CHAPITRE XI
PHILON DE BVBLOS.
Al Persaeus, eiiisdein Zenonis audilor, eos dicit esse habilos deos, a quibus magna ulililas ad vitae cullum esset inventa. (Cic, De nature deoriim, 1, 15/
Presque tout ce que nous savons de la cosmogonie et de la mythologie des Phéniciens se rattache au nom de Philon de Byblos (1) et par lui à Sanchoniathon, écrivain phénicien qu'il prétend traduire. « Peu de problèmes... dans le cercle des études sémitiques et de l'histoire ancienne en général, ont plus d'importance que celui-ci. Si V Histoire phénicienne de Sanchoniathon nous représente réellement la cosmogonie et l'histoire primitive telles que l'entendaient les Phéniciens, aucune des pages léguées par l'antiquité ne peut le disputer en intérêt à celles qu'Eusèbe nous a transmises. A côté de la Genèse, représentant les vieux souvenirs de la race hébraïque, nous aurions, dans cette hypothèse, une version écourtée et altérée, il est vrai, mais sérieuse et intelligible encore des traditions de Ghanaan (2) ».
Problème difficile aussi, puisque tant de savants ne s'en sont occupés que pour aboutir à des solutions contradictoires (3).
L'opinion du savant français, mitigée, nuancée, comme il fallait s'y attendre, et parfois jusqu'à la contradiction, est en somme favorable.
Il suppose que les cosmogonies mythologiques des Phéniciens étaient écrites sur des stèles sacrées dans les temples : « nous en possédons six ou sept, misérablement écourtées (4) », dans l'œuvre de Philon de
(1) Philon, qui prit le nom d'Herenniiis, est né d'après Suidas vers 42 après J.-C. et vivait encore au temps d'Hadrien (117-138).
(2) Renan, Mémoire sur l'origine et le caractère véritable de r Histoire phénicienne qui porte le nom de Sanchoniathon, Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, XXIII, p. 241-334.
(3) Movers, d'abord très hostile, a fini par admettre des documents originaux; voir surtout die Phoenizier, p. 116-147.
(4) Renan, op. laud., p. 332 s.
Byblos. 11 admet Foriginal phénicien, « Un Phénicien de Tépoque des Séleucides, voulant relever la Phénicie, et imbu d'un système absurde d'exégèse mythologique, écrivit en phénicien un grand recueil d'histoire et de mythologie, où il mit bout à bout, en les rattachant l'une à l'autre de la façon la plus grossière, les traditions des différentes villes de la Phénicie et des écrits antérieurs, dont l'unité se laisse encore apercevoir. L'auteur s'appelait ou feignait de s'appeler Sanchoniathon (l) ». Ce préjugé sympathique a inspiré les rapprochements ingénieux de Fr. Lenormant et il semble dominer en France, où l'on parle volontiers de Sanchoniathon.
En Allemagne l'opinion est plus sévère pour Philon de Byblos. Baudissin a commencé ses études sur les reHgions sémitiques par un examen du célèbre écrit (2). Ses conclusions sont assez radicales contre l'authenticité et cependant il admet des sources phéniciennes que Philon aurait traduites et groupées en les mêlant à des éléments étrangers. Otto Gruppe refuse, lui aussi, d'admettre l'existence de Sanchoniathon. Son analyse (3) est sans contredit la plus attentive de toutes, avec ce mélange de perspicacité et de subtilité extrême qui caractérise tout son livre sur les cultes et les mythes grecs. Sanchoniathon est un pseudonyme. La cosmogonie est égyptienne, comme le voulait Movers, et empruntée à Hécatée. L'histoire des Ouranides, où Renan avait déjà soupçonné un poème, est en effet un poème théogonique qui pourrait remonter, sous une forme, il est vrai, différente, au viii^ siècle av. J.-G. L'anthropogonie qui précède serait l'œuvre propre de Philon de Byblos, qui suivait peut-être en cet endroit une source historique. Il semble qu'après tant d'essais la matière soit épuisée. Et cependant Maspero le déclare : « Tous ces travaux devraient être refaits avec les éléments nouveaux que l'assyriologie fournit (4) ». Les documents assyriens peuvent en effet servir de pierre de touche. C'est grâce à eux qu'on a reconnu la suffisante exactitude des renseignements fournis par Bérose et même par Damascius. Le philosophe néo-platonicien du vi® siècle a su transcrire presque littéralement le début d'un poème babylonien cunéiforme; or Philon de Byblos était dans une situation plus favorable pour nous renseigner sur la Phénicie.
Si l'Assyrie est éloignée, et ne fournit qu'un fonds d'idées communes, le nombre des inscriptions phéniciennes augmente de jour en
(1) Renan, op. laud., p. 333.
(2) Studien zur semitischen Religionsgeschichte, I (1876), p. 1-46.
(3) J)ie griechischen Culte und Mythoi (1887), p. 348-409.
(4) Histoire..., II, p. 168, note 4. Dans la bibliographie qu'offre la note citée ne figure pas l'étude d'Otto Gruppe.
398 ÉTUDES SUR LES RELIGIOiNS SÉMITIQUES.
jour, le contrôle est plus aisé. Il est donc à propos de reprendre le problème à la suite de tant d'illustres maîtres. A la vérité, notre espoir a été déçu. La contre-épreuve tourne contre Philon de Byblos. Si ce candide aveu enlève une grande partie de leur intérêt aux pages qui vont suivre, nous avons pensé néanmoins qu'un résultat négatif est encore un résultat, si d'ailleurs en pareille matière un résultat peut être purement négatif. Au lieu de pénétrer les origines religieuses, — il faut si souvent y renoncer! — nous assisterons à la décomposition des mythes dans un syncrétisme de mauvais aloi.
En toute hypothèse, l'exégèse des fragments phiioniens doit être précédée d'un examen de leur valeur, car la méthode qui a présidé à leur composition fixe la règle de leur interprétation (1) .
Et d'abord qu'avons-nous de Philon de Byblos lui-même? C'était le but d'Eusèbe, dans sa Préparation évangélique, de frayer la voie à l'exposé de la doctrine chrétienne en rappelant, pour les réfuter, les diverses religions du paganisme. Il a dû faire une place aux Phéniciens et c'est ainsi qu'il était amené à résumer et à citer l'histoire phénicienne de Philon de Byblos. Soucieux de ne pas paraître se battre contre des fantômes — tant les théories de Philon lui faisaient la partie belle, — il a eu soin de constater que Porphyre, le grand ennemi des chrétiens, avait expressément reconnu la valeur de cet ouvrage. On est cependant d'accord aujourd'hui pour reconnaître qu'Eusèbe avait en mains Philon lui-même, et d'autre part il est certain qu'il n'en a extrait que ce qui convenait à son but, et que, s'il a reproduit soigneusement ce qu'il citait à la lettre, il ne s'est pas proposé, dans ses résumés, de donner un abrégé complet de tout ce que contenait le premier livre de cet ouvrage (2). Nous pouvons donc faire état de ses renseignements et si nous n'avons pas toute la théorie de Philon de Byblos sur les Origines , nous ne pouvons nous tromper sur ses idées générales, à la condition de discerner exactement ce qui lui est assigné.
Mais est-ce seulement d'un littérateur du temps d'Hadrien qu'il s'agit? Porphyre et Eusèbe considèrent comme le véritable auteur de l'histoire phénicienne Sanchoniathon, écrivain phénicien que Philon aurait traduit (3), et ils ont dû emprunter cette conviction à des
(1) Nous citons d'après l'édition de C. Miiller, FHG., Ilf, p. 560 ss.
(2) Gruppe n'a pas eu de peine à relever une contradiction dans Renan, p, 303 : « En eifet l'extrait donné par Eusèbe se suit d'une manière assez rigoureuse; on voit qu'il omet peu de chose et que l'original devait être à peu près tel qu'il le donne ». Et p. 308 : « Eusèbe n'a pris dans l'œuvre originale que ce qui allait à sa polémique contre le paganisme ».
(3) D'après Porphyre [De abst., lï, 56), l'histoire de Sanchoniathon traduite par Philon avait
textes clairs de Philon lui-même. C'est aussi à Philon que Porphyre a pris la date qu'il attribue à Sanchoniathon ; selon lui, l'auteur phénicien avait écrit la partie relative aux Juifs d'après Hiérombalos, prêtre du dieu leuô, et avait dédié son ouvrage à Abibalos ou Abelbalos (1) qui en avait reconnu l'exactitude, lui et les critiques de sa cour. C'est sur cette base que Porphyre raisonne pour conclure que cette époque, voisine de Moïse, est plus ancienne que la guerre de Troie, et contemporaine de Sémiramis.
C'est encore d'après Philon que Porphyre a pu affirmer que Sanchoniathon s'était appuyé sur les mémoires que chaque cité conservait dans les archives des temples. Nous avons d'ailleurs ici le texte de Philon lui-même (2). Sanchoniathon a consulté des stèles demeurées longtemps dans le mystère des sanctuaires. 11 n'y a donc aucun doute sur la personnalité que Philon attribuait à son auteur. Il a
ipris soin aussi de marquer le but que se proposait le vieil historien. Au temps de Philon, la lutte était vive entre les difTérents systèmes qui entreprenaient d'expliquer la mythologie. Au christianisme grandissant et aux attaques de la philosophie, les âmes religieuses qui voulaient maintenir le paganisme opposaient l'exégèse naturaliste des stoïciens ou l'allégorie subtile des néo-platoniciens. iMais l'école d'Évhémère n'avait pas désarmé. Elle ne refusait pas de recon-
inaitre des objets naturels dans certains dieux, le soleil, la lune, les planètes; elle s'etlbrçait du moins de considérer comme des hommes tous les autres dieux et de transformer toute la mythologie en une
'histoire ancienne. C'est à cette école qu'appartenait Philon de Byblos, et c'est cette controverse qu'il transporte dans le passé. Dès l'époque antérieure à Sanchoniathon, des théologiens se seraient efforcés de faire prévaloir les explications naturelles ou allégoriques, et c'est pour résister à ces tendances que Sanchoniathon, s'aidant des livres de Taaut, aurait rétabli le véritable ordre des faits (3). Malheureusement l'erreur prévalut encore, lorsque enfin il fut donné à Philon lui-même de trouver l'ouvrage de Sanchoniathon. Déjà les controverses interminables des Grecs l'avaient persuadé qu'ils ne
ihuit livres; Eusèbe (I, 3) prétend que Philon a divisé en neuf livres toute l'œuvre de Sanchoniathon. Peut-être le premier livre ne comptait-il pas comme histoire phénicienne.
(1) Leçon incertaine; 'AêeXêàXoç serait en tout cas 'A6s8gàXoç. Les inscriptions phéniciennes •ont Sn UN et hvillV^
: (2) *0 ôè (TutJLgaXcbv toTç àïro twv ào-jxwv sOpôôeîcriv àiroxp-jçoiç 'Afxaouvéwv ypafXjAaat ffUY)cet{j.£voiç... Ces fameuses stèles sont probablement dans la pensée de Philon des D''JQn. (3) Sanchoniathon est un nom théophore où Sacoun est l'élément divin; or Sacoun ou : pDN est précisément l'équivalent d'Hermès qui est Taaut ; cf. CÎS. sur n^ 1 17 phén. L'allusion est transparente.
possédaient pas la vérité. Son évhémérisme radical fut donc merveilleusement confirmé par les documents archéologiques employés par Sanchoniathon et les hautes approbations qu'il avait reçues.
En présence de ces faits, il faut bien conclure du moins à une certaine fraude littéraire (1). On peut se montrer très indulgent, car les idées de l'antiquité sur ce point n'étaient pas aussi délicates que les nôtres; mais il est évident qu'un Sanchoniathon systématiquement évhémériste dans une haute antiquité n'est qu'une création de fantaisie. On peut même affirmer que dans ce système, la fraude, et une fraude qui allègue des documents très anciens, est absolument de rigueur. Lorsqu'on prétend, comme Évhémère, qu'une mythologie, déjà mise en œuvre par les plus anciens poètes nationaux, n'est que la transformation d'une histoire vraie, on se met dans l'obligation de citer des documents qui remontent à une époque antérieure aux débuts de la poésie. Évhémère a raconté avoir trouvé son roman sur une stèle d'or qui contenait en résumé les actes d'Ouranos, de Kronos et de Zeus (2). C'était un perfectionnement que de supposer une source ancienne, ayant, elle aussi, l'autorilé des stèles sacrées, qu'on ne ferait que traduire. Gruppe a remarqué finement qu'en se vantant de sa découverte Philon confessait que son auteur n'était pas dans la circulation.
Il a répugné à Renan d'attribuer cette fraude à Philon lui-même : « Tout ce que nous savons du caractère de Philon repousse l'hypothèse d'une supercherie (3) ». Du caractère de Philon nous ne savons rien du tout, mais il suffit qu'il ait été érudit : « toutes les fraudes littéraires sont venues des passions religieuses ou politiques; on n'en pourrait citer une seule qui soit l'œuvre d'un historien érudit (4) ». Sans discuter le principe, nous n'avons qu'à l'appliquer à Philon, dont la passion religieuse ou plutôt antireligieuse est aussi notoire et moins voilée que celle du savant-romancier. Renan a préféré se rejeter dans l'inconnaissable : « Qui sait si ce n'est pas quelque erreur de Philon ou de Porphyre qui nous cause ces insolubles embarras? Qui sait si un préambule apocryphe n'a pas été attaché à une œuvre sérieuse pour en relever la valeur (5)? » Un argument plus sérieux pour établir l'existence de Sanchoniathon est tiré de
(1) Renan, loc. laud., p. 299 : « En efl'et, il semble difficile de disculper l'auteur, quel qu'il soit, de V Histoire phénicienne, d'une certaine fraude littéraire ».
(2) EusÈBE, Prxp. ev., II, ii, 57.
(3) Loc. laud., p. 286.
(i) Loc. laud., p. 287. Renan ne connaissait-il pas la fraude de Wagenfeld dans cette même question de Philon de Ryblos.?
(5) Renan, loc. laud., p. 301.
LES xMYTHES PHÉNICIENS. 401
Suidas. Ce lexicographe, au mot Say^^viaOtov, nomme trois ouvrages : Uepl T-^ç Tcu 'Epjj.cu ou(jioXo-(icKç, TtXiq [JL=T£çpaaÔY)' IlaTpu Tupiwv, ty) <ï>oivt7,a)v ctaXsxTù)* A'YUTUTiaxYjv GîcXcvtav aÀXa Ttvà. Mais il est très probable que ces ouvrages ne sont que des titres inventés par Suidas et qui correspondaient tant bien que mal à ce qu'on savait par Eusèbe du Sanchoniathon de Philon de Byblos. Athénée (1), qui vivait du moins un siècle après Philon, a pu citer Sojvia^Oojv d'après cet auteur, malgré le léger changement d'orthographe. Au reste, il se pourrait qu'un Sanchoniathon phénicien ait laissé le souvenir d'un mythologue érudit et personne ne discute plus aujourd'hui la frappe de ce nom, qui s'est retrouvé dans une inscription d'Hadrumète (2). Le seul point qui intéresse le caractère de Philon est de savoir s'il a traduit, en le modifiant plus ou moins, un ouvrage phénicien évhémériste qui se serait donné comme un Sanchoniathon très ancien.
En soi il importe assez peu que Philon ait été l'auteur de la fraude ou sa dupe; mais nous ne pourrions pas supposer avec Renan que ce Phénicien, faussaire en phénicien, remonte jusqu'au temps des Séleucides. Il est en effet dans Philon une prétention qui ne peut dater de très haut, c'est celle de démontrer que la mythologie de la Grèce n'est que la traduction d'histoires phéniciennes mal comprises. Cette outrecuidance eût paru bien hardie au temps des Séleucides; elle eût été tout à fait contraire au mouvement qui entraînait tout l'Orient à la suite du charme victorieux de la Grèce. Ce n'est qu'au m*' siècle après notre ère que la réaction se produisit avec éclat, lorsqu'on vit Élagabale, entouré de dignitaires habillés à la phénicienne (3), introduire à Rome la grande divinité syrienne. Sous Hadrien, Philon est presque un précurseur.
Reste l'hypothèse, caressée par Renan, que Sanchoniathon serait un juif masqué : « on est tenté de voir la main des Juifs dans ï Histoire phénicienne, comme dans presque toutes les histoires de l'Orient. Un Juif n'a pu la fabriquer, sans doute, mais qui sait si un Juif n'a pas fourni et la garantie sous laquelle on a voulu la placer, et plusieurs des détails que nous y lisons? Le rôle peu sincère que les Juifs ont joué dans l'historiographie de l'Orient ne saurait inspirer à la critique trop de défiance et de précautions (4) ». Il est vrai, mais ces falsifications avaient toujours pour but la gloire d'Israël, et il nous semble que
(1) Deipnos, III, c. xxxvii.
(2) Sous la forme de "jD^iDD. Le thème est d'autant plus normal que le nom divin pD a été reconnu dans deux autres noms, pDli et pD"î:i>\
(3) HÉRODiEN, V, 10 ; àve^(Off(JL£voi {xèv ^(l'rwvaçTioSTnpetç xaî xeipiSwTOÙç v6[Jlw 4>oiv(xwv.
(4) Loc. laud., p. 317.
Philon, quoiqu'il dirige ses coups surtout contre les Grecs, n'a pas précisément travaillé pour les Juifs. Il ne devait pas les aimer, puisqu'il est si sympathique à Porphyre, et sa haine clairvoyante a découvert la fraude commise par eux sur Hécatée (1). On ne doit donc pas s'arrêter à cette hypothèse.
Patriotisme exalté, réaction extrême contre la Grèce, absence complète de sentiment religieux, ces traits marquent une époque basse. Dans l'Orient ancien ils sont en somme une exception et dès lors le critère historique ne peut être très précis; il serait imprudent d'affirmer à un siècle près que ce phénomène isolé était ou n'était pas possible. Mais l'ouvrage est certainement sorti des mains de Philon, et puisqu'il faut absolument attribuer à quelqu'un la responsabilité de la fraude qu'il contient, il est plus légitime d'accuser l'éditeur qu'un Phénicien inconnu du second siècle av. J.-G. Le Sanchoniathon contemporain de Salomon n'a pas existé ; c'est le seul dont l'histoire ait à discuter l'existence. Il faut avouer d'ailleurs que la fortune eût été rare pour Philon de trouver un original phénicien qui complétât si parfaitement ses théories exposées dans l'histoire paradoxale (2) et qui fût en harmonie si complète avec ses propres idées ! Le faussaire phénicien que nous devons nécessairement supposer a pu écrire en grec aussi bien qu'en phénicien. En pareil cas on ne peut se tromper en concluant is fecit cuiprodest, et nous nommerons désormais Philon, le Phénicien qui a mis sous le nom du vieux Sanchoniathon sa polémique évhémériste (3). Si Sanchoniathon n'a pas existé, que penser de ces colonnes où il aurait puisé ses renseignements? Nous avons déjà dit qu'elles sont comme le cachet de la fiction évhémériste, imposture audacieuse qui prétend emprunter aux temples le secret qui réduirait à néant le culte des dieux. On ne peut cependant pas exiger des sacerdoces qu'ils rédigent eux-mêmes et gravent sur la pierre l'acte de décès de leurs divinités. Que s'il s'agit seulement de textes relatifs aux dieux, on a pu en rencontrer dans les temples au second siècle, quoiqu'un très petit nombre de ces précieux documents aient été retrouvés depuis. La fiction des stèles doit donc être écartée. Celles du temps de Philon ne lui auraient sans doute appris qu'une faible partie de ce qu'il pouvait savoir par ailleurs et personne ne songe à contester qu'il ait connu la
(1) Origène, Conlra Celsum, I, 15.
(2) I, 6 : « Nous nous sommes persuadé que les choses étaient bien comme il (Sanchonialhon) le dit, en considérant les divergences qui existent chez les Grecs, sur lequel sujet nous avons composé trois livres intitulés Histoire incroyable » (rrapàSo^o; la-copia).
(3) Renan a soutenu que le style supposait un original phénicien; cette partie de sa thèse a été réfutée par Gruppe; nous y reviendrons dans l'explication du texte.
théologie phénicienne de son temps, au moins dans ses traits généraux.
On a cru, il est vrai, discerner dans son texte plusieurs cosmogonies, ce qui marquerait un emprunt fait à des documents déjà existants ou du moins à des traditions vivantes. Renan en a restitué jusqu'à huit, encore la huitième comprend-elle toute l'histoire des Ouranides (1). Nous reconnaîtrons, en expliquant le texte, que son unité est beaucoup plus étroite. On a supposé aussi que Philon avait groupé les traditions des divers sanctuaires; cette opinion est plus plausible, et s'appuie sur l'affirmation de Porphyre (2). Il s'agirait surtout de Tyr et de Byblos. iMais il ne peut être question ici de traditions mises bout à bout, et Gruppe a montré que précisément Byblos était nommée dans la prétendue source tyrienne, et Tyr dans celle de Byblos (3).
Gruppe aboutit lui-même à une conclusion beaucoup plus inattendue et cependant séduisante, c'est que Philon se serait servi comme source d'un ouvrage de théologie allégorique, en d'autres termes de celuilà même qu'il se proposait de combattre.
On n'est pas médiocrement surpris en effet de lire après l'histoire des Ouranides cette étrange réflexion : « Voilà donc tout ce que Thabion (4), le tout premier hiérophante des anciens Phéniciens, a expliqué par l'allégorie, et, le mélangeant de phénomènes physiques et cosmiques, il l'a transmis aux prêtres des mystères et aux prophètes qui président aux initiations. Ceux-ci, ne songeant qu'à accroître cette fumée, ont transmis cet héritage à leurs successeurs et à leurs partisans. L'un d'eux était Eisiris, inventeur des trois lettres, frère de Ghna qui fut surnommé Phénix ». Le Thabion qu'on rapporte à une antiquité aussi reculée est précisément le type de cette école que Sanchoniathon aurait déjà combattue et qui avait repris assez de crédit pour que Philon lui opposât l'autorité de son premier adversaire (5). Pourquoi donc le nommer seulement alors? Surtout à quoi se rapporte la phrase si générale : u Voilà donc tout ce que... »?
Le même savant a noté très finement que, dans les quelques lignes qui précèdent (6), Beltis était qualifiée de déesse, Taautos de dieu, alors qu'auparavant l'auteur s'abstenait soigneusement de donner ce titre à ceux dont il racontait l'histoire humaine. Sans doute ici encore les sentiments de Philon sont demeurés les mêmes, mais ne s'inspire-
(1) Op. laud.,^. 275 ss.
(2) Fr. I, 2 : 'Ex xtôv xaxà tcôXiv -jnofxvyifxàTWV.
(3) Op. laud., p. 401.
(4) D'autres : « le fils de Thabion ».
(5) Lés termes du fragment 15 sont presque exactement les mêmes.