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DU PRINCE OU DU POUVOIR EXÉCUTIF DANS LES REPUBLIQUES

Le prince , de même qu'il est le premier , est le plus important des pouvoirs sociaux, pour le bonheur de tous. En effet, l'existence d'une société est en état de lutte coutinuelle avec tous ses voisins , avec ses propres membres, avec la nature elle-même. Sans cesse elle doit défendre ses droits contre l'intrigue, la cupidité, la jalousie des autres Etats, ou par des négociations habiles ou par la force ouverte ; le prince , qui doit être 1 intelligence et la volonté de cette société, qui doit veiller pour elle et diriger son bras, qui doit donner une impulsion commune à ses ciforts, prévenir ou réprimer les désordres intérieurs, la mettre en garde contre les calamités des saisons , la furie des éléments , ou réparer leur désastre , le prince aurait besoin de tout connaître , de tout prévoir ; la plus légère imprudence de sa part peut exposer les citoyens à des sacrifices énormes ou à leur ruine entière et à celle de la patrie. Son arrogance peut provoquer la guerre, son humilité compromettre l'honneur; sa versatilité fera perdre en lui toute confiance, sa prodigalité multipliera les charges ou détruira les ressources , sa lésinerie pour une minime économie abandonnera des avantages capitaux. Il n'y a pas une des qualités, pas une des vertus qui ornent le caractère le plus distingué, qu'une nation ne doive désirer de trouver dans son prince, et dont l'absence ne puisse être pour elle la cause des plus cruelles douleurs. La vigilance , la prudence , la constance, la valeur, la douceur, l'économie, l'ordre et la justice sont tour à tour requis pour gouverner les hommes, et il n'y a

pas une faiblesse ou une faute du prince que les peuples ne doivent durement expier.

Les sciences politiques ne nous apprennent point comment on peut obtenir dans un gouvernement tant de qualités éclatantes, mais elles nous montrent du moins quels sont les défauts, quels sont les inconvénients presque toujours inhérents à de certaines formes : elles nous apprennent aussi à quels éléments des sociétés on peut demander certaines qualités : c'est à classer ces résultats de la théorie, et bien plus encore, de l'expérience , que nous comptons consacrer les pages suivantes.

L existence du prince est rarement le résultat des combinaisons du législateur , le produit d'une charte ; ce n'est pas avec les paroles d'un homme ou d'une loi qu'on fait de l'autorité ou de l'obéissance. On a beau reconnaître en principe que l'ordre est nécessaire à la société, que l'obéissance de tous garantit la sûreté de chacun , toute obéissance cause un dérangement ou un sacrifice, et si avant de s'y résoudre chacun examinait s'il lui est utile de le faire, l'obéissance serait bien rare, et le pouvoir ne procéderait qu'à force de châtiments. C'est à peu près l'état où se trouve une société après une révolution ou quelque grande convulsion sociale ; l'habitude de la résistance est contractée, l'autorité ne semble plus avoir qu'un droit de persuasion, chaque ordre est suivi d'une délibération, d'une hésitation, et lors môme que la révolution a établi des principes de gouvernement plus libéraux, il faut au prince plus de contrainte, plus de menaces, plus de châtiments, pour arriver à l'exécution des ordres les moins sévères, qu'il ne lui en fallait auparavant pour obtenir les plus grands sacrifices, lorsque l'illusion était complète, et que chacune de ses injonctions semblait appuyée par tout le poids de la société. En général, le pouvoir a été formé par une combinaison d'accidents, qui l'ont réuni dans de certaines mains : quand il existe, on peut s'en servir et en disposer: mais on ne le crée pas.

Nous étudierons cependant le pouvoir à son origine, comme s'il était l'effet de la volonté du peuple, et nous nous deman-

derons quelle est l'idée qui a présidé à chaque forme de gouvernement, l'idée qui l'explique ; non que cette idée ait été réellement la cause de sa naissance, mais parce que, contentant la raison des hommes, elle justifie leur obéissance et elle conserve un ordre qu'elle n'a pas établi.

C'est de cette manière que nous regarderons comme l'établissement du premier pouvoir social, si ce n'est dans l'ordre des temps, du moins dans celui des idées , le pouvoir du peuple lui-même. Personne, ont dit les hommes au commencement des sociétés, et surtout lorsqu'il s'agissait de petits peuples encore grossiers, où tous se sentaient à peu près égaux par l'intelligence , et également animés par le dauger commun , personne ne prendra un plus grand intérêt à nous que nous-mêmes, persoune n'apportera à nos affaires autant de vigilance, ou ne sera aussi incapable de se laisser ou distraire ou gagner ; nous mettrons en commun toutes nos lumières, toute notre prudence, comme tout notre patriotisme, et la somme en sera plus grande que la part du plus distingué n'aurait pu être; il nous faut, il est vrai, des chefs pour le combat, des juges pour nos différends, des secrétaires pour écrire nos ordres; mais nous les nommerons nous-mêmes, nous les révoquerons quand il nous plaira, nous ne leur permettrons jamais d'être autre chose que nos commis, les instruments de nos volontés, et dans toute circonstance grave, même à 1 armée, même avant le combat, nous voterons avant d'agir.

Telle fut à peu près l'origine et la constitution des démocraties grecques qui, sur les frontières de l'empire des Perses, s'organisèrent pour résister au grand Roi ; des petits cantons suisses qui tinrent tète à la maison d'Autriche ; des Souliotes. des Sphakiotes, des Mauiotes, qui se maintinrent contre les Turcs ; lenormité du danger ne permettait à la population entière qu'une pensée et qu'un intérêt ; le patriotisme était exalté au plus haut degré où il ait jamais été porté entre les hommes ; et ces petites démocraties ont fait briller une vertu, un courage , uu dévouement qui exciteront à jamais l'admiration.

DES PEUPLES LIBRES. 171 Mais le dauger n'a pas duré toujours pour elles ; l'égalité., conséquence de leur pauvreté, ne s'est pas maintenue, et lorsqu'elles ont commencé à connaître des riches et des pauvres, elles ont aussi connu des intérêts différents, tout comme des degrés divers d'instruction, d'expérience et d'adresse. Au lieu d'être mues par une volonté commune , qu'on pouvait dire unanime dans les temps de patriotisme et de danger, elles se sont divisées eu majorité et en minorité, et bien plus encore en meneurs et en menés : plusieurs alors ont changé de gouvernement ; quelques unes ont laissé tout doucement dissoudre le lien social, comme les Étoliens et plusieurs peuples de la Grèce, demeurés sans illustration et sans villes, ou comme les Grisons de nos jours; la liberté démocratique s'est conservée dans les villages, mais le prince, le pouvoir social, ne sont nulle part.

Quelques républiques ont maintenu leur démocratie jusque dans leur plus haute civilisation, et à leur tète brille Athènes. Le flambeau de l'esprit et de la philosophie a éclairé alors ce gouvernement, et en a fait découvrir les propriétés qu'on n'avait point devinées d'avance. Le premier résultat de l'observation, c'est que la volonté du peuple, telle quelle se manifeste par les votations, n'est point la somme des volontés et des intelligences de ceux qui le composent , et que , dans toute assemblée délibérante, le vote de chacun sur chaque décision à prendre n'est point identique avec ce que serait le vote de ce même individu, s'il avait à décider seul.

Dans l'intérêt de la morale, dans l'intérêt du perfectionnement de l'homme, nous avons souvent à combattre l'égoïsme, nous avons souvent à demander que l'utilité , que l'intérêt personnel plus immédiat, soient subordonnés aux considérations du juste et de l'honnête ; que l'individu ne voie pas seulement sa sûreté, son avantage, ses jouissances, mais qu'il soit accessible aux iuspirations de l'imagination et de la sensibilité ; qu'il admire le beau pour lui-même, qu'il obéisse aux attraits de la sympathie et de la bienveillance. D'autre part, reucontrant sans cesse l'égoïsme dans l'homme, nous n'avons peut-être pas assez compris combieu il est nécessaire , com-

bien il faut, pour la conservation de l'individu, que l'intérêt soit au fond du cœur une sentinelle toujours vigilante qui émette un cri d'alarme quand on veut le sacriGer. C'est une philosophie étroite ét fausse que celle qui cherche dans l'intérêt le seul mobile de nos actions; mais ce serait nier l'évidence que de se refuser à admettre sa constante influence ; il faut plutôt y voir une loi de la Providence pour la conservation des espèces . un moniteur toujours attentif, comme est la crainte de la douleur dans l'ordre physique, sans lequel nous n'éviterions point à temps le mal, et nous ne réussirions point à préserver notre vie. Eh bien, les corps sociaux formés par l'homme ont besoin de ce moniteur que Dieu a mis dans le cœur de chaque individu. Il faut un égoïsme national qui ne décide pas seul, mais qui se fasse toujours entendre le premier dans toute délibération. Le prince doit être l'organe de cet égoïsme, il faut qu'avant toute autre pensée, il soit toujours frappé de l'intérêt de conservation de ce corps qu'il dirige , sous peine de le voir bientôt périr.

Or, l'expérience a enseigné que, dans les démocraties, ce sentiment ne se présente jamais le premier. Lorsque tous concourent au pouvoir, aucun citoyen ne dépouille le soi individuel pour se faire le gouvernement. Tandis que, s'il s'agissait d'une décision à prendre pour et par lui seul , il verrait en première ligne son intérêt , puis , sur le secoud plan seulement , la sympathie , la sensibilité , l'imagination , même peut-être le sentiment du devoir; au moment où le citoyen est appelé à voter avec ses concitoyens sur la conduite du peuple dont il fait partie , il déplace complètement , sans peutêtre même s'en apercevoir , les motifs de sa détermination , ou plutôt il les retrouve dans l'ordre où ils se rapportent à lui-même et non au peuple. L'intérêt de ce peuple ne se montre à lui tout au plus qu'en troisième ou quatrième ligne. Il écoute avant tout son intérêt privé, lorsque par hasard il se trouve en opposition avec l'intérêt public sur lequel il va donner son suffrage ; mais ensuite il retrouve entières toutes ses autres facultés , la sympathie, la générosité, la colère, la crainte, le point d'honneur, l'entraînement par l'éloquence

DES PEUPLES LIBRES. 173 ou l'imagination ; chacune parle aussi haut sur les affaires publiques que sur les affaires privées, tandis que le vrai intérêt public, l'égoïsme national, n'arrive que le dernier, et en proportion seulement de la part infiniment petite que le citoyen ressentira comme homme privé dans la décision qu'il va prendre. Le plus souvent même, dans les délibérations de la place publique, le citoyen n'a que la perception la plus vague ou de l'intérêt public ou de son intérêt privé ; il vote pour la forme , sans calculer , sans réfléchir , sans y attacher presque sa pensée, jusqu'au moment où son imagination, sa sensibilité ou ses passions sont excitées ; alors seulement c'est avec toute son âme qu'il prend part à la formation de la volonté publique.

Cet assoupissement de l'égoïsme national, tandis que toutes les autres facultés sont vivement excitées, donne à la conduite des démocraties un caractère très particulier. Le peuple souverain, le peuple prince, est beaucoup plus susceptible d'émotions généreuses qu'aucun autre souverain ; mais aussi il apporte dans sa conduite beaucoup moins de tenue et de sagesse; il se compromet, il s'expose, et il attire sur lui des 1 calamités qu'un souvenir plus constant de son intérêt aurait évitées. Sa pitié sera profonde quand les maux d'autrui feront image; ses décisions, au contraire, seront souvent cruelles si la réflexion seule, qu'il ne connut jamais, peut lui faire concevoir le mal que la colère, l'orgueil offensé ou la vengeance lui feront commettre. S'il s'agit de déclarer la guerre, il ne calculera ni les dangers , ni les sacrifices , parce que la mise individuelle de chaque citoyen n'est que peu de chose , que sa responsabilité est moins encore, tandis que la satisfaction que lui cause la poursuite de ses passions est bien plus vive que s'il ne s'agissait que de lui seul ; car toutes les passions s'exaltent dans la foule. D'autre part, lorsqu'il devient nécessaire de faire la paix, le peuple souverain s'humiliera peutêtre plus qu'aucun autre souverain , parce qu'il prend alors conseil de la peur, et que la peur est contagieuse.

Un calcul assez naturel avait fait supposer qu'en réunissant beaucoup de tètes, on réunissait beaucoup de lumières et de

vertus : c'est à l'épreuve seulement qu'on a appris que chacun arrivait à la délibération d'où devait ressortir la volonté commune avec une attention moins forte, une volonté moins ferme , une appréciation moins complète des conséquences que s'il avait dû prendre seul sa détermination. Sa responsabilité de l'événement est diminuée à proportion du nombre de ses collègues ; il y attache quelquefois si peu d'importance qu'on l'a vu se moquer à haute voix de la sottise qu'il allait faire. Il riait, avec Aristophane, de l'image du vieillard imbécile , Démos, que celui-ci lui présentait; le pcrsiftlage le plus amer le flattait même, parce qu'il n'en voulait voir que la part qui tombait sur les autres; et cependant, comme les autres, il contribuait à ce que la votation fût déraisonnable. Tantôt le citoyen , par paresse d'esprit , par indécision , se repose sur les autres ; tantôt, par le désir de briller, il propose le parti le plus aventureux, celui qui donnera la plus haute idée de son héroïsme, de son désintéressement, sans se soucier des conséquences; tantôt, au contraire, cédant à des suggestions plus basses, il s'arrêtera au parti le plus lâche, le plus perfide , le plus cruel . parce que , le jugeant utile , il compte que son nom se perdra dans la foule, et échappera au blâme. Quelquefois même il fera les deux choses à la fois, si les votes sont secrets : il parlera dans un sens pour la réputation, il votera dans l'autre pour le profit. Toutes les assemblées nombreuses qui prennent part au gouvernement peuvent , jusqu'à un certain point , donner l'idée des assemblées du peuple, et la France pourrait s'en tenir à l'étude des votations de la Chambre des Députés pour comprendre comment un corps nombreux peut montrer moins de connaissance de ce qu'il décide, moins de consistance , de prudence ou d'élévation d ame que n'en aurait eu chacun des membres dont il se compose, s'il avait été pris à part.

En tout, le peuple souverain agit comme le ferait un homme qui obéirait à tous les mobiles des actions humaines, excepté à l'égoïsme; qui serait privé de cette garantie de l'intérêt personnel que la Providence a donnée à tous pour leur conservation , et qui, en conséquence, tour à tour par sa générosité,

son imprudence ou sa passion, compromettrait sans cesse son existence. Mais le peuple-gouvcrnemeut, le peuple-prince, comme était celui d'Athènes, était en outre exposé à toutes les séductions du pouvoir, à toutes les intrigues corruptrices qui se croisent ailleurs autour des rois pour en obtenir des faveurs. Le peuple d'Athènes élisait les généraux, il élisait les ambassadeurs, il élisait tous les officiers chargés des travaux publics, de la police, de tous les détails de l'administration. Quelquefois, lorsqu'il s'agissait des fonctions les plus relevées, il montrait un tact très fin pour démêler les plus habiles; mais souvent aussi il paraissait accessible aux séductions , à la flatterie, aux fêtes, aux largesses; il préférait l'homme qui l'amusait à l'homme de génie, il s'engouait pour des favoris méprisables, tels que Cléon, rendu célèbre par Aristophane, et il se laissait mener avec autant d'impéritie que le despote le plus près du radotage.

Ce fut surtout comme responsable de la sécurité de l'État que le peuple d'Athènes mit en évidence les défauts et les dangers des démocraties ; soit qu'il prît les armes sans motifs suffisants, ou qu'il les posât sur des terreurs paniques; soit qu'il ruinât ses alliés en exigeant d'eux des subsides exorbitants, ou qu'il dissipât ses finances par des fêtes et des jeux scéniques : soit qu'il atteignît de sa colère des hommes à peine coupables, ou qu'il couvrît d'une imprudente indulgence les entreprises les plus criminelles : aussi l'antiquité, alors éclairée par une expérience qui nous manque aujourd'hui, frappe-tdled'une réprobation unanime legouvcrncment démocratique, ou le système qui met le pouvoir exécutif sous la dépendance absolue du peuple. Elle condamne le peuple-prince comme le plus imprudent, le plus inconstant, le plus présomptueux dans ses succès, le plus vite abattu dans ses revers, le plus obstiné à repousser des impôts, en même temps que le plus prodigue dans ses dépenses, de tous les princes auxquels les hommes peuvent être soumis.

L'observation contemporaine, lorsqu'elle se porte sur les petits cantons suisses, n'a point eu sans doute de si grands torts à relever, mais elle se refuse également à louer la pru-

dence des démocraties, tandis quelle leur reproche cette nécessité où se voient les élus du peuple, de flatter les passions de la multitude et de céder à ses caprices ; cette difficulté de faire respecter les magistrats ou les lois, par des hommes qui, après les avoir faits, se croient le droit de les défaire ; cette indiscipline qui, dans les guerres du seizième siècle, soumettait si souvent les capitaines suisses aux fougueuses décisionsdes Lands-gemeindc assemblées parmi leurs propres soldats ; enfin cette disposition à l'engouement et au favoritisme, qui, si elle ne donne pas des tyrans aux cantons, comme elle en donnait aux démocraties grecques, les soumet cependant presque toujours à la domination de quelques meneurs.

Soit que le peuple ait en lui-même le sentiment de son incapacité pour gouverner, de sa souffrance sous son propre gouvernement, soit que sa disposition à l'engouement lui ait fait déposer toutes ses prérogatives entre les mains d'un favori, soit qu'un homme puissant se soit élevé par la violence ou la ruse, en dépit de la volonté populaire, on a vu fonder le gouvernement d'un seul sur le principe diamétralement opposé à celui de tous. L'expérience montrait que chacun faisait assez mal sa part des affaires de tous ; on voulut essayer si un seul plus habile ne ferait pas mieux les affaires du peuple, lorsque celles-ci seraient devenues ses propres affaires. Si le chef du peuple venait à regarder l'honneur des citoyens, leur puissance , leur richesse , comme étant à lui , peut-être , comme un bon père de famille, ne songerait-il qu a les accroître ; du moins ne pourrait-il plus avoir la pensée de mettre sa personne et ses avantages en opposition avec la personne et les avantages de ses sujets. Pourquoi , dirent les citoyens à l'homme qu'ils chargèrent du soin de leur destinée, voudriez-vous remplir vos trésors ? Votre richesse c'est la nôtre ; plus vous nous laisserez d'aisance, plus nous travaillerons pour vous d'une manière profitable. Pourquoi vous réserveriez-vous des forces pour courber notre volonté? Notre volonté c'est la vôtre ; tout ce que vous avez décidé est loi pour nous. Pourquoi songeriez-vous à agrandir vos enfants à nos dépens ? Vos enfants sont les nôtres. Comme vous avez été uotre maître,

ils seront nos maîtres à leur tour. Nous vous abandonnons tous uos intérêts, pour qu'entre vous et nous il n'y ait jamais occasion de dire le tien et le mien. Que le langage ait rendu ou non ces pensées, que le contrat ait été ou non formulé d'avance, peu importe; c'est là l'idée rationnelle du despotisme, c'est le terrain sur lequel il se défend aujourd'hui quand ses partisans ou ses serviteurs essaient de l'expliquer.

Il doit toujours y avoir une vérité au fond d'un système auquel de grandes masses d'hommes se rattachent; et une si grande partie de la race humaine a vécu et vit encore sous le despotisme, si ni tant et se défendant quand on veut l'en faire sortir, qu'il faut bien qu'une idée vraie soit, peut-être même à son insu , l'ancre à laquelle elle demeure suspendue. En effet , le besoin de confondre dans le sentiment et la pensée des gouvernants l'intérêt personnel avec l'intérêt de l'Etat , est une idée vraie : l'affaire de tout le monde n'est l'affaire de personne: tant que chaque dépositaire du pouvoir pèsera à* son tour le bien public avec le bien privé, on peut, en réveillant sa vertu, son honneur, lui faire reconnaître son devoir de préférer le premier; mais tous les intérêts, tous les appétits naturels , le feront pencher vers le second. S'il leur cède, ce qui doit arriver souvent, il y aura corruption , dilapidation de la chose publique ; s'il leur résiste mollement , ce qui est plus fréquent encore, il y aura incurie : même s'il en triomphe, la double impulsion se fera toujours sentir en lui, et il ne se donnera point de cœur et dame à la chose publique, comme il se serait donné à la sienne propre.

Mais il ne suffit point qu'une idée soit vraie pour que le système qui repose sur elle soit vrai aussi. U ne suffit pas que le despote ait dit : l'Etat, c'est moi; ou même qu'il agisse toujours d'après cette pensée pour que l'Etat se trouve aussi bien que sa propre personne du soin qu'il prend de lui. Il y a dans le /mû dus passions nobles et des passions basses, des sentiments relevés et des appétits grossiers. Or, notre expérience nous enseigne qu'il faut une certaine contrainte pour habituer l'homme à préférer les premiers aux derniers , en sorte que celui qu'on place en dehors et au-dessus de toute contrainte fera plus ha»

bituellement le choix contraire. L'État, cest moi, dit le despote ; mais je préfère la volupté du jour aux espérances du lendemain ; et toutes les garanties de prévoyance qu'on avait cru donner à ses sujets leur échappent par ce seul choix , et la vertu fait place à la licence, et unjour voit consommer par un seul homme ce qui devait suffire à tous pour des années. L'État, cest moi, mais je suis las de voir que rien ne me résiste , j'ai besoin d'émotions plus fortes, j'ai besoin de vaincre ces volontés opposées aux miennes , que le chez moi ne me présente plus ; j'ai besoin du grand jeu de la guerre ; il me séduit d'autant plus que ses chances sont plus hasardeuses , et qu'après tout cette souffrance , que je risque d'éprouver dans mes provinces, ne dérange point mon sommeil. L'État, c'est moi, mais il y a eu dehors de ce moi des volontés qui me résistent et qui m'offensent d'autant plus que je suis plus accoutumé à ce que tout me cède. Je donnerais mon sang , comme je donne celui de mes sujets, pour me venger. Et les despotes se sont montrés en effet luxurieux , prodigues . avides de guerre , vindicatifs , cruels , non point comme le commun des hommes , mais infiniment plus, parce qu'ils ont infiniment plus d'excitation dans leurs passions , infiniment moins de restreinte pour former leur vertu ou leur intelligence. La confusion de l'État avec leur personne ne peut qu'augmenter les souffrances du premier, lorsqu'ils sont stupidesou vicieux.

La même fatigue des convulsions populaires, la môme impatience des revers attirés par des fautes sans cesse répétées , qui avaient porté plusieurs peuples à se confier au pouvoir d'un seul, en déterminèrent d'autres à recourir à la direction d'un petit nombre de sages, à remettre, selon l'étymologie du mot, la force, l'empire, *p*ro«, aux meilleurs, aux plus estimés, *AptffTo< ; ainsi naquit l'aristocratie 'Afun-oxpxTcux. Le gouvernement du peuple ayant péché constamment par sa nature contre le principe de faire soigner les intérêts des gouvernés par les gouvernants, comme les leurs propres, on chercha à introduire, même dans les constitutions les plus démocratiques dont nous ayons connaissance, des corps rendus presque indé-

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pendants du peuple, des conseils destinés à tempérer son autorité et à apporter des limites à sa souveraineté. On voulut ainsi donner des représentants et des gardiens à l'esprit de conservation ; on voulut introduire quelque fixité, quelque souveuir du passé, quelque prévoyance de l'avenir, au milieu des fluctuations démocratiques ; on voulut surtout consacrer au culte de la prudence , de la persistance , de l'économie , quelques vieillards moins accessibles à l'enthousiasme . moins entraînés par l'éloquence, moins avides des émotions de l'imagination que des assemblées où , tout étant admis , les jeunes gens devaient nécessairement former la grande majorité.

Si, même aujourd'hui que les probabilités de vie ont été si prodigieusement augmentées par les progrès de l'hygiène et de la médecine, la moitié des individus qui naissent n'arrivent pas à l'âge de trente ans, les vieillards devaient être infiniment plus rares à l'origine des sociétés, lorsque les probabilités de vie étaient fort inférieures. Les vieillards, jetés au milieu d'une assemblée où tous les votes étaient égaux, formaient donc une minorité inaperçue et sans influence politique ; l'assemblée devait, en dépit d'eux , garder dans ses décisions toute la fougue de la jeunesse. Heureusement les mœurs, à l'origine des sociétés, avaient apporté un correctif à cette oppression légale de la vieillesse, dans un respect pour les cheveux blancs qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui. Presque tous les peuples, même les plus jaloux de leur liberté, sentirent que la prudence des vieillards et leur expérience seraient perdues pour eux si leurs voix n'étaient comptées qu'avec celles de la foule, et se trouvaient ainsi toujours rejetées dans la minorité. Chez presque tous les peuples, le nom des premières distinctions sociales indique qu'elles étaient destinées à la vieillesse. Les titres de gérontes, de sénateurs, de patriciens , de seigneurs, d'aldermen , rappellent tous la même idée. En faisant un corps séparé des vieillards, et en l'appelant à prononcer son adhésion ou avant ou après le vote de tous, on ne faisait encore que les mettre sur un pied d'égalité avec la génération qui allait bientôt les suivre : seulement on

«assurait qu'on entendrait aussi leur avis, puisque l'expérience avait enseigné que les qualités et les défauts de l'âge avancé sont en général contrastants avec ceux des majorités où les jeunes gens dominent.

Cependant on ne s'en tint peut-être nulle part à la seule distinction de l'âge pour admettre les vieillards daus ces sénats, dans ces corps aristocratiques qu on destinait à balancer le pouvoir du peuple. Le progrès de l âge, qui mûrit et épure les esprits élevés, affaiblit au contraire et rend plus inertes les esprits médiocres ; on ne voulait pas donner un appui à la république dans le radotage ; on avait besoin d'un choix : toujours et partout on chercha quelque manière de distinguer les plus habiles et les pins vertueux pour confier à eux seuls ce pouvoir modérateur dont on reconnaissait le besoin. On voulait surtout qu'ils ne tinssent pas leur nomination des mains du peuple, car on sentait bien que des barrières que le peuple élèverait, changerait ou renverserait selon sa volonté, ne formeraient aucune garantie contre ses caprices. Si les sénateurs étaient élus par le peuple, au moins voulait-on qu'ils le fussent à vie, pour les rendre désormais indépendants de leurs électeurs ; ou bien on laissait au sénat le droit de se recruter lui-même, ou encore celui de présenter des caudidats au peuple, ou bien celui de choisir entre les candidats nommés par le peuple. On cherchait ainsi à inspirer aux élus un esprit de corps qui leur donnât l'énergie de dire à l'assemblée populaire : Tu iras jusque-là, et pas plus loin.

Nous l'avons dit, il n'y a pas une des démocraties dont nous venons de chercher à faire comprendre l'esprit, au milieu desquelles on n'ait vu surgir quelque corps aristocratique, quelque sénat chargé d'assister et de diriger les magistrats dans lesquels nous avons reconnu les mandataires plus immédiats du peuple. L'inconséquence, les caprices et l'imprévoyance des assemblées populaires étaient si notoires qu'aucune démocratie ne croyait pouvoir se passer de ces conservateurs de la prudence nationale ; mais la jalousie excitée contre toute distinction, l'impatience qui se roidissait contre toute résistance, ne permettaient point le plus souvent à ces sénats

d'user de leurs prérogatives ; ils étaient aussitôt attaqués par les démagogues au nom de la souveraineté du peuple , et le flot renversait bien vite la digue qu'ils s'efforçaient d'élever; aussi la plupart des cités grecques , et Athènes , et les petits cantons suisses, demeurèrent des démocraties en dépit des faibles institutions aristocratiques qu'ils avaient introduites dans leurs constitutions.

Mais il ne tarda pas à y avoir aussi des peuples qui dirent aux aristocraties, comme d'autres avaient dit aux despotes : «Regardez-nous comme votre propriété, soignez-nous comme votre héritage ; ne mettez jamais notre intérêt en opposition avec le vôtre , car à toujours nous voulons que notre richesse soit à votre disposition, que notre valeur étende votre empire, que notre gloire soit la vôtre, et que nous ne puissions jamais plus exprimer notre volonté que par votre organe. » Les peuples, consternés d'une calamité qu'ils ont attirée sur eux, honteux des résultats de leurs délibérations, irrités des vices et des tromperies de leurs mandataires , passent quelquefois avec une extrême rapidité d'un excès à l'autre. Après avoir éprouvé la jalousie la plus violente contre toute inégalité , contre toute distinction , ils se dégoûtent tout à coup d'euxmêmes, ils s'abattent sous les revers , ils ne voient plus dans leurs propres conseils qu'erreur et incapacité , et ils se jettent sans condition et en aveugles entre les mains de ceux qu'ils croient les plus habiles : mais quand ils se sont une fois abandonnés à l'aristocratie, il ne dépeud plus d'eux de s'en dégager.

Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de protester contre un abus du langage que les passions de nos jours ont introduit, et qui rend impossible d'arriver à aucune idée claire sur la politique constitutive. Nous avons vu non seulement quel était le sens du mot aristocratie, le pouvoir des meilleurs, mais encore quelle était l'origine, quel était le motif de ce pouvoir , la distinction dans la vieillesse. Il existe cependant , surtout dans les sociétés modernes , une classe dont l'origine est toute différente, dont l'esprit est plus différent encore : c'est la noblesse, que presque tout le monde s'accorde à nom-

mer aussi aristocratie. La noblesse des monarchies a une double origine : une partie est féodale ; elle n'a point été créée dans un but social , mais elle s'est faite elle-même : au milien des convulsions d une société qui tombait en dissolution, des chefs de soldats et des maîtres d'esclaves se sont emparés de terres qui suffisaient à maintenir le troupeau des hommes empressés à leur obéir; ils se sont bâti des châteaux-forts d'où ils pouvaient braver toute attaque étrangère ; ils ont persuadé à ceux entre lesquels ils partageaient leurs terres que c'étaient eux qui les nourrissaient , et ils ont fondé leurdomination sur l'intérêt, la force et la peur; la féodalité était une fédération de petits despotes ; le bien ou le mal quelle a fait n'a aucun rapport avec l'origine républicaine de l'aristocratie. Sur cette féodalité s'est entée, depuis quatre siècles, une noblesse plus récente, produit de la faveur ou du valetagc des cours et de la servilité dans les emplois donnés ou vendus par le monarque; cette noblesse courtisane et cette noblesse de robe n'ont de même aucun rapport avec l'aristocratie des républiques ; leurs qualités et leurs défauts ont des caractères tout opposés, et l'on ne saurait appliquer à la noblesse les résultats de l'expérience sur l'aristocratie, sans accréditer les idées les plus fausses. Nous nous soumettrions cependant à cette perversion du langage, résultat des passions politiques, qui a fait d'aristocrate et de gentilhomme deux mots presque synonymes, s'il nous en restait un autre pour désigner ces créations singulières d'un système tout difTércnt , les aristo- Grattet de la Grèce et de Rome, de Venise et de Berne , qui nous présentent des résultats si dignes d'étude sur les éléments des gouvernements.

L'aristocratie républicaine , c'est-à-dire la concentration du pouvoir entre les mains d'un corps de vieillards choisis comme les plus habiles, a toujours présenté, par ses vertus et par ses défauts , un caractère diamétralement opposé à celui de la démocratie. Kn effet . tandis que le simple citoyen arrive à l'assemblée populaire avec un désir vagne de faire ce qu'il y aura de mieux pour la patrie, désir modifié cependant par ses intérêts personnels, toujours présents à sa

pensée; tandis que, suspendant à peine ses occupations journalières , il ne conserve qu'un souvenir incertain du passe pour les affaires publiques ; qu'il n'a aucun système arrêté pour le présent , et qu'il sent fort bien la vanité de songer à l'avenir, le sénateur a fait de ses fonctions publiques la passion de sa vie ; il s'y est préparé dès sa jeunesse, comme à la plus haute distinction qu'il puisse obtenir dans son pays, comme à la récompense de tous ses efforts ; l'intérêt de corps ou l'intérêt de la chose publique, qu'il regarde comme la propriété de sou corps , passent dans son esprit avant l'intérêt personnel. L'égoïsme national , qui manque absolument aux démocraties, qui se trouve bien dans les monarchies, mais aveugle et corrompu , est l'âme des aristocraties ; il est le but unique de tous les esprits , et d'esprits qui s'exercent par le frottement, par l'étude des traditions et par l'émulation. Il ne faut pas demander au sénat des aristocraties d'écouter, de préférence à l'utilité publique, ou la générosité, ou la reconnaissance, ou la pitié ; la sympathie agit à peioe sur lui ; l'éloquence , loin de l'entraîner , excite sa défiance ; la conscience privée de chaque sénateur est réduite au silence par ce nom de patrie ou d'intérêt public, qui représente à tous le premier intérêt et le premier devoir. La seule vertu des aristocraties, c'est l'amour de cette patrie , telle qu'elles l'ont faite; mais leurs qualités sont nombreuses et ne se trouvent dans aucun autre gouvernement. Les plus habiles de la nation appliquant % sans cesse leur pensée à calculer les résultats de chaque circonstance , la république acquiert un trésor d'habileté et d'expérience qu'une tradition non interrompue transmet à la postérité : elle embrasse constamment de ses regards tout le passé et tout l'avenir. On voit la conduite et l'esprit des mo narchies changer avec chaque règne , ou même se modifier d'année en année , à mesure que le prince avance en âge ; on voit les assemblées populaires courir d'un extrême à l'autre , selon qu'elles cèdent aux impressions de l'imagination, de la sensibilité ou de la passion , mais le sénat d'une aristocratie est toujours immuable dans la même pensée ; le renouvellement successif des membres ne change point sou esprit , que

les mourants transmettent à leurs successeurs avec leur expérience , comme un héritage sacré ; leur prudence , leur modération dans les succès, leur constance dans les revers , font partie de ce système immuable ; en effet, le terme moyen de la sagesse des plus sages d'une nation doit toujours être le même.

Quand le peuple a dit aux rois qu'il se donnait à eux sans retour, les rois l'ont cru et se sont bien vite figuré qu'ils avaient sur leurs sujets un droit divin. Quand le peuple a tenu le même langage aux aristocraties ; elles ne s'y sont jamais trompées; elles ont senti qu'elles ne tenaient le pouvoir qu'en raison de leur habileté supérieure; en voyant le peuple endormi , elles n'ont point oublié la force qu'il pourrait montrer à son réveil , et elles se sont surtout tenues en garde contre ce qui pourrait exciter ses passions. Défiantes et cruelles dès qu'il s'agissait d'affaires d'Etat, elles ont voulu prévenir les premières attaques contre leur autorité par l'espionnage et la terreur des supplices ; mais, lorsque leur prérogative ne leur paraissait pas en danger, elles ont tenu la main avec vigueur au maintien d'une égale justice ; elles ont surpassé en économie , en ordre dans leurs finances tous les gouvernements connus, parce qu'elles redoutaient surtout d'avoir à demander de l'argent aux peuples. Elles ont bien voulu imprimer aux gouvernés le respect et la crainte des gouvernants, mais cependant elles ont cherché en même temps à effacer les personnes, à ne présenter aux esprits que l'idée abstraite de la république ou son image, le lion de Saint-Marc et l'ours de Berne ; aucun nom n'est mis en évidence, et tout l'effort des mœurs est de maintenir une égalité à deux niveaux , l'un entre tous ceux qui commandent , l'autre entre tous ceux qui obéissent. Dans ce but, les aristocraties ont inventé les lois somptuaires pour que les sénateurs, leurs femmes ou leurs enfants n'excitassent jamais la jalousie du peuple par leurs habits ou leurs équipages ; dans presque toutes les aristocraties de l'Italie et de la Suisse , il ne fut permis de porter à la ville qu'un habit uniforme , simple et de couleur noire ; les Vénitiens y ajoutèrent l'habitude de ne

paraître en public qu'avec un masque , pour qu'un riche ou un puissant ne pût pas même avoir la pensée de briller, puisqu'il ne devait pas être connu.

Même dans les républiques, on a pu distinguer l'aristocratie des corps et celle des races ; on a pu trouver que, dans les unes, le pouvoir et la vie de l'Etat se concentraient dans les corps électifs ; que, dans les autres, ils se conservaient dans les races héréditaires. Sous quelque forme que se présente le gouvernement du petit nombre , il s'efforcera toujours, même en dépit des lois, de restreindre ses distinctions à quelques familles seulement. Mais l'aristocratie n'est puissante, n'est habile, n'est enrichie de vertus qui lui sont propres que lorsque l'élection seule, distinguant le mérite, ouvre la porte des conseils. Hlle se corrompt, au contraire, elle penche déjà vers sa ruine lorsqu'elle devient aristocratie de race, lorsqu'il sulfit de naître dans une famille patricienne pour être sûr d'arriver au pouvoir. L'aristocratie est le plus durable de tous les gouvernements ; mais comme toutes les choses humaines dépérissent, les aristocraties aussi tombent quand elles cherchent à se confondre avec la noblesse des monarchies ; elles tombent quand , cédant complètement à leur penchant pour s'enfermer dans le cercle étroit de quelques familles, elles admettent l'hérédité du pouvoir sans élection, et elles perdent le cachet de la vieillesse que l'élection leur avait imprimé. Dans l'étonnante Venise, cette fille aînée de l'empire romain, qui long-temps se maintint l'égale des plus puissantes monarchies, on vit , après douze siècles de sagesse , l'esprit de famille reprendre le dessus sur l'esprit de corps ; alors la cupidité privée se partagea les richesses de l'État; alors les jeunes gentilshommes vénitiens , qui n'avaient besoin pour entrer au- conseil que de prouver leur naissance et leur âge de vingt-cinq ans, étalèrent leurs vices et leur insoleuce aux yeux d'un peuple qu'ils s'étaient accoutumés à mépriser; et les vieux sénateurs, n'osant plus compter sur des vertus antiques, favorisèrent eux-mêmes la licence publique pour que personne n'eût le droit de reprocher à l'aristocratie la corruption de ses mœurs.

A l'époque anime où les aristocraties sont en possession de lontcs leurs vertus, elles ne répondent point au but qu'une nation doit se proposer en se donnant un gouvernement. Sans doute , lorsqu'on oublie les hommes pour ne songer qu'à l'État , on ne saurait trouver une forme de gouvernement (fui lui assure plus de vitalité : presque jamais elles n'éprouvent de changements, elles ne connaissent de commotion intérieure d'aucun genre ; elles pourvoient à la sûreté, à la prospérité, à la splendeur même de l'État avec moins de dépense qu'aucun autre; elles soignent tons les intérêts matériels du peuple, elles protègent et développent son commerce et son agriculture, elles le maintiennent en paix avec honneur, dans l'abondance et sans sacrifice ; mais elles opposent un obstacle presque insurmontable à ce perfectionnement moral , qui est aussi un des grands buts de l'association. La vue des citoyens est sans cesse circonscrite et ramenée vers la terre ; tout mouvement de l'esprit, toute distinction excite la jalousie du pouvoir , toute gloire est un commencement de danger, et dès que le citoyen s'écarte du sillon qui lui est tracé d'avance, il se sent surveillé, persécuté, accablé par une inimitié invisible, mais toute-puissante ; il n'existe plus alors pour lui ni liberté, ni justice, ni sécurité près du foyer domestique : il n'est plus garanti par aucune des lois communes de l'humanité : l'Etat, pour être grand, semble exiger que tous les hommes soient petits.

C'était, jusqu'à nos jours du moins, une vérité dès longtemps reconnue qu'aucune des trois formes simples de gouvernement n'était propre à assurer à un peuple ce qu'il doit toujours se proposer, l'union du bonheur et du perfectionnement. C'était une vérité reconnue par les philosophes de l'antiquité . comme par tous les publicistes du siècle dernier, qu'on n'arriverait à une constitution vraiment sage , libre et protectrice qu'en empruntant à chacune de ces trois formes ce qu'elle avait de meilleur. Aussi nous sommes-nous moins proposé, en les passant en revue, de confirmer cette vérité rebattue, que de chercher dans chaque forme quelle est sa vertu éminente, et de reconnaître les qualités et les avantages

DBS PEUPLES LIBRES. 187 qu'il convenait d'emprunter à chacune pour arriver à une constitution sagement balancée. Cependant, un nouveau système semble prévaloir aujourd'hui sous le nom de souveraineté du peuple ; il remet en question ces vérités si longuement établies par l'expérience. La révolution violente qui a soustrait la nation française au joug, et bien plus encore à l'insolence de la noblesse féodale et courtisane , a laissé de l'ulcération dans les cœurs; les deux partis , se livrant à leur haine l'un contre l'autre, ne comprennent plus comment ils peuvent concourir à un même gouvernement. On répète beaucoup que la noblesse n'est plus dans les mœurs du siècle , qu'elle est morte, que son influence est éteinte pour jamais. Cependant, à la jalousie avec laquelle on la surveille sans cesse, à la haine qui éclate dès qu'elle recueille quelque distinction , il faut bien reconnaître qu'elle remue encore fortement les passions populaires; mais ce qu'il y a d'étrange, c'est que depuis qu'on l'a attaquée avec le cri de guerre, à l'aristocratie ! on ne veuille plus reconnaître d'autre aristocratie qu'elle. En vain elle prend pour caractère la hiérarchie des rangs et l'inégalité; en vain elle ne croit briller que par l'élégance . la bravoure, la frivolité, l'obéissance; elle se nomme fidèle, elle se nomme jeune et brillante. C'est d'après elle qu'on juge les aristocraties, dont le caractère est la prudence morose de la vieillesse, l'orgueil qui ne reconnaît point de supérieurs, la suppression de tout éclat et de tout faste , l'économie et le silence; on a presque établi en principe qu'une aristocratie d'aucun genre ne peut plus être admise dans un gouvernement libre. On y appelle, il est vrai, l'élément monarchique conjointement avec l'élément populaire; mais en même temps on ne veut laisser au roi ni indépendance ni droit à avoir une volonté ; on lui demande seulement de nommer des ministres tels qu'ils lui seront désignés par l'opinion , sous condition qu'il les renverra dès qu'ils auront perdu la faveur d'une assemblée toute populaire. On se fonde sur la souveraineté du peuple , mais on tombe ainsi dans une confusion d'idées qui ravirait bientôt au peuple sa liberté. Sans doute, l'organisation constitutionnelle d'une nation , la légitimité de

tous les pouvoirs qu elle contient dans son sein , et qui doivent concourir à soigner et à assurer son bonheur, existent bien au nom d'une volonté* nationale impliquée ou expresse ; car le seul but de leur création a été le plus grand bien de tous, leur seul droit à l'existence est encore ce plus grand bien. Cette volonté souveraine se manifeste encore quelquefois au milieu des révolutions , remède terrible à des maux extrêmes, car alors elle bouleverse long-temps avant de reconstituer. Mais cette souveraineté, qui a établi les bases mômes de la société, ne doit point être confondue avec l'action populaire exercée dans les formes prédéterminées par la constitution ; alors la démocratie n'est plus la nation tout entière, la nation souveraine ; elle n'est plus qu'une des voix qui concou rent à exprimer le vœu national. Klle doit être indépendante, mais elle doit laisser aussi leur indépendance à l'élément monarchique, à I élément aristocratique ; si elle les domine , si elle prétend exercer sur eux la souveraineté, il n'y a plus d'équilibre , il n'y a plus de constitution, il n'y a plus de possibilité de gouverner.

C'est ainsi qu'à nos yeux le parti qui se proclame aujourd'hui républicain déploie sur sa bannière un mot, Wyalite , qui rend impossible la république. « Le gouvernement , » avons-nous entendu dire à l'empereur Napoléon dans les cent jours, « le gouvernement est une navigation; il faut avoir » deux éléments pour naviguer; il en faut deux aussi pour » diriger le vaisseau de l'Etat , afin de pouvoir s'appuyer sur » l'un contre l'autre. On ne dirigera jamais les ballons, parce » que , flottant dans un seul élément , on n'y trouve aucun » point d'appui pour résister aux tempêtes qui agitent cet élé- » ment. On n'a de même aucun point d'appui , aucune pos- » sibilité de direction dans la démocratie pure , mais , en lu » combinant avec l'aristocratie, on oppose l'une à l'autre . et » l'on dirige le vaisseau par des passions contraires. » Reprenons ces éléments divers qu'il est si nécessaire de réunir dans la constitution de l'Etat , et voyons sous quel rapport chacun d'eux est propre à concourir au but commun, le bonheur et le perfectionnement de tous.

L'intérêt de tous réclame dans le gouvernement une part pour l élément monarchique, ou pour l'attribution du pouvoir, dans un certain nombre de circonstances, à la volonté d'uu seul, de préférence à la volonté ou d'un conseil, ou d'uu collège. Nous avons vu déjà combien le résultat d'une délibération commune était loin de présenter la somme de la prudence onde la vertu de tous ceux qui y avaient pris part, combien chaque votant était loin de se préparer à son vote par une attention aussi intense, une appréciation aussi complète de tous les points de vue de la question, un sentiment aussi profond de sa responsabilité que s'il devait prendre seul sa décision. A ces motifs pour déférer le commandement à un seul (c'est le sens propre et étymologique du mot monarchie), se joint le besoin d une décision prompte, le besoin d'un secret absolu, le besoin d'appeler à l aide de 1 État cet entraînement , cet enthousiasme qu'un homme , par ses qualités personnelles, peut seul inspirer à d'autres hommes ; le besoin de profiter de ce coup d'œil prompt et sûr avec lequel un homme démêle dans d'autres hommes les talents , les vertus , les défauts , à des signes que le langage ne saurait rendre, et qui ne pourraient être appréciés par un conseil; le besoin de conduire jusque sur le théâtre des actions un juge et un appréciateur du mérite, qui saura le récompenser.

Dans la fonction la plus importante et la plus critique du gouvernement , lorsque l'existence d'un État dépend peutêtre du coup d'œil du prince, delà promptitude de ses décisions et du secret à la guerre, on a universellement senti la nécessité de recourir au pouvoir monarchique. C'est pour la guerre que toute l'énergie d'un peuple est appelée à l'action, que tous les citoyens sout appelés à faire les plus grands sacrifices, qu'ils doivent sans balancer jouer leur fortune., leur liberté, leur vie ; tous les biens que l'ordre social est appelé à garantir sont alors abandonnés à la discrétion du gouvernement, et la conséquence de ses fautes serait terrible ; cependant c'est le moment où les peuples les plus libres ont senti la nécessité de mettre de côté toutes leurs défiances, de s'abandonner sans réserve au pouvoir d'un seul et de redoubler la

sévérité de la discipline, pour que l'habitude de la discussion ou de la désobéissance ne passât pas de la place publique dans le camp.

A l'origine des sociétés, le pouvoir judiciaire a été aussi le plus habituellement confié au prince. Choisissons-nous un roi pour qu'il nous juge, tel est le cri que l'histoire attribue à plus d'un peuple. En effet, les décisions judiciaires réclament cette unité d'appréciation et cette responsabilité non partagée , qu'on ne trouve que dans l'individu et non dans les collèges. A la suite de notre longue expérience , Bentham , qui avait fait des tribunaux sa principale étude , et dont les opinions sont plus démocratiques que celles d'aucun autre philosophe, demandait cependant, comme garantie des lumières de l'attention et de la conscience du juge, qu'il fût toujours seul sur son tribunal. La société lui paraissait avoir besoin et de la complète indépendance du juge, vis-à-vis du peuple souverain, comme de tout autre souverain, et d'une confiance sans réserve à sa conscience individuelle , pour trouver dans ses jugements la garantie de son caractère, de sa conviction et de sa responsabilité morale. Cet appel, que les nations ont cru devoir faire aux lumières et à la conscience de l'individu , à l'élément monarchique, pour le prononcé des jugements, se retrouve même dans l'institution qui semble s'en écarter le plus et dont le même principe doit expliquer la bizarrerie. Les Anglais ont formé leur jury de douze citoyens , mais ils leur ont demandé de prononcer à l'unanimité ; c'est qu'ils n'ont eu aucune confiance dans les délibérations d'un collège ou dans sa majorité ; ils en ont appelé à la conscience du l'homme seul, ils ont voulu que le citoyen prononçât par ses propres lumières, et sans se soucier de l'opinion d'autrui ; mais ils ont voulu que ce jugement individuel fût douze fois répété, parce que, s'agissant de l'évidence d'un fait, ils supposaient que ces douze jugements individuels devaient se trouver semblables.

Dans toutes les décisions promptes , dans toutes les occurrences de salut public , le pouvoir monarchique est encore appelé à agir avec indépendance, pour procurer à une grande

DES PEUPLES LIBRES. 191 nation tons les avantages du coup d'oeil compréhensif, de la promptitude et de l'énergie d'un seul homme ; dans toutes les négociations avec l'étranger, le besoin se fait également sentir •Tu ii secret absolu, d'une décision prompte, d'une réunion dans un même esprit, sous un seul point de vue, de toutes les questions, de tous les intérêts qui sont en suspens.

Si l'individu auquel on a déféré le commandement ne peut pas remplir seul toutes les fonctions que la société défère à un seul homme , les mêmes motifs semblent exiger que ou soit lui du moins qui nomme les autres individus qui devront le remplacer : tels sont tous ceux qui seront appelés à agir seuls, à exercer une autorité personnelle ; tous ceux qui le représenteront en quelque sorte , et seront des vices-monarques ; tous les officiers des armées de terre et de mer, tous les juges, tous les défenseurs de l'ordre public, tous les ambassadeurs, négociateurs et agents à l'étranger.

Il est impossible de n'être pas effrayé de cette seule énumérationdes attributions monarchiques. La nation est appelée à remettre entre les mains de son chef tous ses moyens de défense ou de puissance, soit à l'intérieur, soit dans ses armées, soit dans ses relations avec l'étrauger ; mais il n'en est pas un qui ne puisse devenir à son tour un moyen d'attaque contre elle et contre ses libertés ; il n'eu est pas un qui, par les jouissances qu'il procure, n'excite la cupidité du dépositaire, ne le dispose à vouloir l'accroître toujours plus, et se l'approprier: il n'en est pas un enfin qui, par les luttes dans lesquelles il engage le prince, n'accoutume son esprit à désirer de supprimer toute résistance. Quoique la liberté puisse aussi périr ou par l'usurpation ou par les fautes des deux autres pouvoirs, c'est surtout contre les entreprises du pouvoir monarchique que la nation doit se tenir habituellement en garde.

Les limitations apportées au pouvoir monarchique sont de ' plusieurs natures; la plus importante est celle qui se rapporte à sa durée, puisque c'est sur elle qu'est fondée la distinction entre les républiques et les monarchies. Dans plusieurs États libres , ou a aussi partagé entre deux chefs égaux le pouvoir royal ; dans plusieurs, on a associé le chef au sénat, de telle

sorte que le premier n'exerçât que les fonctions pour lesquelles toute consultation serait impossible ; tandis que , dans les autres, l'autorité du chef était surveillée et limitée par l'aristocratie de corps dans les républiques, par l'aristocratie de race dans les monarchies ; enfin, on a souvent mis les monarques dans l'impossibilité d'exercer les fonctions qui semblaient n'être faites que pour un seul.

Je le répète, entre ces différents systèmes, je ne prétends point décider quel est le meilleur ; je crois qu'à chaque nation un système a presque toujours été donné par ses antécédents ; que les faits la dominent, que des pouvoirs existent avant les lois qu'elle est appelée à se donner, et que la grande habileté du législateur consiste à respecter ces faits, à profiter de ces pouvoirs , et à mettre en harmonie l'avenir avec le passé ; mais je suis républicain ; je le suis pour la Suisse et pour Genève, ma patrie ; je le suis pour l'Amérique et tous les pays neufs ; je le suis pour tous les pays tellement bouleversés par les révolutions que les vestiges du passé en ont disparu ; je le suis par les souvenirs d'amour, de devoir, de reconnaissance qui ont lié tous les miens aux républiques de Pise et de Genève ; je crois la liberté possible dans la monarchie constitutionnelle comme dans la république je crois cette voie au perfectionnement la plus sûre pour plusieurs peuples ; mais si l'on voulait y faire entrer ma patrie, j'espère qu'il n'y a pas un Suisse qui ne fût prêt à sacrifier sa fortune et sa vie, plutôt que de se soumettre à l'établissement d'un roi dans son pays.

Nous l'avons vu, ce qui constitue l'élément monarchique, c'est l'unité de volonté, et non la durée. Cette unité se trouve non seulement avec un président nommé pour trois ou six ans, comme aux États-Unis, mais avec deux consuls nommés pour un an, comme à Rome. Les consuls, en efTet, ne délibéraient point entre eux, n'agissaient point par une volonté commune ; chacun était roi pour sa partie et dans la province qui lui était assignée ; chacun était roi et exerçait luimême, avec sa propre pensée, sa propre volonté, toutes les fonctions royales; chacun était chef suprême de l'armée, chef

suprême de la justice jusqu'au temps de l'institution des préteurs, chef suprême de l'administration pour repousser tout détriment qui aurait menacé la république , seul appelé à nommer tous ses subordonnés à l'armée , tous ses agents dans les négociations avec l'étranger. L'égalité entre les deux consuls et leur indépendance était considérée comme une garantie contre l'usurpation de l'un ou de l'autre ; et, en effet, quoique toujours à la tète des armées , quoique souvent enivrés par la victoire , pendant quatre cent vingt-deux ans, jamais on ne les vit tenter de se rendre absolus, ou de perpétuer leur pouvoir ; jamais le sein de la patrie ne fut déchiré par une guerre civile. Aucun autre gouvernement au monde n'a présenté une si longue garantie contre les tentatives d'usurpation ; quand elle ne fut plus suffisante , c'est que Rome, déjà corrompue par la domination de l'univers, n'était plus susceptible d'aucun bon gouvernement.

Sans doute une des causes principales de la longue durée de la liberté romaine et de l'impossibilité où se sentaient les dépositaires du pouvoir monarchique de l'attaquer , même lorsque ce pouvoir était réuni dans les mains d'un dictateur, c'était la forte constitution de l'élément aristocratique entre les mains du sénat. En effet , la constitution de Rome était si admirablement balancée que lesxonsuls exerçaient la totalité des pouvoirs qui , pour le bien de tous , sont mieux placés entre les mains d'un seul que de plusieurs , et que le sénat exerçait tous ceux où les corps aristocratiques peuvent déployer leurs vertus propres, et montrer leur supériorité sur le pouvoir d'un seul ou sur celui du peuple. Les consuls donnaient à la république les hauts talents militaires, l'unité de vues , la promptitude de décision , le secret , le tact pour choisir les hommes et décerner les récompenses ; le sénat donnait à Rome la constance inébranlable dans un même système , le trésor des traditions antiques , la grande école des talents politiques, la constante vigilance mêlée de quelque jalousie , l'ordre , l'économie et la modestie dans les mœurs. Le peuple enfin, avec sa participation directe à la souveraineté par les élections et par la législation, donnait à Rome la

{[«•n antie de la liberté* de tous , la barrière contre toutes les usurpations, et le sentiment pour chaque citoyen de la haute dignité de son caractère.

Deux choses sont nécessaires pour la constitution de l'élément monarchique dans un gouvernement libre , première* ment que l'homme à qui on défère le pouvoir d'un seul soit bien choisi, qu'il ait réellement les talents, les vertus, la supériorité d'âme et d'intelligence auxquels seuls un peuple veut confier la décision de ses plus graves intérêts et le soin de ses destinées ; ensuite, qu'une fois choisi , il reste tel qu'il était au moment du choix. On cherche à atteindre ces deux buts en déférant l'élection à ceux qu'on juge capables de la bien faire, et en limitant la durée des fonctions des chefs de l'État.

Nous avons eu déjà occasion de le dire, pour réduire à leur juste valeur les prétendus avantagesdu système représentatif : déléguer un pouvoir n'est point la même chose que le garder, et parce qu'une nation a nommé elle-même son souverain , il ne s'ensuit pas qu'elle soit souveraine. Aussi nous n'accuserons pas d'usurpation ceux qui se sont attribué ou qui ont déféré le droit d'élire le prince à d'autres qu'au peuple , s'ils ont pu réussir à se procurer ainsi une suite de chefs habiles et vertueux. Cependant nous croyons que c'est surtout lorsqu'il s'agit de choisir le chef du gouvernement qu'on peut compter avec confiance sur le discernement du peuple. Les qualités requises dans le prince, dans le chef de l'armée, sj>nt presque toutes brillantes ; souvent il doit agir par ce pouvoir sympathique qui électrise les masses, qui les entraîne vers les grandes actions. Il doit avoir ce coup d'œil prompt, cette décisionde caractère, cette intelligence instantanée, cette facilité d'élocution , surtout cette vaillance que le peuple aime dans ses favoris. Un grand homme d'action se fait remarquer presque immédiatement dans la foule , tandis qu'un grand législateur pourrait y demeurer long-temps ignoré. Enfin, les petites intrigues , les petites rivalités peuvent décider des notabilités , mais la gloire est indépendante de tous les calculs étroits , et la voix publique qui la proclame est impartiale. S'il y a un grand homme dans la nation, un homme

unique, nous croyons bien probable que le suffrage populaire le signalera.

D'autre part, la seule manière d'appeler l'élément démocratique à une part dans la constitution du prince , c est de lui en attribuer l'élection. Nous avons vu combien le peuple se montre mobile , inconsidéré* , passionné dans l'exercice du pouvoir : il ne peut ni gouverner lui-même, ni surveiller te gouvernement, sans exposer l'État aux convulsions qu'éprouva la démocratie d'Athènes dans ses plus mauvais jours , qu'éprouvent aujourd'hui les Etats-Unis, depuis que le peuple s'y est emparé des questions de l'esclavage, de la banque , de la douane et des querelles avec l'étranger. Il ne peut même y être associé sans tout usurper, par une fausse application du dogme de sa souveraineté, sans réduire le prince aux fonctions de commis, et menacer de le casser pour sa désobéissance. Cependant le peuple a des vertus qui lui sont naturelles , et que les deux autres élément^ du gouvernement ne possèdent point. Il n'y a que lui qui soit propre , par son action indirecte, à maintenir le prince dans .la voie de la justice , de la vertu et de l'honneur; ce sera toujours un représentant de ces principes qu'il cherchera lorsqu'il fera choix de son chef. Lui aussi, il est vrai , peut se tromper dans son choix ; mais pour que son erreur n'ait pas de trop longues conséquences , pourque son droit ne devienne pas illusoire, enfin, pour que l'élu du peuple n'ait pas le temps de changer de caractère, il faut que les fonctions du prince ne lui soient pas conférées pour un trop long temps.

Le chef d'un petit État peut demeurer moins long-temps en charge que celui d'un grand. La commotion donnée à la république par l'entrée en charge du gonfalonier etde la seigneurie, que l'on changeait tous les deux mois, à Florence, à Luc ques, à Pise, à Sienne et dans presque toutes les républiques d'Italie, commençait et finissait le même jour; elle durerait peut-être un mois dans l'immense étendue des États-Unis, de la Colombie, du Rio de la Plata, aussi le président estil nommé pour trois ans ; lorsque la république romaine eut pris une étendue démesurée, on prolongea au-delà de l'année

le pouvoir des consuls , en les nommant proconsuls. Il y a des bornes cependant à cette durée , et lorsque la république française nomma ses consuls pour dix ans , elle pouvait s attendre avec certitude qu'avant le terme de leurs fonctions ils demanderaient à être consuls à vie.

La même république avait fait auparavant un essai tout aussi imprudent d'une autre théorie, celle de supprimer entièrement le pouvoir monarchique par l'institution du Directoire, et le mauvais succès de cette épreuve a eu beaucoup de part à dégoûter la France du gouvernement républicain. La constitution de l'an III répudiait dans tous les cas également tous les avantages qui sont attachés au commandement d'un seul. L'individu ne paraissait jamais : le prince était un collège de cinq membres, renouvelé successivement et par rotation. Ce renouvellement, qui changeait chaque année la majorité sans changer le collège , devait amener des révolutions, et il eu amena; mais l'orgauisation était mauvaise de toute manière ; nous nous sommes déjà attaché à faire sentir les différences entre l'esprit dans lequel un homme se décide pour lui seul , et celui d'après lequel il vote dans un corps. Lorsque ce corps est aussi peu nombreux que l'était le Directoire , de nouveaux inconvénients se présentent encore : alors les membres se font des concessions réciproques , quelquefois d'opinions, quelquefois môme d'intérêts ; entre deux décisions extrêmes , le plus souvent ils s'arrêtent à la moyenne , quoiqu'elle soit moins rationnelle que les deux autres : les membres s'aident les uns les autres à faire ce qu'ils nomment des affaires, échappant sous un nom collectif à toute responsabilité d'honneur; puis , comme ils n'ont jamais complètement approuvé les résolutions auxquelles ils ont concouru , ils sont les premiers à les blâmer lorsqu'elles ne réussissent pas ; et si le Directoire tomba dans un mépris universel, il ne faut point oublier, parmi les causes de ce discrédit, qu'il commença par se mépriser lui-même. Cet essai pour supprimer entièrement l'élément monarchique étant jusqu'à présent isolé dans l'histoire, et n'ayant présenté que de si tristes résultats, il n'est peut-être pas nécessaire de s'y arrêter davantage.

DES PEUPLES LIBRES. 197 Un expédient d'une nature tout opposée a été pratiqué beaucoup plus souvent : c'est celui de la monarchie élective, mais à vie ; nous nous y sommes déjà longuement arrêté dans le premier de ces deux essais. On aura pu remarquer que ce gouvernement était beaucoup plus souvent né de circonstances bizarres , que d'un système clairement conçu pour tempérer l'autorité monarchique à l'aide de l'aristocratie et de la démocratie du pays. Le plus souvent, on ne devait le regarder que comme le correctif d'une ancienne usurpation. Ici le roi électif était le chef d'une confédération de princes ; là, d'un collège de prêtres; ailleurs, encore, d'une noblesse qu'on pouvait regarder comme l'armée du pays. Si cependant on veut trouver une idée philosophique pour expliquer la royauté viagère, il faut croire qu'on s'était proposé de satisfaire suffisamment l'ambition et les passions du chef électif, pour qu'on n'eut plus besoin de lutter contre lui. Les efforts constants des monarques électifs, tantôt pour enrichir et agrandir leur famille, tantôt pour l'appeler à la succession de la couronne, montrent qu'on s'était trompé dans ce calcul , tandis qu'on soumettait cependant la nation à voir remplir les fonctions qui demandent le plus d'activité et de vigueur, par l'imbécillité de la maladie ou de I âge.

Il y a peu de probabilité qu'on proposât de nos jours à une nation une monarchie élective et viagère ; mais nous avons été appelés à voir, dans un court espace de temps, un assez grand nombre de monarques élus pour fonder de nouvelles dynasties : plusieurs sont tombés sans transmettre la couronne à leurs héritiers, mais plusieurs autres en France, en Belgique, en Suède, en Grèce, régnent encore aujourd'hui, et il n'est point sans intérêt de fixer l'attention sur leur double caractère de rois électifs et héréditaires.

L'élection , hors les cas où elle est imposée par une force étrangère , donne toujours un monarque habile , souvent un grand homme; elle remplit donc complètement le but qu'on s'est proposé- en appelant à la tête de l'Etat les talents et la décision d'un seul; elle donne au principe monarchique toute sa vigueur, aussi long-temps du moins que l'élu de la nation

conserve les facultés qui l'ont fait choisir ; l'hérédité, au contraire, augmente si Ton veut le lustre du priucipe monarchique , mais elle eu détruit l'efficacité ; tout ce qu'on peut atleudre des chances de l'hérédité , c est que l'homme né sur le trône soit égal à l'homme tiré au hasard de la foule. Saus doute il aura pour lui l'éducation des précepteurs royaux, qui lui donnera le poli, les belles manières et les connaissances superficielles d'un homme comme il faut ; mais il aura contre lui l'éducation des courtisans et des dames de cour, qui n'ont pas de plus court chemin pour s'élever qu'en favorisant ses vices; il aura contre lui l enivrement du pouvoir, la flatterie universelle, l'habitude de voir tout céder à sa volonté. Une énuinération des monarques fous ou imbéciles qu'a vus l'Europe dans les cent dernières années, ne prouverait que trop que les chances de l'hérédité sont plus défavorables à la royauté qu'un tirage au sort pris sur toute la foule.

De cette vérité jamais proclamée, mais connue de tout le monde, a dù découler cette conséquence inévitable que, dans les monarchies héréditaires , même les plus absolues , le roi règne, mais ne gouverne pas. Selon le degré de respect pour l'opinion publique qui se maintient au palais, le pouvoir royal est transmis , ou à des ministres plus ou moins éclairés, ou it • îles favoris, ou à des maîtresses, ou à des affranchis et à des eunuques. De la monarchie absolue mais libérale de Prusse, jusqu'au harem de Constantinople ou de Téhérau, il ne faut pas se flatter de rencontrer l'élément monarchique ; tous les avantages de cette volouté une, ferme , éclairée , à laquelle ou avait voulu confier les destinées de l'État, ont disparu du moment que le monarque a résigné le pouvoir, soit qu'il assiste au conseil ou non, qu'il signe les ordres de ses ministres ou qu'il les ignore. Dans la seule monarchie qui ait donné à l'Europe le modèle de ce qu'on nomme aujourd'hui le gouvernement constitutionnel , ce résultat humiliant de l'incapacité héréditaire a été changé eu règle, en maxime de liberté. Un roi d'Angleterre se contente décharger un ministre de former le cabinet sous sa responsabilité, et ce ministre dès lors ne souffre plus que sou maître se môle d'aucun des dé-

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tails du gouvernement. Ce ministre devient le roi électif , il prend sur lui seul la pensée du gouvernement, il lui imprime son mouvement, et il ne doit point souffrir, sous peine d'anarchie, qu'aucun de ses collègues dispute sa volonté. C'est une royauté temporaire, comme celle des consuls de Rome; seulement la durée du pouvoir est quelquefois plus courte et le terme en est incertain. Quand la France vit, en 1814, revenir sur son trône une dynastie héréditaire, elle crut adopter la règle de la monarchie qui lui servait de modèle, règle qui semblait d'ailleurs convenir à l'âge et à l'indolence des nouveaux rois ; mais soit que ceux-ci ne voulussent pas se dessaisir absolument du pouvoir, soit qu'ils ne comprissent pas l'avantage de ne pas le partager en le déléguant, ou que la vanité des ministres ne se pliât jamais à une entière obéissance envers leur chef, il devint impossible de donner au cabinet cette unité qui ne se trouve que dans le pouvoir individuel ; ce fut un collège, comme le Directoire, qui gouverna, et l'élément monarchique fut réellement exclu du gouvernement de la Fi ance. Le pouvoir exécutif, en perdant l'unité personnelle, n'eut plus ce puissant intérêt conservateur qui se confond avec le moi , plus de volonté prompte, plus de pensée intime qu'une discussion ne dévoilât pas, plus de sentiment de durée : un ministère peut chaque jour être renversé, l'avenir lui est étranger, il le sacrifie sans cesse au présent, il vit au jour le jour, sachaut fort bien qu'il n'est point sûr d'avoir comme les consuls un an pour assurer sa gloire.

Mais un monarque électif est un être d'une tout autre nature ; il a toujours en lui la puissance d'esprit et de caractère qui lui a assuré son élection ; et quand même il a obtenu la promesse que sa postérité régnerait après lui , la capacité qui l'a porté là où il est n'en est point diminuée, et son intérêt pour s'y maintenir en est au contraire augmenté. C'est sa grande affaire que de conserver un trône où il se sent toujours mal afTermi , et il est absurde de lui demander de ne pas s'en mêler, de n'y pas regarder. Il y a beaucoup à parier qu'il entend sa position bien mieux qu'aucun de ses ministres, qu'il devient par conséquent l'âme de son gouvernement ,

qu'il s'en réserve la pensée dirigeante, et que ses minisires doivent se borner à lui obéir. On l'a vu dans Guillaume III , dans Napoléon , dans Louis-Philippe on le verra dans tous les rois qui, par leur propre énergie, ont monté eux-mêmes les degrés de leur trône, au lieu d'avoir été posés dessus.

En France, le roi règne et gouverne; c'est un fait que le ministère ne dissimule plus, mais qui cependant excite les clameurs de toute l'école constitutionnelle, car il bouleverse le système d'équilibre qu'on croyait avoir apporté d'au-delà des mers. Que devient la distinction entre le roi et le gouvernement ? Que deviennent le respect et le silence qu'on doit à l'un, la liberté d'attaque et de discussion qu'on se réserve contre l'autre ? Que devient la responsabilité des ministres , qu'où ne pourrait punir de leur obéissance au roi sans uue injustice criante? Que devient l'équilibre qu'on a cru établir entre le roi et le peuple, quand le premier est doué de toute l'habileté, la finesse et l'adresse que les chances de l'hérédité n'auraient pas amenées sur le trône eu mille ans ? et si l'on réforme cet équilibre sur sa mesure , que deviendra son successeur?

Ainsi, lorsqu'on adopte le système de la monarchie héréditaire, on détruit réellement dans son essence le vrai principe monarchique, la centralisation de volonté, d'intelligence et de pouvoir de l'individu clairvoyant; lorsqu'on change cependant la dynastie, et qu'on donne par l'élection un chef émineut à l'État, on rend au contraire le principe monarchique trop fort, parce qu'on lui assure à la fois le talent et la durée. Loin de pouvoir regarder l'introduction d'un roi héréditaire au milieu d une constitution libre comme le chefd'œuvre de la politique , je n'y vois , je l'avoue , qu une difficulté de plus, c'est l'organisation d'une conspiration perpétuelle contre Tordre même qu'on a voulu fonder ; c'est un ennemi qu'on a conduit par la main, jusque dans la citadelle de la liberté, en lui donnant des armes pour s'y défendre.

Nous l'avons dit cependant, et nous le répétons : quand on a un roi il faut le garder, parce que toute convulsion dans l'ordre social, qui n'est pas absolument nécessaire, est un horrible

DES PEUPLES LIBRES. 201 malheur. Bien plus, quand on fonde la liberté, et qu'au moment du combat un roi vous offre pour le soutenir un trésor, un arsenal, une armée , une organisation déjà établie, ne fût-ce que dans une petite partie du pays qui brise ses chaînes, il faut l'accepter et le faire grand ; quand après une grande révolution on trouve dans le pays un parti royal, puissant par sa richesse, par son talent, par ses affections, par ses traditions, il faut l'accepter encore et l'unir au nouvel ordre de choses , car sans cette condescendance on serait peut-être réduit à l'exterminer. Beaucoup de circonstances peuvent donc amener une nation libre à se donner un roi héréditaire ; il ne reste plus alors qu'à chercher comment son autorité peut être contenue dans de justes bornes.

Mais, il ne faut point se le dissimuler, ce travail d'opposition aux progrès du pouvoir du prince doit être constant, car l'effort de celui-ci pour étendre sa prérogative sera constant aussi. Et le nom et l'idée de l'opposition sont nés dans les monarchies constitutionnelles; les républiques de l'antiquité, même les plus libres , ne connaissaient point d'opposition systématique; les prérogatives de chacun des pouvoirs de l'État étaient mieux définies, et la constitution qui les dominait toutes inspirait un respect plus universel. Au contraire, au milieu des rois absolus de l'Europe, les rois constitutionnels se regardent comme une exception , et ils croient leur gloire intéressée à devenir absolus aussi. Il leur semble éprouver une injustice toutes les fois qu'on met obstacle à leurs volontés ; c'est consciencieusement, croyant accomplir un devoir envers tous les trônes, envers leurs enfants, même envers leurs sujets , qu'ils travaillent sans relâche à étendre leurs prérogatives.

En même temps la royauté réveille parmi les sujets des idées de devoirs obséquieux , de respect outré , de servilité , qui toutes rendent la liberté plus difficile à maintenir. Elle crée une classe d'hommes qui se proposent de s'élever par la faveur et non par le mérite; elle oppose la mode et l'opinion des salons à l'opinion publique ; elle met en honneur l'adresse des courtisans, enfin, elle corrompt foncièrement l'esprit de

l'aristocratie , et ce n'est pas là un de ses moindres inconvénients. Comme nous lavons vu, l'aristocratie a toutes les qualités qui devraient en faire un pouvoir modérateur dans l'État., la prudence, la fixité des principes, la volonté immuable; quand elle est bien organisée, quand l'entrée au sénat n est ouverte qu'aux talents éminents et à la dignité de caractère, toujours rebaussés par la dignité de l'âge, elle confond ses intérêts avec ceux des lois et de la patrie, elle se place assez haut pour se sentir au-dessus de toutes les séductions ; elle se considère comme la gardienne de ce qui est , et la puissance des traditions perpétuées dans lus familles lui donne une fixité de priucipes et de conduite qu'on ne trouve jamais dans l'élément populaire, et qui seule en fait une barrière efficace et invariable contre le pouvoir.

Mais le plus souvent, là où il existe un trône, on a vu s'élever autour de lui, au lieu d'une aristocratie, une noblesse; non seulement l'esprit de caste a été substitué à l'esprit de corps, mais cette caste, où l'on a efTacé toute autre distiuction que celles de la naissance ou de la faveur, a été distribuée en rangs subordonnés les uns aux autres. Les qualités que le trône demande à la noblesse, et que tous les beaux-esprits de la cour célèbrent, sont celles qui contrastent le plus avec le vieux esprit des aristocraties. C'est la vaillance , mais unie à la légèreté , à la frivolité; c'est le dévouement , mais aux hommes et non aux choses; aux rois, aux princes, non aux lois ou à la patrie, c'est l'oubli des intérêts personnels, le mépris pour l'argent, mais plus encore par habitude de désordre que par attachement à des objets plus relevés ; c'est enfin un profond sentiment de la différence d'homme à homme, non point en raison du mérite, mais en raison du sang; un souverain mépris pour tout ce qui s'élève, qui parvient , pour tout ce qui est signalé par un choix populaire, au lieu de devoir sa distinction à ses aïeux.

La noblesse féodale était une puissance qui s'était élevée par l'abus de la force, mais qui tout au moins devait à son origine un sentiment de diguité et d'indépendance; mais la noblesse courtisane n'est qu'une fatale invention pour inoculer

DES PEUPLES LIBRES. 205 les mœurs et les pensées servîtes de la domesticité aux classes appelées à servir d'exemple à la nation. La noblesse féodale a disparu, et si certaines familles se complaisent encore dans son souvenir, celles-là mêmes ont abandonné sans retour son esprit, pour se conformer à celui des cours. La noblesse courtisane , qui de nos jours est presque exclusivement appelée du nom d'aristocratie, a fait retomber sur cet élément de tout bon gouvernement la haine qu'ont provoquée ses vices et son impertinence; elle a ainsi redoublé les difficultés qu'on rencontre à constituer un État.

Cependant, la noblesse existe dans la plupart des pays qui aspirent à la liberté, et là où elle existe il faut chercher à la faire eutrer dans Tordre social ; il faut la satisfaire ; car le mécontentement habituel d'une classe puissante est un levaiu de haines et de trouble, qui finit par corrompre tout l'État; il faut la satisfaire, mais en changeant son esprit, en lui ouvrant une carrière qui la rattache à la patrie, qui lui donne de l'importance pour le bonheur de tous et lui rende une vraie dignité.

Nous avons, dans nos premiers essais, cherché à nous rendre compte de l'action du peuple et de la constitution de l'élément démocratique dans les pays libres : nous avons ensuite cherché à nous rendre compte ici ët dans le précédent essai de l'action du prince ou de la constitution de l'élément monarchique; mais les uns et les autres demeureraient incomplets, si nous ne cherchions pas encore à étudier L'élément aristocratique dans les pays libres, à reconnaître comment une aristocratie s'y forme et s'y maintient, quel rôle doit lui être assigné, quelle part elle peut prendre pour le bien de tous soit à la législation, soit an gouvernement. L'union des trois éléments sociaux dans le gouvernement, union que se proposèrent dans tous les temps tous les plus illustres d'entre les législateurs et les publicistes , impose comme condition nécessaire de les étudier tous les trois avant de les combiner; et ce u'est qu'ainsi que nous pourrons nous flatter d'avoir accompli notre tâche.

Cependant, lorsque nous cherchons la puissance et l'esprit

des intérêts divers qui existent dans une nation, et le moyen de leur donner une action proportionnée à leur importance, nous ne nous proposons nullement de les mettre en opposition, de les armer les uns contre les autres , comme on Ta fait souvent en prétendant établir ainsi un équilibre politique. L'égalité des volontés opposées, si elles sont actives, ne produit qu'un combat, qui use sans avantage les forces nationales; si elles sont contenues, il arrête le gouvernement dans l'inaction, et une nation a besoin que son gouvernement agisse sans cesse. C'est la réunion, c'est l'accord des intérêts, des prédispositions, des passions, que le législateur doit chercher; c'est le concours de toutes les forces pour ne faire qu'une seule force, c'est l'emprunt enfin de toutes les volontés, de tous les talents, de toutes les vertus qu'on trouve dans la société , afin de les amalgamer en un seul tout qui la représente tout entière.

C'est lorsqu'on aura emprunté au système monarchique une volonté prompte, ferme, habile, secrète, constante, pour la mettre à la tête du gouvernement ; au système aristocratique, l'économie, la prudence, le secret, le ménagement pour l'opinion publique, la vigilance défiante et jalouse, et la longue expérience, confiée à l'esprit immuable d'un sénat ; au système démocratique enfin, une impulsion vertueuse et désintéressée, la vie, la jeunesse et l'esprit de progrès ; c'est alors seulement qu'on pourra se vanter d'avoir bien constitué le prince, et avec lui toutes les autres parties du corps social.

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