SYNCRÉTISME INTÉRIEUR
Par syncrétisme à l'intérieur, nous entendons celui qui s'est produit entre Sémites, lorsqu'un groupe adoptait les dieux de ses voisins.
Il est un syncrétisme qui conduit très directement à l'unité, c'est celui des philosophes. Le bon Macrobe s'est évertué à prouver que tous les dieux du paganisme gréco-romain-sémitique étaient un même dieu soleil. Le résultat était médiocre dans le sens du monothéisme, tant que le dieu unique demeurait si peu distinct du monde des corps. On Tatteignait en cherchant dans les attributs ou dans le culte des dieux ce qui permettait de les ramener à la nature solaire. Il va sans dire que ce syncrétisme est le partage des esprits réfléchis. C'est celui qu'esquissaient les sages de Babylone, lorsqu'ils pratiquaient l'équation des noms divins. Ce ne fut naturellement pas celui des peuples; les peuples adoptaient les dieux de leurs vainqueurs.
On ne peut cependant exclure l'ascendant exercé, même sur le vulgaire, par le prestige de la poésie et des arts. C'est le mérite de M. Winckler d'avoir montré comment l'Arabie elle-même, jusque dans ses déserts, fut accessible à la civilisation babylonienne et impressionnée par sa religion.
Il est assez ordinaire que le développement de la civihsation accompagne le succès des armes. Ce fut le cas dans l'Asie antérieure. De sorte que l'empire exercé par l'intelligence et par la conquête fut celui des Assyro-Babyloniens, selon les péripéties qui donnaient la domination tantôt à Babylone et tantôt à Ninive. iMais l'hégémonie de Ninive fut courte et comme encadrée entre les empires de Naram-Sin et de Hammourabi pour les temps anciens, et ensuite de Nabuchodonosor II. Surtout l'Assyrie n'avait pas de génie propre; de sorte que l'histoire du syncrétisme chez les Sémites est surtout celle de l'influence de la Chaldée et de Babylone.
Dès le temps de Hammourabi on avait conscience que les Sémites d'Occident avaient leurs divinités spéciales, Hadad et Achéra (1). La forme assyro- babylonienne de Hadad était soit Adad, soit Rammân, le tonnant. Achéra fut secondaire à côté d'Astarté dans les deux régions. Il est probable qu'en même temps que la distinction de forme on percevait l'accord fondamental. Les vaincus avaient ainsi moins de répugnance à accepter les dieux du vainqueur, mais aussi se souciait-on
(1) Froc. Soc. Bihl. arch., XI, p. 174.
moins de leur imposer un changement. Le petit royaume de Yadi, inféodé à l'Assyrie, conserve son panthéon, où Chamach seul paraît emprunté, mais le dieu soleil est d'un caractère trop universel pour qu'on puisse rien affirmer (1).
A Neirab l'assimilation est plus avancée, comme le prouvent Nikal et Nouskou (2), mais ce sont des dieux secondaires.
Ce n'est point non plus un fait capital que la prédominance de la forme assyrienne pour le nom d'une divinité. C'est ainsi que les formes babyloniennes de la divinité féminine se répandirent dans l'Asie antérieure et jusqu'en Ethiopie (3).
L'ascendant de Babylone s'exerça surtout, comme il fallait l'attendre de l'attraction d'une grande civilisation sur des peuples moins avancés, par les arts religieux et par son système du monde.
Encore les idoles savamment sculptées à Babylone n'eurent-elles qu'un médiocre succès. Ézéchiel craignait la séduction de ces belles divinités dessinées sur les parois des palais (4). On ne voit pas cependant que les Phéniciens aient renoncé à leurs pierres sacrées coniques qui maintinrent leur prestige en pleine civilisation gréco-romaine. Le triomphe de la Chaldée, ce sont les cultes astraux et l'astrologie mêlée à toutes les combinaisons de la magie.
Lorsque les prophètes ont eu à défendre la religion de lahvé contre la religion assyrienne, ce fut surtout une lutte contre les cultes sidéraux; les documents relatifs au viii^ siècle av. Jésus-Christ en font foi (5). C'était l'invasion du soleil, de la lune, de la reine du ciel, de toute l'armée des cieux.
Ailleurs on fut plus conciliant, peut-être surtout en apparence, et on sut cons erver les dieux nationaux au moyen de quelques équivalences soigneusement ménagées. Certains cultes étaient acceptés d'avance. Le dieu lune de Our en basse Chaldée était celui de Kharran, au cœur de l'Ara mée. Comment conquit-il à l'origine ce double foyer, c'est ce que nous ne saurions dire. En tout cas, de Kharran il lui était facile de se répandre jusqu'en Palestine. M. de Baudissin se demande (6), — si l'Astarté cananéenne n'est pas la lune, — où donc a pris son origine
(1) Textes, n° 10.
(2) Textes, n°^ 13 et 14. Pour Teima, cf. Textes, n» 15.
(3) La forme "IFID:; dans la première inscription d'Axoum {ZDMG. 1888, p. 475); TFIDV à Palmyre (Lid.) ; de plus les cas cas cités KAT. s, p. 424 et s. NIFIDS; chez les Mandéens ; FûSt dans Bar J5a^?M?^ c'est-à-dire Dilbat, nom sumérien (?) de Vénus; TlSl chez les Araméens, c'est-à-dire Bêltu; fJ3 en syriaque, c'est-à-dire Nana, etc.
(4) Ez., XXIII, 14.
(5) Le Dt., au moins dans sa rédaction actuelle, iv, 19; xvii 3; II Reg., xxi, 3, 5; XXIII, 11; Jer., VII, 18; viii,2; xix,13; xliv,17; Soph., i, 5.
(6) ZDMG. 1903, p. 825.
le culte de la déesse de l'astre des nuits qui est si répandu dans tout l'Orient au début de notre ère? Pour nous, cette ditfusion rapide, mais anonyme, rappelle bien la manière dont la langue araméenne s'est insinuée dans toute l'Asie. Il y a cette difficulté que le dieu Lune de Kharran était masculin; mais en Phénicie il rencontrait Flsis égyptienne, coiffée en cornes de vache, assimilée à la lune. Le culte du soleil allait de son côté grandissant, et l'habitude du pays de Canaan d'unir le Baal à la Baalat ne permettait pas à la Lune de prendre un autre rôle que celui de déesse féminine. En d'autres termes, la déesse est devenue la lune quand le dieu est devenu le soleil. Ce ne fut qu'assez tard et toujours, semble-t-il, par l'influence babylonienne, acceptée d'abord par les Araméens et propagée par eux. La marque d'origine est dans le cas très bien frappée. Ce n'est pas Baal qui est le grand dieu solaire, c'est Bel. Nous touchons ici à un des points les plus décisifs du syncrétisme ancien.
Naturellement il ne s'agit plus du vieux Bel, dieu de l'air et de la terre, dieu spécial de Nippour. Il avait concédé toutes ses prérogatives à Mardouk. Depuis Hammourabi, Mardouk règne, et il ne tarde pas — c'est encore une histoire très obscure — à absorber la gloire de Chamach. C'est à peine si on peut prouver le caractère solaire assez net du Mardouk primitif, mais Bel Mardouk est bien le soleil au moment où il commence à conquérir l'Occident. Puisque les cultes astraux tendaient à dominer, le premier rang appartenait incontestablement au soleil. C'est en etfet le soleil qui se présente à Palmyre sous les traits de Bel (1). Le dieu d'Élagabale était un dieu soleil ou un Jupiter, exactement comme Bel (2). Dans la tentative syncrétiste d'Aurélien, c'est Bel qui est uni au soleil (3).
En présence de la diffusion rapide du culte du Soleil, il n'est pas téméraire de regarder à cette époque Bel comme le soleil suprême, une sorte de Jupiter-Soleil. Or il se trouve partout. Les inscriptions sémitiques à elles seules le montrent à Athènes (4), à Putéoles (5), au pays de Moab (6).
Nous l'avons déjà cité à Palmyre (7), en compagnie de Malakbel et de larkhibol (8).
(1) Le disque avec des rayons dirigés en bas ne laisse pas de doute.
(2) Spartien, Caracalla, 11; Lampride, Héliogabale, 1 et 17 : quem Solem alii, alii Jovem dicunt.