ZOSIME, I
(4) CIS,, I, n» 119.
(5) CIS., II, ri° 158 dans le nom propre Sin:!! = Sz r\22.
(6) Textes, n» 17.
(7) Worod, symposiarque de Zeus Bélos, Wadd. 2606 a.
(8) Ce dieu, dont la nature solaire n'est plus contestable, aurait-il changé de nature -
Les Araméens se sont donc faits les propagateurs du culte de Bel- Soleil. Ils regardaient, avec plus ou moins de raison, le soleil comme le dieu primitif d'Édesse (1). Bel fait une grande figure dans une inscription grecque de Djérach, découverte par M. Puchstein (2).
§ 4. — SYNCRÉTISME AVEC l'ÉTRANGER ; INFLUENCES RÉCIPROQUES.
Nous ne prétendons pas remonter aux premières origines. C'est à peine, par exemple, si on a ébauché la question des rapports de TÉgypte et de la Ghaldée, dans les temps les plus anciens, ou de l'emprunt de certains dieux sémitiques par les Aryens.
Ce qui rendait le syncrétisme possible, c'est l'opinion commune qu'on avait du même divin, touchant d'une certaine manière au monothéisme. Dans le traité entre les Égyptiens et les Hétéens, « dieu » prend l'article, avec le sens de « Dieu ». « Autrefois, Dieu ne fît naître aucune inimitié entre eux. » Quand il s'agit de prêter serment, chacun recourt à ses dieux particuliers (3).
Ce sont ceux-là qu'on pouvait échanger.
D'après ce que nous savons des temps historiques, l'Egypte montre d'abord plus de passivité et de réceptivité (k), M. Millier a conjecturé avec beaucoup de vraisemblance que le dieu Bès, ce nain difforme, n'est qu'une traduction mal comprise du héros Gilgamès, vainqueur des lions. Il a signalé le stage intermédiaire, Bès en Hercule. Or Bès existait en Egypte plus de deux mille ans av. J.-C. ; il a été trouvé par M. Pétrie à Kahoun, sous les restes de la XIP dynastie (5).
Avec le nouvel empire c'est une invasion en règle des cultes syriens, non seulement dans l'Egypte du nord à cause du contact des colonies phéniciennes (6), mais même à Thèbes (7).
Les Égyptiens, jusque-là assez pacifiques et n'ayant que des dieux pacifiques, semblent avoir éprouvé le besoin d'emprunter à leurs
puisque HT' indique le mois — lorsque le calendrier, de lunaire, est devenu solaire, par l'adoption du comput julien?
(1) 01 T71V "ESsffaav clxoùvTe;, îspov l| alôivo; vjXto-j -/wpiov... (Julien, or. 4, p. 150).
(2) J'ignore à celte heure si elle a été publiée.
(3) Mitteilungen des Vorderas. Ges., 1902, 5.
(4) Maspero, Histoire..., II, pp. 174, 485, 495, 570; — M. Mueller, Asien..., p. 309-318.
(5) Loc. laud., p. 310.
(6) Les colonies de marchands phéniciens « étaient assez prospères pour bâtir des temples à leurs dieux nationaux, assez influentes pour gagner à leurs religions des Égyptiens de race pure : elles adoraient Bàal, Anîti, Baal-Zaphouna, Astarté » (Maspero, l. /., p. 486).
(7) « Tandis que les nobles et les bourgeois de Thèbes affectaient d'adorer les Astartés ou les Baal » (Maspero, l. L, p. 569).
voisins les divinités belliqueuses (1), le Baal des montagnes, dieu de l'orage, Rachoup, le dieu de Téclair, armé de la massue et du bouclier. La déesse sémitique elle-même était connue surtout sous sa forme belliqueuse, quoiqu'elle figurât naturellement aussi comme déesse de l'amour sous la forme ambiguë de QDS, Qaddichat, la courtisane sacrée, ou Qodchou, la déesse de Qodchou, capitale des Hétéens. Les Égyptiens avaient d'ailleurs noté que ces déesses, Anat et Astarté, n'étaient point des déesses mères : « elles conçoivent mais n'enfantent point, car les Horus les ont scellées » (2)...
Dans les représentations figurées on reconnaît encore le style asiatique, plus ou moins transformé à l'égyptienne (3).
Le rapprochement était surtout facile pour la déesse de l'amour; aussi est-ce probablement par elle que les Égyptiens commencèrent à leur tour à influer sur les Sémites. On était si persuadé de l'identité, que dès la XX^ dynastie les monuments égyptiens donnent à Hàthor, la déesse vache, le titre de maîtresse de Byblos (4).
Il y avait donc entre les deux déesses une communauté spéciale d'attributs, et la stèle de Byblos (5) prouve, pour le temps des Perses, que l'imitation des Phéniciens était flagrante. Elle doit remonter beaucoup plus haut. Cette Astarté, aux cornes de vache, ne peut être que l'Astarté Qarnaïm, dont nous attribuons l'origine aux Égyptiens. Elle se trouve en eflet dans les lieux où ils ont laissé précisément des traces iconiques de leur action, à Byblos, à Cheikh-Sa'ad, non loin de la ville d'Achteroth de Qarnaïm (6) et à Gézer (7).
Les Égyptiens eii vinrent à confondre Isis et Hâthor, et à reléguer dans l'ombre la déesse vache. Dès lors ce fut Isis qui prévalut en Phénicie comme le prouvent les monnaies. L'Isis pharia sur son radeau avait droit de cité à Byblos à côté de l'Astarté marine, le pied sur la proue d'un navire (8). Osiris devait la suivre et on reconnut entre Adonis et lui des traits communs. Si cette dernière identification était très ancienne, les documents égyptiens en auraient parlé. Elle n'apparaît
(1) C'est une remarque de Muller, l. L, p. 309.
(2) Papyrus Harris, dans Maspero, l. L, p. 159, n. 1.
(3) « La figure d'Anat-Anîti nous est connue habillée à l'égyptienne, sur plusieurs stèles de la XIX'^ et de la XX« dynastie » (Maspero, l. l, p. 158, n° 2).
(4) Maspero, L t., p. 174, n° 6.
(5] CIS., I, nM.
(6) Cf. le relief égyptien trouvé à Cheikh-Sa*ad [Zeitschrift des Pal. Vereins, XIV, p. 142 ss. ; XV, p. 205 ss.) ; les cornes de la divinité sont le croissant; à Tell el-Ash'^ari on a trouvé un autel consacré à Artémis [PEF. Q. St. 1902, p. 23).
(7) Yoir plus haut, p. 127, noie 1.
(8) Numismatique des villes de la Phénicien par M. Rouvier.
qu'assez tard (1). On a déjà vu qu'Osiris fut associé à El, l'antique dieu deByblos(2).
D'une façon générale il faut reconnaître que les dernières fouilles en Palestine à Tell el-Hésy, TellZakaria, Telles-Safieh, Tell Djézer, etc., ont révélé une diffusion considérable du bibelot égyptien, figurines et scarabées; mais ce fait ne modifie pas ce que l'on pouvait supposer de l'influence religieuse de l'Egypte. Les Égyptiens adoptèrent des dieux étrangers; les Sémites se contentèrent de transformer quelques attributs lorsque l'identité leur parut suffisamment établie.
Les choses changèrent à la période grecque. Alors les dieux batailleurs des Sémites avaient perdu leur ascendant. Les dieux égyptiens d'outre-tombe, avec leur mystère de théologie et leur saveur de panthéisme, prirent une tardive revanche grâce aux cultes syncrétisés d'Isis et de Sérapis dans tous les anciens pays sémitiques de l'Asie antérieure (3).
Les rapports des Sémites avec les anciens Perses sont encore plus obscurs. Les assyriologues sont tentés de revendiquer la grande déesse perse Anaïtis, qui ne serait autre qu'Anitou ou Anat. Il y a là sans doute quelque exagération. Puisque Artaxerxès présente comme ses dieux Ahura-Mazda, Anahita et Mithra, il convient de les lui laisser. Tous trois subirent partiellement l'influence babylonienne, Ahura-Mazda, du moins dans les représentations figurées qui l'encadrent dans l'antique disque ailé (4), Anaïtis dans ses statues et dans le caractère licencieux de son culte, Mithra dans tout l'appareil sidéral qui accompagne sa marche vers l'Occident. Même ainsi déformées, les divinités perses ne firent pas très brillante figure dans les pays sémitiques. Naturellement les rois perses firent de leur religion la religion officielle (5), mais, après Alexandre, Ahura-Mazda fut relégué en Perse et en Bactriane (6), Anaïtis n'avait plus la nationalité perse; on fut
(1) Plut\rque, De Iside et Osiride; Lucien, De deâ Syriâ, § 7.
(2) Voir plus haut, p. 71, l'inscription publiée par M. Clermonl-Ganneau, Recueil..., V, p. 377 ss.
(3) Sur la propagation du culte d'Isis et de Sérapis en Syrie, voir l'excellent article Isis de Drexler (Roscfier, Lex. myth., II, col. 373 ss.).
(4) Peut-être d'ailleurs originaire d'Egypte.
(5) D'après Bérose, cité par Clément d'Alexandrie {FHG., H, p. 509), Artaxerxès II introduisit le culte d'Anaïtis à Damas.
(6) Il persista en Commagène, d'après l'inscription trouvée par M. Puchstein à Nernroud- Dag et qui mentionne (sous Antiochus, 69-34 av. Jésus-Christ) Zeus-Oromasdes, Apollon- Mîthras-Hélios-Hermès, Artagnès-Héraclès-Arès. Voir sur toute cette question La religion des Perses, la réforme de Zoroastre et le Judaïsme, Paris, LecofFre, 1904 (tiré à part de la RB. 1904, janvier et avril).
réfractaire àMithra, qui passa en Occident en sautant les pays hellénisés (1).
Notons d'ailleurs que cette influence telle quelle exercée par les Perses sur les Sénoiites avant Jésus-Christ ne ressemble en rien à la théologie de l'Avesta avec ses doctrines eschatologiques (2).
Il nous plait de citer ici M. Gumont, dont l'autorité est universellement reconnue. « On peut cependant considérer comme certain que les mystères de iMithra ne sont pas, comme on l'a cru, une altération du zoroastrisme avestique tel qu'il était professé par le clergé sassanide. Ils dérivent de l'ancienne religion naturaliste des tiibus iraniennes, et ils ont conservé à certains égards un caractère plus primitif que l'Avesta. Seulement ils furent soumis d'abord, nous l'avons dit, à l'action des doctrines chaldéennes, auxquelles ils empruntèrent l'adoration des astres divinisés (3). »
En Grèce nous soupçonnons aussi une influence sémitique antérieure à l'histoire, du moins à l'histoire grecque. Aujourd'hui on n'a plus à se préoccuper seulement de l'influence exercée par les Phéniciens. Les idées babyloniennes ont pu pénétrer en Grèce sous leur forme propre, quoique plus probablement par l'intermédiaire des marins de Canaan. C'est ainsi que Gilgamès, prototype de Bès, a pu influer — peut-être par la voie des images — sur la légende de l'Héraclès grec, tandis que les Phéniciens en avaient déjà travesti la figure (4). M. Bérard, qui a rétabli si ingénieusement la chaîne entre Y Odyssée et les périples phéniciens, ne refuse pas de retrouver dans ces périples un écho des mythes babyloniens (5). On ne conteste pas les origines orientales d'Aphrodite, et Kronos a très probablement la même patrie (6). Le nom même d'Adonis est demeuré étranger.
Dans les temps historiques, la Grèce se croit trop supérieure à l'Asie pour subir son prestige. C'est elle qui envahit. Quand ses dieux restent chez eux, on s'empresse de leur envoyer des offrandes (7). Mais on
(1) Le culte de Mithra à Arad et à Sidon, mais probablement sous l'empire (Cumont, art. Mithra,Dict.des «rt^if/iuie^- de Saglio). Nous ajouterions volontiers un nom propre DKinD''7!7 que nous avons relevé à Pétra, mais que le CIS., II, n° 443, Ht autrement ou plutôt désespère de lire, et NTTJ7ina {Bulletin archéol. 1899, p. cxxxvii) où M. Berger ne veut pas reconnaître Mithra. ^
(2) Si elles ont pénétré chez les Juifs, c'est donc en vertu d'une prédisposition bien particulière que nous regarderions plutôt comme une faculté productrice de ces théories.
(3) Art. Mithra, Dict. des ant., III, p. 1944 (paru en 1904).
(4) MuELLER, Asien..., p. 310.
(5) Les Phéniciens et l'Odyssée, II, p. ii.
(6) Voir ce qui concerne Mélék, p. 104 ss.
(7) Par exemple l'inscription grecque qui accompagne le n'' 114 de CIS., 1 : « les marins sacrés de Tyr ont offert à Apollon (à Délos) les images (?) de Tyr et de Sidon ».
répugne comme toujours à les accepter chez soi comme étrangers; on s'efforce de les identifier; tâche malaisée. Les Phéniciens, qui connaissaient les Grecs de longue date, étaient naturellement désignés pour la remplir.
Le Baal, surtout le baal des cieux, était indiqué pour Zeus. Le Baal céleste syrien, qui était plutôt un dieu de l'orage — l'antique Hadad — qu'une divinité sidérale, fut Zeus Kéraunios. Le Baal ichtyomorphe d'Arvad et le Baal de Beyrout furent Tun et l'autre Poséidon (1). Astarté se retrouvait dans Aphrodite, Melqart dans Héraclès. On trouva des rapprochements entre Echmoun et Asclépios. Mais comment traduire Apollon et Athéné, Dionysos et Artémis? Pour Apollon on avait Rachoup, dieu de l'éclair, équivalence assurément fort imparfaite. Mais comme on disait les Rachoups, au pluriel, on pouvait avoir plusieui^ Rachoups correspondant aux nombreux ApoUons et il semble que» étant à tel point générique, l'idée sémitique fléchit et que les Rachoups phéniciens ou plutôt chypriotes sont de véritables Apollons (2).
Athéné étant une déesse sévère, on ne pouvait songer à Astarté. Anat chez les Phéniciens (3), Allât chez les Araméens, l'ont représentée tant bien que mal (4). Pour trouver un répondant à Dionysos il fallait aller jusqu'au Douchara nabatéen (5), à moins de s'arrêter à Osiris (6). Artémis était l'une ou l'autre forme, surtout lunaire, de la déesse sémitique.
Mais cette fusion a toujours été très superficielle. Les noms et la plastique grecque prévalent incontestablement; les anciennes divinités demeurent.
On a besoin des équivalences pour remplacer sur les monnaies les anciens types. On en a besoin pour les noms propres, la même personne ayant très souvent un nom sémitique et un nom grec. Mais on
(1) La transition est très évidente dans les nombreuses monnaies d'Arvad. Sous Alexandre et avec les monnayages royaux, les dieux grecs envahissent pêle-mêle, Pallas, Héraclès, Zeus, Athéna, Apollon, Dioscures. Mais les monnaies autonomes de 259 jusque sous les empereurs romains ramènent fréquemment Poséidon.
(2) Inscription de Tamassos (363 av. J.-C.) n^lhi^ ^ujI, de Hélos près de Lacédémone ou une ville de Chypre; DDmSk ^Z^l, 'AuolXwvt tw 'AÀaataSTat; Alasia ville grecque, ou le nom ancien de Chypre? — SdQ "^X^ [CIS., I, 89) tw 'ATioXùivt xû A[jt,uxXot, Amyclae à Lacédémone; yn tm^ {CIS., I, 10), l'Apollon de l'arc, yn ou de la place yr\ 'ATioUtov 'Ayuuu;? Le lieu d'Arsouf entre JafFa et Caiffa représente l'ancienne Apollonias (Clermont-Ganneau, Horus et s. Georges, p. 16).
(3) Textes, n° 5.
(4) Wahballath traduit Athénodore, par exemple De Vogué, Syr. Centr.,\). 22.
(5) Textes, n» 18.
(6j CIS., I, 122, 1DXT3,2/* = Atovuato; : il n'existait donc pas d'équivalent phénicien.
se trompe quelquefois (1), on se contente d'à peu près, et il serait imprudent d'asseoir l'histoire du syncrétisme sur ces menus détails.
Du syncrétisme par identification, il faut distinguer l'adoption pure et simple de divinités étrangères. Les Carthaginois avaient enlevé aux environs de Gela une statue colossale d'Apollon en bronze. C'était donc un dieu purement grec. Ils en firent cadeau aux Tyriens (2) qui le placèrent dans le temple d'Héraclès. Lors du siège de la ville par Alexandre, on s'imagina voir le dieu passant aux ennemis. On l'attacha avec des chaînes à l'autel d'Hercule (3). Cet étranger n'aurait pas été satisfait de ce qui se passait dans la ville ! on lui donna le surnom d'Alexandriste (4) . De leur côté les Grecs vainqueurs crurent lui devoir le succès (5). Il est clair que ce n'était pas, comme le voulait Mûnter(6), un Baal tyrien. On le tenait là un peu comme otage, sans compter sur lui. On lui avait fait violence, il se vengea, malgré tous les honneurs qu'il recevait à Tyr (7).
Le respect pour les dieux étrangers cessait quand on se croyait décidément le plus fort. C'est au moment où il pensait prendre Syracuse qu'Imilcon pilla les temples de Déméter et de Koré (8). Les désastres qui, depuis ce moment, fondirent sur Carthage décidèrent les Africains à recevoir parmi leurs dieux Koré et Déméter, déesses siciliennes qui naturellement n'avaient point de place dans leur panthéon (9). On institua com.me prêtres les plus distingués citoyens; mais le culte des déesses ou plutôt le service des statues, ce service si exigeant et si ponctuel, ne pouvait être confié qu'à des Grecs qui connaissaient la façon dont elles voulaient être soignées (10) ; les sacrifices étaient aussi selon les rites grecs. Que ces déesses étrangères aient fait fureur
(1) C'est par contresens que SsTl^G^, « Ba'al écoute », est traduit Aiotteiôtiç, «obéissant à Zeus », dans l'inscription de la Couronne.
(2) DiOD., XIII, 108.
(3) QuiNTE-CuRCE, IV, 15 : ... ad détériora credenda proni metu aurea catena devinxere simulacrum arœque Ilerculis, cuius numini urbem dicaverant, inseruere vinculum, quasi illo deo Apollinem retenturo.
(4) Plut., Alex., 24 : où yàp àpsaxstv aÙTôi xà itpadddfJLeva xarà xriv TioXtv... 'A),2|avèpi(riyiv •/ca),oùvT£;. Le même Plularque dit (Actia romana, 61) que les Phéniciens attachaient leurs dieux; c'est probablement une allusion à ce fait particulier ou à des faits semblables. Sur les statues enchaînées, cf. V. Bérard, De l'origine des cultes Arcadiens, p. 99 ss.
(5) DiOD., l. l.
(6) Religion der Karthager, p. 34.
(7) QuiNTE-CuRCE, 1. 1. : quem eximia religione colerent.
(8) DioD., XI V, 63.
(9) La troisième année de la 96' olympiade.
(10) DiOD., XIV, 77 : Où uapeO.TicpoTeçS' èv toi; tepoï; oute Kdpyiv outs Ar,{jLr(Tpa, toutmv îepet; Toù; £7ricïritA0TàT0\j; tôv ttoXitûv xaTédxrjaav, xal [xexà udcarjç <je[i,v6xyiroç xà; Ôsàç lopuffàjxevot, xà; ôuala; xoTç xoùv 'EX>.iivtùv xoù; yoiç\za':àiio\i:, ÈTtiXé^avXcC etiI xyjv xtiSv Oswv ôepaTieiav exa^av.
parmi la population après la délivrance de Cartilage, et même prime sur les divinités nationales, il se peut, mais rien n'indique qu'on les ait assimilées à des divinités sémitiques, du moins à l'origine (1). Il est peu probable — le premier enthousiasme passé — qu elles aient supplanté la déesse sémitique que les Romains reconnurent plus tard, non point pour une Koré ou une Gérés, mais pour une Virgo cœlestis.
Il leur était très difficile de l'identifier exactement; ils disaient surtout Junon quoique aussi Vénus et Diane ; c'était toujours une divinité céleste, l'antique déesse sémitique. Les Carthaginois étaient vaincus, mais les Romains ont pour ainsi dire repris leur œuvre religieuse. xMM. Rerger et Cagnat ont pu dire sans paradoxe : « Rome a répandu la religion punique en Afrique (2). »
S'il en était ainsi en Afrique, où les Sémites n'étaient que des dominateurs étrangers au sol, si la Phénicie, conquise à l'art grec, demeura obstinément attachée à ses pierres sacrées coniques, on peut supposer que rx\ramée, la Chaldée et l'Arabie demeurèrent encore plus fermées aux divinités grecques, les cultes officiels exceptés. La religion grecque domina en Orient comme la langue ; mais de même que les noms anciens des cités ont reparu presque partout à la place des noms grecs officiels qui n'avaient pas pris racine, les divinités sémitiques, plus ou moins transformées, il est vrai, et affublées d'attributs nouveaux, ont gardé l'empire de leur sol. Qu'il suffise de citer Marnas à Gaza, Baal Marqod près de Beyrout, le Baal de Baalbek et celui de Baetocécé. Le nom de Zeus qu'on rencontre à chaque instant dans le Hauran, la Batanée et la Trachonitide ne doit pas faire illusion ; il ne représente plus guère qu'un équivalent de dieu ou même de Baal (3) .
(1) M. Clermont-Ganneaii pense le contraire : « Qu'il y ail eu, non pas introduction de toutes pièces, mais adaptation d'une déesse hellénique à une déesse sémitique préexistante, c'est ce qu'on admettra sans difficulté » [Éludes..., I, p. 152), Ce savant identifie Déméter à Tanit Pnô Baal, mais avec la réserve expresse que Tanit n'est pas la Virgo Cœlestis; il suppose que le culte de Tanit ne fut qu'un épisode dont le hasard des fouilles a fait exagérer l'importance. — Le même savant soupçonne que la divinité "IDDD à Carthage pourrait bien être M emoria {Recueil... ^ III, p. 5).
^2) Bulletin archéoL, 1889, p. 265. Les mêmes savants écrivent : « Ce qui appartient en propre aux Phéniciens, c'est une certaine façon de concevoir la divinité et de la représenter qui n'a jamais varié. »
(3) Ce n'est pas le moment de traiter en détail cette intéressante question. Il nous semble que Schurer en particulier [Geschichte desjlidischen Volkes, II, p. 21 ss.) a beaucoup exagéré l'hellénisation des cultes en prenant pour point d'appui les monnaies et les inscriptions grecques. Par exemple : il y avait à Gaza huit temples, d'Hélios, d'Aphrodite, d'Apollon, de Perséphoné, d'Hécate, un Herôon et un Tychéon, enfin un temple de Marnas. Or tandis que Drexlei" [Marnas, Rosch., Lex. myth.) désespère de connaître la représentation de Marnas d'après les monnaies, c'est ce dieu qui était le principal obstacle au Christianisme; il régnait à Gaza comme Sérapis à Alexandrie. S. Jérôme écrivait à Laeta :jam et jEgyptius
g 5. — PROGRÈS OU DÉCADENCE.
Au début de notre ère, les religions sémitiques étaient-elles dans la voie du progrès? Par là nous n'entendons pas en ce moment une expansion plus grande. Nous demandons si, dans Taire des Sémites^ les idées sur Dieu étaient devenues plus pures, en se rapprochant du monothéisme, si le sentiment religieux s'était affermi par Tespérance (les biens futurs, si l'élan vers le bien était plus encouragé par les pratiques du culte?
Sur les deux derniers points il n'y a guère de controverse possible. L'affirmation d'une rétribution après la mort n'avait jamais été le fort (les Sémites. Malgré tous nos efforts nous n'en avons trouvé que de bien faibles traces : encore est-ce dans les temps les plus reculés qu'elles apparaissent; la prétendue influence eschatologique des Perses sur les Juifs ne s'est pas exercée sur les Sémites païens. Les Grecs ne pouvaient guère leur communiquer que leurs doutes. Mais tandis qu'en Grèce on se partagea en deux camps dont l'un affirma avec plus d'énergie la vie future que l'autre mettait en doute, les Sémites n'ont pas cherché à résoudre le problème, ou du moins ne nous ont pas dit vers quelle solution ils penchaient (1).
La morale des temples était toujours la même. Si on répugne aux sacrifices humains, c'est sous l'influence générale des moeurs, et plutôt en opposition avec les exigences du culte (2). La débauche régnait avec une telle impudence dans les cérémonies de la Virgo cœlestis de Cartilage, que seule la religion pouvait autoriser des pratiques que les mœurs domestiques n'eussent pas tolérées. C'est la réflexion de saint
Serapîs chrisiianus est : Manias Gazae luget inclusus {Migne, t. XXII, col. 870). — Schiirer fait état des Zeus que M. Chabot, dans sa table des inscriptions de Waddington, range parmi les noms communs. — Peut-on prendre au sérieux le culte d'Athéné dans le Hauran, la Trachonitide, la Batanée, quand les inscriptions nabatéennes nous ont fait connaître le culte d'Âllàt, identifiée avec Atliéna? Les inscriptions qui la citent sont les n^' 2081, 2203% 2203'', 2216, 2308, 2345, 2410 (omis'par Chabot), 2453, 2461. Les consécrateurs portent des noms sémitiques, et deux fois cette déesse est déterminée par un nom de lieu. On ne sait que faire de roi^txairi (2345); mais èv "Appot; 2308 est un nom de lieu voisin (cf. C/5., n" 182, Allât de Salhadj. Six fois elle est nommée xupia, la dame Athéné, à la mode sémitique.
(1) C'est à tort d'ailleurs qu'on a allégué contre l'espérance de la résurrection le terme a demeure à jamais » que les Palmyréniens et les Nabutéens donnaient à leurs tombeaux; cela répondait à nos concessions à p3rpétuité; cf. De Vogué, n° 65, où il s'agit d'une famille juive.
(2) Pendant le siège de Tyr par Alexandre, on proposa de reprendre le sacrifice interrompu d'un enfant de bonne famille; le sénat s'y opposa (Quinte-Curce, IV, 5),
Au'^ustin (1), et il est inutile d'insister sur ce lieu commun, ni sur la fureur de superstitions et de magie qui régnait au début de notre ère dans toute la Syrie. Si les Sémites ont adoré les animaux, c'est précisément à cette époque (2).
On a souvent tracé ce tableau ; mais on parait le perdre de vue quand on passe à la question plus difficile du monothéisme. Il faut se souvenir du moins que les idées les plus pures sur Dieu ne peuvent guère coïncider avec de semblables pratiques et qu'en tout cas une pareille religion, si elle était possible, serait encore une piètre religion.
Cependant certains savants, ne sachant comment expliquer le monothéisme juif, et refusant de lui reconnaître une cause surnaturelle, ne seraient pas fâchés de l'englober dans un mouvement général.
Éd. Meyer croit voir clairement « comment la rivalité des cultes conduit à l'exclusion et à la vénération d'un seul dieu; un chemin que la religion hébraïque a parcouru jusqu'au dernier terme, au monothéisme rigoureux, conçu comme pleinement personnel » (3).
D'après iM. Nôldeke, les expressions des Palmyréniens montrent qu'une spiritualisation des représentations du divin s'est produit chez d'autres Sémites comme chez les Israélites (4). Ce savant aurait mieux fait de s'en tenir à ce qu'il venait de dire : Je renoncerais plutôt à résoudre l'énigme que de me réfugier dans la Providence divine et la révélation; car ce n'est pas une explication scientifique (5).
Il n'est pas contraire à la science, ou du moins à la raison, de recourir à la cause première quand les autres font défaut (6), mais il n'est certainement pas scientifique d'attribuer aux Sémites une tendance progressive particulière vers le monothéisme.
Renan disait plus justement : « En général, l'épigraphie de la Syrie porte à supposer, derrière les cultes de ce pays, un certain fond de monothéisme, très oblitéré, mais reconnaissable encore (7). » C'est toujours le même fond, et les inscriptions de Palmyre ne prouvent rien de plus. On pourrait d'ailleurs objecter que l'argument est mal choisi. Les inscriptions de Palmyre sont postérieures à notre ère, et
(1) De civit. Dei, II, c. m.
(2) Le témoignage de Clément d'Alexandrie est formel, quoiqu'on soit tenté de le supposer exagéré : oùSé ye tôîv Tr^v <Poivi%y]v Supwv xaTOixoyvTwv, wv oî (xèv ta; TreptffTspàç, ol ôè toO; tX6ùç oiiTw aeêoycji TreptTTwç, w; 'HXeïoi tov Ma. P. G., t. VIII, p. 121.
(3) DansRoscH.,Xe:r. niyth., I, col. 2878 s.
(4) ZDMG. 1888, p. 485.
{B) ZDMG.,1. ^,p. 484.
(6) Cela est moins étrange que l'expression employée par M. Nôldeke pour montrer les Juifs travaillant au monothéisme {durchgearbeitet hatten, l. c, p. 476)!
(7) Mission de Phénicie, p. 236.
l'influence des Juifs pourrait s'y être fait sentir (1) bien avant la prise de Jérusalem, — sans parler des chrétiens (2). On peut rapprocher de la nomenclature hébraïque le terme de dieu « maître du monde », si on l'entend comme M. Lidzbarski(3), ou de « maître de l'éternité », et le vocable « Celui dont le nom est béni à jamais » (4), et le qualificatif de « rémunérateur » (5).
Mais il n'est même pas besoin de recourir à cette explication. Peu importent les prédicats donnés à un dieu, s'ils sont aussi donnés à d'autres, s'ils ne le rangent pas dans une sphère inaccessible ou plutôt unique. Le dieu béni est bon et miséricordieux (6), le Baal Chamin 'est bon et rémunérateur (7), Arsou et Azizou sont des dieux bons et rémunérateurs (8), Azizos tout seul est, dans la même inscription, bon et miséricordieux (9), Chai 'al Qaoum, qui ne boit pas de vin, est bon et rémunérateur (10). Et il va sans dire que les Palmyréniens n'ont pas renoncé à leurs dieux nationaux, Malakbel, 'Agiibôl et larkhibôl, et ils n'hésitent pas à diviniser les empereurs (11). Tout au plus peut-on noter la prédominance croissante du soleil, qui répond à un mouvement général dans l'Empire. On ne peut nier qu'il y ait concentration du culte, comme elle avait lieu en Egypte autour d'Isis et de Sérapis; il n'y a pas plus qu'en Egypte une perception plus distincte de la divinité, un sentiment plus profond de la justice qu'elle demande. Si l'unité et la transcendance de Dieu étaient mieux comprises à cette époque, c'est par ceux qui cultivaient la philosophie grecque, mais on sait que leur action ne s'étendait guère au sanctuaire et que les âmes ne leur demandaient pas la satisfaction de leurs besoins religieux.
(1) lis s'y sont réfugiés en assez grand nombre après la prise de Jérusalem (VoGiiÉ, Syriecentrale, p. 16 et p. 47 ss., à propos des n»' 13 et 65; dans ce dernier « Samuel, fils de Lévi, fils de Jacob, fils de Samuel », en 212).
(2) On connaît les rapports de Zénobie avec Paul de Samosate.
(3) LiD., Ephem., p. 256.
(4) Textes, n"" 19 et 20. Pour le dieu béni à jamais, cf. Ps. lxxii, 19; cxm, 2; Dan., n, 20.
(5) LiDZBARSKi, Eph., p. 202. Le mot N"13D ou NIj^I; ne paraît pas pouvoir s'expliquer par l'araméen. Lidzbarski rapproche le Talmud Babli (Beralcoth, 4 «) D''pnïb TilD ID^IT ûb^lJaty, « celui qui rend une bonne récompense aux justes ».
(6) CooKE, p. 297.
(7) CooKE, p. 295, de l'an 67 ap. J.-C.
(8) Inscription de Sobernheim, JRES., a" 30, corrigé dans Cooke, p. 295, note.
(9) « Le miséricordieux )), NJam, est presque personnifié dans Vogué, 79; cf. C/5., IV (sabéen), n° 40, oSn, « le clément », et Dm, « le miséricordieux», devenus des noms propres.
(10) Textes, n° 18.
(11)l Vogué, 15, 1. 3, en 242-243 ap. J.-C. : DTnJDDSx K*nS>î, « le dieu Alexandre » Sévère. — Sur le panthéon des Palmyréniens, voir J. Mordtmànn, Palmyrenisches, p. 38-50.
On rencontre cependant chez les Sémites, comme en Grèce et à Rome, l'indication assez nette d'une religion personnelle. Mais tandis que dans l'Occident cette religion individuelle se rattachait aux mystères d'Eleusis, d'Isis ou de Mithra, les Sémites prennent simplement pour patrons des dieux d'ailleurs connus. Ce fait, remarqué depuis quelques années à peine (1), est maintenant relevé à chaque campagne épigraphique, mais à vrai dire seulement dans les régions nabatéennes (2) . Avant de le considérer comme une manifestation de l'individualisme religieux résultant de la décadence des religions nationales, il faudrait se demander s'il n'est pas plutôt une application du principe des clans. Un individu considérait comme son dieu spécial celui qui était honoré dans son clan, fùt-il un dieu très élevé dans la hiérarchie. On n'a pas encore remarqué la portée de ces faits pour apprécier le caractère historique de la religion personnelle des Patriarches, sortis du même groupe ethnique et du même état social.
A Palmyre on ne trouve que l'appropriation du dieu au clan (3) ; certains particuliers ont pu se recommander à un dieu (4), mais il y a une nuance. Les tessères elles-mêmes demandent aussi la bénédiction pour des tribus (5).
Il est d'ailleurs très frappant que ces tessères s'adressent en général au soleil qui était bien le dieu national de Palmyre, mais sous le vocable de Bel, qui parait rarement (6) dans les inscriptions officielles. C'est un nouvel indice de la disposition qu'on avait alors, de chercher soi-même sa voie religieuse, quoique cette disposition paraisse,
(1) Le mérite de l'avoir reconnu revient à M. Noldeke.
(2) «Douchara est le dieu de noire Seigneur », c'est-à-dire du roi (C/5., ar. 208 etc.); mais /iVa (Clermont-Ganneau : Ares ?] ou .Vda est le dieu de Rabel. Le dieu de Qasiou {CIS., ar. 174) n'est pas nommé; Qasiou, qui est une gens (165), est aussi une personne (170 et 182), Le dieu de ^ITi^?^ n'est rien moins que Baalchamin (lecture plus probable n° 176); au n° 354 on lit "1\2J"''l2n nSx KIHl. Parmi les inscriptions grecques de Waddington on trouve l'étonnant Aiàç àvixriTO'j 'HXîou Au[jt,ou, Zeus, soleil invincible, [dieu] de Aumos (n" 2392); Gsw O0[a]creà6ou Tiarpcùto ôeavS^i'ij) (2374 ■'); dans le PEF. Quart. St., avril 1895, p. 136 : 9e6; Ma>.£ixa6ou ; dans le voyage au Safàde MM. Dussaud et Macler, p. 205, n° 96 : sic Ôeov ['k][i.içto-j. — Cf. le dieu de Mazzabanas, Recueil..., V, p. 154, où il est cependant difficile d'admettre sur le point particulier de Mezzabanas les conclusions de M. Clermont- Ganneau.
(3) Cf. Oxoniensis, I (en 85 ap. Jésus-Christ), le soleil, dieu de la famille du dédiant, imiIK nn nSx xra^yS; ou encore le "îD^n la, la Tyché de la tribu Taymi (Vogué, 3, en 140 ap. Jésus-Christ. Voir Coore, p. 269).
(4) Vogué, 132 : « Bel protège lahartha et Nannai »; 137 : « Bel fortifie Genouba »; cf. 141, 144.
(5)VoGiiÉ, 132, revers : «Bel protège les Beni-Hela »; 133 : « Bel protège les Beni-Hanefi » ; 134 : « Bel protège les Beni-Barsa*a » ; et Mordtmann, n» 50 : « que Bel protège les Beni-Taymi ».
(6) C'est par un hasard qu'il ne se trouve pas en palmyrénien; les textes grecs dans Mordtmann, Palm., p. 41.
chez les Sémites, beaucoup moins aberrante de l'observation des cultes nationaux.
Si le syncrétisme n'avait pas réalisé l'unité, il ne pouvait donc qu'augmenter la décadence en multipliant les formes de la divinité qui ne s'imposaient plus par la tradition, mais relevaient en partie du libre choix. Cependant nous n'avons pas encore signalé la cause la plus grave du scepticisme religieux.
Les Sémites n'ont pas cherché à sauver leurs dieux en les assimilant aux éléments; mais l'autre système d'explication philosophique, qui, lui, aboutissait à la négation, l'évhémérisme, a fleuri chez eux à ce point que Renan a pu parler de « l'évhémérisme naturel aux Sémites » (1) . Le phénomène a cela de remarquable qu'il peut naître de deux principes absolument opposés, le monothéisme et la mythologie.
Le monothéisme, mis en présence des dieux, ne saurait, en vertu de son propre principe, que nier leur existence, il lui reste ensuite à expliquer l'empire qu'ils ont acquis sur d'autres hommes, et dès lors il les considère, ou comme des esprits mauvais, ou comme des forces naturelles, ou comme des hommes divinisés. Les trois points de vue alternent dans la Bible.
Mais la mythologie elle-même peut aboutir à l'évhémérisme. A force de développer les histoires des dieux, leurs généalogies et leurs aventures, on les assimile tellement aux hommes qu'on finit par se demander où ils sont nés et où ils sont morts. A ce point cependant on touche à la limite qui distingue les dieux des hommes et on ne peut la franchir saus que le concept de la divinité en soit atteint. Aussi faut-il supposer un moyen terme qui permettrait de procéder par analogie : les hommes divinisés. De sorte que le phénomène de l'évhémérisme doit se produire plus naturellement dans les pays où on divinise les mortels, ordinairement les rois.
C'est le cas pour l'Egypte, et à un point tellement étrange qu'il faut citer M. Maspero, dont on ne peut récuser l'autorité : « La même nécessité qui s'imposait aux hommes s'imposait donc aux dieux de rechercher le genre de sépulture qui prolongeait le plus la durée de leur âme. On les enterra d'abord à la montagne, et un de leurs titres les plus anciens nous montre en eux les êtres qui sont sur leurs sableSy à l'abri de la putréfaction ; puis quand on eut découvert les arts de l'embaumement, on leur accorda le bénéfice de l'invention nouvelle et on les momifia. Tous les nomes avaient la momie et le tombeau de leur dieu mort (2). » Et ce n'était pas seulement des dieux comme
(1) Mémoire sur... Sanchoniathon, p. 263.
(2) Histoire..., I, p. 116.
464 ÉTUDES SUli LES RELIGIONS SÉMITIQUES.
Osiris, c'était Râ lui-même, le dieu soleil, dont on montrait le tombeau.
Il y a plus, les dieux n'étaient pas uniquement des morts devenus dieux; c'est comme dieux qu'ils étaient sujets à la vieillesse et à la mort; les Égyptiens se représentaient donc, et cela découlait assez logiquement de leur panthéisme, les dieux comme enveloppés dans un tourbillon qui emporterait toutes choses à travers les existences renouvelées.
Sur ce dernier point, la mort des dieux comme dieux, les Sémites sont muets. Mais on sait qu'ils ont rendu un culte à des rois avec la pleine conscience de leur rôle historique, au moins au début; et si ces dieux sont morts, pourquoi pas les autres? Dans un pays où un roi défunt pouvait être assimilé à un astre (1), les astres pouvaient être assimilés à des humains, d'autant que, et c'est le point capital, il ne s'agit pas tant des astres eux-mêmes que des esprits qui les gouvernent.
Aussi les dieux honorés spécialement dans certaines villes devinrentils les fondateurs de ces villes, et peu s'en fallut que leurs temples ne figurassent leurs tombeaux.
On en vint là, du moins à l'époque gréco-romaine, et les exemples abondent (2). A Babylone (3), les prêtres chaldéens demandèrent à Alexandre de restaurer le tombeau de Bel, détruit par les Perses. D'après Strabon (4), c'était une pyramide ou ziqqurat. A Damas, on voit le tombeau d'Athare, femme du roi Damascus (5). Soada passait pour avoir été fondée par un dieu local identifié à Dionysos (6). Paphos croyait posséder le tombeau d'Aphrodite (7). Melqart n'était plus qu'un ocpx^ri^^'^i^ (8). Le dieu nabatéen Obodas était dans un rapport analogue avec Eboda (auj. 'Abde/i).
Cet évhémérisme radical date-t-il seulement des Grecs (9)? Plusieurs assyriologues distingués (10) en doutent et proposent même de le faire
(1) Bour-Sin de Our, assimilé à l'étoile de Maidouk (Scheil, Zeitschr. fiir Ass., XII, p. 265).
(2) Les principaux cas ont été cités par M. Cumont dans la Revue archéologique, maijuin 1902, p. 297 ss.
(3) DiOD., XVII, 112.
(4) Jd., XVI, I, 5.
(5) Justin, XXXVI, ii, 2 : Nomen urhi a Damasco rege inditum in cuius honorem Syri sepulchrum uxoris ejus Alhares pro templo coluere.
(6) Waddington, 2309 : Tipovoîa xupîo-j XTtaTOu Atovuaou.
(7) Clem. Rom., JRecognitiones, X, 24.
(8) Textes, n" 8. Son tombeau à Gadis, Pomp. Mêla, III, 6; Arnobe, I, p. 25 ; Recogn., x, 24.
(9) Nous l'avions pensé dans la première édition de cet ouvrage.
(10) Winckler, Hilprecht, A. Jeremias.
GARACTELiE DES RELIGIONS SÉMITIQUES. 465
remonter aux premières origines connues de la Chaldée. La question est des plus importantes — ■ disons que c'est la plus grave de toutes (1) — et elle dépend presque entièrement du sens d'un mot. Si on donne toujours à gigunu le sens de tombeau, il faut faire dire à Nabonide qu'il a réparé la tour à étages du tombeau du dieu soleil (2); à Hammourabi qu'il a revêtu d'une couleur verte (3) le tombeau d'Aya, femme du dieu soleil (4); à Goudéa qu'il a bâti le tombeau de Nin~ girhi... Goudéa considérait donc Ningirchou comme son prédécesseur divinisé, étant en train de se faire dieu lui-même? Et Nabonide savait où le soleil était enterré?
Ce qui est assez séduisant, c'est précisément le rapprochement des tours pointues de Babylone avec les pyramides, qui étaient certainement des tombeaux.
Pourtant la conclusion est tellement extraordinaire que l'on demande d'autres preuves que le sens de gigunu dans certains cas (5). î' L'objet dont parle Goudéa est en bois de cèdre, et c'est un objet que Ningirki aimait... Cela convient-il à une tombe? Scheil a refusé de lui donner le sens de tombeau dans le prologue de Hammourabi et a fait observer qu'il s'entendait ailleurs d'un sanctuaire (6 ).
C'est, jusqu'à nouvel ordre, la solution la plus prudente. On pourrait aussi suggérer que les textes de Diodore et de Strabon roulent sur la même équivoque. C'est un temple que les Perses avaient voulu détruire, c'est un temple dont les Chaldéens demandaient la restauration. Les autres textes visent une époque plus récente.
Il demeure cependant que l'habitude de diviniser des rois et de considérer les dieux comme des seigneurs et comme des maîtres prêtait à une confusion qui devait tourner au désavantage des dieux, et que les Sémites étaient un terrain de choix pour le développement de l'évhémérisme. Si l'on songe qu'Évhémère ne vivait qu'au iv*^ siècle, et qu'il a prétendu avoir fait sa découverte en Orient, on sera porté à reconnaître ici la priorité des Sémites. Mais on n'est pas autorisé pour cela à déduire ce système du monothéisme; il était en réalité issu du polythéisme, dont il devait d'ailleurs précipiter
(1) M. Hilprecht n'hésite pas à conclure que les Sémites ont remplacé l'ancienne religion sumérienne, beaucoup plus pure, par le culte des morts {Die Ausgrabungen im Bêl-Tempel zu Nippur, p. 72).
(2) KB., III, 2, p. 90.
(3) La couleur de la résurrection, dit Winckler (Iraduction allemande du Code).
(4) Mu-sa-al-biû wa-ar-ki-im gi-gu-nê-e (ilu) Â-a... (Scheil, col. II, 26).
(5) Dictionnaires.
(6) II R. 61, n"" 2,3 : É gigunu, un temple; IV R. 27,25 un temple de Bélit; cf. encore Scheil, Textes élamites-anzanites, I, p. 34. •
la décadence, et celte décadence ne se produisait pas non plus au profit du monothéisme.
g 6, — DERNIÈRES DESTINÉES DES ANCIENNES RELIGIONS SÉMITIQUES.
Le trait caractéristique des tendances religieuses du monde romain, c'est l'entrainement vers les religions étrangères, non pas toujours par un attrait pour l'exotisme, mais parce que les âmes croyaient y trouver plus de satisfaction. Ce n'est pas en effet par la séduction d'un culte étranger que la Grèce s'attachait aux mystères, spécialement d'Eleusis, qui passaient pour être vraiment grecs et qui étaient en tout cas grécisés, puisqu'elle demeura à peu près fermée au culte de Mithra. Ce qu'on demandait aux mystères d'Eleusis, d'Isis ou de Mithra, c'était très souvent une lumière plus complète sur la divinité, plus de garanties pour la vie future, et ceux qui en avaient la direction savaient encore retenir le peuple par l'attrait de spectacles mystérieux. On peut dire de tous ce que M. Cumont dit de la religion mithriaque : « L'espérance d'une immortalité glorieuse réservée aux initiés a certainement exercé sur eux un grand attrait, et contribué à la diffusion des mystères. Ceux-ci ont aussi dû leur succès à la valeur de leur morale, qui favorisait l'action et où l'on trouvait dans les luttes de la vie un soutien efficace. La conformité de leurs doctrines avec la science et la philosophie du temps a pu séduire les esprits cultivés, tandis que le caractère très primitif à certains égards d'un culte qui divinisait toute la nature avait fortement prise sur les âmes populaires (1). » Il faut ajouter, pour être juste envers les Pères de l'Église comme envers les mystères, que la sensualité y trouvait son compte, et, comme le dit aussi M. Cumont, les doctrines du iMithriacisme sur le pouvoir des démons « permettaient de justifier toutes les pratiques occultes et toutes les superstitions (2) ». Si le culte de Mithra l'emportait par sa valeur morale et son idéal de vérité et de justice — c'était une religion militaire — , celui d'Isis affectait plus de profondeur philosophique et c'est pourquoi la Grèce lui fut largement ouverte. Son panthéisme était le vieux fond égyptien, auquel la Grèce avait donné une apparence réfléchie.
C'est méconnaître à la fois l'esprit égyptien et l'esprit sémitique d'attribuer à une Tanit (3) ou à une Astarté cette étonnante définition
(1) Dictionnaire des antiquités^ t. lïl, p. 1954.
(3) B\ETHGEN, p. 56, sous pi'élexte que nous sommes en Afrique et que la regina cœli ne peut être qu'une déesie sémitique.
CARACTiaiE DES RELIGIONS SÉMITIQUES. 467
que donna d'elle-même Isis, reine du ciel, fidèle écho des litanies des prêtres d'Ammon sur l'être multiforme : Rerum naturae parens, elementormn omnium domina , secnlorum pro génies initialis , summa numinum, i^egina Maniiim, prima cœlitum, deorum dearumque fades uniformis,... cujus niunen unicum., multiformi specie, ritii vario, nomine multijugo totiis veneratur orbis... (1).
Quelle attraction, capable de balancer celle des mystères, pouvaient offrir les religions sémitiques aux âmes occidentales? Rien d'appréciable. Leur polythéisme ne l'emportait pas sur ce panthéisme, et ce n'était pas un grand avantage qu'il fut concrétisé dans le soleil plutôt que dans la déesse bonne et douce. Elles étaient muettes sur la question de la vie future, et c'est peut-être surtout à cause de cela qu'elles n'ont point eu de grands mystères (*2). Enfin la dureté et l'immoralité officielle de leurs cultes rebutaient les âmes. Plutarque qui a réhabilité le culte d'Isis, comme un moindre mal, puisque les cultes grecs tombaient en lambeaux, n'aurait pas consenti â se faire le prosélyte de la déesse syrienne (3). 11 restait aux Sémites la prodigieuse réputation astrologique des Ghaldéens, et ce fut leur part d'influence, même dans les mystères de Mithra.
Si les âmes n'allaient pas à ces cultes, on put croire qu'ils seraient imposés par force sous la forme solaire. Mais la tentative insensée d'Élagabale de faire adorer à Rome la pierre noire conique d'Émèse ne fut qu'un caprice personnel; les deux temples qu'il lui bâtit étaient sur ses jardins. Après lui il ne reste que le souvenir d'un carnaval indigne de la majesté romaine.
La tentative d'Aurélien fut plus sérieuse. La réforme religieuse faisait partie de son programme de restauration impériale. Il avait rendu l'unité politique à l'empire, il voulut que l'unité religieuse en fût la clef de voûte. Gomme dieu unique il choisit le soleil : Sol Domi-