‹ Études sur les religions sémitiquesChapitre 17 sur 88 · DIEU, PÈUE OU PARENT. — LE TOTÉMISME · texte numérisé non relu

DIEU, PÈUE OU PARENT. — LE TOTÉMISME

Chez les Sémites, Dieu est un parent, surtout un père. Tout le monde reconnaît ce point, mais l'interprétation en est absolument différente, selon qu'on l'entend d'une filiation naturelle ou métaphorique. Nous commençons par les faits qui sont nécessairement la base de toute appréciation ultérieure.

W. R. Smith en a recueilli quelques-uns. Le peuple de iMoab, ce sont les fils et les filles de Camos (Num., xxi, 29); les infidèles disaient au bois, c'est-à-dire aux idoles : Tu es mon père, et à la pierre : Tu m'as engendré (Jer., 11, 27; cf. Mal., 11, 11). Le savant anglais a cru aussi reconnaître des noms divins dans les tables généalogiques de la Genèse ; le fait est du moins certain pour Qaïnan (Gen., v, 9) qu'on a trouvé dans les inscriptions himy a rites (1). Mais cela n'a guère d'importance pour notre question.

Ce qui est ici le plus caractéristique, ce sont les noms propres, cet indice révélateur et dénué d'artifice des opinions populaires. Partout nous voyons l'enfant considéré comme le fils ou le parent d'un dieu.

Chez les Babyloniens on peut relever des noms comme Apil-Sin, fils de Sin; Bur-Adad, rejeton d'Hadad; Pir'i-Aïy issu d'Aï; Mdr-Ichtar, fils d'Ichtar; Apil'ili'hi, fils de son dieu, nom qu'Hommel (2), auquel nous empruntons ces exemples, a rapproché de la formule des incantations où le patient est qualifié de fils de son dieu spécial.

Chez les Hébreux ce ne sont pas seulement des noms comme Abiyah, « lahvé est père », ou Akhiyah, « lahvé est frère » etc., ce sont encore des noms où les termes àe père, de frère, à' oncle ou de parent remplacent un nom divin comme une sorte de synonymes usuels que chacun reconnaissait. Fr. Delitzsch (3) a cru ce dernier usage inadmissible au point de vue de l'histoire des religions, mais il semble définitivement prouvé par les inscriptions sabéennes. Hommel a montré que toute une série de verbes étaient usités dans les noms propres tantôt avec m, « mon dieu », tantôt avec « mon père, mon frère, mon oncle » ; le premier élément, le nom divin, est donc interchangeable, et la présence d'Amm, « oncle paternel», comme nom divin dans les inscriptions du Qatabàn est un argument de plus (4). Les verbes employés indiquent eux-mêmes une action divine plutôt qu'humaine. Dans le nom

(i) CIS., pars IV, p. 20.

(2) Altisr. Ueberl., p. 73.

(3) Prolegomena, p. 202, notes.

(4) Allisr. Ueberl, p. 81 ss. et Aufsûtze..., p. 156.

lliyada'a, « mon dieu sait », il s'agit sans doute de relever la science divine ; des noms comme Abiyada'a, « mon père sait », 'Ammiyada'a, « mon oncle paternel sait », ne peuvent être que des subrogations pour accentuer les rapports de famille avec la divinité.

Parmi les Araméens, si Ben-Hadad n'est pas absolument décisif (1), Bar-Rekoub de Sindjirli ne souffre pas de réplique : Rekoub est dans les inscriptions le nom d'un être divin et le père de Bar-Rekoub se nommait Panammou. Le même rapport de filiation n'est pas moins clair dans Bar-Nébo, a fils de Nébo », et Bar-Athé, « fils de Athé ».

Entre les noms phéniciens le choix est difficile à faire. Nous ne voudrions pas insister sur Em-Echmoun (2) ni même sur Em-Astarté; mais Ab-Baal, Bath-Baal, Akhath-Milkat semblent bien signifier Baal est père, fille de Baal, Milkat est sœur, comme Akhath-Mélék et Akhath- Melqart sœur de Mélék ou de Melqart (3).

Tels sont les faits. Les avis se partagent quant à l'interprétation. Pour W. R. Smith, Gheyne, Gray, Winckler, il s'agit d'une parenté naturelle, d'une alliance par le sang. Parmi ces savants eux-mêmes deux opinions très opposées se sont produites. Winckler explique la parenté d'une lignée humaine : les dieux sont ici les ancêtres; Abiyah ne signifie pas « mon père est lahou », mais Ab, la génération des anciens pères divinisée, est lahou, c'est-à-dire dieu (4).

(1)11 est interprété « Hadad a bâti », H^l, et non p, « fils », C/5., ar., p. 186.

(2) PL. 881 3 s. Echmoun est un nom masculin; on ne peut donc pas dire « Echmoun est mère »; les noms commençant par DGN, « servante », étant très nombreux, il est probable que nous avons ici une contraction, le sens étant « Servante d'Echmoun », car on ne peut songer à donner à une femme le titre de « Mère d'Ëclimoun ». Em-Astarté, « Astarté est mère », est au contraire vraisemblable, mais un peu mis en suspicion par le cas précédent.

(3) Nous ne pouvons donner ici un traité complet des noms propres. On peut consulter BiiCHANAN Gr.vy, StucUes in hebrew proper names (London, Black, 1896) et son article dans le Diction, de Haslings. Ce savant rejette avec raison l'opinion qui traduit Abiyah « père de lahvé » ; c'est absurde au point de vue religieux et b2712N% ph. 378 2, est un nom de femme ! Pour cette dernière raison les noms composés avec 3.X, riK, DU, "11, Dn étant parfois des noms féminins, ne doivent pas être censés nécessairement dans un rapport d'état construit. Gray excepte n,N*nK, mais sans preuve décisive; il faut maintenir une certaine latitude à cause d'exemples comme akh-sêri, « frère de l'aurore ». Nous sommes donc tout prêt à concéder à Cheyne (art. Abi, Encycl. bibl.) que souvent ces noms forment une phrase, à la différence de p ou m qui sont à l'état construit. Quant à la question subsidiaire de savoir si dans cette petite phrase le "î qui paraît souvent est un suffixe de la première personne ou un reste d'ancienne déclinaison, il faut répondre que cela dépend des cas. Le suffixe est prouvé dans des cas comme Ili, « mon dieu »; Nergal-resu'ây « Nergal est mon auxiliaire ». Le iod compaginis peut seul expliquer IKnHjr, « serviteur de El », car on ne saurait dire « El est mon serviteur » ! D'ailleurs ce "t est quelquefois 1, cf. bu'lSNN I Sam., xxv, 18 {kethib)^ et Azdrubal Annobalis filius (Clerm.-Gan., Recueil... , III, p. U2 ss.).

(4) Altarient. Forsch., II, p. 84 ss. Cf. Gesch. Isr., II, p. 25 s. Les mots ab, 'amm, akh, ne sont pas les désignations de la parenté, mais des divinités, de sorte que les noms où ils entrent sont doublement théophores.

On peut se demander si ce savant n'a pas bientôt après modifié cette opinion en insistant sur le caractère astral de Ja religion babylonienne, les astres n'étant d'ailleurs que la manifestation du divin. Alors Père, Frère, etc. s'entendent seulement de la famille divine, dans le même sens que PèreZeus, Mère Héra, etc. (1). Aucun des deux modes ne rend compte des faits. Le titre de père et de frère, étant purement honorifique, a pu être appliqué aux dieux soit dans leurs rapports mutuels, soit comme parents de l'humanité ; mais le titre de fils ne peut être appliqué à un dieu majeur ni celui de mère à Echmoun, dieu masculin .

L'école anglaise dont nous avons cité quelques représentants prend son recours dans le totémisme. C'est dans ce système religieux en effet que les rapports de famille entre l'homme et les êtres divins sont le plus accentués.

Il est certain que si le totémisme était la forme primitive des rapports du Sémite avec Dieu, c'est aussi le totémisme qui fournirait la clef de toutes ses institutions religieuses. De fait, une vogue vraiment extraordinaire a répandu partout cette idée. Nous ne pouvons donc nous soustraire à l'examen de cette opinion. Nous voudrions cependant nous restreindre, d'autant que les prétendues preuves alléguées se retrouveront plus tard, lorsqu'il sera question des aliments purs et impurs et surtout des sacrifices.

Il faut d'abord poser des idées claires. Le totémisme est la religion du clan, c'est-à-dire de ce groupe de la tribu où tout le monde porte le même nom et se réclame d'un seul ancêtre. Or, d'après W. R. Smith lui-même, d'après M. Marillier dont nous citons ici le texte, pour qu'un clan soit totémique il faut (2) : « 1° qu'il porte le nom d'une plante ou d'un animal ; 2° que ses membres fassent remonter leur origine à cet animal ou à cette plante et se considèrent comme étant de sa lignée ; S*" qu'ils attribuent aux animaux ou aux plantes de l'espèce à laquelle

(1) Himmels- und Weltenbild, p. 22,

(2) W. R. Smith, Kinship, p. 187. Il nous a été impossible de nous procurer cet ouvrage fon Jaraental. Nous renverrons souvent à trois articles publiés par M. Marillier dans la Revue de Chistoire des religions, t. XXXVI, n» 2 et n»' suivants. Ces articles peuvent être considérés comme une excellente réfutation de la théorie exposée surtout par F. B. Jevons, An Introduction to the history of Religion (Londres, 1896), et qui fait du totémisme le point de départ de l'évolution religieuse de toute l'humanité. M. xMarillier montre que la plupart des usages allégués sont susceptibles d'une autre interprétation et que le totémisme, lié à un état social très particulier, est plutôt le terme d'une évolution religieuse et n'a pas les conditions nécessaires pour servir en quelque sorte de principe premier et de source générale. Depuis que le présent chapitre a été écrit, le totémisme, relativement à Israël, a été combattu par le R. P. Zapletal : Der Totemismus und die Religion Israels (Freiburg, Schweiz, 1901).

ils se rattachent par des liens de filiation un caractère sacré, qui les peut conduire à les regarder comme des dieux, mais qui, en tout cas, les leur fait traiter avec vénération et n'en user point pour leur alimentation de chaque jour » (p. 248). En fait d'ailleurs le totémisme est joint au matriarcat, c'est-à-dire non point à un système où les femmes gouvernent, — les malheureuses créatures ne sont presque nulle part aussi maltraitées, — mais où la filiation par les femmes est considérée comme la seule parenté reconnue. La conséquence d'un pareil système où l'union avec des parentes est absolument prohibée est Fexogamie, ou la loi qui oblige le jeune homme à sortir de son clan pour chercher une épouse dans un autre clan que celui de sa mère.

Tel est l'ensemble des faits qui constituent la situation totémique et il n'est pas d'efforts que n'aient tentés certains savants pour trouver dans Israël sinon cet état social, au moins d'obscures survivances de cet état.

W. R. Smith déclare en effet qu'il serait absurde de chercher le totémisme pur et simple parmi des peuples qui n'émergent à l'histoire que dans un état relativement très supérieur (1). Tout ce qu'on peut exiger, ce sont des traces d'association entre certaines espèces d'animaux d'une part et certaines communautés religieuses et leurs dieux d'autre part. La réflexion est très juste. Mais comment saura-t-on qu'il s'agit de survivances plutôt que de certains instincts généraux qui se sont arrêtés sur la voie où d'autres peuples sont allés jusqu'au totémisme?

Ce qui caractérise la survivance, c'est le respect accordé à l'usage comme religieux, tandis que l'ensemble des idées le ferait considérer comme barbare en dehors de la religion. Or nous ne trouvons point ce caractère aux faits allégués. Ils pourraient à la rigueur être des vestiges du totémisme, mais ils peuvent s'expliquer de beaucoup d'autres manières.

L'exogamie, complément ordinaire de l'état totémique, n'existe pas chez les Sémites; parfois, il est vrai, l'épouse reste dans sa propre famille : ainsi la femme de Samson, la concubine de Gédéon qui fut mère d'Abimélék. Mais ces mariages clandestins, très heureusement comparés par W. R. Smith avec un certain type de mariage arabe, ne sont pas inconciliables avec la polygamie, qui est tout juste l'opposé du matriarcat. Le même fait a été constaté chez des nègres dont on ne voit pas qu'ils soient totémistes (2). Il peut s'expliquer soit par le désir

(1) Rèl... Sem., p. 444.

(2) Archives des Missions..., VIII, 392, à la Guyane française.

d'éviter les querelles entre les épouses, soit par la répug-nance de la famille ou du clan à admettre l'épousée, soit par ce que de telles unions peuvent avoir en particulier de contraire aux convenances sociales.

C'est plutôt, au moins dans le cas de Samson, probablement dans celui d'Abimélék, l'exogamie qui est réprouvée par les usages.

La parenté par les femmes est tout ce qu'il y a de plus opposé au génie sémitique. Le parent par excellence, c'est l'oncle paternel, le frère du père, dont le nom revient si souvent dans les noms propres arabes (1). C'est le même mot qui en hébreu désigne le peuple, la tribu, les gens de même race, et ici nous sommes amenés par l'étymologie aux premières origines de la langue. On suppose une révolution radicale plutôt qu'une évolution, et on la place dans les temps préhistoriques... Nous ne pouvons raisonner sur ces bases.

Il est vrai que des personnes, des clans et des lieux portent des noms d'animaux. Gray a même constaté pour la Bible qu'ici la proportion des clans et des lieux était plus forte que celle des autres catégories de noms propres. Il voit là un appui pour le totémisme. On ne peut en effet expliquer ces noms que par le totémisme ou par le sentiment de la nature qui donne aux personnes les noms d'animaux gracieux ou redoutables. Mais cette dernière explication, selon Gray, est peu probable quand il s'agit de clans. La liste de Gray ne laisse pas que d'impressionner : trente-trois noms de lieux, trente-quatre de clans, surtout dans le sud, trente-trois d'individus. On a essayé, non sans succès, de la réduire (2) .

Les noms de clans sont censés la racine des noms de lieux ; or ce point est du moins très contestable.

Des noms comme Beth-hogla (lieu où il y a des perdrix), Bethlebaoth (lieu où il y a des lions), Beth-Dagon (temple de Dagon) s'expliquent le plus naturellement du monde. Mais nous ne prétendons pas du tout nier que des clans aient porté des noms d'animaux, et le fait devait naturellement se rencontrer de préférence au sud, où les tribus ont mieux conservé le caractère nomade. La question n'est pas là. Et le sentiment de la nature, qu'on veut éliminer, s'il ne doit pas entrer en scène précisément comme poétique, est à la base même du totémisme, car le totémisme suppose que l'homme a constaté chez l'animal un certain caractère et une certaine supériorité. La question est plutôt de savoir si les clans qui avaient des noms d'animaux se considéraient comme leurs

(1) Je ne puis m'eipliquer comment Winckler a conclu précisément le contraire, en se fondant sur le même fait, Altor. Forsch., II, p. 8i. Pour luiDV signifie le frère de la mère !

(2) Cf. Noldeke, ZDMG., XL, pp. 155 ss., et la discussion très soignée du R. P. Zapletal.

parents et rendaient à l'espèce cette vénération affectueuse qui convient au totem. « Or, dit M. Marillier, la plupart de ces tribus (arabes) portaient des noms d'animaux sauvages, la gazelle, le vautour, la panthère, le lion, le serpent, etc., et cependant Robertson Smith ne rapporte aucun exemple de sacrifice rituel et de repas sacramentaire où un fauve, un oiseau de proie, un serpent, une bête quelconque du désert, fût rituellement immolée et mangée (1). » G'estpeut-être se montrer trop exigeant, car enfin les sacrifices rituels du totem ne se retrouvent guère même dans le champ du totémisme. D'autre part les trois ou quatre exemples de W. R. Smith sont bien maigres : si quelques tribus considèrent certains animaux comme des parents, ce ne sont jamais des tribus portant le môme nom (2). Il est donc vraisemblable que si des clans comme des individus ont porté des noms d'animaux, ce n'était pas qu'ils se crussent de même race; ou bien on prétendait rivaliser avec certains animaux, ou bien s'assimiler leurs qualités, ou même on leur reconnaissait des forces surnaturelles.

Fùt-on allé jusqu'au culte des animaux, — et ce culte de Tanimal vivant n'a pas laissé assez de traces chez les Sémites pour qu'on puisse en faire un des traits de leur religion, — nous serions encore loin du totémisme. Il est vrai que pour les tenants de ce système tout culte des bêtes vient de là, et l'Egypte est par conséquent la terre bénie des totems. Mais des savants aussi indépendants et aussi versés dans les choses égyptiennes que Test M. Maspero ont pu parler du culte des animaux en Egypte sans s'arrêter à cette explication (3). Nous ne prétendons pas non plus que ce culte a été symbolique dès le début ; la crainte dans les commencements, et le symbolisme au ternie, expliquent suffisamment comment cette étrange aberration a pu naître et se conserver dans une époque de culture. A plus forte raisonne faut-il pas se presser d'expliquer par le totémisme la consécration de certains

(1) Loc. laud., p. 248.

(2) Rel... Sem.,]). 444. Le seul fait caractéristique est celui des B. Harîth, tribu du sud de l'Arabie. D'après Ibn al-Moyâwir, quand ils rencontrent une gazelle morte ils l'ensevelissent et la pleurent pendant sept jours. Mais qu'eussent-ils fait d'une gazelle vivante?

(3) Histoire..., p. 103 s. : « On conçoit aisément que le voisinage d'un marais ou d'un rapide encombré de rochers ait suggéré aux habitants du Fayoum ou d'Ombos la pensée que le crocodile était le dieu suprême. Les crocodiles se multipliaient si fort en ces parages qu'ils y constituaient un danger sérieux; ils s'y montraient les maîtres qu'on apaisait seulement à IForce de sacrifices et de prières. Quand la réflexion succéda à la terreur instinctive et qu'on prétendit indiquer l'origine des cultes, la nature même de l'animal sembla expliquer la vénération dont on l'entourait. Le crocodile est amphibie. Si Sobkou est un crocodile, c'est qu'avant la création le dieu souverain plongeait inconscient dans l'eau ténébreuse; il en sortit pour ordonner le monde, comme le crocodile sort du fleuve afin de déposer des œufs sur la rive. »

animaux à certains dieux (1). Le poisson était voué à la déesse syrienne, parce qu'elle était elle-même une déesse-poisson : nous le reconnaissons sans ambages. Mais il ne s^agit ici ni d'une espèce spéciale de poissons, ni d'un clan particulier. Et en somme, la déessepoisson comme le dieu-poisson sont à l'origine le dieu et la déesse des eaux (2).

Nous devions faire ces circuits pour résoudre la question posée : comment expliquer les noms qui font du dieu un parent, un père, et même un frère? On allègue que ces noms, étant primitifs, doivent être expliqués d'après les idées primitives. Fort bien, mais si rien ne prouve que les anciens Sémites crussent à une parenté physique avec leurs dieux, parenté qui ne pourrait résulter en fait que du totémisme, nous ne pouvons pas, sans pétition de principe, affirmer la parenté physique d'après ces seuls noms, pour peu qu'ils supportent une explication différente. Or cette explication existe, c'est le sens métaphorique, parfaitement en harmonie avec le génie sémitique. Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est fils de vaillance, l'expression est métaphorique. Les noms propres eux-mêmes le prouvent : « fils de la nouvelle lune » (3) est sans doute le nom d'un enfant né le premier du mois; « père de la rosée » (4), « frère de l'aurore » (5) sont d'autres métaphores. 11 est vrai que la métaphore, étant une comparaison, suppose un sens littéral antérieur, fondement de la comparaison, mais il n'est pas requis que toute expression métaphorique ait d'abord été

(1) M. de Baudissin {ZDMG. 1903, p. 823) pense que l'association de certaines divinités avec des bêles déterminées suppose qu'on se figurait la divinité plus ou moins semblable [nach der Analogie) à ces bêtes. — C'est dans le plus ou moins de cette analogie que gît tout le problème. D'après B. les animaux ainsi consacrés par les Sémites occidentaux sont le lion, le taureau, le poisson, la colombe, probablement le serpent, peut-être le vautour. Les deux premiers animaux peuvent très facilement être pris comme des symboles de force, les deux autres comme de fécondité; ce sont des attributs très généraax qui ne supposent pas du tout que la divinité ait une nature léonine, colombine, etc., et en définitive, la conclusion sera toujours mesurée par l'idée qu'on se fait de la religion des anciens bommes. Il est clair du moins que les Sémites sont allés beaucoup moins loin que les Égyptiens dans cette voie.

(2) Il faut parfois user de distinctions subtiles. Dans le totémisme l'union du clan et de l'animal est censée congénitale; du moins elle est le fait de tous à partir de l'initiation. Dans d'autres cas il semble que seuls les ministres du dieu s'assimilent à lui, par conséquent d'une façon artificielle. « A l'origine, les hommes spécialement consacrés au culte d'un dieu sont comme assimilés à ce dieu lui-même; nous en avons d'assez nombreux exemples là où la divinité est conçue sous les traits d'un animal, cheval, ours, taureau, et où les serviteurs s'appellent I'titioi, ttcôXoi, apxxot, Tavpoi, etc. » (Salomon Reinach, ^wii. arch.^ 1894, p. 424). Ce serait une confusion que d'alléguer ces faits en faveur du totémisme.

(3) Ph. 47 XÛ^n p, No-Jix.r,vtoç.

(4) 712*11^; dans Jér., m, 4, ^N est le mari comme protecteur.

(5) Akh-sêrû; chez les Nabaléens le frère du roi est le premier ministre. Les noms indiquant la parenté ont donc une pente spéciale au sens métaphorique.

LES DIEUX. m

prise dans le sens littéral. D'après le Rév. Gheyne, Akhiyah (1), « lali est frère », Akhinoam, « le frère est amabilité » etc., signifiaient bien pour les Hébreux que lahvé était un protecteur, sens métaphorique, mais leur sens primitif venait d'une tribu où se pratiquait la polyandrie; dans ce cas l'unique relation de pareuté est la fraternité, et lahvé entrait donc dans ce régime. Pour cela il faut admettre que ces noms sont plus anciens que ceux formés avec Ab, « père », 'Anij « oncle paternel »; que la polyandrie a été générale chez les Sémites, etc. Tandis qu'il nous suffit de supposer qu'on a comparé dès lors les relations avec Dieu comme semblables à celles qui existent entre parents (2) . La question doit en définitive être tranchée par les idées générales que nous reconnaissons aux Sémites sur la divinité. Si ces idées tendent à considérer le divin comme distinct d'eux et comme ayant une supériorité native, et tout ce que nous avons dit jusqu'à présent le prouve clairement, il faut nécessairement conclure aune métaphore instinctive. Elle sera aussi primitive qu'on voudra la supposer. Pour le clan tout le monde est partagé en ennemis ou en amis, ou plutôt, car cela revient au même, en parents et en étrangers. Dans ce sens le dieu de la tribu fait évidemment partie de la parenté. On voit qu'ici nous nous rapprochons de l'école anthropologique. Sans prétendre trancher absolument la question des origines, nous croyons qu'il faut distinguer, dans le matériel des noms propres, selon les états sociaux. On peut en effet se demander si le rapport exprimé entre dieu et l'homme va de Dieu à l'individu ou au clan. Les noms propres babvloniens disent clairement une relisrion individualiste : Ilusuabihi, « son dieu est son père », Ilusu-ibnUu, « son dieu l'a formé », sont certains dans ce sens. Les textes magiques montrent que chaque individu a son dieu et sa déesse qui est le dieu et la déesse de l'homme. Et les noms sabéens allégués par Hommel ne peuvent pas avoir d'autre explication. D'autre part, W. R. Smith ajustement insisté sur les rapports étroits qui existent chez les Sémites entre la tribu et son dieu. Il est assuré d'avance que plus les liens du clan l'emportent sur ceux de la famille, plus la notion générale du même sang remplace celle de la parenté bien définie, et plus les rapports avec le dieu seront le fait de tous avant d'être celui des particuliers. Lorsque les Sémites se présentent à l'horizon, ils sont déjà distingués en sociétés urbaines ou en grandes monarchies et en clans nomades. Dans ces deux formes sociales les idées sur la parenté sont tout autres, donc aussi les idées de

{i]Encycl. bibl., col. 11.

(2) Fr. Delitzsch {Prolerj., p. 201, noie) dit tr>s bien que l'enfant est ainsi dénommé comme appartenant à une famille qui a en Dieu sa source, son origine, son protecteur.

il8 ÉTUDES SUR LES RELIGIONS SÉMITIQUES.

parenté avec le dieu. Au sein d'un polythéisme compliqué, à supposer même qu'un dieu eût prévalu, comme Mardouk à Babylone, chacun pouvait cependant se lier à un dieu de son choix par une dévotion particulière, même chacun avait son dieu particulier. Dans les petites tribus ou les petits peuples qui pratiquaient presque la monolâtrie, le dieu était le dieu de tout le monde, le père de tout le monde et aussi l'oncle et le frère de tous (1). On ne formait qu'une famille.

Dans Moab on était les fils et les filles de Camos. Pour un bon nombre d'anthropologues, la question des origines est résolue par là même. Ils affirment que le clan a précédé la famille. Nous leur laissons le soin d'en faire la preuve. Il nous suffit de constater que les noms religieux babyloniens à frappe individuelle remontent à la plus haute antiquité que nous puissions atteindre, et qu'ils sont un indice sérieux que la parenté n'était pas entendue dans le sens naturel (2).

Dans les obscurités des origines une chose demeure claire : l'hypothèse totémiste ne peut se soutenir qu'à force de suppositions incertaines; pour nous, il suffit qu'une même idée, celle de comparer Dieu à un parent et à un père, se soit produite dans tout le domaine sémitique, avec les applications différentes qu'exigeaient les différents états sociaux. Jusqu'à présent nous avons reconnu surtout un Maître dans le dieu des Sémites; maintenant c'est un protecteur qui est nécessairement un ami; nous touchons à l'attribut de la bonté, du moins dans les limites des liens formés par le culte, assimilés à une parenté; Dieu est surtout un père, il est aussi un frère, un oncle, en somme un protecteur. Mais il faut avouer que cette appellation n'eut pas la fortune des autres. Jamais il ne suffit chez les Sémites de dire « le Père « tout court pour désigner Dieu. Ce sentiment de tendresse qui suppose une connaissance si parfaite de la Bonté infinie ne devait se développer parfaitement chez les hommes que lorsque « le Fils » aurait révélé « le Père ».

(1) On pourrait citer dans ce sens le ph. 50"jSaSnN*, « tente de Milk », et l'iiimyarile SxSnx, « clan de El », cité à ce propos (Ci5.) ; cf. ph. hVD. Shn*. Les éditeurs : « Tabernaculum Meleki... Nomen, quoad sensum, iis proximum quse a radice 13 incipiunt... Coniubernium dei indicat, quasi dixeris « contubernalis dei » (I, p. 72).

(2) En bonne logique le certain doit expliquer l'incertain. Or le sens métaphorique est clair aussi dans les noms comme SnDUN qui doit s'expliquer comme Abî-mî-'Athtar (sabéen), « mon père certes est *Athtar », où l'affirmation elle-même marque que la paternité n'est pas censée physique; cf. Ilî-ma-yada'a, Hommel, Siid-arab. ChresL, p. 16.

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