnu par Renan, n'était point d'une autre qualité que celui des
(1) Ueipnos, III, c. xxxvii.
;2) Sous la forme do. rr\^ZZiD. Le thème est d'autant plus normal que le nom divin ]3D a été reconnu dans deux autres noms, pDI^ et "|jD1)1I7. (3) Loc. laud., p. 203.
LES MYTHES PHENICIENS. ->-
Grecs, il venait ea droite ligne de la mythologie et en même temps d'un sens historique assez juste qui attestait que certains héros du temps passé jouissaient réellement des honneurs divins. Les Bahvloniens avaient parfaitement conscience que quelques-uns de leurs dieux avaient été des hommes. Goudéa, par exemple, appartenait à l'histoire autant qu'à la religion. Dans d'autres cas, comme pour Gilgamès, les souvenirs étaient plus flottants. Ce point acquis manpiait d'avance le terme où devaient aboutir les mythologies. Lors(jue les dieux les plus authentiques eurent été mêlés aux aventures les plus humaines, on fut contraint, par ce qui demeurait d'estime profonde de la nature divine, de les considérer comme des mortels divinisés. Le succès de l'évhémérisme fut dû autant au sentiment religieux qu'à l'ironie sceptique de quelques philosophes. Or nous savons maintenant que les Sémites ont pratiqué le mythe beaucoup plus que ne le soupçonna Uenan. Ils ont donc pu, eux aussi, arriver à l'évhémérisme par l'abus même de la mythologie. Il est difficile d'admettre que leur évhémérisme ait été radical avant l'influence grecque. Kntre les hommes divinisés et la divinité elle-même représentée par les astres ou les forces de la nature, il n'y a pas de commune mesure. Ce que nous savons de positif nous permet seulement de conclure qu'on fit la part de l'évhémérisme en considérant les dieux locaux, les baals ou patrons des villes comme de simples héros fondateui^, ordinairement éponymes. Quelques-uns de ces cas ont été cités par M. de Cumont (1). A Babylone, on montrait le tombeau de Bel, dès le temps d'Alexandre (2). Cependant Bel conserva longtemps encore son titre de dieu souverain ; il s'opéra comme un dédoublement de son nom : le seigneur du ciel et le fondateur de Babylone. A Damas, on voit le tombeau d'Athare, femme du roi Damascus (3). Soada passait pour avoir été fondée par un dieu local identifié à Dionysos (V). Pai)hos croyait posséder le tombeau d'Aphrodite (5). C'est aussi dans ce sens que nous interprétons le titre d'àpxr.YÉTy;;, donné dans l'inscription phénicienne de Malte à Mclqart lui-même (6). Et c'est ce qui nous a poussé à chercher de ce côté la clef de l'inscription du temple d'Kchmoun. Si les Nabatéens ont adoré le roi Obodas, c'est parce qu'il portait le nom d'une de leurs villes. On a conclu à un dieu fondateur.
(1) Revue archéoL, mai-juin 1902, p. 297 ss.
(2) DiOD., XVII, 112; cf. STRAn., XVI. i, ô.
(3) Just, XXXVI, II, 2 : iiomen urbi a Damasco rcge indilum in cuiut honorem .Syri sepulchrum uxoris eius A t h arcs pro tcmplo colucrc.
(i) Lebxs-Waddixgton, 2309.
(5) Clem. Rom., Recogn., I, 2i.
Mais outre que plusieurs de ces exemples sont de date récente, il demeure une dillërence entre cet évhcmérisme et le radicalisme de | Philon de Byblos. Et quelle que fût exactement sa nature (1), il est dans Philon une prétention qu'on ne peut faire remonter très haut, c'est celle de démontrer que les dieux de la Grèce ne sont que le fruit d'histoires phéniciennes mal comprises. Cette outrecuidance eût paru bien hardie au temps des Séleucides; elle eût été tout à fait contraire au mouvement qui entraînait tout l'Orient à la suite du charme victorieux de la Grèce. Ce n'est qu'au iii® siècle après notre ère que la réaction se produisit avec éclat, lorsqu'on vit Élagabale, entouré de dignitaires habillés à la phénicienne (2), introduire à Rome la grande divinité syrienne. Sous Hadrien, Philon est déjà presque un précurseur.
Reste l'hypothèse, caressée par Renan, que Sanchoniathon serait un juif masqué : « on est tenté de voir la main des Juifs ddiUsV Histoire phénicienne y comme dans presque toutes les histoires de l'Orient. Un Juif n'a pu la fabriquer, sans doute, mais qui sait si un Juif n'a pas fourni et la garantie sous laquelle on a voulu la placer, et plusieurs des détails que nous y lisons? Le rôle peu sincère que les Juifs ont joué dans l'historiographie de l'Orient ne saurait inspirer à la critique trop de défiance et de précautions (3) ». Il est vrai, mais ces falsifications avaient toujours pour but la gloire d'Israël, et il nous semble que Philon, quoiqu'il dirige ses coups surtout contre les Grecs, n'a pas précisément travaillé pour les Juifs. Il ne devait pas les aimer, puisqu'il est si sympathique à Porphyre, et sa haine clairvoyante a découvert la fraude commise par eux sur Hécatée (4). On ne doit donc pas s'arrêter à cette hypothèse.
Patriotisme exalté, réaction extrême contre la Grèce, absence complète de sentiment religieux, ces traits marquent une époque basse et dans l'Orient ancien ils sont en somme une exception. Dès lors le critère historique ne peut être très précis; il serait imprudent d'affirmer à un siècle près que ce phénomène isolé était ou n'était pas possible. Mais l'ouvrage est certainement sorti des mains de Philon, et puisqu'il faut absolument attribuer à quelqu'un la responsabilité de la fraude qu'il
fl) Tiaudissin cite un curieux passage d'Alhénée {Deipnos, XIV, 058) où Ulpianus dit quEvhérn/;re s'est appuyé sur les Sidoniens pour établir que Cadmos était cuisinier du roi et Harmonie joueuse deflûle... Mais il ne s'abaissait pas pour les Phéniciens de leurs divinités. Il» recevaient des Grecs le personnage de Cadmos comme celui d'un émigrant phénicien et le traitaient comme tel.
(2; IIkrodif.iv, V, 10: àvEJIojTjXc'voi jxàv -/iTûiva; 7:oor;peiç xal xetpiôwxoùç v($p.w'I>oivîx(i)v.
(3) Loc. laud., p. 317.
(4) OMoknz, contra Celsum, 1, 15.
LES MYTHES PHÉMCIENS. 359
contient, il est plus légitime d'accuser l'éditeur qu'un Phénicien inconnu du second siècle av. J.-C. Le Sanchoniatlion contemporain de Salomonn a pas existé; c'est le seul dont Thistoire ait à discuter l'existence. Il faut avouer d'ailleurs que la fortune eût été rare pour IMiilon de trouver un original pliénicien qui complétât si parfaitement ses théories exposées dans l'histoire paradoxale (1) et qui fût en harmonie si complète avec ses propres idées! En pareil cas on ne peut se tromper en concluant is fecit cuiprodest, et nous nommerons désormais Philon, le Phénicien qui a mis sous le nom du vieux Sanchoniathon sa polémique évhémériste (2).
Si Sanchoniathon n'a pas existé, que penser de ces colonnes où il aurait puisé ses renseignements? Nous avons déjà dit qu'elles sont comme le cachet de la fiction évhémériste, imposture audacieuse qui prétend emprunter aux temples eux-mêmes le secret qui réduirait à néant le culte des dieux. On ne peut cependant pas exiger dos sacerdoces qu'ils rédigent eux-mêmes et gravent sur la pierre l'acte de décès de leurs divinités. Que s'il s'agit seulement de textes relatifs aux dieux, on a pu en rencontrer dans les temples au second siècle, quoiqu'un très petit nombre de ces précieux documents aient été retrouvés depuis. La fiction des stèles doit donc être écartée. Celles du temps de Philon ne lui auraient sans doute appris qu'une faible partie de ce qu'il pouvait savoir par ailleurs et personne ne songe à contester qu'il ait connu la théologie phénicienne de son temps, au moins dans ses traits généraux.
On a cru, il est vrai, discerner dans son texte plusieurs cosmogonies, ce qui marquerait un emprunt fait à des documents déjà existants ou du moins à des traditions vivantes. Kenan en a restitué juscpi'à huit, encore la huitième comprend-elle toute l'histoire dos Our.mides [X]. Nous reconnaîtrons, en expliquant le texte, que son unité est beaucoup plus étroite. On a supposé aussi que Philon avait groupé les traditions des divers sanctuaires; cette opinion est plus plausible, et s'appuio sur l'affirmation de Porphyre (4). Il s'agirait surtout d^» Tyr ot do Byblos. Mais il ne peut être question ici de traditions mises bout à bout, et Gruppe a montré que précisément Hyblos était nommée dans la prétendue source tyrienne, et Tyr dans celle de liyblos 5 .
(1) I, G : « Nous nous sommes persuadé que les choses étaient bien romme il Sanchoniathon) le dit, en considérant les divergences qui existent chez les (^irec*, sur lequel sujet nous avons composé trois livres intitulés Histoire incroyable » (TiapiôoÇo; lTTop:ï\
(2;llenan a soutenu que le style supposait uu ori-inal phruicieu; celle partie de sa lh.'*e a été réfutée par Gruppe; nous y reviendrons dans l'explication du WxW.
(3) Op. laud., p. 275 ss.
(4) Fr. I, 2 : 'Ex. tûv y.axà 7:ô).'.v 07îO[JLvr,|xiTa>v. . (5) Op. laucL, p. 401.
Gruppe aboutit lui-même à une conclusion beaucoup plus inattendue et cependant séduisante, c'est que Pliilon se serait servi comme source d'un ouvrage de théologie allégorique, en d'autres termes de celuilà même qu'il se proposait de combattre.
Ou n'est pas médiocrement surpris en effet de lire après l'histoire des Ou ranidés cette étrange réflexion : « Voilà donc tout ce que Thabion 1). le tout premier hiérophante des anciens Phéniciens, a expliqué par l'allégorie, et, le mélangeant de phénomènes physiques et cosmiques, il Ta transmis aux prêtres des mystères et aux prophètes qui président aux initiations. Ceux-ci, ne songeant qu'à accroître cette fumée, ont transmis cet héritage à leurs successeurs et à leurs partisans. L'un d'eux était Eisiris, inventeur des trois lettres, frère de Chna qui fut surnommé Phénix ». Le Thabion qu'on rapporte à une antiquité aussi reculée est précisément le type de cette école que Sanchoniathon aurait déjà combattue et qui avait repris assez de crédit pour que Philon lui opposât l'autorité de son premier adversaire (2). Pourquoi donc le nommer seulement alors? Surtout à quoi se rapporte la phrase si générale : a Voilà donc tout ce que... »?
Le même savant a noté très finement que, dans les quelques lignes qui précèdent (3), Beltis était qualifiée de déesse, Taautos de dieu, alors qu'auparavant l'auteur s'abstenait soigneusement de donner ce titre à ceux dont il racontait l'histoire humaine. Sans doute ici encore les sentiments de Philon sont demeurés les mêmes, mais ne s'inspiret-il pas involontairement du style de son devancier qu'il traite en adversaire? Cette suggestion est confirmée par la description des ailes de Kronos qui n'est pas exempte de symbolisme.
D'ailleurs que Thabion soit plus ou moins la source de Philon, celui-ci traite à coup sûr l'allégorie en ennemie. Il est donc impossible de lui attribuer les passages qu'Euscbe rapporte d'une façon fort ambiguë, soit à Philon, soit à Porphyre, après avoir expressément clos la série des témoignages empruntés au prétendu Sanchoniathon. La critique littéraire relative à Eusèbe expliquera difficilement l'origine de la confusion qui règne dans cet endroit (4) ; du moins il est certain
(1) D'autres : « le fils de Thabion ».
(2) Les termes du fragment 15 sont presque exactement les mêmes.