DES POUVOIRS INDÉPENDANTS DU PEUPLE
Nous avons cherché, dans la première partie de cet ouvrage, à nous rendre raison des pouvoirs que, dans une constitution libre, le peuple peut ou doit se réserver. Et d'abord nous avons fixé notre attention sur la première prétention élevée au nom de ce peuple, celle de réclamer tous les pouvoirs comme n'appartenant qu'à lui seul. La souveraineté tout entière réside- t-el le en lui ? peut-il l'exercer par le suffrage universel? le doit-il en particulier, lorsqu'il se donne une constitution ? Après avoir, autant qu'il est en nous, montré les erreurs de ce système, nous avons cherché à nous faire une idée précise de ce qu'est réellement le peuple, par opposition à ceux qui occupent un rang éminent dans la société, et nous nous sommes demandé quels étaient les pouvoirs qu'on pouvait attribuer au peuple ainsi considéré, quels étaient ceux qu'il exercerait avec avantage. Revenant ensuite à envisager non plus le peuple, mais la nation dans son ensemble, la nation comprenant tous ceux qui, dans son sein, jouissent de quelque éminence, comme ceux qui n'entont aucune, nous nous sommes demandé comment elle exerçait sa souveraineté, ou plutôt encore comment elle avait une volonté. Nous avons reconnu que cette volonté n'était autre chose que la raison nationale, à laquelle tous devaient obéir ; alors nous avons cherché comment cette raison, née de l'opinion publique, s'éclaire et se développe , quels sont les obstacles , quelles sont les passions qui nuisent à ses progrès, et sous quelles garanties elle arrive enfin à prononcer ses arrêts.
Dans cette seconde partie, nous nous proposons de fixer nos regards sur ceux qui exercent des pouvoirs que la société n'a point rendus communs à tous ses membres, sur ceux aux-
quels elle a permis de se placer ou de se maintenir dans une situation dminente ; nous examinerons comment les pouvoirs qu'ils exercent se rattachent au bien de tous, et cette recherche nous ramènera nécessairement quelquefois sur le terrain que nous avons déjà parcouru. Le premier objet qui fixe nos regards, c'est le gouvernement, auquel nous conservons avec J.-.T. Rousseau le nom générique de prince, et nous comprenons sous ce nom l'homme ou les hommes qui dirigent l'emploi de toutes les forces de la société. Dans un premier essai, nous nous attacherons à consulter l'histoire pour comparer les essais grossiers des différents peuples dans le but de se donner un gouvernement, ou plutôt encore les résultats des chances diverses qui les ont soumis à un prince, et nous nous efforcerons de recueillir quelque fruit de leur expérience. Dans un second essai, nous tâcherons d'entrer plus avant dans les motifs des hommes, et de mettre en relief ce qu'ils ont dû désirer dans la constitution du prince. Un troisième essai est destiné à la seconde distinction sociale qui se présente à nous, celle de l'aristocratie. Dans ces trois essais également, nous sommes plusieurs fois ramené à comparer ces pouvoirs qui ne demeurent point au peuple, avec le pouvoir du peuple luimême , et à montrer comment l'organisation qui parait d'abord la plus simple, celle d'une démocratie souveraine, a dû également être abandonnée , et dans la constitution du prince, et dans la constitution d'un pouvoir conservateur.