OU DU POUVOIR CONSERVATEUR
Il est dans la nature de l'esprit humain de n'avancer vers son but qu'au travers de constantes oscillations. C'est une faible nacelle qui lutte contre le vent et le mouvement des flots en même temps qu'elle cède à la rame ; tour à tour elle dévie à droite, puis à gauche, selon que les rafales du premier redoublent ou se ralentissent, et cependant le timonnier tient toujours l'oeil fixé sur le même point du rivage vers lequel il se dirige. L'esprit des peuples, comme celui des individus, est toujours fixé sur le bonheur vers lequel il aspire ; toutefois il dévie tour à tour à droite et à gauche , tantôt entraîné par les impulsions fougueuses des passions, tantôt luttant par un ressort intérieur , et gagnant sur elles lorsqu'elles cèdent. Il chancelle, il sort sans cesse de la ligne droite ; mais il avance cependant.
Les publicistes n'ont jamais plus cédé a ces oscillations contraires que lorsque, cherchant par la constitution du gouvernement à assurer le plus grand bien de tous, ils ont voulu apprécier l'importance et l'utilité de l'aristocratie. Parmi les instituteurs des peuples libres, Lycurgue et Solon,Xénophon, Thucydide, Platon, Aristote, Tite-Live, Tacite, Machiavel et Calvin, ont manifesté un penchantdécidé pour l'aristocratie; do nos jours, au contraire, elle est attaquée avec un acharnement si violent qu'on désigne par son nom tout ce qu'on estime odieux dans les gouvernements, et qu'on paraît déterminé à l'extirper de partout. Cette fureur n'est point encore apaisée, et peut-être
les restes de l'aristocratie européenne seront-ils de nouveau exposés à des attaques violentes. Les victoires du système aristocratique et démocratique ont alterné depuis le commencement (lessociétéshumaines, et d'autres changements suivront encore, f/esprit avance cependant; il commence à se convaincre qui? l'aristocratie, comme la démocratie , sont deux éléments nécessaires de tout bon gouvernement : tous deux pernicieux quand ils sont exclusifs ou même quand ils dominent, tous deux essentiels au bonheur des peuples quand ils sont habilement coordonnés.
L'aristocratie est le pouvoir de ceux qui se font appeler les meilleurs: nous les nommerons seulement les plus distingués dans la société. C'est le pouvoir attaché à l'illustration. Au premier regard, l'illustration semble personnelle; mais l'aristocratie devient un corps, et s'anime de l'esprit de corps par le mobile de la même passion, l'orgueil, qui , chez tous ceux qui lui sont étrangers, s'acharne à la renverser. Chacun, pour soi, a soif de distinction ; chacun supporte impatiemment celle d autrui. Les formes reçues de la modestie s'opposent à ce qu'on se fasse valoir soi-même; mais nous ne craignons point de dire de nous autres ce que chacun rougirait de dire de soi. Cette vanité, cet orgueil , ce contentement de soi , qui se trouvent mal à l'aise sous le joug de l'usage du monde, sont tout à coup affranchis de toute contrainte quand il s'agit de louer le corps auquel on appartient. Aussi ce corps nous devient cher en raison de la satisfaction qu'il donne à notre amour-propre, en raison de l'ardeur avec laquelle nous l'exaltons pour nous exalter nous-mêmes. Chacun semble prendre plaisir à juger de sa hauteur la nature humaine tout entière, à proclamer qu'elle est égoïste, inconstante, qu'on doit accorder peu de foi à ses promesses, peu de fondement à ses vertus, pourvu qu'il puisse dire : Nous autres, nous ne supportons pas d'être confondus avec la foule; nous autres, nous ne reculons jamais , aucun soupçon ne nous a jamais atteints; quoi qu'il arrive, notre honneur demeurera toujours intact. Il s'agit de nous autres, et non seulement nous n'hésitons point à nous rendre hautement le témoignage que
DES PEUPLES LIBRES. 207 chacun hésiterait à se rendre a soi-même, nous nous faisons une vertu de notre orgueil pour notre corps ; nous croyons devoir lui rendre un culte ; nous sentons, en flirt, que notre égoïsme s'anéantit devant cette existence plus grande que la nôtre, et nous trouvons au besoin, en nous, du dévouement, de la grandeur dame, de l'héroïsme pour cette créature de notre vanité.
.Comme le plus puissant ressort de la société humaine, le plus ferme appui en particulier de l'aristocratie est l'esprit de corps , il y a peut-être quelque avantage à l'étudier là où l'illustration qu'il s'attribue n'est pas reconnue par le reste de la société. Tous ceux qui ont quelque expérience de la vie militaire saventque même les âmes les plus vulgaires peuvent s'enflammer du plus noble enthousiasme , peuvent donner des preuves du plus admirable héroïsme quand l'honneur de leur corps, l'honneur de leur régiment leur est donné à garder. « Souvenez-vous , soldats , que vous êtes de la 35 e , » leur dira leur général en les menant au combat ; et ce numéro de leur brigade, qui aux autres hommes ne rappelle aucun souvenir , suffît pour inspirer à tous les soldats un courage indomptable, pour les faire courir à une mort presque certaine, pour communiquer même à leurs membres une vigueur qu'on n'aurait point attendue de la nature humaine. Cependant il y a peu de mois, peut-être peu de jours, que ces mêmes hommes , tout occupés des travaux des champs , n'avaient aucune idée ni des intérêts de la patrie , ni de la guerre, ni de la gloire; ils ne s'élevaient point audessus des calculs de leur économie domestique; ils évitaient le danger ; ils se désolaient à l'idée de la conscription ; ils songeaient à eux-mêmes d'abord , tout au plus ensuite à leur famille. Us ont grandi en repoussant au dehors d'eux leur égoïsme, et le plaçant tout entier dans le corps auquel ils se font gloire d'appartenir.
L'esprit de corps se trouve encore aujourd'hui non seulement dans les classes pauvres, détournées par leurs travaux manuels des occupations de l'esprit , mais encore dans des réunions souvent dégradées par l'ivrognerie. Telles sont les
corporations des garçons de métier. Cependant, là aussi l'esprit de corps élève le caractère ; il engage les ouvriers à se priver presque du nécessaire pour accorder une généreuse assistance aux plus malheureux d'entre eux ; il leur inspire une probité plus rigoureuse ; car ils feront taire plutôt leur propre conscience que l'honneur de leur profession ; il leur inspire une ardeur militaire qu'on n'attendait point d'eux lorsqu'ils se figurent avoir à repousser l'offense de quelque société rivale. Certes, le moraliste philosophe , comme le législateur , seraient bien coupables si , après avoir reconnu les vertus , la constance, l'abandon de soi-môme pour les autres, l'héroïsme que l'esprit de corps peut inspirer aux hommes , ils négligeaient d'en tirer parti pour l'avantage de toute la société; ils négligeaient surtout de soumettre à son influence les classes élevées , desquelles la nation peut attendre ou bien plus de bien ou bien plus de mal.
Les distinctions que le législateur peut reconnaître comme préexistantes dans la société , et qu'il peut regarder comme autant d'aristocraties naturelles , déjà pleines de vie , avant que la constitution leur ait assigné un rang dans le corps social , sont l'aristocratie de naissance , celle de manières ; celle de talents et celle de richesses.
Chez tous les peuples et dans tous les temps, l'antiquité de la race a été considérée comme une illustration. Il y a dans toutes les jouissances que l'homme peut obtenir sur la terre quelque chose de si fugitif, sa vie lui échappe si vite, son nom est si tôt oublié , qu'il lui semble lutter sans cesse contre la puissance dévorante du temps. Tout ce qui peut prolonger son existence et son souvenir lui parait une victoire ; il saisit avec empressement tous les moyens de se lier aux siècles passés , comme à l'avenir. Il disait avec orgueil nous autres, en parlant de ses associés; il le dit avec bien plus d'orgueil encore, en parlant de sa race. C'est une corporation successive et non simultanée qui se compose de tous ceux auxquels il a succédé , de tons ceux qu'un même sang, un même nom unit , qu'une même solidarité d'honneur rend responsables les uns des autres ; qui , vivant dans des siècles différents ,
n'ont cependant jamais pu se voir , en sorte que celui qui se trouve au nombre des vivants demeure en quelque sorte à son tour seul chargé de la défense de tous les autres. Il y aurait peut-être quelque justesse à définir l'héroïsme., le plus grand développement de l'énergie d'un seul pour un intérêt commun ; et tel est précisément l'appel que l'aristocratie de naissance adresse, dans chaque génération, à celui qui se sent chargé de l'honneur de sa race.
La seconde source de distinction dans la société, c'est l'élégance des manières, la connaissance et l'observation de toutes les convenances sociales. Elle suppose, dans les hommes qui se sentent associés par ce rapport entre leurs esprits , de la finesse d'observation , du tact , du bon goût, un sentiment d'égard pour les autres, proportionné à celui qu'on exige pour soi-même. Mais l'aristocratie des manières reconnaît en général ses membres à des signes plus frivoles; non seulement elle leur demande la pureté du langage , elle leur prescrit aussi souvent l'affectation du style à la mode ; à l'élégance du savoir-vivre, elle veut qu'on joigne celle du savoir-s'habi lier ; à la politesse qui rend témoignage des égards que l'on conserve pour tous , elle substitue quelquefois une impertinence d'autaut plus blessante qu'elle se couvre sous des dehors cérémonieux. Cette aristocratie des manières s'est reproduite surtout avec des prétentions exclusives , parmi les peuples chez qui la loi n'admet aucune distinction de naissance, et c'est là que les offenses qu'elle a infligées ont été le moins pardonnées.
La troisième source de distinction dans la société est celle , des talents et de l'éducation. C'est même l'éducation seule qui ; ? forme le lien entre ceux qui prétendent faire partie de l'aristocratie des talents. Aucune circonstance ne peut mettre entre la force relative de deux hommes une plus grande différence que l'exercice donné par l'un à ses facultés intellectuelles, par l'autre à sa vigueur physique ; l'intelligence seule nous élève au-dessus des brutes , le travail corporel nous assimile avec elles. C'est pour nous un mystère que l'inégalité des facultés que nous apportons en naissant, l'inégalité de
notre aptitude à apprendre on à réfléchir, l'inégalité enfin de l'influence qu'exercent sur nous l'éducation et l'exemple. Mais c'est un fait que la pensée est la grande puissance humaine ; c'est un fait que l'éducation et l'étude nous mettent en mesure de joindre à notre propre réflexion , à notre propre expérience les résultats de la réflexion et de l'expérience de tout le genre humain. L'homme demeuré brut et qui ne sait que ce qu'il a pensé, ce qu'il a observé lui-même, opposé à celui qui s'est enrichi de la pensée et de l'expérience des âges, est comme un pauvre individu qui voudrait lutter de son faible bras contre la puissance combinée d'une multitude. L'homme encore qui , obligé à un travail manuel, a dû condamner ses facultés à une inertie presque constante , opposé à celui qui, par un constant exercice, a donné aux siennes la rapidité, la sûreté, la précision, n'a pas même moyen de tirer parti de la force individuelle de sa pensée ; tandis que son adversaire sait disposer pour son plus grand avantage du trésor des pensées de tous ceux qui ont vécu avant lui.
Cependant l'aristocratie de l'esprit n'est jamais une puissance politique , parce qu'il y a dans l'exercice des facultés intellectuelles quelque chose d'indépendant qui repousse l'association , quelque chose d'individuel qui détermine les hommes de talent à se présenter pour eux-mêmes plutôt que pour le corps auquel ils appartiennent, à faire valoir leurs découvertes et leurs pensées plutôt que celles de leur académie. Le besoin d'association ne se fait sentir vivement qu'à la faiblesse; les esprits d'un ordre supérieur ne craignent point de se mettre seuls en opposition avec le monde. De toutes les corporations existantes, les académies sont celles où il a toujours été le plus difficile d'établir l'esprit de corps.
Enfin , la quatrième des distinctions sociales , c'est la richesse. Le plus souveut l'aristocratie de richesse se trouve unie aux trois précédentes. Ainsi la noblesse n'est souvent autre chose que la richesse transmise de générations en générations. On voit souvent en Angleterre le propriétaire de terres laisser dans le dénûment sa veuve et ses filles , pour
transmettre sa terre et ses richesses à un parent de même nom que lui , quelquefois à un parent qu'il n'aime pas. Le château, la terre , ne sont pour lui que des moyens de perpétuer *on. nom et son souvenir, de frapper la postérité par I image d une longue suite d'ancêtres. Lu richesse encore s'unit bien plus aisément que la pauvreté à la distinction des manières; elle facilite toute élégance extérieure; aussi, pour peu que le riche soit doué de tact , il acquiert bien vite ce poli de l'esprit qu'il trouve dans tous ceux avec lesquels il vit, et qui s'arrête à la surface. La constante moquerie qui accable les parvenus n'atteint réellement que quelques originaux , qu'une incapacité toute particulière a rendu rebelles à tous les enseignements du monde. Kufin la distinction de l'éducation a presque toujours été , dès la seconde génération , mise à la portée des riches ; elle ne suppose que du loisir et de la fortune, et de notre temps il est rare qu'elle manque complètement, même à celui qui s'est le plus rapidement enrichi.
Mais considérée en elle-même, la distinction de la richesse est un pouvoir extra-constitutionnel, un pouvoir qui devient tous les jours plus grand dans la société. L'organisation économique qui prévaut aujourd'hui a ôté au pauvre presque tout moyen de travailler sans se mettre dans la dépendance absolue du riche; elle l'a détaché de la terre, et a rompu tous les droits perpétuels qu'il avait autrefois sur elle ; elle a permis au j) ru prie taire du sol de congédier le cultivateur avec sa famille , tout au moins à la fin de sou bail , après sept ans , mais souvent aussi tous les aus , toutes les semaines , même tous les jours, comme son nom de journalier l'indique. Le cultivateur auquel les propriétaires refusent de l'ouvrage offre en vain le service de ses bras et de sou activité, aucun travail ne lui est possible, il faut qu'il meure de misère. Les industriels qui dans les villes se rassemblent dans de grands ateliers sont, s'il est possible, dans une plus grande dépendance encore des maîtres des manufactures. Là aussi ils sont engagés à l'année , à la pièce ou à la semaine ; mais si les chefs des manufactures refusent de les recevoir chez eux, tout travail
ili ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
leur est impossible. D'ailleurs ils ne risquent pas, comme les agriculteurs, d'être congédiés seulement pour manque de respect ou pour inconduite ; d'un jour à l'autre, ils risquent d'être victimes non seulement des revers , mais aussi des succès de l'art dans lequel ils sont engagés. Si la manufacture est en décadence, si la mode ne demande plus ses produits, ils sont congédiés parce que leur maître ne vend plus ; si au contraire l'application des sciences à leur art a enseigné à faire tout leur ouvrage avec beaucoup moins de mains, ils sont congédiés encore parce que leur maître réserve pour lui seul tout le profit de ses ventes. Jamais pouvoir plus absolu n'a été donné à l'homme sur l'homme, et jamais il n'a été exercé plus durement. C'est de la vie ou de la mort de milliers d'individus , hommes , femmes et enfants , que le chef industriel décide dans son comptoir, eu additionnant des chiffres; et il en décide sans colère comme sans compassion , sans connaître ses victimes , sans les voir , sans en savoir même le nombre. Son principal agent lui apporte un compte figuré : « Votre manufacture de glaces , lui dit-il , ou votre manufacture de porcelaine n'a plus d'écoulement ; mais vous pouvez destiner vos fourneaux à la préparation des produits chimiques; avec une avance d'un million , vous suffirez à la consommation de toute la France. — Comment donc , à quoi monte la consommation de la France? — A tant. — Qui l'approvisionne aujourd'hui? — Telles et telles fabriques, dans telles et telles provinces. — Ne poursuivrout-elles pas leur industrie ? — Non, vous pourrez vendre à dix pour cent meilleur marché que leur prix de revient. — Que feront-elles donc? — Elles succomberont. — Que feront leurs ouvriers? — Eux aussi. — Commencez l'ouvrage, vous aurez le million. a
Dans les temps de la plus grande oppression féodale, dans les temps de l'esclavage , on a vu sans doute, de la part des maîtres, des actes de férocité qui font frémir l'humanité; mais du moins quelque motif avait excité leur colère ou leur cruauté ; quelque espérance restait à l'opprimé qu'il éviterait de provoquer son oppresseur. D'ailleurs les ministres d'un acte féroce pouvaient en adoucir l'exécution. La femme, les
enfants, le prêtre pouvaient implorer grâce, et l'obtenaient quelquefois. Mais dans la froide et abstraite oppression de la richesse, il n'y a point d'injure, point de colère, point de ministre connu , point de rapport d'homme à homme. Souvent le tyran et la victime ne se connaissent pas de nom , n'habitent pas le même pays , ne parlent pas la même langue. L'opprimé ne sait où porter ni ses prières, ni son ressentiment; l'oppresseur, loin d'être un homme dur, est peut-être généreux et sensible ; il ne se rend point compte du mal qu'il fait, il cède lui-même à une sorte de fatalité qui semble gouverner aujourd'hui le monde industriel. C'est cette fatalité qui, malgré les promesses de la liberté, de l'égalité, accable d'une effroyable oppression des millions de créatures humaines.
Telles sont les aristocraties , telles sont les distinctions que l'on retrouve en toute société. La jalousie de ceux qui sont exclus des classes distinguées, contre les exclusifs, peut être violente, peut être passionnée; la multitude peut se porter contre le petit nombre aux excès les plus effrayants; le nom d'aristocratie et d'aristocrates peut être un cri de mort contre ceux qu'il désigne : n'importe , le même orgueil qui nous révolte contre le rang d'autrui nous rendra empressés à faire valoir le nôtre , dès que nous pourrons prétendre à en avoir un. L'aristocratie de naissance, qui est en dehors des chances de la fortune, puisque ni le peuple ni le prince ne peuvent l'ôter ou la donner, subsistera malgré l'abolition légale de la noblesse : elle subsistera non seulement dans les cœurs de ceux qui prétendent à une antique illustration , mais dans l'imagination de tous ceux qui s'attachent aux souveuirs luV toriques de leur patrie. L'aristocratie de manières se dessinera d'autant plus fortement que les institutions politiques auront le plus répudié toutes les autres. Seulement elle sera d'autant plus futile qu'elle sera plus isolée. Lorsque, après la terreur, un nouveau beau monde rechercha le plaisir avec ivresse, son luxe et sa prétention à l'élégance furent d'autant plus insolents qu'ils étaient plus frivoles. L'aristocratie de l'esprit repoussera toujours l'ignorance et la stupidité; car rien ne peut
214 ÉTUDES SUfi LES CONSTITUTIONS
supprimer ni l'inégalité* des facultés humaines, ni l'inégalité de l'instruction. L'aristocratie des richesses grandira enfin par rabaissement de toutes les autres; car elle les comprend toutes en soi , et son joug s'appesantit , tandis que les autres paraissent se briser. Des philosophes ont pu rêver un ordre social dans lequel toutes les distinctions seraient anéanties , dans lequel tous les hommes demeureraient égaux ; mais ils n ont pu donner d application à leur théorie, qu'en imaginant une société qui abjurerait tous les avantages sur lesquels sont fondées les distinctions ; une société sans souvenir du passé , sans élégance de manières , sans instruction et sans richesses; une société où tous travaillant pour le fonds commun, tous perdraient les avantages que la vie civilisée a fait acquérir à l'homme ; où tous n'ayant plus de motifs pour l'émulation qui soutient aujourd'hui le courage, chacun opposerait son indolence privée au besoin social, et n'accomplirait sa tâche qu'avec répugnance, sous l'empire d'une autorité qui deviendrait bientôt tyrannique et détestée.
Si l'inégalité existe nécessairement dans tout ordre social, cherchons du moins à connaître quel parti on peut en tirer pour les institutions politiques par lesquelles un peuple doit se proposer de garantir sa prospérité et sa liberté.
Les partisans les plus absolus de l'égalité et de la démocratie ne disent point qu'une nation doive être gouvernée par tous les citoyens à la fois. Ils savent fort bien que dans chaque résol u h ' n à prendre, il y a tout au moins deux partis, deux opinions à suivre; gouverner, c'est choisir entre elles. Us avancent d'abord l'idée abstraite que la souveraineté appartient aux majorités; bientôt ils se rabattent à dire qu'elle appartient aux hommes distingués que ces majorités choisissent. Ce serait en effet une idée bien effrayante que la nue souveraineté de la majorité , ou en d'autres termes la souveraineté de la force brutale et du sabre. Chaque jour le grand nombre devrait faire prévaloir sa volonté sur celle du petit nombre, et chaque jour l'opposition entre ces deux volontés serait aigrie par l'intérêt personnel ou par la passion. Les quatre natures de distinction que nous avons signalées dans
toute société viendraient à leur tour faire décider les question! qui les concernent ; dans chacune, les hommes ëminents sont
ie petit nombre, la décision appartiendrait donc à la majorité, à la souveraineté de leurs adversaires. Sur toutes les questions de droits antiques la décision appartiendrait aux hommes nouveaux ; sur toutes celles d'égards, de manières et de civilisation, elle appartiendrait aux hommes brutaux ; sur toutes celles où l'étude , l'expérience et la puissance de réflexion sont essentielles, elle appartiendrait aux hommes ignorants; sur toutes les questions de richesse, elle appartiendrait aux pauvres. Lors même que les quatre distinctions, que les quatre aristocraties voteraient toujours ensemble, elles ne forment que le petit, et même le très petit nombre; elles auraient toujours contre elles les quatre classes dont elles se sont séparées. Est-ce donc à la majorité compacte des hommes nouveaux, des hommes grossiers, des ignorants, des pauvres, qu'on voudrait déférer la souveraineté, à fexclusion des gens bien nés, polis, instruits ou riches? F\on , aucun publiciste n'a eu cette bizarre pensée ; s'il l a exécutée, c'est sans l'avoir voulu. S'il a appelé toute la nation aux élections, c'est avec la confiance qu'elle ne choisirait elle-même que des hommes distingués , qu'elle les voudrait éminenls par quelqu'une des qualités sociales, et qu'elle reconnaîtrait que la grossièreté , l'ignorance , la pauvreté , même l'obscurité , sont autant d'inconvénients qui peuvent devenir assez graves pour qu'on leur donne l exclusion , lorsqu'il s'agit de choisir les chefs de lÉtat.
Au fait, le but que doit se proposer ie législateur, c'est de confier le pouvoir à ceux qui possèdent ou qui méritent 1 illustration, c'est-à-dire à une aristocratie constitutionnelle, au lieu de le laisser prendre aux aristocraties naturelles , qui préexistent déjà dans la société. Ce but est raisonnable; la distinction est nécessaire pour l'exercice du pouvoir: chaque espèce de distinction présente des avantages qui lui sont propres; chacune cependant, si ie pouvoir lui était abandonné sans partage, eu abuserait cruellement. C'est à les combiner l une avec l'autre, à profiter des avantages de chacune, à se
tenir en garde, au moyen de l'une, contre les inconvénients de Pautre; s'il s'en trouve une qui fasse opposition, à resserrer ses rapports avec la grande masse de la nation , pour qu'elle lui donne son appui , que doit s'exercer surtout l'art de balancer les constitutions. .
Dans les pays libres, il est universellement reconnu que le but du gouvernement c'est le bien de tous, que le gouvernement n'est fait que pour la nation. On en a bientôt fait découler cet autre principe moins incontestable, que tout gouvernement libre n'est fait que par la nation, que tout pouvoir non seulement vient du peuple , mais encore dépend du peuple. Il n'y a pas une nation qui n'ait à son tour été amenée à reconnaître que la souffrance du peuple ou que les excès des gouvernants qui violaient leurs devoirs autorisaient les révolutions, ou ces crises violentes qui renversent tous les pouvoirs reconnus , pour reconstruire la société sur de nouvelles bases. Le droit de tous à leur propre salut ne saurait être mis en doute ; sur ce droit se fonde le seul titre à la légitimité de tous les gouvernements qui ont jamais existé ; c'est lui seul qui parfois a sanctionné, pour le bien de tous , Ta bus de la force. Dans plusieurs pays on est parti de cette idée fondamentale pour proclamer expressément le dogme de la souveraineté du peuple. Mais ce dogme, en partie vrai , en partie faux, est toujours difficile à définir; il n'est que trop souvent interprété de manière à placer le commandement là où doit être l'obéissance, ou plutôt à ne laisser plus l'obéissance nulle part. On n'admet point pratiquement la souveraineté du peuple, sans mettre aussi les représentés au-dessus des représentants, les électeurs au-dessus des élus, et les masses populaires, souvent même les insurrections, au-dessus des gouvernements. Le peuple est souverain sans doute , ou plutôt son droit s'élève au-dessus de toute constitution ou de tout souverain , mais en tant seulement qu'il est unanime. Car une constitution a précisément pour but de faire reconnaître la fiction légale au moyen de laquelle la volonté de ceux qu'elle désigne sera reçue comme étant la volonté de tous. Tant que le peuple est uua-
DES PEUPLES LIBRES. 217 nime , aucune fiction n est nécessaire : la volonté de tous se déclare, et aucune autorité ne peut lui être supérieure. Mais si tous ne sont pas unanimes, la volonté du grand nombre ne peut lier la volonté du petit nombre , qu'autant qu'il y a eu entre tous, à ce sujet, une convention préalable, c'est-à-dire, qu'autant que la nation s est soumise volontairement et unanimcmeiit a une constitution purement démocratique. Le pouvoir des majorités sur les minorités n'est point un droit naturel , mais un droit constitutionnel. Lorsqu'une constitution mixte admet en principe que dans chaque conseil la majorité décidera, et que l'accord des conseils sera considéré comme la voix unanime du peuple, elle a voulu que la multiplication des conseils protégeât les minorités. Si à côté de ces garanties elle avait placé le principe que la majorité de tout le peuple lierait la minorité de tout le peuple, elle aurait détruit d une main ce qu'elle établissait de l'autre ; elle aurait supprimé la garantie des conseils diver9 , des délibérations renouvelées sous un point de vue différent, des majorités dans des intérêts opposés se confirmant l une l'autre; elle aurait , comme nous l'avons vu, cédé la souveraineté aux seuls hommes nouveaux, grossiers, ignorants et pauvres, à l'exclusion de toute distinction ; elle se serait annulée elle-même. Quant aux révolutions , même aux plus légitimes , c'est un état de guerre et de victoire; sans doute elles sont faites par des majorités , non par l'unanimité ; mais elles ne sont vraiment légitimes que quand les minorités se sont volontairement soumises.
Lorsque, contrairement à ces notions fondamentales , on a établi en principe que tout pouvoir procède du peuple, et que par le peuple on entend la majorité de tous les citoyens; lorsque chaque fonction du gouvernement n'est considérée que comme une délégation faite par le peuple pour son avantage, et qu'il peut retirer dès que cela lui convient , la première lutte entre l'iutérét momentané , l'intérêt peut-être illusoire de la population ou de la partie de la population qui se trouve assemblée, et l'intérêt général , peut amener ou le renversement du gouvernement ou son humiliation, et le sacrifice du
bien public. Qui pourrait avoir oublié à quel poiut les passions de la multitude sont inflammables ; à quel point son imagination ou son ressentiment l'entraînent : à quel point ce qu'on a nommé les grands principes, tels que la tolérance religieuse, la libertédes opinions, l égalité des races d'hommes, le droit de n'être jugé que par des tribunaux indépendante, sont vite oubliés, sont foulés aux pieds par les passions d'une multitude soulevée ?Si les souvenirs en étaient effacés de notre Kurope , les exemples tout récents de l'Amérique suffiraient ii nous enseigner de nouveau combien la liberté est mal garantie là où le peuple peut reprendre en main la souveraineté, dès que son caprice le lui suggère. Depuis que l'Amérique compte de très grandes villes, le peuple des places publiques > est cru le peuple souverain ; ses insurrections, ses actes de violence ont été fréquents dans les dernières années, et chacun d eux a été outrageant pour la vraie liberté. Un jour le peuple se soulève pour punir ceux qui, par humanité ou par religion , veulent voir daus les nègres des hommes; un autre jour, il détruit une maison d'éducation catholique: un troisième, il chasse de la chaire et veut mettre en pièces un prédicateur protestant, parce qu'il parlait contre les catholiques; un quatrième, il brise les presses d'un journaliste qui combat quelque opinion dominante ; et toujours , et partout il prétend se faire justice à lui-même, eu soustrayant ceux qu'il accuse à la protection comme à la juridiction des tribunaux.
Ce n'est pas l'insurrection seule qui apporte le désordre au nom de la souveraineté du peuple. Toutes les fois qu'il est reconnu que tout pouvoir procède du peuple par l'élection, «eux qui tiennent le plus immédiatement leur pouvoir du peuple, ceux dont les électeurs sont le plus nombreux, doivent croira aussi leur pouvoir le plus légitime. Les conseillers de la commune sont vraiment les hommes du peuple, leurs concitoyens les ont choisis, ils les connaissent, ils ont quelquefois dicté leurs sentiments, et ils se fient à eux. Les représentants de la nation, au contraire, même quand ils procèdent d une élection directe , sont toujours inconnus du plus grand nombre, étrangers et nommés par uu uombre limité
DES PEUPLES LIBRES. 919 d'électeurs ; c'est pis encore quand leur élection se fait à plusieurs degrés, ce n'est plus que par une fiction qu'on peut les nommer représentants du peuple. Ainsi, quelques fonctions que la loi attribue aux uns et aux autres, les premiers , qui sont appelés à obéir, se considèrent comme vrais membres du souverain ; les seconds, qui doivent leur commander, ne leur apparaissent que comme des intrus qu'une déception a placés au-dessus d'eux.
Cependant toutes ces autorités provinciales, plus immédiatement constituées par le peuple , ont le plus souvent à défendre contre les autorités centrales les intérêts de leurs commettants; leur résistance peut être vertueuse, patriotique, môme éclairée, mais éclairée de cette lumière qui se répaud sur une partie , non sur l'ensemble. Le devoir du gouvernement d'une grande nation lui impose d'appeler souvent cette nation à faire des sacrifices : chaque jour il lui demande ou son argent par les impôts , ou le plus pur de son sang par des levées même forcées de soldats ou de matelots. Les provinces entendent mal cette nécessité ; dans les siècles passés , leurs députés rassemblés au parlement d'Angleterre ou aux états généraux de France, voulaient la guerre et refusaient aux rois le moyen de la faire. Ils arrivaient à ces assemblées avec les vrais sentiments du peuple. Ce n'est que récemment que les parlements, devenus les grands conseils de la nation, ont compris les nécessités du gouvernement. Les assemblées locales ne les comprennent point encore. Elles jugent les questions de paix et de guerre dans leur rapport seulement avec la province , avec sa sécurité ou le danger auquel elle sera exposée, avec son industrie et l'interruption de son commerce, ou avec ses rivalités et ses haines de voisinage. Elles jugent les questions administratives dans leur rapport avec leur district : l'une repousse les embellissements d'une capitale qu'elle ne verra point; une autre, les canaux, les chemins qui ne lui profiteront point; une troisième, les dépenses scientifiques, les universités, les musées, auxquels sa population restera étrangère. Chaque autorité provinciale ou communale, nommée par le peuple, résistera au nom du peuple dont elle par-
tage les sentiments. Elle résistera, sans se soucier des phrases constitutionnelles qui limitent ses attributions à la police administrative, aux grands chemins , aux intérêts locaux; elle résistera parce qu'elle aura de profondes racines dans le peuple, et que les représentants nationaux, tenant leurs pouvoirs d'une élection beaucoup moins directe, seront dénoncés par elle comme beaucoup plus étrangers au peuple.
La république française , pendant sa courte et anarchique existence, n'a présenté autre chose que ces luttes continuelles entre l'autorité centrale et l'autorité locale, toutes deux émanées du peuple. Le plus souvent le droit paraissait être du côté de l'autorité locale, la raison d'État, du côté de l'autorité centrale. Souvent la force était invoquée ; alors le triomphe de l'autorité locale était marqué par l'anarchie , celui de l'autorité centrale par la tyrannie. Ne sommes-nous pas honteux de notre courte mémoire quand nous voyons invoquer , de nos jours, la même théorie, après qu'elle a amené de tels résultats ?
L'expérience devrait nous l'avoir appris : le dogme de la souveraineté du peuple devient faux , quand , pour l'interpréter, on fait prendre naissance à tous les pouvoirs sociaux dans l'élection du peuple ; quand on ne les considère tous que comme des délégations d'une seule volonté qui peut les suspendre quand il lui plaît; quand enfin on les anéantit tous dans la démocratie , sans que, pour la tempérer ou lui résister, les publicistes du jour veuillent admettre seulement le nom d'aristocratie. C'est au contraire un des plus précieux avantages de l'aristocratie que de pouvoir appuyer sur elle quelqu'un des pouvoirs sociaux, de telle sorte qu'il ne procède pas du peuple, qu'il ne change pas avec ses caprices , et ue tombe pas devant son souille.
Nous regardons les sciences sociales comme ayant fait un progrès, depuis que l'opinion publique a reconnu qu'il n'y a pas d'autre but dans l'association que l'avantage de tous, qu'il n'y a pas d'autre source du droit dans la nation que le droit de tous. Mais c'est justement au nom de cet avantage de tous, de ce droit de tous, que nous réclamons dans le corps social l'existence d'uu vouloir et d'un pouvoir indépendants, qui
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soient autres que le caprice de la multitude; d'un vouloir et d'un pouvoir qui comprennent en un seul regard l'avenir et le passé, qui s'occupent du tout, et lui subordonnent les parties, qui garantissent non la satisfaction de la passion du jour, mais le respect aux principes sociaux , la prudence, la constance , le courage, l'économie, l'honneur, les qualités enfin sans lesquelles aucun gouvernement ne peut faire fleurir une nation.
Parmi ces qualités, chacune se trouve plus ou moins placée sous la garantie de quelqu'une des aristocraties naturelles, de quelqu'une des causes d'illustration. Celle de naissance allant chercher la source de son crédit au travers des siècles, se regardant comme fille du temps , et puissante par la gloire du passé , se maintenant indépendante des circonstances, qui ne peuvent ni donner ni ôter la gloire des aïeux, s'attache plus, fortement à la délicatesse du point d'honneur, qui fait tout son patrimoine. Sa première attention est de ne point laisser compromettre l'honneur d'un nom qu'elle veut transmettre pur d'âge en âge. Forcée de choisir, elle préférera le danger, les privations, les souffrances, la ruine, l improbité même au déshonneur. Aussi il ne suffit point d'admettre dans le gouvernement une infusion des qualités chevaleresques, car elles aussi sont quelquefois décevantes ; mais ce serait un grand mal que de les en exclure ; que de ne pas donner toujours à ces sentiments une voix pour se faire entendre; que d'abandonner sans partage le pouvoir à ceux qui sentent que leurs noms inconnus, et dont personne ne sera fier, échapperont à la responsabilité de la renommée.
L'aristocratie des manières ne peut point prétendre à une si grande délicatesse sur le point d'honneur. Sujette de la mode qui l'a créée , variant avec elle , et se plaisant à effacer les traces du temps, à se renouveler sans cesse, et à se mettre en opposition avec le passé, elle ne donne aux institutions ni la garantie de la durée, ni celle de l'élévation d'âme. Souvent un certain degré de rouerie devient a la mode, et les favoris de l'opinion du jour ne craignent point alors d'imprimer au gouvernement le caractère d'une perfidie de bon ton. D'ail-
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leurs . 1 aristocratie des manières se forme surtout dans I atmosphère des cours; c'est là seulement qu'elle atteint à sa perfection ; et la flexibilité d'opinions et de principes qui fait acquérir plus rapidement les belles manières, comme elle est la qualité qui plaît le plus au monarque, est aussi celle qui convient le moins à la nation. Toutefois, il est heureux quand l'aristocratie des manières conserve assez d'influence pour introduire un système d'égards dans la vie publique, quand elle enseigne à tous ceux qui sont dépositaires de quelque partie du pouvoir social à se respecter eux-mêmes , et à se faire respecter en respectant les autres. Ce n'est que de nos jours qu'on a oublié complètement dans les discussions politiques combien il importe pour le bien de la patrie de ne pas offenser, de ne pas mortifier ses adversaires; combien les haines acquièrent d'amertume et de persistance par les insinuations perfides qu'on se permet dans le débat, par les sarcasmes acérés qu'on se lance, par les intentions malveillantes qu'on se prête. La presse journalière, qui recueille avec avidité ces accusations souvent calomnieuses, qui leur donne la publicité non plus d'une assemblée, mais de la nation entière , et la durée non plus d une parole volante, mais d'un écrit, a rendu presque impossibles le pardon et l'oubli ; elle a accoutumé en même temps le public à une défiance habituelle , à un mépris habituel pour ce qu'il devrait respecter. Aucune déloyauté, aucune noirceur, aucune perfidie ne lui paraissent invraisemblables de la part des hommes du pouvoir. Il a pour garants de ses soupçons les insinuations de ceux qu'il croit le mieux à portée de les juger, parce qu ils sont chaque jour aux prises avec eux. Il s'indigne d'abord de la corruption de toute morale publique qu'on lui représente comme caractère de la politique ; il s'y accoutume ensuite, et le niveau de la probité nécessaire pour n'être pas honni , descend tous les jours plus bas. C'est avec un profond regret que nous avons vu de nos jours les hommes qui, par leur position sociale, étaient appelés à se montrer les gardiens des belles manières, les coryphées de l'aristocratie des cours et des salons , descendre à leur tour dans cette honteuse arène, et s efforcer de couvrir
DES PEUPLES LIBRES. 2i3 de boue leurs adversaires. Nous les avons vus s'attaquer avec la même grossièreté, ou bien avec une impertinence de bon ton tout aussi insultante, aux représentants de l'autorité , quand ils s'écartaient de leurs préjugés; aux ministres du roi, qnand ils les jugeaient trop libéraux. Leurs journaux se sont distingues entre tous ceux de l'opposition par l'amertume, par la personnalité, par la perfidie des insinuations , quelquefois par l'indécence et le scandale. Entre toutes leurs fautes, c'est celle qu'on doit le moins leur pardonner , car ils ont péché contre l'esprit de leur caste et leurs principes; ils ont livré à l'ennemi le poste d'honneur qu'ils étaient spécialement chargés de défendre.
L'aristocratie des talents , celle qui doit son illustration à l'éducation et à l'étendue des connaissances, est éminemment celle dans laquelle le pouvoir doit chercher à se recruter sans cesse. Le gouvernement des hommes est une œuvre de la pensée ; de toutes les sciences, la plus difficile peut-être aujourd'hui, c'est la science sociale. Elle comprend en soi en quelque sorte le résumé et l'application de toutes les autres ; elle exige d'ailleurs une promptitude dans les aperçus, une netteté dans les idées, et en même temps une décision dans le caractère, sans lesquelles on pourrait encore être un savant du premier ordre , mais on ne serait point un homme d'État. En outre , l'éducation libérale est nécessaire pour enseigner aux hommes à agir sur l'esprit les uns des autres. La plus grande force de conception serait inutile à l'homme d'État, si elle n'était jointe au talent de faire adopter ses pensées par ceux qui délibèrent avec lui, ou de les défendre contre leurs attaques. Introduire des hommes illettrés dans les conseils d'une nation, c'est faire descendre dans l'arène, pour un combat de gladiateurs , des hommes désarmés , en même temps qu'on laisse prendre à leurs adversaires les armes les plus acérées.
Mais le savoir, l'esprit et le talent ne font point caste : ceux qui les possèdent, marqués profondément d'un caractère individuel, représentent , non point un système , mais au contraire toutes les idées, toutes les volontés. Ils se refusent à être enrégimentés non seulement par le gouvernement, mais
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aussi par l'opposition. On les voit discuter sur tout et combattre partout, mais on ne peut en former une phalange ni pour l'attaque, ni pour la résistance. Aussi l'aristocratie des talents et de l'éducation, quand elle veut faire corps, n'est-elle déjà plus qu'une aristocratie de manières. Ce n'est pas le savoir qui fait sa distinction , mais l'élégance de la forme sous laquelle elle Ta reçu. Ainsi, en Angleterre, l'homme bien élevé est signalé par sa profonde connaissance des classiques , par la certitude de son oreille ou de sa mémoire pour la prosodie latine et grecque. On ne lui demande pas d'avoir meublé sa tête, d'avoir exercé sa pensée , mais de prouver dès les premiers mots qu'il a reçu sa dispendieuse éducation à Oxford ou à Cambridge.
A mesure que les autres distinctions s'effacent , celle de la fortune se met tous les jours plus en évidence. Nous avons vu quel immense pouvoir les riches exercent sur les pauvres, par la seule organisation économique de la société ; leur pouvoir politique a été croissant aussi depuis que le crédit est devenu le grand arsenal où Jes gouvernements vont chercher leurs armes. Dès lors les titres, les dignités, sont venus chercher ces grands capitalistes qui ouvrent et ferment les emprunts, et font monter ou descendre les fonds publics. Ceuxlà cependant, citoyens de l'Europe, et traitant avec tous les princes , sont , moins que tous les autres riches , attachés à une patrie. Leurs spéculations sont quelquefois lucratives à proportion de ses désastres, et l'immensité des intérêts qu'ils poursuivent leur fait souvent oublier les calamités auxquelles ils les doivent. Une couronne peut difficilement choisir de plus mauvais conseillers que ceux qui sont désireux de faire avec elle de grandes affaires.
Quant aux riches qui ne sont pas joueurs, le caractère qui distingue surtout leur aristocratie , c'est le désir de la stabilité. Tant qu'elle est exclue du pouvoir , et qu'elle le voit occuper par l'aristocratie de naissance, elle peut présenter des chefs à l'opposition. Ces chefs , aux motifs vertueux de sympathie pour les besoins et les désirs des peuples, joignent même peut-être souvent une jalousie assez naturelle contre
DES PEUPLES LIBRES. 225 des supérieurs qui leur paraissent à peine des égaux. Mais dès qu'ils se sont assis sur les chaises curules, leur inquiétude sur la conservation de leur opulence vient aiguiser celle qu'ils ressentent pour leurs nouvelles dignités. Leurs soupçons veillent sans cesse , leur libéralité disparait à la première commotion. Ils semblent ressentir que l'accident seul de la fortune les distingue de leurs concitoyens , qu'un accident peut les rabaisser comme il les a élevés , et les rendre alors méconnaissables. De même que leur grandeur est toute matérielle, c'est à des moyens tout matériels qu'ils recourent pour la conserver. Point de transaction avec eux, point de recours aux influences morales, à la persuasion, à la sympathie. Ce sont eux qui ont mis à la mode ces phrases où la peur revêt un caractère féroce, il faut que force reste à la loi, il faut faire de la force, il faut tuer l'émeute. Lorsque le pouvoir est une fois tombé entre leurs mains, il prend un caractère plus roide, plus méprisant, plus inflexible.
La plupart des États de l'Europe ont été d'abord organisés en monarchie, et la liberté, tout comme le pouvoir populaire, n'y ont été introduits que graduellement , comme un correctif d'abus existants, non comme la base sur laquelle doit reposer tout l'édifice. Les vraies difficultés de l'organisation sociale ne n'y sont alors pas fait sentir ; le pouvoir était déjà fondé, et n'était même que trop puissant ; il ne s'agissait que de le contenir. La royauté disposait de l'armée , des arsenaux , du trésor, de la police, de la poste et du télégraphe ; elle disposait de tous les emplois rétribués, et il y avait à peine une famille dans l'État qui ne fût intéressée à lui faire sa cour. Les amis de la liberté savaient donc où était le danger, presque le seul danger ; ils avaient peu à s'inquiéter de l'emploi de leurs forces ou de l'usage qu'ils feraient de la victoire. C'est à créer par la loi un gouvernement qui n'existe point encore, et à le créer dans une si juste mesure de forces, qu'il suffise à se maintenir et non à opprimer, que consiste la vraie difficulté de l'établissement d'une constitution. Dans le moyen âge, lorsque le peuple, en quelque sorte, n'était pas né, les rois n'avaient à lutter que contre l'aristocratie de naissance,
qui était en même temps une aristocratie de richesses, car toutes les fortunes étaient alors territoriales. Dans cette lutte, les rois maintenaient le principe de Tordre et de l'unité, les nobles celui de la liberté. Tous les vrais progrès de l'indépendance du caractère, de la garantie des droits , de la limite apportée par la discussion aux caprices et aux vices du pouvoir absolu, furent dus alors à l'aristocratie de naissance, car c'était elle qui formait l'opposition. Les rois avaient au contraire pour eux l'aristocratie de manières, chez les courtisans ; celle des talents, dans les parlements et le clergé ; celle des richesses mobilières, dans les financiers. Les rôles ont changé depuis, lorsqu'on vit naître et grandir le peuple ; une partie des aristocraties nouvelles se tourna vers ce pouvoir qui aussi, lui, était nouveau. La noblesse se réunit au trône, les talents, au peuple; on vit les riches tour à tour avec le pouvoir ou l'opposition; la mode même balança entre eux. Cependant , c'était toujours entre les membres des diverses aristocraties qu'était le débat; c'est encore entre, eux qu'il continue dans toutes les monarchies ; car les ministres et tous les fonctionnaires publics, les pairs et les députés, sont tous pris dans quelqu'une des quatre aristocraties ; les individus en effet n'agissent sur les masses que parce qu'ils sont mis en évidence, que parce qu'ils ont acquis quelque espèce d'illustration.
C'est dans une république, et surtout dans une république d'origine nouvelle que l'on sent la difficulté de la création du pouvoir, et la nécessité de lui trouver un appui dans l'aristocratie, une ancre à jeter sur un fond solide , au sein d'une mer orageuse. .
Plus un État est libre, et plus les volontés, les sentiments de tous ses citoyens paraissent divergents, en effet, plus chacune de ses parties semble soumise à une force centrifuge qui tend à la détacher de la masse, à la faire agir par une impulsion propre et indépendante. Pour un peuple, comme pour un individu, la liberté, c'est le développement de la volonté, et son action pleine et entière. Mais qui ne. sait combien la volonté dans l'homme est variée, combien, même sur les
DES PEUPLES LIBRES. 227 questions les plus abstraites, les opinions différent? ou plutôt <|ui ne sait qu'il ne s'en trouve jamais deux de parfaitement conformes ? Combien cette variété d'opinions et de volontés ne doit-elle pas se compliquer encore, quand tous les intérêts les plus cbers à l'homme sont mis en jeu , et qu'il est appelé à prendre sur chacun d'eux une décision , de concert avec ceux qui différent d'avec lui? La soumission de la minorité à la majorité est un sacrifice continuel de l'opinion , de l'intérêt, de la volonté d'une portion de la nation à l'autre; c'est un sacrifice qu'il faut faire au moment où la discussion a le plus confirmé chacun dans sa propre théorie, où les passions se sont le plus enflammées, où tous les amours-propres sont en jeu , où chacun prend l'opinion de son parti , si ce n'est pour l'opinion publique, du moins pour celle de tous les honnêtes gens, et où cette opinion de parti fait un devoir à chaque individu de ne pas céder. Or, sur chaque question nouvelle, la majorité peut changer, chacun se trouve donc à son tour en opposition avec elle; chacun est contraint à obéir contre sa persuasion intime , chacun se plaint , chacun se croit opprimé. Ce n'est pas tout ; dans les pays libres, non seulement chacun dit sa pensée , mais chacun grossit sa voix pour l'exprimer, et trouve encore des journaux qui se font une spéculation lucrative de souffler le feu de toutes les passions , et de donner à toutes les plaintes l'expression la plus énergique, la plus offensante. Ainsi il s'élève bientôt de tous les partis un concert de plaintes , d'accusations , de détractions , de calomnies , qui ferait souvent croire que les pays libres sont les plus mal gouvernés , les plus malheureux de tous les pays de la terre. Que l'on consulte les journaux de l'Angleterre, de l'Amérique, de la France, de la Suisse, des Pays-Bas, de l'Espagne et du Portugal, et l'on trouvera dans tous l'expression d'un mécontentement universel. Ce mécontentement même sera d'autant plus violent d'expression, que le pays éprouvera moins , de la part de son gouvernement , de souffrances réelles. Que l'on consulte ensuite l'opinion publique , autant qu'elle peut se former dans les pays absolus, et l'on verra que . étourdie par ces clameurs , elle prend
beaucoup plus d'intérêt à ces querelles étrangères qu'aux souffrances du pays où elle se forme. Beaucoup de bons Allemands , qui n'ont aucune garantie qu'on ne les jettera pas du» demain dans les bas-fonds d'une forteresse, qu'on ne renversera pas leur fortune par des décrets arbitraires , qu'on ne les accablera pas d'impôts pour des dépenses contraires à l'intérêt public, ne songent à crier à la tyrannie et à l'oppression qu'à l'occasion des décisions d'un ministre whig en Angleterre, ou doctrinaire en France.
Pour résister à cet orage continuel, il faut une vigueur dans le gouvernement national qu'on ne se donne pas à volonté. Il faut cette puissance des souvenirs qui fait illusion sur le peu de force de l'autorité , lorsqu'elle demande l'obéissance ; ilfautcet amour de la gloire passée, ce sentiment d'instinct que réveille par exemple le nom de France , et qui ferait regarder par tous comme sacrilège le projet de diviser le pays ; il faut peut-être aussi cette indifférence et cette ignorance des masses , qui s'attachent à l'ordre établi sans le juger , et qui maintiennent tout ce qui existe par leur force d'inertie. Mais donnez le même gouvernement à une contrée qui n'ait pas encore d'existence politique, comme nation, à une contrée qui n'ait point de passé dont elle se glorifie, ou du moins de passé analogue avec l'organisation qu'elle se donne, et puis essayez de lui dire, comme dans la constitution de l'an III : « Que les » assemblées primaires, communales et électorales ne peuvent » s'occuper d'aucun objet étranger aux élections dont elles » sont chargées ; qu'elles ne peuvent envoyer ni recevoir au- » cune adresse, aucune pétition, aucune députation ; qu'elles » ne peuvent correspondre entre elles. » (§ 37, 38.) Ces assemblées , dès que les passions seront excitées , dès que les intérêts locaux ou provinciaux seront enjeu, s'occuperont de tout, correspondront sur tout, s'uniront par des fédérations, se déclareront les mandataires immédiats du peuple souverain, proclameront que le gouvernement central , pour n'être pas entré dans leurs vues, a trahi son mandat, a trahi la patrie ; elles le déposeront ou le mettront hors la loi. En France même, où tant de souvenirs, tant d'habitudes, tant d'affections
maintenaient l'idée de la grande unité nationale; en France, où la prépondérance de Paris accoutumait les provinces à recevoir leurs idées toutes faites de la capitale, il fallut la sanglante tyrannie du comité de salut public , la violence arbitraire du directoire , et enfin la main puissante de Napoléon pour contenir sans cesse le faisceau prêt à se délier , pour casser, coup sur coup, les assemblées primaires et électorales, pour forcer les départements , les districts , les communes , aux dépens de leur liberté, au mépris de leurs droits, à se soumettre au gouvernement central.
Aujourd'hui aussi des insensés parlent sans cesse de réunir la Suisse, pour la faire forte ; c'est-à-dire de supprimer toutes les institutions qui, chez elle, sont douées de vie, toutes celles que de longs souvenirs rendent chères à la masse de la nation, toutes celles qui n'ont de puissance que par les affections de tout citoyen pour sa vieille patrie. Les imprudents novateurs ne voient pas que c'est au contraire la division de la Suisse en cantons souverains qui la maintient unie, parce que cette division a soustrait à la diète presque toutes les questions qui auraient pu remuer les passions, presque toutes celles qui auraient soulevé les localités contre l'autorité centrale. La Suisse, assemblage de peuplades que les montagnes qui les séparent ont accoutumées à séparer aussi leurs intérêts, et qui ont conservé en effet la diversité la plus étrange dans leurs mœurs, leurs lois, leur langage, leurs habitudes, n'est déjà que trop disposée à ce que chacune de ces peuplades se considère comme absolument indépendante , à ce que chaque canton se partage comme l'a fait celui de Baie , comme celui de Schwitz a été sur le point de le faire. Si les radicaux venaient à l'emporter, s'ils nommaient une constituante, et si celle-ci essayait de mettre de l'uniformité dans les lois civiles, dans les lois religieuses , dans les lois commerciales, dans les impôts, dans l'organisation de la milice, dans celle des communes, dès le lendemain il n'y aurait plus de Suisse ; il n'y en aurait plus si un pouvoir central quelconque faisait une semblable tentative. A chaque essai, vingt-un cantons sur vingt-deux seraient blessés dans leurs habitudes,
dans leurs opinions , dans leurs affections les plus chères ; chacun serait jaloux , serait offensé, parce que le système de sou voisin aurait prévalu sur le sien ; chacun prendrait les armes pour repousser ce qu'il nommerait une tyrauuie , un joug étranger. Si, dans la lutte qui s'ensuivrait, le gouvernement central triomphait, il serait obligé en effet d'être tyrannique, pour résister à toutes les volontés locales ; s'il succombait, il ne pourrait plus être remplacé par aucun autre.
Qu'on ne perde jamais de vue que dans les pays libres, il y a, il doit y avoir uue disposition constante à la résistance; c'est sous la garantie de cette disposition que toutes les institutions sont placées. Tous les citoyens y sont sans cesse préoccupés de la chose publique , qu'ils oublient presque absolument dans les pays despotiques. Us s'y passionnent toujours pour les opinions qu'ils ont embrassées; ils y sont toujours excités par tous les organes de l'opinion à mettre leur point dhonneur a nepointeéder ; ils s'y laissent toujours persuader, par des calomnies de parti , que leurs adversaires sont des traîtres ou des scélérats. Ceux qui n'ont vu que des peuples asservis, courbant la tête devant la première ordonnance, ne se font aucune idée de cette résistance habituelle. Aussi ce sont de bien pauvres publicistes que ceux qui se figurent que pour conduire un peuple libre et ardent, des déclarations de principes insérées dans une charte sont des institutions.
Chaque jour doit nous convaincre davantage que les anciens entendaient infiniment mieux que nous la liberté et les conditions des gouvernements libres. Eux du moins ne tombaient jamais dans de semblables erreurs; ils donnaient pour support à leurs républiques, non pas des phrases, mais un esprit de vie. Ils enseignaient à tous les citoyens à se faire une religion de l'amour de la patrie ; au lieu de ne considérer celle-ci que comme une association mercantile , où l'on calcule les profits et les pertes , et d'où l'on s'efforce de se retirer dès que la balance est défavorable. Ils entouraient de tous leurs respects la majesté du peuple ; mais le peuple c'était pour eux l'ensemble de la nation , avec toutes ses classes de citoyens , tous ses iutérèts, tous ses souvenirs , toutes ses espérances et
DES PEUPLES LIBRES. 231 toute sa gloire. A côté' de cette grande image de ce qu'ils avaient de plus cher , et de ce qu'ils respectaient le plus , ils savaient fort bien apprécier, à leur juste valeur, les fluctuations des suiTrages de la multitude, que la légèreté et le caprice décident si souvent, faute de réflexion et de sentiment. Ils savaient fort bien l'importance des deux éléments monarchique et démocratique', et ils n'auraient point cru pouvoir fonder une constitution libre ou durable, sans leur assigner leur part. Ils savaient qu'ils n'auraient point de liberté, si le peuple ne conservait une action directe dans la souveraineté, s'il ne joignait à la garantie de ces droits l'exercice d'un pouvoir respecté, s'il n'animait toutes les parties du corps social de son esprit de vie, do sou instinct de grandeur et de vertu. Ils savaient qu'ils n'auraient point de vigueur et de célérité daus l'action du gouvernement, s'ils n'attribuaient à des chefs agissant individuellement toutes les fonctions qui demandent une vue compréhensive , une décision prompte , et le sentiment d'une responsabilité non partagée : mais ils savaient aussi que leur république serait perdue si le peuple croyait pouvoir tout faire et tout défaire par ses suffrages. Ils savaient quelle serait perdue si le prince pouvait prétendre à perpétuer son pouvoir ; ils connaissaient l'entraînement avec lequel le peuple se donne à ses créatures, et s'ils lui laissaient désigner les chefs temporaires de l'État, ils avaient soin d'exiger qu'il y eût au moins deux consuls , deux sufletes , de peur que, comme tous les présidents de nos nouvelles républiques, un chef unique "u'aspirât à la royauté. Surtout ils confiaient le culte sacré de la patrie, le sacerdoce de la liberté, l'esprit de vie et de durée, la garde des traditions, celle de la gloire, celle de la fortune publique , et la constante prévoyance de l'avenir, à un sénat dans lequel ils s'efforçaient de concentrer tout ce qu'il y a de bon et de grand dans les aristocraties , en même temps qu'ils en écartaient tout ce qu'il y a de vicieux.
Ils voulaient que leur sénat fut le représentant immuable de l'esprit de conservation, toujours le même dans les républiques. Ils le voulaient immortel en quelque sorte , et ils
évitaient avec soin toutes les crises qui pourraient altérer son esprit. Aussi, dans presque toutes les républiques de l'antiquité., les sénateurs furent inamovibles. Elus pour la vie, ils vieillissaient dans leur emploi, et s'éteignaient successivement; de même ils étaient remplacés sans bruit, un à un, à des époques imprévues; le renouvellement était insensible, et aucune élection générale ne causait de fermentation dans l'Etat. Le nouveau venu entrait dans un corps dont tous les usages étaient sanctionnés par le temps, dont l'esprit semblait supérieur à l'esprit de chaque homme ; bientôt il s'animait des sentiments de ce corps, et il fondait son opinion dans celle de son assemblée.
L'esprit de conservation , l'esprit de durée , est le propre de l'antiquité de race. Les patriciens, en possession du passé, s'empare n t en imagination de l'avenir ; ils s'idendifient avec leurs ancêtres et avec leurs descendants; ils s'émeuvent profondément d'un soupçon jeté sur leurs aïeux, d'un danger qui menace leur postérité la plus reculée. Les républiques de l'antiquité se sont emparées de ce sentiment précieux ; elles l'ont dirigé vers la cité éternelle , comme chacune nommait avec affection la patrie ; elles ont décoré avec empressement leur sénat d'une illustration nobiliaire et historique. Mais elles n'ont pas voulu qu'un citoyen pût se croire grand par lui-même; il devait tout tenir de la patrie. Jamais elles n'ont admis l'hérédité du pouvoir, l'hérédité de la magistrature. La pairie est une invention toute monarchique; tous les sénats républicains ont été électifs, toujours, quand ils se sont appuyés sur le patriciat, c'est par un libre choix ; mais constitués avec la pensée toujours dominante de la perpétuité, ils ont en général été autorisés à se recruter eux-mêmes, tantôt par un scrutin entre tous les membres, tantôt par l'élection de quelques officiers tirés de leur corps, tels que les censeurs.
L'orgueil nobiliaire que nourrit chaque famille la met souvent en opposition avec la nation. Chaque race cherche à s'isoler en comparant son illustration à celle de toutes les autres : ceux qui se prétendent de bonne noblesse déversent leur mépris sur tous les anoblis, sur tous ceux qui ne sont pas de
si antique race. La faveur royale est encore venue augmenter ces rivalités entre les nobles , en accordant aux uns, et non pas aux autres, des titres divers, des entrées de cour, en exigeant que le gentilhomme fit ses preuves, qu'il vérifiât ses seize quartiers. De là, tant de rivalités, de jalousies et de haines entre les nobles d'une monarchie. Les républiques du moyen âge, en adoptant des seigneurs châtelains déjà puissants en territoire et en vassaux , ne purent éviter ces querelles de la noblesse et les factions qu'elles excitèrent ; mais les républiques de l'antiquité ne souffrirent jamais de telles distinctions dans le corps aristocratique : tous les patriciens furent également éligibles au sénat, tous les sénateurs furent égaux. Jamais elles ne permirent, jamais elles ne souffrirent qu'une famille pût devenir une faction. Elles rirent passer sur ces superbes têtes le niveau d'une égalité aristocratique; à peine permirent-elles , pendant la durée des fonctions publiques, une dignité personnelle ; mais elles firent rentrer au rang de ses égaux le consul sorti de charge, et elles voulurent que sa gloire ne fît qu'augmenter celle du sénat. C'est ainsi qu'elles s'attachèrent à développer toujours plus ce puissant esprit de corps, cet esprit qui enseigne à chaque sénateur à s'oublier lui-même et à ne demander de crédit, de pouvoir et de gloire que pour la compagnie dont il fait partie ; cet esprit qui unit toutes les volontés en une seule volonté, tous les efforts en un seul effort, et qui, mettant sa force gigantesque au service de la patrie, maintient uni le faisceau de l'Etat, malgré l'indépendance de toutes les volontés , et leurs efforts .constants pour le dissoudre.
Dans les républiques anciennes, les électeurs du sénat choisirent de préférence parmi les illustrations historiques pour le recruter, mais en général ils pouvaient aussi sortir de ce cercle. L'aristocratie des manières. ne leur paraissait guère moins respectable , parce que dans les républiques ces manières revêtent le caractère grave et sévère qui est un garant de leur durée. Tandis que dans les monarchies, les manières qui marquent le grand monde sont élégantes mais frivoles ; dans les républiques, tout ce qui tient à l'aristocratie doit être
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digne, chaste et mesuré. La pureté dans les mœurs, la retenue dans le langage, la modestie dans les habits, l'absence de faste de tout genre, n'étaient pas moins enseignés dans les beaux siècles de Rome par les matrones romaines et par les censeurs, que daus les républiques du moyen âge, par les lois, les tribunaux somptuaires, les consistoires et les chambres de réforme.
L'aristocratie des talents, moins politique que toutes les autres , occupe cependant le premier rang dans les républiques, parce que plus la vie est publique, plus la capacité personnelle se met eu évideuce. Là, ni les intrigues secrètes, ni les services honteux ue sont de mise et n'ouvrent la voie à la faveur. Dans le sénat, comme dans l'assemblée du peuple, la capacité est également nécessaire pour comprendre, et l'éloquence pour persuader, pour eutraiuer. Le talent, le génie du géuéral, la science du jurisconsulte, ont pour juges le public, non un maître trompé par la flatterie ou abandonné au favoritisme. Le sénat songe sans cesse à ne point compromettre son crédit, à ue point aiTaiblir son action, en déléguant son pouvoir à ceux qui le laisseraient perdre entre leurs mains. Il peut faire un mauvais choix par un mauvais but . jamais par ignorance ou par insouciance. Les patriciens de Rome auraient en vain étalé un grand nom , et les images de leurs ancêtres; s'ils n'étaient pas dignes de ceux-ci, ils ne parvenaient point aux dignités, car daus la république la route de la distinction c'est le talent.
Enfin l'aristocratie des richesses u'était pas aussi sans influence, car en tout pays l'opulence est un pouvoir indépendant de la constitution de l'État; mais c'est justement pour cette raison que les républiques en sont jalouses. Elles ne vculeut pas qu'il y ait dans la patrie un pouvoir qui ne vienne pas de la patrie. La liberté, l'ordre, la protection des lois, contribucut à augmenter les richesses de tous ; mais l'esprit de l'aristocratie dans les républiques, c'est d'honorer la pauvreté, c'est d'appeler Cincinnatus de la charrue au commandement des armées, c'est de maintenir l'égalité entre le riche et le pauvre ; c'est d'interdire au premier, si ce n'est l'accu-
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nuil;ition des trésors, du moins leur étalage et toutes les jouissances de luxe qui éblouissent la foule , comme toutes celles qui amollissent l'âme ou énervent le corps de l'homme opulent, toutes celles qui l'accoutument h penser que sa fortune vaut mieux que l'honneur ou que la patrie.