‹ Études sur les religions sémitiquesChapitre 15 sur 88 · HÉRODOTE, I · texte numérisé non relu

HÉRODOTE, I

Il ne peut être douteux que ce dieu Bel ne soit la personnification du Seigneur ou du Maître ; et il est impossiJDle de voir en cela le terme d'une évolution, puisque le dieu Bel figure déjà sur les textes les plus anciens que nous possédions. L'idéogramme qui le désigne, lu ordinairement en, est très certainement l'abrégé d'un siège (1). C'est donc le siège du roi ou du maître de la maison, un trône, symbole parfaitement conforme à la nuance spéciale du Bel babylonien qui est un seigneur personnel (2). Ce signe se prononce EN, mais il est fort probable que enu est un mot sémitique, synonyme de hêlu avec le sens de Seigneur (3). EN est suivi pour désigner Bel d'un autre signe qu'on lit parfois KIT. Mais il peut se lire LIL et il n'est pas douteux que ce soit la vraie lecture. Bel est nommé 'iXXivcç dans Damascius à côté d' " kzz qui est Éa ou Aë. LU est, lui aussi, un mot sémitique, c'est le nom d'un démon, ou plutôt d'un groupe de démons, ceux de la tempête ou de la nuit (4). Jastrow traduit l'idéogramme complet « le maître démon » (5) et reconnaît que ce n'est pas tout à fait l'animisme qui suppose entre démons une certaine égalité. Il faut aller plus loin. Si LU signifie démon, l'ensemble signifie clairement le seigneur des dénions. Mais pourquoi Bel est-il parmi les dieux le maître spécial des esprits? Dans la théologie babylonienne qu'on peut dire artificielle, mais qui remonte aussi loin que nos sources, Bel est le Seigneur de Tair comme Anou est le Seigneur du ciel, Éa (Aë) le Seigneur de la terre et des eaux. Les démons exercent surtout leurs ravages sur la terre, ils descendent des airs ou montent des eaux pour y nuire; Bel est leur maître et par conséquent aussi le Seigneur de la terre. Et ici nous retrouvons la même idée fondamentale que chez les Cananéens : Bel est le divin considéré comme ayant sur tout pays (6) un droit territoriaL Seulement chez les Chaldéens cette idée ne s'est pas fractionnée. Nippour seule parait avoir personnifié son dieu sous cette forme. Il acquit une telle célébrité par son fameux temple qui était spécialement l'Ekour, ou « maison-montagne », représentant la terre, que nulle autre ville ne s'avisa de lui opposer son propre seigneur et maître. Son ascendant était tel que Mardouk, le dieu de Babylone, dut lui emprunter des prédicats.

(1) HoMMEL, Der hieroglyphische Ursprung der Keilschriftzeichen, note présentée au Congrès des Orientalistes de Paris [1897].

(2) D'où l'expression constante « le roi mon seigneur », tandis que '^IV'2 se trouve seulement comme hypocoristique dans les inscriptions phéniciennes ; dans Osée (ii, 18) lSi71 signifie « mon mari ».

(3) Delitzsch, h W. ; Muss-Arnolt, etc.

(4) Cf. hébreu H"» b"» ;, démon femelle de même nature; il est séduisant de rapprocher S^S, « la nuit ».

(5) The religion of Babylonia, p. 53, « the chief démon ».

(6) Bel matâti.

C'est donc en vertu d'un préjugé sur l'origine des Baals que Jastrow a pu écrire ainsi l'histoire de Bel (1) : le dieu local d'une cité, devenu avec elle un grand seigneur et enfin le dieu suprême du monde inférieur (2). Mais nous avons vu partout des Baals dans le monde sémitique, partout ces Baals ont symbolisé l'idée divine, un d'eux est nommé le Seigneur du ciel, sans qu'on puisse attribuer ce fait à Finfluence d'une grande cité. Il faut donc conclure simplement que dè« les origines le divin a été conçu par les Sémites comme exerçant une domination réelle sur le monde ; le titre de Baal est un attribut de la divinité tellement fondé en droit qu'il a été reconnu partout. Il est absolument contraire aux faits de prétendre que Bel a grandi avec Nippour, attendu que cette cité n'a jamais eu beaucoup d'importance et que le culte du dieu s'est étendu à mesure que cette importance même restreinte décroissait. Baal, dans ses plus lointaines origines, est tout simplement le dieu de l'air et on peut en conclure qu'il était aussi le dieu de l'orage. Il n'a jamais été caractérisé comme dieu du ciel, par suite de la triade théologique qui répartit les fonctions entre Anou, Bel et Éa. Éa était le dieu de la terre et de la mer, Anou le dieu du ciel. Bel demeura entre les deux, le dieu de la montagne qui de la terre s'élève vers le ciel et aussi le dieu de l'air et des esprits qui le peuplent. Cela même supposait une certaine domination spéciale sur la terre qui est comme une région commune à Éa et à Bel.

Si le dieu céleste n'est pas devenu un dieu territorial, le dieu distinct de cités distinctes, c'est que dans les vallées du Tigre et de l'Euphrate le morcellement n'a jamais été aussi considérable qu'en Syrie. Ce fait de la territorialité ne s'est produit qu'à Nippour, mais il serait aussi faux de prétendre que Bel est un dieu d'origine locale et terrienne que d'attribuer une origine locale au dieu Lune qui est le dieu spécial des villes d'Our et de Kharran et qui est même dénommé à Kharran le Baal du lieu.

Pouvons-nous maintenant tirer des faits reconnus une idée générale sur les origines du culte des Baals?

Puisque tous supposent le même concept, et, comme le pensait Éd. Meyer, puisque dans leur diversité les Baals sont un en théorie, est-il légitime de dire que le monothéisme est à l'origine? Serait-ce que les Sémites, reconnaissant Dieu pour le maître du monde, ont fractionné cette idée à mesure que chaque groupement prenait une individualité plus marquée qu'il communiquait à l'objet de son culte?

(1) Loc. laud., p. 55.

(2) Encore cette théorie ne tient pas compte du titre de « Seigneur des esprits », qui ne peut venir de l'importance territoriale de la cité.

Ou au contraire chaque baal est-il seulement le genius de chaque endroit, devenu plus ou moins célèbre selon la fortune de chaque cité, jusqu'au moment où l'on reconnut que tous ces baals étaient un seul Seigneur, le maître du ciel?

Qu'une certaine unité soit au terme, on n'en saurait douter, et le Seigneur du ciel de Palmyre ressemble bien à V Allah des Arabes avant Mahomet. Se trouve-t-elle au début, c'est ce que les textes ne permettent pas d'affirmer avec autant d'assurance, mais ce qu'il ne faut pas non plus nier sous l'influence d'une théorie. Un fait demeure dont l'évidence ne doit pas être atténuée. Admettons que le groupe sémite qui s'installe quelque part soit déjà pénétré de l'idée de la pluralité des dieux : il entend donner le nom de baal, non au maître universel, mais au démon, au djinn, à la divinité quelconque qui réside au lieu où il va s'établir. Le nom de baal indique du moins tout autre chose que l'animisme; ce n'est ni le rocher, ni la source, ni l'esprit du rocher ou de la source, mais le maître du lieu qu'il invoque, pour qu'il lui soit donné de prospérer et de jouir des biens du sol. Le même vocable employé partout suppose donc chez les Sémites, aussi haut que nous puissions les atteindre, une idée générale et relevée de la divinité.

C'est en effet une idée trop restreinte que celle que W. R. Smith a essayé de faire prévaloir sur la nature propre du Baal (1). Selon lui le Baal est essentiellement individuel et comme identifié avec le heu parce qu'il est avant tout le dieu qui arrose le sol, non par la pluie du ciel, mais par les sources. Le fondement du savant anglais est une distinction juridique de l'Islam entre les terrains arrosés naturellement et qui paient taxe entière et les terrains dont l'irrigation coûte de la peine et qui paient moins. Mais outre que les textes arabes eux-mêmes sont pleins de contradictions quant au sens du mot « terrain de Baal », cette terminologie ne serait pas d'accord avec celle de la Michna (2). De plus les Arabes disent aussi terrain 'Athtari dans le même sens, c'est-à-dire terrain d' 'Athtar. Or 'Athtar est certainement une divinité du ciel, la planète Vénus. Le terrain de Baal ou arrosé par le Baal est donc tout terrain fécondé par la nature ou par le dieu de la nature, par opposition à celui que l'homme arrose par son industrie. Si le mot a pris en Arabie un sens spécial, c'est que l'état des choses l'exigeait . La pluie tombe sur le désert sans le féconder; le seul endroit vraiment fécondé par le Baal, c'est l'oasis, aussi loin que l'eau de sa source, vi-

(1) Rel. ofthe Sem., p. 93 ss.

(2) Bàbâ Bathrâ, 31, S^IH ni)D est un champ arrosé par la pluie, par opposition à un champ où l'on pratique des irrigations par des canaux, Pn^tt^n nn

sible OU non, entretient la fraîcheur. L'expression s'est donc restreinte. Considérer le Baal avant tout comme l'arroseur, c'est donner comme thème primitif du mot un sens qui n'explique nullement son immense développement, tandis que l'idée de propriété et par suite de domination rend compte de toutes ses nuances.

Le Baal n'est donc pas lié au sol par un lien essentiel et individuel. Il donne la fécondité du sol, mais il reste à savoir comment, et on peut même se demander si les anciens n'ont pas ramené les sources elles mêmes à la pluie. Ils ont bien dû s'apercevoir de leur augmentation ou de leur diminution suivant la quantité d'eau tombée du ciel! Dans ce cas c'est encore vers le ciel qu'il faudrait chercher la demeure et le foyer d'influence du Baal, car il est plus naturel de supposer plus de puissance au maitre des nuages qu'à celui de la source qui en dépend (1). Cette suggestion est parfaitement confirmée par les textes : le baal principal, Hadad, est qualifié de seigneur du déluge (2). L'idée d'Osée, qu'on a voulu considérer comme dérivée, a au contraire toutes chances d'être primitive (3). Et de même le dieu de Gaza, Seigneur des pluies, retrace l'image fidèle du vieil Hadad (4).

C'est d'ailleurs une méthode étrange, que de chercher dans des textes modernes — et contradictoires — la notion primitive de l'idée de Baal, alors que les inscriptions nous permettent de remonter à quelques milliers d'années plus tôt. Sans doute un texte moderne a chance de refléter un concept ancien, mais on ne peut guère opposer d'exception au sens bien constaté des dérivations primitives d'une racine et à la traduction graphique des idées qu'est l'écriture primitive. Le Bel n'est pas le genius de la source, mais le maître de la maison ou de l'immeuble. Nous n'en concluons pas au monothéisme primitif des Sémites parce que nous ne voyons nulle part l'expression de « maitre du monde » pour désigner le dieu (5). Il est seulement le maitre d'une partie du monde, le maître de l'air ou du ciel, et il est cela dès l'ori-

(1) C'est cependant le processus inverse que W. R. Smith a été contraint d'adopter pour ôlre logique. On aurait donné aux baals le caractère nouveau de seigneurs de la pluie par assimilation aux baals des sources. Le point de vue est toujours trop étroit, ne tenant pas compte de la Clialdée.

(2) Be-el a-bu-bi dans Muss-Arnolt.

(3) Rel. of tlie Sem., p. 100. 11 est en tout cas prouvé maintenant de la façon la plus catégorique qu'elle remonte beaucoup plus haut qu'Osée. On lit dans une malédiction du Code de Hamraourabi : « que Adad, le maître de l'abondance, le gugal des cieux et de la terre, mon aide, la pluie des cieux, le gondement des sources, lui retire » (Scheil, Textes élamites-sémitiques, 2« série, p. 127 s.).

(4) Procope de Gaza, III, 19, cité par Smith.

(5) LiDZBARSKi, Eph., I, p. 258, l'admet pour Palmyre; mais cf. Textes, no 20.

gine. Il en résulte du moins nettement que son origine n'est pas dans les forces secrètes du sol, mais qu'il marque les influences den haut, et le maître du ciel c'est Dieu, même dans les religions strictement monothéistes. Et de plus c'est un argument décisif de l'idée élevée, sinon exacte, que les Sémites avaient du divin. Nous avouons d'ailleurs volontiers que cette idée s'est fractionnée ou plutôt appliquée à des êtres surnaturels qu'on regardait comme les seigneurs des lieux, surtout, selon l'idée primitive du dieu de Fair, des montagnes les plus élevées. S'il est vrai, comme le soutient Winckler (1), qu'aucune unité géographique n'était reconnue des anciens qu'elle n'eût son prototype dans le ciel, les Baals particuliers eux-mêmes auraient eu une origine céleste, ne régnant sur chaque région qu'en tant que dominateurs de la zone céleste qui y correspondait.

§ 3. MÉLÉK, MILK, MOLÉK, DIEU LE ROI.

Le dieu n'est pas seulement un seigneur local, c'est un roi, Melék, et naturellement le roi de la cité, Melqart, Nous nous trouvons ici encore en présence d'un nom commun pour désigner la divinité. On lui attribue le caractère royal. D'après W. R. Smith (2), ce fut plutôt une déchéance qu'un progrès dans l'évolution des sentiments religieux. Avec un père, on se livrait à la confiance; le culte était joyeux, sans exigences sinistres. Le roi fut plus difficile à contenter. C'est ainsi qu'on en vint enfin à lui sacrifier des victimes humaines, le nom de Mélék ou, comme nous disons, 3foloch, étant inséparable de l'idée des sacrifices humains. Cette explication répond-elle aux faits? pouvons-nous constater cette marche dans le développement historique des religions sémitiques? nous ne pensons pas que les faits aient pris une allure si régulière ni que l'idée du royaume de Dieu ait eu des origines si sombres. Il faut établir avant tout certaines données positives.

Il est incontestable que le nom de mélék est à l'origine un nom commun ; mais il est devenu, plus encore que baal, le nom d'un dieu particulier quoique la physionomie de ce dieu soit difficile à saisir, sans doute parce qu'elle ne fut pas partout la même.

C'est chez les Ammonites que ce dieu a le caractère le plus individuel. La Bible le nomme Milkom (3), ce qui n'est sans doute qu'une

[i] Himmels- und Weltenbild der Babylonier; Leipzig, 1901.

(2) Op. laud., p. 62 etpassim.

(3) Dàba avec la miraation, comme dans les noms de l'Arabie du sud; il suffit de sup-

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