DU PRI1ICR OU DU POUVOIR BXECUTIP DANS LES MONARCHIES
L'espoir seul de faire servir l'expérience des temps passe's aux générations à venir, donne un grand intérêt à l'étude de Thistoire. Si nous ne pouvions rien apprendre sur l'art de rendre les peuples heureux , ou si nous ne pouvions jamais faire usage de ce que nous aurions appris, il serait plus sage de détourner nos regards de ces calamités sans nombre qui ont affligé notre race ; cette oppression, ces vices, ces massacres, ces tourments , ces passions folles , dont nous retrouvons si souvent le tableau dans tous les siècles et dans toutes les parties du monde , ne nous seraient alors représentés que pour déchirer notre cœur par le souvenir du passé , que pour le faire trembler sur l'avenir. Les Asiatiques , qui croient à la fatalité, qui regardent tout perfectionnement comme absurde, qui renoncent à toute influence sur le corps social auquel ils appartiennent, sont conséquents avec eux-mêmes, lorsqu'ils se renferment dans le présent. L'histoire est à leurs yeux une science royale et non nationale. Les Gengis, les Timour, peuvent contempler avec intérêt les monuments du ravage de la terre ; ils peuvent demander à un chroniqueur de raconter leurs batailles , dans le même esprit qui leur fit élever des pyramides de têtes aux lieux où ils avaient détruit une nation; mais l'Arabe détourne ses yeux des chroniques d'Abulfarage, comme il détourne sa charrue de ces ossements entassés.
Ce n'est point ainsi que l'Européen juge de ses propres forces, du passé et de l'avenir. Il croit voir le sang même dont la terre a été si souvent abreuvée, porter quelquefois d'heureux fruits. Il compare les siècles , il suit la race humaine
s'étendant et se multipliant sur le globe ; et quoiqu'il ait souvent la douleur de lui voir faire des pas rétrogrades , il lui semble cependant pouvoir aussi reconnaître en elle un progrès général. L'Européen se félicite aujourd'hui d'avoir été appelé à vivre au dix-neuvième siècle et non dans aucun des siècles qui ont précédé. Il reconnaît de nombreuses conquêtes qu'il a faites sur la barbarie, de nombreux et criants abus qui ont été détruits, d'odieuses causes de crimes et de souffrance qui semblent ne devoir pas se représenter ; et quoique les progrès mêmes de la civilisation et ceux de la science sociale soient quelquefois compromis , par la résistance vigoureuse de ce qu'on pourrait nommer l'esprit de ténèbres; quoique des postes qui semblaient gagnés , soient quelquefois repris par l'ennemi, l'Européen ose croire toujours qu'un meilleur avenir s'avance , et il supporte , avec plus de constance , les maux qu'il souffre, dans l'espoir que ses descendants en seront délivrés.
Cette confiance dans l'avenir est pour l'Européen le fruit d'une longue et glorieuse expérience ; aussi loin qu'il peut porter ses regards dans sa propre histoire, il lui semble reconnaître que sa race a été destinée au progrès. Il y voit, il est vrai, de nombreux bouleversements de l'ordre social ; des constitutions qui semblaient mûries par la raison et la philosophie sont tombées ; des peuples qui semblaient avoir en eux-mêmes toutes les garanties de la force et de la durée ont été effacés de la terre; mais chacune de ces grandes catastrophes a été en même temps une grande leçon ; chacune a révélé quelque erreur cachée dans cette science sociale si difficile et si importante en même temps ; chacune a fait faire un pas à la raison publique, cette souveraine du monde ; et les arrêts que celle-ci a prononcés n'en sont devenus que plus respectés. Le nombre des hommes et des peuples libres s'est étendu aujourd'hui, plus que dans aucun des siècles qui nous ont précédés; la variété de leurs institutions permet les comparaisons ; elle autorise à lier avec bien plus de certitude les effets aux causes, elle donne à la politique les avantages d'une science expérimentale ; et l'affranchissement des colonies que
DES PEUPLES LIBRES. 129 les Européens ont fondées en Amérique contribuera davantage encore, à l'avenir, à donner à cette science de la précision. Les peuples de race européenne établis sur ce riche continent , avec tout l'héritage de notre civilisation , de nos sciences, de notre philosophie, de notre expérience si chèrement acquise , sont appelés à y recommencer la vie sociale , sans avoir à porter aucun des fardeaux dont nous sommes si lourdement chargés. Ils connaissent tous les perfectionnements de notre agriculture, et ils out, ils auront long-temps, à foison, des terres vierges, qui n'appartiennent encore à personne; ils connaissent nos métiers, nos machines, toute la puissante assistance que la science a donnée à l'industrie humaine , et ils ne sont point surchargés d'une classe immense de prolétaires qui demandent du travail, et qui semblent sur le point de périr, si une machine vient à remplacer leurs bras : ils connaissent nos systèmes d'impôt, notre comptabilité , notre crédit, et ils n'ont point ou presque point de dettes. Us connaissent tous les développements que nos habiles jurisconsultes ont donnés aux lois qui règlent la propriété, et ils ont beaucoup moins que nous de matières litigieuses ; ils ont adopté toutes les garanties que les amis de l'humanité ont assurées aux prévenus devant la justice criminelle, et ils n'ont point d'hommes que le malaise universel pousse forcément au brigandage; ils ont profité de nos découvertes pour la fabrication des armes, des vaisseaux, des forteresses; ils connaissent notre tactique, ils ont la force pour se défendre , et ils n'ont point de voisins, point d'objet naturel d'ambition. Puissentils profiter également de tout ce que notre longue expérience nous a mis en état d'apprendre sur la difficile science du gouvernement , sans être induits en erreur par les mensonges obligés auxquels les politiques d'Europe se voient réduits , sans être empêchés de porter leurs regards sur ces questions fondamentales d'où nous détournons si souvent les nôtres.
Nous appelons, en effet, à l'étude des principes constitutifs les hommes des vieux États et ceux des nouveaux ; aux uns comme aux autres nous recommandons la môme attention à l'expérience, la même bonne foi, le même effort pour mûrir
sans cesse ia raison publique. Mais aux uns comme aux autres nous recommandons aussi d'étudier leurs propres circonstances , et de se souvenir que la théorie des constitutions D'est point une science abstraite ; pour chacun elle se fonde sur le pass<:. elle se modifie par lui. A tous nous disons que la constitution du pouvoir social est l'œuvre la plus difficile de la société, car, empruntant la force de tous . il est cependant en opposition avec tout le monde. Les peuples chez lesquels ce pouvoir existe, chez lesquels il est entouré d'habitudes, d'affections, de respect, doivent faire de grands sacrifices pour le conserver; ils doivent lui pardonner beaucoup d'abus, beaucoup de faiblesses, avant de le renverser; car ils éprouveraient à leur dommage combien il en coûte à la liberté de remplacer l'habitude par l'innovation , l'aifection par la crainte , et le respect par le calcul de l'utilité. Mais les peuples qui ont déjà éprouvé une révolution, ou ceux chez lesquels une révolution devient nécessaire, ne doivent pas se figurer qu'il leur convienne de donner à un pouvoir nouveau les abus et les bizarreries d'un pouvoir ancien, ou que tout ce qui est bon à conserver soit bon à établir. Le but est le môme pour les peuples de l'Europe et de l'Amérique , pour les hommes libres de France et d'Angleterre, pour ceux qui aspirent à le devenir, de Pologne, d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie, et pour ceux de Colombie, du Mexique, du Pérou, qui s'occupent à relever dès ses fondements l'édifice social : c'est partout le bonheur et le perfectionnement de l'homme ; mais la constitution qui peut y conduire n'est point uniforme ; et c'est surtout daos l'institution du gouvernement, ou du prince, que l'influence du passé se fait sentir. C'est là que le législateur doit regarder à ce qui est , plus encore qu'à ce qui doit être.
Qu'on n'accuse point l'Européen de présomption lorsqu'il cherche , non seulement à perfectionner pour lui-même la science sociale, mais encore à répandre sur les États nouveaux d'Amérique les lumières recueillies par son expérience (1).
(1) Il y a quatorze ans que cet essai est écrit, et les nouveaux Etals cidevant espagnols ne sont pas plus avancés qu'alors vers la reconstruction de l'ordre social. Peut-être ne doivent-ils espérer de progrès réels, qu'après
DES PEUPLES LIBRES. 151 Les théories dont nous voulons les entretenir ne sont point les créatures* de notre imagination ; ce n'est en raison d'aucune supériorité sur eux que nous en sommes dépositaires ; si elles nous appartiennent, c'est que nous les avons payées de notre sang, de celui de nos pères et de nos aïeux. Nous avons assez souffert pour avoir le droit de leur dire : Voilà le précipice, évitez nos vestiges , et instruisez-vous par notre exemple. Quelle plus noble ambition, cependant, pourrait être offerte h ceux qui ont étudié le sort de la race humaine, que d'aider des peuples destinés à couvrir un tiers de la terre habitable , à éviter quelques erreurs fatales? Quel moment que celui où les pères des nations balancent sur des résolutions d'où dépendra , pendant des siècles , le sort de tant de millions d'hommes ! Quel devoir impérieux de dire la vérité , lorsqu'on sait, lorsqu'on voit qu'elle a été si souvent altérée , et que de lâches ménagements , tantôt pour le pouvoir, tantôt pour la popularité, ont accrédité une foule d'erreurs que personne ne songe plus à relever !
Nous nous croyons placé, à Genève, dans des circonstances v heureuses pour aborder les plus hautes questions de la politique constitutive. Citoyen d'une république et écrivant sous la protection de ses lois, nous sommes autorisé, par la nature même du gouvernement de notre patrie, à rechercher quelle est l'essence du pouvoir, et quels sont ses fondements dans l'utilité publique. Il nous est permis d'écarter tout préjugé , toute prétention à des affections sympathiques, pour ne nous arrêter qu'aux réalités.
Nous nous proposons , dans cet essai et le suivant, de nous occuper du pouvoir exécutif, parce que c'est en même temps la partie de la politique constitutive sur laquelle l'Europe a acquis le plus d'expérience, et celle sur laquelle les écrits mêmes que cette expérience a fait naître , pourraient accré-
que toute la génération accoutumée à la guerre civile, à la violence et au mépris des lois , se sera retirée de la vie active. Triste exemple à ajouter à bien d'autres de l'inhabileté des hommes qui ont détruit pour reconstruire. Il ne doit point Taire renoncer aux révolutions quand elles sont nécessaires ; il nous montre seulement à quel haut prix celles-ci nous vendent la liberté.
ditcr le plus d'erreurs. En effet, dans nos vieux États, qui ont succédé à d'autres vieux États, on n'a pas toujours eu des garanties dans le pouvoir législatif et judiciaire: on a toujours eu un gouvernement ; on n'a pas toujours eu le bien public en vue : on a toujours cherché à rendre le gouvernement solide, prompt, énergique ; on ne s'est pas toujours proposé de faire en sorte que les lois fussent l'expression de la volonté de tous ; que les jugements fussent l'application des principes d'une éternelle justice ; mais on a toujours voulu garantir le commandement et l'obéissance. On a toujours voulu opposer la perpétuité de l'État à la vie éphémère de l'homme et aux fluctuations de sa volonté. La constitution de ce que J.-J. Rousseau nommait le prince, et de ce qu'on nomme aujourd'hui le pouvoir exécutif, fait le caractère distinctif des monarchies et des républiques, et l'Europe peut les comparer les unes aux autres, dans son histoire. Elle a vu toutes les sortes de monarchies héréditaires, avec les modifications infinies de l'hérédité, le partage entre tous les enfants et la primogéniture , l'exclusion ou la non-exclusion des femmes, le droit testamentaire à la couronne, ou le droit imprescriptible des princes du sang; elle a vu aussi de nombreuses monarchies électives, avec un droit d'élection confié à tout le peuple, comme chez les anciens Teutons ; aux seuls guerriers armés, ou à l'ordre équestre, comme en Hongrie, en Transylvanie, en Pologne ; à ceux que la nation réputait les sages, comme à Venise; à un collège peu nombreux de princes, comme dans l'empire germanique; aux chefs de la religion, comme dans l'État pontifical et les évêchés souverains d'Allemagne ; aux hommesqui ont fait vœu de renoncer au monde, comme dans les abbayes souveraines de Fulde, deKempten, de Murbach, etc. ; aux femmes, enfin, soumises à la plus rigoureuse clôture, comme dans les abbayes de femmes de Quedliubourg, Lindau, Herforden.
De nouveau, quant aux républiques , l'Europe peut comparer, dans son histoire, le pouvoir exécutif confié à un seul homme, et qu'on pourrait regarder comme une monarchie élective et temporaire, a celui qu'exerçaient deux ou plusieurs collègues, et à celui qui était délégué a des conseils. Parmi
ceux-ci, on en a vu dont les membres sont ëlus pour leur vie ; d'autres où ils sont renouvelas tous à la fois; d'autres, enfin, où ils le sont par rotation. A supposer que le pouvoir exécutif n'ait jamais étë constitué dune manière complètement rationnelle, ce n'est certes pas la variété des combinaisons qui a manqué ; et si notre bistoire ne nous présente aucun modèle digne d'être imité en tout, elle est riche, tout au moins, en leçons sur ce qu'il ne faut pas faire.
Cependant, aucun sujet n'a été traité d'une manière plus superficielle par les écrivains politiques, ou n'a été plus souvent déguisé par de faux raisonnements, qui, à force d'èlre répétés, se confondent avec l'opinion publique. Aucune partie de la science politique n'a été plus soigneusement dérobée à la controverse. Ainsi, par exemple; dans le temps où l'Europe comptait beaucoup plus de monarchies électives que de monarchies héréditaires, à peine aurait-on trouvé un écrivain qui osât apprécier leurs avantages comparatifs : on a supposé la question décidée entre elles sur des allégations qu'il n'a jamais été permis d'examiner. De même, dans une moitié de l'Europe, la courouue des monarchies peut descendre aux femmes ; dans l'autre , les femmes et leur descendance sont exclues à perpétuité. De nombreux écrits, lorsque la succession était contestée , ont été destinés à fonder le droit sur le fait ; on u'a jamais osé aborder le principe. L'histoire est pleine des consëqueuces de ces lois fondamentales ; les guerres de succession, les réunions par mariage, la perte d'une indépendance qu'on avait défendue par des flots de sang, et qu'on abandonne ensuite aux chances de l'hérédité, se représentent à chaque page ; aucun publiciste , cependant , n'a cherché à comparer les avantages que les peuples doivent trouver dans l'ordre de succession au trône établi en France, avec ceux de Tordre établi en Angleterre.
Cet aveuglement volontaire ne règne pas seulement parmi les esclaves ; dans les pays libres, où toutes les questions politiques ont été tour à tour la matière de longs débats, celles-là seules ont été constamment évitées. En eii'et , la discussion peut précéder l'établissement du pouvoir législatif et judi-
ciairc; elle ne saurait commencer qu'après rétablissement du pouvoir exécutif, et dès que celui-ci existe, il ne veut plus la permettre. Dès le premier jour, dès la première heure de l'existence d'une nation, elle a besoin de chefs qui dirigent ses efforts, qui règlent ses sacrifices et qui assurent sa défense. Ces chefs, qui, en général, ont existé avant tous les députés nationaux et avant tous les écrivains politiques, sont devenus, pour ces derniers, des faits qu'il fallait admettre, et sur lesquels il ne leur restait plus qu'à régler le reste des institutions publiques.
Nous ne sommes point dans cette situation ; nous cherchons de bonuc foi, mais avec une entière liberté, quelle est la constitution qu'il convient de donner au pouvoir, pour qu'il soit vraiment national , et pour que ses intérêts soient toujours identiques avec ceux du peuple qu'il représente. Dans ce but, après quelques réflexions préliminaires sur l'institution du pouvoir social , nous passerons en revue, avec toute l'impartialité dont nous sommes capable, les diverses formes de ce pouvoir dout l'Europe a fait l'expérience.
Les hommes qui , réduits à leurs efforts individuels, se trouvaient impuissants pour lutter contre les forces de la nature, ont obtenu plus de bonheur et plus de garantie lorsqu'ils ont commencé à s'associer les uns aux autres. L'esprit d'association distingue leur espèce, et l'essence de leurs engagements réciproques, soit exprès, soit tacites, a toujours été, pour les individus réunis, la promesse de tendre vers un but commun, et de soumettre leur raison, leur volonté, leur puissance, à la volonté générale à laquelle ils concouraient tous. Dès que les hommes commencèrent à se réunir, on vit ces mômes êtres, esclaves des éléments et de toutes les intempéries, aussi long-temps qu'ils avaient été livrés h eux-mêmes, dominer la nature, et faire changer de face à la terre, quand ils agirent d'après un plan commun. Les hommes, associés dans leurs travaux, en ouvrant des écoulements au Nil, out créé l'Egypte ; eu donnant des digues à l'Océan , ils out créela Hollande. Des contrées infectées aujourd'hui par des marais pestilentiels seront rendues, par l'e&prit d'association , à la
DES PEUPLES LIBRES. 135 salubrité, à la population et à l'opulence : les vastes régions qu'arrose l'Orénoque ou le Maragnon sortiront un jour de dessous les eaux ; tandis que le despotisme, qui isole l'homme, a changé en désert l'Asie-Mineure et la Grèce : il a fait disparaître la terre végétale des montagnes ; il a couvert de gravier le limon des plaines, dans ces mêmes pays qui furent un jour renommés pour leur fertilité : partout la nature se montre plus forte que l'homme isolé , tandis que la société humaine peut partout dominer sur la nature. De toutes les associations, celle qui constitue les nations est la plus vaste et la plus énergique; elle a plus de force, elle a plus do richesse, elle a plus de durée, elle a plus de constance, qu'aucune de celles que crée un intérêt individuel.
La puissance de la société serait encore bien plus grande que nous ne la voyons, si les hommes, en se réunissant, pouvaient , avec une entière confiance , abandonner l'usage de leurs forces au gouvernement, au prince qu'ils choisissent: si , se disant que la volonté de tous vaut mieux que celle de chacun, ils pouvaient regarder le prince comme l'expression de cette volonté de tous, de cette sagesse nationale à laquelle ils désirent obéir , et si , dès qu'elle aurait prononcé , ils réunissaient tous leurs efforts pour exécuter ses arrêts. Que les peuples soicut assurés que les princes n'ont jamais d'autre intérêt que l'intérêt national , d'autre opinion que l'opinion publique, et que celle-ci est toujours conforme à la sagesse, et alors ils n'auront plus de raison pour se mettre en garde coutre les abus du pouvoir, pour dépenser une partie de leur force commune à s'opposer aux volontés du directeur de la force commune, pour se fatiguer a introduire dans leur constitution un équilibre qui les affaiblit. Nous nous défions , et ce n'est pas sans motif, de ce que le gouvernement veut faire aujourd'hui de nous pour son propre intérêt ; mais combien l'espèce humaine serait forte , si elle exécutait en commun ce qu'elle aurait voulu en commun, et quels progrès merveilleux on lui verrait faire , si elle n'avait jamais besoin de distinguer sa confiance en son gouvernement de sa confiance en elle-même !
Toutefois, un des premiers principes de la politique constitutive, c'est que tout pouvoir absolu devient tyrannique, à quelques mains qu'il soit confie'. En effet, ce qu'on appelle la volonté de tous est toujours une fiction, puisque cette expression suppose d'abord que tous ont une volonté*, ce qui est fort loin d'être la vérité ; ensuite, que toutes ces volontés sont uuanimcs, ce qui est impossible. En quelque lieu qu'on croie trouver l'expression de la volonté publique, on suppose toujours que la majorité lie la minorité, et de plus, que tous ceux qui ne se sont pas donné la peine de réfléchir à la question qui leur est soumise , ou qui ne sont pas en état de la comprendre , sont liés et même lient les autres, par leur assentiment ou formel ou tacite à la volonté qu'on exprime en leur nom. Cependant , la majorité pourrait imposera la minorité les sacrifices les plus cruels et les plus injustes, et ceux qui votent de confiance pourraient , s'ils se laissent tromper, sacrifier, d'une manière fatale, leur propre droit et celui des autres. Ainsi, quand tous les membres d'une association voteraient, et que la majorité seule ferait la loi, cette association elle-même ne serait pas à l'abri de la tyrannie.
Ce n'est pas tout. Non seulement la société ne serait point à l'abri de la tyrannie, si au lieu de charger le gouvernement de vouloir pour elle , elle essayait de gouverner elle-même ; elle s'aperçoit bien vite de l'ignorance , de l'insouciance de plusieurs des membres de l'association, auxquels elle ne saurait comment refuser des droits égaux , par conséquent , de sa propre incapacité, de l'imprudence de ses résolutions, delà précipitation d'une assemblée nombreuse ; et si l'association est vraiment puissante , elle reconnaît la complète impossibilité d'assembler tous ses membres. Aussi, lors même que la nation (ce qui est arrivé bien rarement) se serait formée dans le calme , sans opposition, sans combat , sans danger, encore se verrait-elle réduite à chercher l'expression de la volonté générale , ailleurs que dans la majorité de tous les membres de l'association ; à consulter les intérêts divers , les classes diverses, au lieu de tous les individus : mais plus la manière dont cette volonté s'exprime est détournée, plus la chance
DES PEUPLES LIBRES. 137 devient grande que cette volonté supposée générale, ne le soit point en effet ; que ceux qui sont chargés de vouloir pour tous, n'aient considéré que leur propre avantage, non celui de la société ; qu'ils l'aient cherché peut-être dans l'oppression de cette société, et qu'il y ait ainsi tyrannie de ceux qui veulent sur ceux qui sont supposés vouloir.
Lorsqu'on veut confier la souveraineté à la volonté générale, on se figure que rien n'est plus simple que de la connaître, qu'il suffit de proposer à tous la question à décider, puis de compter les voix : on se trompe. Parmi ceux qui répondront oui, ou non, les trois quarts, incapables de connaître bien la question, n'auront pas pensé, n'auront pas voulu; pour les sauver eux-mêmes de leur précipitation, il faut donner à la minorité le moyen de résister quelque temps à la majorité, il faut assurer la lenteur des délibérations, pour que ceux que l'on consultera aient eu le loisir de s'éclairer, et de vouloir réellement ce qu'ils prononcent, avant de commander, ou d'être obéis.
Telle est l'origine de ce système d'équilibre, de balance des pouvoirs, qui a été établi avec tant de soin, dans des pays où moins d'un millier d'individus, sous le nom de roi, de ministres, de pairs et de députés, sont supposés exprimer la volonté de plusieurs millions de citoyens. Plus ces citoyens éprouvent de difficultés à parler à leur tour, en leur propre personne, et à rectifier la volonté qu'on leur prête , plus il est nécessaire de demander le concours de plusieurs volontés constituées, pour changer ce qui existe, parce que ce qui existe est supposé avoir acquis l'assentiment général. Si les citoyens ne peuvent manifester ce qu'ils pensent des travaux ou de la politique de leurs représentants que par une élection générale, et que celle-ci ne revienne que tous les sept ans, il faut, en revanche, doubler la garantie qu'on donne au temps passé, et rendre tout changement d'autant plus difficile, qu'il est plus douteux que ce changement soit opéré par la volonté générale.
La société avait besoin, avant tout, de trouver celui ou . ceux qui agiraient au nom de tous, ou qui dirigeraient l'ac-
tion de tous, pour la ddfense commune, soit contre l'inimitié de la nature, soit contre celle des hommes. Elle avait besoin de rencontrer en eux de la vigueur, du secret, de la promptitude, de la prudence, de l'économie. Elle se reposait sur eux de la défense de la société contre tout ce qui lui était étranger, et qui pouvait lui devenir hostile, et de la garantie de l'association contre tous les intérêts privés. Elle donna à ces premiers mandataires le nom de prince, eu égard à leur rang, le premier de tous ; de gouvernement , eu prenant la partie pour le tout ; de pouvoir executif enfin, parce que l'administration fut regardée comme l'exécution des volontés de la société.
Mais toutes les qualités que la société recherchait dans le prince contribuaient à le séparer de la nation, et à le rendre dangereux pour elle, s'il venait une fois à avoir d'autres volontés que les siennes. On voulait bien qu'il fût vigoureux, mais seulement contre les ennemis de l'ordre ; secret, mais pour les seuls étrangers ; prompt, mais pour exécuter les volontés nationales ; prudent, mais non pour conspirer : économe, mais non pour amasser des trésors qui ne fussent plus au peuple. On donna au prince des surveillants, qui rc présentassent le peuple, et ne cessassent pas d'appartenir au peuple; qui déclarassent la volonté nationale, mais qui. n'exerçant pas de pouvoir, ne fussent pas corrompus par la ilattcrie. Ou voulut que ces représentants exprimassent la volonté variable du moment, et l'intérêt national au jour de leur élection. Mais comme cette volonté variable n'est pas la seule qui doive être consultée, et qu'outre l'intérêt du jour il y a aussi dans les nations un intérêt permanent, qui peut se trouver en opposition avec celui-là, on chercha par divers artifices à combiner une représentation du passé avec celle du présent, à faire parler d'autres voix encore que celle du peuple, et' on ne donna aux députés de celui-ci qu'une part dans le pouvoir législatif, ou dans le corps chargé d'exprimer la volonté nationale, à laquelle le prince doit se conformer.
De cette surveillance attribuée aux députés du peuple, du
souvenir aussi d'une ancienne lutte qui, presqu'en tout lieu, a arraché successivement , aux dépositaires du pouvoir , les garanties de la nation , est ne un préju^d dangereux , que tous les écrivains polémiques de l'Europe tendent aujourd'hui à confirmer : c'est que le pouvoir exécutif est un ennemi ' qu'il faut combattre ; c'est qu'il y a opposition constante entre le gouvernement et le peuple , entre le prince et la liberté. Les législateurs n'ayant jamais créé le pouvoir , celui-ci n'a jamais été le vrai organe de la volonté nationale, le vrai représentant du peuple ; il y a eu un travail constant de tous les amis de la liberté, si ce n'est pour le détruire , du moins pour le contrarier et le limiter. Son action a été sans cesse contenue, ralentie, réduite à des voies indirectes; son existence même a été souvent compromise , et les dépositaires du pouvoir, gênés dans leurs volontés, menacés pour leur sûreté, humiliés dans leur amour-propre, ont conçu autant de haine pour les amis de la liberté, que ceux-ci ont de défiance d'eux : s'ils ne peuvent les écraser chez eux , ils les combattent du moins dans tout le reste du monde ; ils finissent par avoir des intérêts opposés à leur nation , et des passions plus opposées encore; et la lutte, qu'une différence de position a engagée, est envenimée par tous les genres d'animosité.
Il faut pourtant que le gouvernement chemine; de toutes les nécessités de l'état social , c'est la première. Cette nécessité l'emporte sur le mécontentement et la défiance. On en est venu à conclure que la lutte entre le prince et le peuple était l'essence du gouvernement libre; qu'il fallait une opposition pour surveiller l'administration , pour la critiquer, pour la tenir en haleine, afin d'empêcher , par la honte , de trop grands écarts, ou de surprendre à leur naissance des projets coupables ; mais qu'il fallait aussi que l'administration triomphât constamment de cette opposition jusqu'au moment où elle serait renversée; qu'elle eût une force propre pour résister à ces attaques journalières; qu'elle fut entourée de richesses, de pompe et d'uue immense clieutèle, non pour atteindre le but national , mais pour ne pas succomber aux premières attaques des députés nationaux. Dans le système des législa-
teurs modernes, les États font les frais d'une sorte de gladiateurs parlementaires , dont les combats ne doivent pas plus servir à changer la constitution, que ceux du cirque ne servaient autrefois à défendre Rome.
Quand une chose existe depuis un certain temps, l'homme arrive bientôt à croire qu'elle existe nécessairement. Il se présente toujours des raisons ingénieuses, des raisons plausibles, pour persuader que l'efTet du hasard qu'on a sous les yeux équivaut en avantages à la plus sublime des combinaisons de l'intelligence humaine. Tous les publicistes modernes ont regardé le gouvernement comme l'ennemi né de la liberté ; mais ils n'ont point vu de mal à ce qu'il en fût ainsi. Ils ont dirigé, avec plus ou moins d'ardeur, leurs attaques contre ce gouvernement, et ils ont accrédité l'opinion que moins un État était gouverné, plus il prospérait ; que chaque exercice des facultés du citoyen qui pouvait être dérobé à son influence, était une conquête pour la liberté; que le gouvernement, enfin, était un mal nécessaire , comme l'impôt , et que tous les efforts des libéraux devaient tendre seulement à eu avoir le moins possible. D'autres en même temps, pour sauver l'administration de son anéantissement, justifiaient tour à tour sa vaste clientèle, l'influence ministérielle qu'elle exerçait sur les opinions , et jusqu'à la corruption parlementaire. Il semblait qu'on ne pouvait être libre que sous la garantie des abus existants.
Cependant, l'antiquité nous a montré, nous avons vu dans le moyen âge et sous quelques rapports du moins nous pouvons voir de nouveau, chez les Anglo- Américains , des États où le pouvoir exécutif n'est qu'uuc émanation de la souveraineté nationale; où la volonté du prince est une avec celle du peuple; où aucune opposition n'est organisée; où aucune force publique ne se dépense vainement dans des luttes qu'on ne connaît pas même ; où le gouvernement, n'ayant point d intérêts séparés de ceux de la nation, n'a point d'armes qui lui soient propres; où sa puissauce, enfin, est égale à celle de la nation, pour faire ce que la nation veut, et nulle pour faire ce qu elle ne veut pas.
DES PEUPLES LIBRES. 141 Nous ne nous tiendrions point pour réfuté, quand on nierait que des gouvernements tels que ceux que nous supposons aient jamais existé. Dans la science que nous abordons , les faits, plus encore que les théories, sont soumis à l'empire des passions ; ils sont dénaturés par les yeux qui les observent. Il nous suflit que l'imagination puisse concevoir une constitution où le prince obéit toujours à la volonté nationale, pour chercher si elle ne mérite pas la préférence sur celles où il est de son essence de lutter contre elle. La lutte constamment engagée entre les représentants du peuple et le prince, en nourrissant des haines intestines , en préparant des résistances à l'action légitime de tous les pouvoirs, en paralysant les forces nationales , qui se consument toutes en opposition les unes contre les autres , est l'abus des constitutions fondées sur le système de l'équilibre. Les mêmes observations s'appliquent à la lutte de la presse contre le pouvoir social , a sa critique de tout ce qui est, à ses outrages contre quiconque commande. 11 peut y avoir tel état social où un mal est nécessaire, mais c'est une étrange erreur de prendre ce mal pour un bien.
Le système d'équilibre dans la mesure môme où ses inventeurs l'ont conçu , c'est-à-dire , comme un moyen de mûrir les délibérations, de garantir les droits existants, et de donner à tous les pouvoirs constitués l'occasion de se défendre, repose tout entier sur la supposition que l'ordre établi est suffisant pour assurer le bien de tous, et qu'il a pour lui l'assentiment général ; que la tyrannie, au contraire, ne peut être introduite que par des innovations , et que la porte ne doit s'ouvrir à celles-ci qu'avec la plus extrême difficulté, puisqu'elles ont toujours contre elles le préjugé de n'être point présentées par la volonté générale. Aussi y a-t-il une sorte d'absurdité à commencer une révolution en établissant un système d'équilibre; c'est enrayer les quatre roues au moment où l'on veut lancer un char dans la carrière. Lorsqu'une nation se détermine à une révolution, elle prononce assez hautement par-là que l'ordre ancien n'a point l'assentiment général ; que c'est dans ses institutions, non dans les innovations, qu'elle redoute la tyrannie, et que loin de vouloir ce qui est, elle se soumet
à d'immenses dangers et à d'immenses sacrifices, pour que ce qui est cesse d'être. C'est uue effrayante résolution sans doute que celle que prend là une nation. Elle détruit l'ordre social, ) et elle ignore si elle pourra le reconstruire. Peut-être ne devra-t-elle espérer un progrès réel qu'après que toute la génération accoutumée à la guerre civile, à la violence et au mépris des lois se sera retirée de la vie active. Mais quelques dangers, quelques souffrances qu'elles occasionnent, des révolutions ont eu lieu , d'autres auront lieu sans doute encore ; elles seront légitimes, quand le manque de foi d'un gouvernement, quand son obstination , quand son ineptie , n'auront laissé au peuple d'autre remède que la force. C'est de ces cas seulement que nous parlons, c'est de cette reconstruction forcée de l'ordre social que nous disons que pendant sa durée une seule volonté doit dominer la révolution. Plus d'une nation européenne, en adoptant des institutions britanniques, semble avoir oublié quel était son but ; elle ne s'est pas aperçue qu'elle transportait les boulevarts des droits qu'un peuple libre voulait conserver autour des abus qu'un peuple affranchi voulait détruire.
Le système d'équilibre doit encore, dans les moments de danger, être considéré comme usant à pure perte les forces d'une nation. La défiance n'est déjà que trop excitée par une attaque étrangère; et au moment où une constitution nouvelle s'établit , au moment d'une révolution , si l'étranger donne la main à l'un des partis qui ne manquent pas de se former dans l'intérieur, la lutte publique et légale entre les pouvoirs constitués ne laissera plus de force à opposer aux ennemis du dehors. Lorsqu'il s'agit, pour un peuple , d'établir son indépendance, et de secouer un joug que toutes les créatures du pouvoir, dans tout l'univers, croient toujours de leur intérêt d'affermir, il n'a pas trop de toutes ses forces ; la lenteur des discussions parlementaires, la résistance des intérêts héréditaires, qui sont en opposition avec les intérêts du jour, la défiance habituelle excitée contre le pouvoir, et la lutte des patriotes contre le ministère , seront autant d'auxiliaires engagés au camp de l'ennemi. Dans un tel moment, il faut que
toute lutte cesse ; que la volonté nationale qui a décidé* la révolution l'exécute ; que la représentation émane du peuple, et que le pouvoir émane de la représentation ; que le gouvernement , enfin , ne soit autre chose que l'accomplissement de cette volonté que les députés du peuple ont manifestée.
C'est alors surtout qu'un homme est nécessaire à la révolution ; un homme qui, s'identifiant avec elle, mette sa volonté à la place de celle que la nation ne peut point exprimer encore ; un homme qui rapporte tout à un centre commun, qui prévoie, qui combine, qui garde le secret, qui ordonne sans discussion, sans rendre compte, et qui, par la rapidité de sa pensée , compense tous les désavantages de sa position. La monarchie est née des révolutions. C'est au milieu des dangers d'une lutte mortelle qu'elle devient le refuge des peuples; soit qu un chef do guerriers barbares ait été appelé , par le talent qu'il a déployé dans les batailles, à se faire le seul directeur des conquérants qu'il conduisait, comme les fondateurs germains des monarchies qui couvrent aujourd'hui l'Europe; soit que le héros qui arrachait au joug un peuple libre ait été constitué le représentant des volontés de ce peuple , par sa gloire même ou son talent. La Suède écrasée n'avait pas le temps de combiner une représentation légitime , lorsqu'elle reconnut Gustave Wasa pour son organe; l'Ecosse était asservie, lorsqu'elle confia ses destinées à Guillaume Wallace ou à Robert Bruce ; la Hollande était comme anéantie, lorsqu'elle appela, dans Guillaume d'Orange, un libérateur.
Il est vrai que, plus le pouvoir d'un homme est énergique et prompt, plus il est dangereux pour la liberté qu'il a entrepris de fonder. Ce n'est pas un héros ordinaire que celui qui après avoir réuni tous les pouvoirs dans sa main, pour la défense nationale, consent à déposer tous ceux qui ne sont point nécessaires à cette défense aussitôt que le danger est passé ; que celui qui , élevé à la place dea despotes, n'écoute aucun des souvenirs du despotisme , et demeure sourd aux suggestions de sa propre vanité , ou de la servilité des courtisans. Trop souvent le défenseur du peuple ne songe plus qu'à dé-
fendre son rang, et il tourne contre ceux qui l'avaient élevé
les armes qu'on lui avait confiées pour combattre pour eux.
Aussi la révolution fonde la monarchie, seulement lorsque le temps manque aux combinaisons; lorsque le peuple, appelé a se défendre au moment où il commence à exister, ne peut choisir son représentant que par une sorte d'acclamation, parce que la confiance nationale, acquise à un nom populaire et à des talents déjà connus , est la seule manifestation possible de la volonté de tous. Si la nation est déjà représentée; si une assemblée de députés élus librement est déjà en possession de la confiance de tous, elle se gardera de se dessaisir du pouvoir qui serait indubitablement tourné contre elle : tant que la révolution dure, tant que la lutte et le danger se prolongent, le pouvoir social doit être administré par elle ou par ses délégués, qui ne forment qu'un tout avec elle.
Les crimes du comité de salut public, en souillant le nom de la liberté , ont mis sa cause en danger ; toutefois , c'est à l'union intime du comité de salut public avec la Convention que la France dut tous ses moyens de défense. Dans la crise qu'elle éprouvait, avec l'Europe armée contre elle au dehors, et tant d'ennemis au dedans, elle aurait succombé, si le pouvoir exécutif avait été autre chose qu'une émanation du pouvoir de la Convention ; si l'un ne s'était pas confondu avec l'autre , et si l'on avait jamais vu la législature commander en vain aux ministres , leur résister ou éprouver de leur part de la résistance.
Mais , dira-t-on , c'est bien là rétablir ce pouvoir absolu qui devient tyrannique, dans quelques mains qu'il soit logé*, et s'il faut se courber sous la tyrannie, autant vaut garder celle qu'on avait auparavant. Il est vrai , et l'exemple mémo que nous avons choisi en fait concevoir tout le danger. Mais , la guerre est elle-même une tyrannie, et quand l'existence est compromise, les droits et les jouissances de la vie peuvent être sacrifiés à sa conservation. Durant le calme, c'est dans la combinaison de différentes voix qu'on cherche la volonté nationale; durant l'orage, on n'en écoute qu'une, et c'est elle qui parle au nom de la nation. La lutte pour l'existence ap-
Diqi
DES PEUPLES LIBRES. U'6 pelle la dictature , dont le caractère n'est pas moins d'être une émanation de la législature , que de s'élever au-dessus des lois.
Enfin, lorsqu'on applique ces mêmes principes aux temps de repos, il n'est pas strictement vrai que la liberté ne puisse trouver sa garantie que dans l'équilibre et l'opposition entre les pouvoirs constitués. L'antiquité , le moyen âge, les temps modernes, ont vu des gouvernements vraiment libres où l'opposition n'était point constituée; où il n'existait aucune lutte entre les pouvoirs exécutif et législatif ; où la magistrature ne faisait qu'accomplir ce que les conseils avaient voulu ; et où un seul esprit, un seul sentiment, semblaient animer à l'envi le prince et les représentants du peuple. Ce qui garantissait la liberté , dans de telles circonstances , c'est que l'ensemble des pouvoirs gouvernants se trouvait toujours en présence du peuple , et que celui-ci avait une action prompte et efficace sur eux. Ce n'était pas entre les pouvoirs constitués qu'on avait établi l'équilibre , parce que tous et tout entiers ils demeuraient sous la main du peuple et que celui-ci régnait en vrai souverain. Dans les républiques de la Grèce , ou les monarchies de la Germanie, ce peuple , peu nombreux et toujours armé, vis-à-vis d'un gouvernement sans armes, se rassemblait tout entier sur la place publique ; il était directement informé, et de vive voix, sur tons ses intérêts les plus chers, et la force était si évidemment entre ses mains qu'en Grèce, les archontes d'Athènes, en Germanie, les rois des Francs, n'auraient jamais songé à résister un moment à sa volonté.
C'était sans doute une nation peu avancée dans la civilisation que celle chez laquelle le peuple pouvait être considéré comme n'ayant qu'une seule volonté, qu'un seul intérêt; chez laquelle tous les citoyens pouvaient se croire à peu près égaux en condition et en intelligence , et pouvaient prendre une part presque égale à la surveillance du gouvernement. Ce n'était de plus qu'une très petite nation , aisément rassemblée sur la place publique, ou le champ de Mars, qui pouvait exercer sur son gouvernement cette influence continuelle : aussi la liberté était- elle autrefois considérée comme l'apanage
14tf ÉTUDES SUR LES CONSTITUTIONS
des nations pour qui la cité était la patrie , ou pour qui Yhvriban , la convocation de l'armée, équivalait à des comices généraux. L'invention du système représentatif a étendu à do plus grands États les prérogatives des hommes libres , et a permis de réunir, avec la puissance des nations, la plus haute dignité de l'homme.
Le système représentatif exigeait l'équilibre entre les représentants , pour la sûreté des représentés ; il fit naître l'opposition entre les corps constitués et la balance de leurs droits réciproques. Mais un nouveau progrès dans la civilisation , un progrès qui date seulement de nos jours, a mis comme autrefois le gouvernement on présence de la nation tout entière; avec la diffusion des lumières, avec l'imprimerie, les journaux , et la publicité complète de toute l'administration, les serviteurs de la nation peuvent rentrer dans une aussi absolue dépendance de la nation , lors même qu'elle couvre un immense espace comme en Amérique, par exemple, qu'ils l'étaient autrefois du peuple d'Athènes. Dès lors l'opposition n'est plus qu'un moyen de discussion , la séparation des pouvoirs ne suppose plus de résistance ; le président ou roi temporaire peut demeurer sans pompe , sans trésor , sans clientèle, sans moyens de corruption ; le sénat, sans aristocratie, sans pouvoir territorial , les élections de députés peuvent être annuelles ou bisannuelles , et accomplies par le suffrage universel; les juges peuvent être amovibles; ce n'est plus leur indépendance qui constitue la liberté : on a cru la trouver tout entière dans leur soumission constante et nécessaire à la volonté générale.
Cette présence habituelle du peuple en face de toutes les autorités constituées a révélé cependant de nos jours un autre danger pour la liberté, qu'on ne soupçonnait point ou qu'on avait oublié. On savait bien que dans les assemblées du peuple la majorité tumultueuse pouvait se montrer capricieuse , violente, et s'abandonner à ses passions, quand elle était enflammée par des orateurs populaires ; on comprenait la tyrannie des démocraties , lorsque le peuple rassemblé voyait et sentait son pouvoir, mais l'on se figurait qu'une nation calme
DES PEUPLES LIBRES. 147 était une nation sage, et que la raison publique reprenait tout son empire sur chaque citoyen, dans l'intérieur de sa famille. C'est de nos jours seulement que nous avons appris comment la tyrannie pouvait grandir et devenir accablante sans se montrer ni daus le gouvernement, ni sur la place publique ; c'est aux États-Unis, où la nation, disséminée sur un plus vaste espace que n'ait encore occupé aucun peuple libre, n'a pas même la pensée de se rassembler, que nous avons va, que nous voyons tous les jours, l'opinion dominer avec tons les caprices d'une reine, vouloir avant d'avoir réiléchi, et entraîner tous les pouvoirs de l'Etat avec une violence également contraire et à la prudence et à la liberté. L'Amérique a des lois ; mais, contre l'opinion publique, il n'y a pas de lois, de code, ou de jurisprudence qui soient respectés. Les juges euxmêmes savent que, s'il la bravaient, ils seraient exposés à un jugemeut politique qui prononcerait leur déchéance. L'Amérique a un gouvernement chargé de traiter avec les pays étrangers, mais le président et le sénat se sentent esclaves de l'opinion publique ; ils savent que s'ils ne la flattaient pas, que s'ils ne la cajolaient pas souvent aux dépens de la justice et de la sûreté de l'État, ils ne seraient pas réélus, ou même ils seraient destitués. L'Amérique a une force armée, une garde nationale puissante, mais l'autorité n'ose pas l'appeler à maintenir l'ordre et la tranquillité, elle n'ose pas l'employer à calmer les séditions, à prévenir l'exécrable abus des jugements et des exécutions par la multitude, qu'on a nommé de nos jours the fynck law, car elle sait que la garde nationale ne lui obéira pas contre l'opinion publique; elle sait que celui qui aura donné un ordre contraire à la passion populaire no sera pas réélu, ou môme sera destitué. Trop long-temps nous avons dit que l'opinion était la reine du monde; c'est à la sagesse nationale seule qu'appartient l'autorité légitime ; l'opinion mobile, passionnée et capricieuse est un tyran dont nous devons nous défier tout autant que de tous les autres tyrans.
Autant il est dangereux d'écouter seule cette opiniou, autant il est nécessaire de l'éclairer. Les journalistes ont prétendu se charger de cet emploi ; ils se sont donnés comme les dis-
pensatcurs de la sagesse ou de la science ; ils ont repoussë avec indignation les impôts sur les journaux, en les flétrissant du nom de taxes sur les connaissances, taxes upon knowledge. Ces connaissances, qu'ils ont acquises hier, qu'ils répandent aujourd'hui, sont bien légères en effet pour porter une taxe. C'est la flatterie adressée au peuple qui est leur marchandise, et en même temps la source de leur pouvoir. Les Anglais parlent quelquefois en plaisantant, quelquefois avec une inquiétude plus réelle, de ce fourthestate ofthe gentlemen of thepress, ce quatrième des pouvoirs de l'Etat, les journalistes. Ils savent, ils nous ont appris les premiers qu'une nation n'atteint la vraie liberté qu'en développant l'intelligence nationale, qu'elle a besoin pour cela de mettre en évidence toutes les pensées individuelles, de les éclairer l'une par l'autre, de les mûrir par la discussion : qu'il n'y a aucun pouvoir dans l'État auquel on puisse confier le droit de mettre des bornes h la pensée, tandis que c'est au contraire à la pensée à contrôler tous les pouvoirs. Tels sont les principes de la liberté de la presse ; mais à côté de l'élaboration de la pensée, qui est un droit et un besoin, se place le journalisme, qui est un métier. Tout pouvoir qui s'exerce en vue du lucre doit exciter la défiance, car il est sur la voie de la corruption. C'est un pouvoir que le journalisme, et son but n'est pas le bien public, mais l'art de gagner des abonnés. Ce n'est pas pour l'avantage de la patrie, c'est pour se faire lire que le journaliste attaque les institutions de son pays, qu'il déconsidère le pouvoir, qu'il sème d'épines toute carrière publique, qu'il en écarte tous ceux à qui l'intrigue n'a pas fait un frout d'airain ; qu'il épie les secrets de l'Etat, proclame sa faiblesse ou ses irrésolutions et révèle ses projets aux ennemis de la patrie comme aux abonnés de son journal. La publicité est sans doute un immense progrès dans les sciences sociales, mais la publicité vénale est souvent exploitée par le crime.
En cherchant quelle est la manière la plus avantageuse de constituer le pouvoir exécutif, on est amené à se demander d'abord s'il vaut mieux le confier a un homme seul ou à plusieurs. Si c'est a un homme seul, quels sont les avantages
Di
DBS PEUPLES LIBRES. 149 comparatifs de la royauté* élective, de la royauté' héréditaire et de la royauté à terme fixe ou de la présidence ?. Si c'est à plusieurs, faut-il conserver cependant les avantages de l'individualité, en mettant à la tête du gouvernement deux collègues , deux consuls , par exemple ? ou faut-il au contraire . que l'homme disparaisse, et qu'on ne voie qu'un conseil , un directoire ou une seigneurie? Faut-il de nouveau que le pouvoir exécutif soit un, ou qu'il soit partagé? Faut-il qu'il agisse seul , ou qu'il soit subordonné aux conseils législatifs? Un examen approfondi de toutes ces questions dépasserait les bornes que nous nous sommes prescrites ; il nous appellerait à exposer puis à juger chaque gouvernement à sou tour, et la . discussiou seule des faits pourrait être sans fin. Toutefois , comme exemple de cette méthode , nous essaierons de discuter ici quelques uns des préjugés universellement répandus sur la royauté élective.
Il semble que la royauté élective fut la première forme connue de gouvernement. Dans les petits États de la Grèce et de l'Italie, dans ceux de l'Arabie et de la Germanie, chez tous les peuples barbares, ou qui faisaient les premiers pas vers la civilisation, on a vu également, à l'origine des sociétés, le pouvoir partagé entre un chef électif, chargé de commander la nation à la guerre, et de la juger durant la paix ; un conseil de vieillards ou d'hommes reconnus comme supérieurs, qui le secondait ; une assemblée du peuple qui donnait à son tour son avis avant que d'obéir. Le pouvoir absolu n'est point une idée naturelle à l'homme; c'est toujours par quelque accident qu'il s'est établi, et dans presque chaque dynastie on peut montrer où il a commencé. Tous les petits peuples ont vu d'abord dans leurs chefs ce qu'ils étaient en effet , les premiers serviteurs de l'État : ils les ont nommés pour leur propre avantage ; et , à supposer qu'ils dussent trouver ensuite plus de stabilité en renonçant à leur libre choix, et en se fiant aux chances de l'hérédité, ce n'était du moins pas une combinaison qui dut se présenter à leur esprit dès le commencement. Il n'y a peut-être pas une monarchie héréditaire qui n'ait d'abord été élective.
De môme la royauté élective a précédé la république, comme combinaison plus simple. Dans l'enfance des sociétés , l'état de guerre est, en quelque sorte, l'état habituel ; et durant la guerre, la supériorité d'un chef sur un conseil est tellement évidente, pour le secret de la discussion et la promptitude de la décision , pour l'influence de l'exemple et pour l'enthousiasme, bien mieux excité par un homme que par une idée abstraite , qu'il est presque sans exemple qu'on ait donné à conduire une armée aux volontés réunies de plusieurs hommes. Choisir un roi , c'est choisir en même temps un général et un juge ; à tout autre égard , les peuples barbares ne croient pas même avoir besoin d'un gouvernement. Choisir, au contraire, un conseil exécutif, c'est obliger ce conseil à déléguer ensuite les fonctions du généralat à un homme, qui peut-être ne sera pas toujours disposé à obéir.
Mais les rois électifs voulurent souvent s'emparer de tous les pouvoirs , et les transmettre en héritage à leur famille : lorsqu'ils réussirent, ils fondèrent ainsi des monarchies héréditaires : lorsqu'ils échouèrent, ils avaient inspiré tant de déiiance, qu'on abolit la royauté, qu'on partagea le pouvoir qui leur avait été coufié, qu'on en limita la durée, et qu'on substitua les collèges aux individus.
Ainsi la forme primitive du gouvernement fut abolie presque partout ; les seuls peuples qui sont demeurés dans un état approchant de la barbarie , ont conservé l'organisation trop simple d'uu roi électif, qui partage la souveraineté avec un conseil de vieillards et une assemblée de tous les citoyens. Les motifs qui l'avaient fait adopter ne subsistent plus chez les peuples civilisés ; et dans les temps modernes la guerre n'est plus à la portée des petits peuples : ils demandent à leurs magistrats plus de prudence que de bravoure ; aussi ils confient leur destinée plutôt à un sénat qu'à un général. Cette forme primitive, si éloignée de nous et si mal connue, ne semble donc pas mériter de notre part une plus longue attention.
Nous ne devons peut-être pas en accorder beaucoup plus aux petites monarchies électives, appartenant aux ecclésiastiques, qui s'étaient conservées jusqu'à nos jours, en si graud
nombre, en Allemagne, et que nous avons vu détruire toutes ; tondit que le souveraiu pontifient, à Rome , subsiste sur les mêmes bases, comme un échantillon d'un ordre social à peine croyable, si on ne le voyait pas exister. Comment se figurer en effet que, pour former un homme d'État, un législateur, un administrateur, un guerrier, pour obtenir la réunion de toutes les qualités non inoins nécessaires à un princc>évéquu qu'à tout autre prince , de ces qualités qui doivent seules mériter la confiance des peuples, de toutes ces connaissances qui rendent la science du gouvernement plus difficile et plus noble en même temps que toutes les autres sciences humaines, ou exige que celui qui finira, dans sa vieillesse, par être monarque, abjure, dans sa jeunesse , le monde et le commerce des hommes, qu'il renonce à la vie active, qu'il abhorre surtout le métier des armes, et qu'il consacre tout son temps, toute son énergie, toutes ses facultés, à une étude qui n'a pas le moindre rapport avec les fonctions qu'il doit remplir : qu'après que cette éducation a été donnée à tous les aspirants, le choix du monarque soit confié a des hommes aussi complètement ignorants que lui-même, dans toutes les matières de gouvernement ; que son conseil soit formé de ceux qui ont comme lui abjuré le monde, et que, juxqu'aux derniers employés dans son administration, la condition fondamentale pour être en place, soit de n'être pas propre à la place ?
Ce caractère des élections, dans les prélatures souveraines, ne saurait s'appliquer sans exception à la papauté ; l'importance de la domination des consciences, dans toute la chrétienté, appelait des hommes d'Etat au gouvernement de l*tëglise. Les papes et les cardinaux n'étaient ni des reclus, ni des hommes qui eussent renoncé à la politique mondaine ; et , en effet, la courde Rome a montré, dans une certaine lignc,et une adresse et une énergie qu'aucune autre cour n'a peut-être égalées. Cependant le talent que les peuples ont le plus besoin de trouver dans leurs chefs, c'est celui de l'administration ; et, entre tant de papes distingués par leur caractère ou leur génie, il n'y a pas eu un bon administrateur.
Il semble que l'élection d'un priiice-évéque devrait être
considérée comme le dernier terme de l'absurdité politique ; quelque accoutumés que nous soyons à ce que les peuples ne soient comptés pour rien dans la constitution, ces gouvernements-ci semblent, plus ouvertement qu'aucun autre, annoncer qu'ils ont été institués pour l'avantage du prince et non pour celui des sujets. Ce n'était pas tout cependant : il y avait des moines-princes, il y avait des religieuses-princesses. On comptait, en Allemagne seulement, quatre archevêques souverains , vingt-un evéques, vingt-neuf abbés ou prieurs , et quinze a b bosses ; enfin , un grand-maître de Tordre teutonique : en tout , soixante et dix royautés électives, réservées aux membres do l'Eglise.
Ces gouvernements ont tous été supprimés de nos jours ; mais, ce qui est bien digne de remarque, ils ont tous été regrettés. Les conditions de l'élection étaient telles, qu'on n'aurait pas voulu choisir , pour l'ouvrage le plus vulgaire , un charpentier ou un maçon , comme on choisissait un prince; cependant il suffisait qu'il y eût une élection, pour qu'il y eût une sorte de constitution. A chaque nouveau règne, le contrat entre le prince et le peuple était renouvelé , les anciennes créatures du pouvoir étaient changées, quelques anciens abus étaient abolis, quelques nouvelles garanties étaient souvent demandées. Enfin, comme un intérêt de famille ne se trouvait pas en opposition avec un intérêt national, il se rencontrait, dans chaque siècle, quelque prince-abbé, quelque princeévêque, qui ne ressentait pas pour la liberté cette haine d'instinct si commune parmi les puissants ; qui consentait à illustrer son règne par quelque institution utile , destinée à durer toujours, taudis que lui-même n'était que passager sur la terre. S'il craignait la lutte avec ses contemporains, il ne se refusait pas, pour cela, à fonder les droits des géuérations à venir. C'est ainsi que les avares sont souvent généreux, dans leur testament, aux dépens de leurs héritiers.
Les principautés ecclésiastiques avaient existé, comme une dépendance du système féodal, ailleurs qu'en Allemagne ; et ailleurs aussi , le droit d'élire le prince, quelque mal exercé qu'il fût, avait été un commencement de liberté. La rési-
dence de plus d'un prince-évêque était devenue une république. Les premières communes affranchies en France, celles de Reims, de Laon . du Mans, relevaient d'un seigneur ecclésiastique. Les prinecs-évéques de Lausanne , de Genève , de Bâle, le prince-abbé de Saint-Gai l , laissèrent naître chez eux la liberté suisse; les archevêques de Lyon et d'Arles, les évéques d'Avignon et de Marseille, qui, dans l'ancien royaume d'Arles , étaient , aux douzième et treizième siècles, des souverains électifs , laissèrent s'affermir sous leurs yeux l'indépendance républicaine de ces quatre villes. Sous le gouvernement du pape, on avait vu fleurir les républiques de Bologne, de Pérouse, d'Ancône; et aujourd'hui même le gouvernement pontifical, s'il ne pourvoit point suffisamment à l'ordre social, n'adopte point non plus tout le système d'oppression d'un despotisme héréditaire.
L'état de servitude où l'Europe était réduite avaut l'établissèment du système féodal , a pu seul permettre l'institution du gouvernement sacerdotal ; on ne doit pas croire que de telles circonstances se représentent, et surtout que les peuples qui peuvent choisir leur gouvernement, aillent chercher des modèles dans ces fondations pieuses du moyen âge. Il valait cependant la peine de remarquer quels avaient été les effets des principautés électives , dans des États où un droit quelconque d'élection était la seule liberté populaire.
L'Europe, enfin, a essayé de la royauté élective, dans quelques grands États civilisés , et jusqu'à un temps qui n'est pas très éloigné de nous. Venise , avec le titre de république , était une monarchie élective coustitutionnelle, où le pouvoir du doge était limité par celui de l'aristocratie seule : Veuise, peudant un temps du moins, a pris rang parmi les plus puissants États de l'Ëurope; et la succession d'environ cent vingt monarques électifs n'y a causé ni troubles, ni guerres civiles, ni aucun des inconvénients qu'on prétend être nécessairement attachés à cette forme de gouvernement.
La défense de la chrétienté contre les Turcs et les païens a été confiée , pendant la meilleure moitié du moyen âge , aux deux monarchies électives de Hongrie et de Pologue.
Dans l'un et l'autre pays, le peuple était esclave; mais le roi partageait la souveraineté avec un ordre équestre nombreux, belliqueux et idolâtre de sa liberté. Le droit électoral a porté sur J 'un et sur l'autre trône quelques uns des plus grands princes qui aient jamais gouverné les nations; et peut-être l'Europe est-elle redevable de son existence même à cette constitution , aujourd'hui si décriée , qui donna , dans Jean Sobieski , un défenseur à l'Occident. La royauté élective ne saurait cependant être appréciée, ni en Hongrie, où rattachement héréditaire à de certaines familles porta sur le trône des mineurs et des femmes, ni en Pologne, où la plus anarchique de toutes les institutions, le liberum veto, anéantissait toute possibilité de gouvernement , et livrait tour à tour la république à toutes les usurpations locales et à toutes les influences étrangères.
Mais la première , eu rang et en étendue, des monarchies de l'Europe, a été également élective de droit jusqu'à nos jours, et de fait jusqu'au seizième siècle. On pourrait s'étonner de ce que , tandis que l'Allemagne , l'Italie et une partie de la France relevaient d une couronne élective , on ne se soit jamais permis de présenter les avantages de ce gouvernement, en opposition avec ceux de la monarchie héréditaire , si l'ou ne savait que l'empereur , toujours désireux de transmettre sa couronue à ses enfants , et habituellement en état de conspiration contre la constitution au nom de laquelle il régnait, aurait vu de très mauvais œil une apologie du gouvernement de sa patrie ; et que tous les princes allemands , qui voulaient bien conserver pour eux-mêmes le droit d'élire leur chef, ne sougeaient nullement à accorder à leurs sujets le droit d'élire leurs seigneurs.
Le sileucedeceuxqui auraient dù défendre la royauté élective, et les bruyantes apologies des champions de la royauté héréditaire, ont établi comme un principe, admis en général par tous les publieistes , qu'une nation ne saurait se réserver l'élection de ses rois , sans s'exposer , à chaque interrègne , aux iutrigues de ses voisins, aux brigues des divers partis , à des troubles prolongés et à des guerres civiles. Pour apprécier
DES PEUPLES LIBRES. 155 cette opinion, il ne sera pas hors de propos peut-être de comparer la royauté en Frauce et en Allemagne. Les deux monarchies naquirent du partage de l'empire de Charlemagne ; leur organisation était alors à peu près la même ; leur puissance était presque égale ; mais la branche carlovingienne germanique s'étant éteinte, et après elle, la maison de Saxe, par la mort d'Othon III, en 1002 , la couronne devint purement élective en Allemagne ; tandis que Hugues Capet, s'étant fait élire en Frauce, transmit par droit d'héritage, en 996, ;i Robert son fils, une couronne qui dès lors demeura héréditaire. Dès l'an 1000 à Tau 15:20, où l'empire germanique parut dévolu à la maison d'Autriche, grâce à la prépondérance de Charles-Quint, les deux plus grands États de l'Europe peuvent être regardés à juste titre comme ayant éprouvé, dans des circonstances assez égales, les deux systèmes opposés.
L'Empire eut, pendant cet espace de temps, vingt-cinq chefs, entre lesquels douze ou treize sont rangés incontestablement parmi les grands hommes. Cet espace de temps fut marqué par un progrès constant, en Allemagne et en Italie, vers la liberté, la prospérité publique et les lumières : à la fin de cette période, la monarchie était plus uuie et plus vigoureuse qu'elle ne l'était à son commencement ; mais pendant sa durée elle avait paru plusieurs fois sur le point de se dissoudre. Cependant, la lutte presque continuelle de l'Église contre l'Empire avait été une source de troubles, indépendante de la forme élective ou héréditaire du gouvernement. Sur les vingt-cinq élections qui avaient donné des chefs à l'Empire, il y en avait eu onze de contestées, qui avaient été suivies de guerres civiles. L'Église , empressée à limiter le pouvoir impérial , avait pris parti dans toutes ces guerres. Presque toujours c'étaient les papes qui avaient excité la discorde parmi les électeurs, ou appelé les peuples à prendre les armes. Ces guerres, quoique fréquentes, furent courtes ; en additionnant leur durée, elles remplissent un espace de quarante-trois ans : encore faut-il remarquer que nous avons compté ponr temps de guerre tout celui où l'un des deux
rivaux, après sa défaite, se retirait dans ses États héréditaires, et continuait à prendre un titre qu'il ne cherchait plus à faire prévaloir hors de chez lui. Nous n'y avons pas compris, d'autre part, le long interrègne de 1557 à 1273, parce que les deux rivaux, Richard de Cornouailles et Alphonse de Castille, fixant leur séjour en Angleterre et en Espagne, n'ensanglantèrent point le sol de l'Empire à l'occasion de leur double élection.
Pendant le même espace de temps, la France eut vingttrois rois; ses progrès, durant leurs règnes, sont fort inférieurs à ceux de l'Allemagne : en effet, aucune de ses villes n'égalait en commerce et en industrie, en richesse et en population, les villes impériales et anséatiques de la Germaine ; moins encore les républiques de l'Italie. Le peuple des campagnes était resté plus asservi et plus pauvre; et, tandis que les roturiers d'Allemagne, les landsknechts, avaient monte une haute réputation militaire, les roturiers de France étaient désarmés , et les rois devaient appeler dans leurs armées une infanterie étrangère.
Le droit des rois de France à leur couronne fut contesté par Edouard III et son fils Richard II, rois d'Angleterre, qui prétendaient être appelés au trône de France par les lois de l'hérédité; il le fut de nouveau par Henri V et par Henri VI. Si ces prétentions furent quelquefois abandonnées par d'autres monarques anglais, ce n'était pas que l'ordre de la succession fût éclairci, mais leur minorité ou des troubles domestiques les empêchaient de soutenir ce qu'ils nommaient leurs droits. En additionnant les guerres avec les Anglais, pour la succession à la couronne de France, indépendamment de celles que d'autres motifs excitaient, ou trouve que pendant cette période elles durèrent soixante-trois ans. En effet, les guerres de succession sont plus rares que celles d'élection; mais elles sont beaucoup plus-acharnées, beaucoup plus longues et plus ruineuses.
On pourrait, à la rigueur, compter aussi comme uue conséquence du système héréditaire, les guerres dans lesquelles le royaume s'engagea pour soutenir la succession contestée des rois de France à d'autres couroiuics. Vingt-six années , sur
DES PEUPLES LIBRES. 157 cette période, furent remplies par les guerres pour les successions de Naples et de Milan, qui commencèrent en 1494, et se prolongèrent bien loug-temps encore après l'époque où nous nous arrêtons. Les guerres pour la succession des duchés et des comtés de France réunis à la couronne remplissent seules des siècles.
Tandis que l'élection porte presque toujours sur le tronc un homme doué de quelques talents, et tout au moins un homme que son âge met en état de se conduire lui-même, les monarchies héréditaires doivent se soumettre aux chances de l'humanité. Nous nous abstiendrons d'examiner quel fut le caractère des souverains français, durant cette période; nous remarquerons seulement que les chances de l'hérédité placèrent sur le trône Charles VI , qui fut fou pendant trente ans (1392-1421), et dont la folie eut les plus fatales conséquences pour les peuples qui lui étaient soumis.
La folie est un accident rare 5' la minorité est une conséquence nécessaire du système d'héréditéde la couronne. Durant les mêmes 520 années qui forment l'objet de notre comparaison, la France fut gouvernée quatre-vingt-douze années par des souverains qui avaient moins de vingt-cinq ans, âge légal, dans ce même pays et à la même époque, pour que les particuliers obtinssent l'administration de leurs propres affaires. Elle fut gouvernée cinquante-six ans par des souverains qui n'avaient pas vingt-un ans.
Cependant, la régence d'une monarchie, durant une minorité, est peut-être la plus mauvaise forme possible de gouvernement. C'est une république, puisque le pouvoir s'y trouve partagé entre des individus et des conseils destinés à se balancer les uns les autres ; mais c'est une république sans habitudes républicaines, où les fonctions ne sont confiées ni à la popularité, ni à la célébrité, ni à la vertu; et où les femmes étrangères, et le plus souvent ennemies, sont admises à un commandement d'où la loi exclut les princesses du sang national. Entre les régentes de cette période, on a placé bien haut Blanche de Castille, bien bas Isabeau de Bavière , peut-être avec aussi peu de raison l'une que l'autre.
Ce ne sont donc pas les guerres d'élection qu'on doit regarder comme établissant le desavantage de la royauté élective, comparée à la royauté héréditaire, puisque les guerres de succession ont, en général, duré plus long-temps encore, et que les minorités sont plus redoutables aux peuples que les interrègnes. L'exemple que nous avons choisi n est pas le plus favorable au système électif. Nous trouverions à peine treize années de guerres d'élection , dans toute l'histoire de Pologne , et dix années dans toute celle de Hongrie; et cependant, ni dans l'un ni dans l'autre de ces deux pays, la constitution ne semblait propre à éviter les troubles. Quanta l'Allemagne, lorsqu'on avait confié à sept puissants princes l'élection impériale, il semblait qu'on avait voulu organiser d'avance la guerre civile, au moyen des armées que chacun d eux tenait toutes prêtes. On pourrait croire que dans les temps modernes, depuis que les droits sont mieux définis, que les généalogies sont mieux connues, les successions à la couronne doivent être plus rarement contestées : on se tromperait ; des questions de succession ont surgi de toutes parts, plusieurs même dorment peutêtre encore, dans l'attente d'une guerre future, car c'est l'essence d'une loi de succession royale d'être immuable et imprescriptible. Toutes les fois qu elle a été méconnue, ou altérée par l'autorité législative, ou violée par des adoptions, des légitimations, des dispositions testamentaires, des renonciations, ceux qui sont dépouillés croient conserver le droit de réclamer en tout temps. En effet, les cas douteux que doit régir la loi royale ne se présentent qu'à de longs intervalles de temps ; le prince régnant est alors toujours intéressé à changer la loi , et à faire sanctionner ce changement par un consentement populaire. Si son droit à le faire était reconnu, la loi ne durerait qu'autant qu'elle n'aurait rien à réglât*. La France ne connaîtrait plus la loi salique, si les rois unis aux états généraux avaient pu la changer, comme ils le tenlèrent en 1420 pour écarter Charles VII , et en 1580, pour écarter Henri IV. Les femmes n'étaient pas moins expressément exclues de la succession en Hongrie , en Bohême , en Autriche; aussi la succession de la maison de Lorraine à celle
DES PEUPLES LIBRES. 109 de Hapsbourg reste une usurpation , aux yeux des partisans de la légitimité, malgré le cri de la Diète de Hongrie moriatnurpro reye nostro Maria-Thercsa ! En Espagne, Philippe V n'avait point le droit d'introduire la loi salique, comme aucun de ses successeurs n'avait celui de l'abolir. Isabelle II règne donc en vertu de la loi antique du pays, que don Carlos veut anéantir. En Portugal, la loi fondamentale excluait du trône les souverains étrangers. Don Miguel en a fait une bizarre application au souverain d'une portion détachée de l'empire ; mais ce sophisme suffit à la guerre civile. En France même , la duchesse d'Angoulème aurait dû succéder à la couronne do Navarre , où les femmes sont appelées , et cette couronne aurait dû être détachée de celle de France, comme elle le fut dans un cas tout semblable, en 1 3-28 , pour passer à la fille de Louis X. En Piémont, à l'arrivée du roi actuel, la Sardaigne et le Montferrat, qui sont des fiefs féminins, auraient dû passer à la fille de son prédécesseur, et se détacher de la Savoie et du Piémont, qui sont des fiefs masculius. Le duché de Modène, fief masculin, aurait dû passer à un agnat de la maison Gnelfo-Estense , fût-ce au duc de Brunswick , ou au roi d'Angleterre, plutôt qu'au souverain actuel, qui a succédé au nom d'une femme, et qui n'a pu recevoir d'investiture de l'empereur , pour légitimer un droit douteux , car l'empire germanique n'existe plus. On ne finirait pas si on voulait éoumérer toutes les querelles de succession qui pourraient de nos jours motiver un appel aux armes. Un mode d'élection qui exclurait et les intrigues étrangères et les factions domestiques, ne serait probablement pas plus difficile à inventer, pour la royauté élective, que pour les présidences des divers États d'Amérique.
Toutefois, il faut convenir que ce n'est encore qu'une constitution bien grossière, que celle qui confie au chef d'un gou- Ternement un si grand pouvoir , en identifiant si peu ses intérêts avec ceux de l'État. Le nom de roi excite et excitera toujours tous les appétits royaux , dans ces chefs électifs. Ils prendront la mesure de leurs prérogatives dans les monarchies les plus puissantes et les plus absolues ; ils regarderont tou-
jours comme une injustice qu'ils éprouvent, toutes les limites qu'on apportera à l'accomplissement de leurs volontés , et ils seront dans un ëtat de conjuration habituelle contre la constitution du royaume, afin de rendre héréditaire une dignité qui ne leur est confiée que pour leur vie. Ils auront même , pour la subversion des lois , un avantage que n'ont point les monarques héréditaires; savoir : une plus grande activité, un plus grand crédit personnel, et une part plus immédiate aux affaires.
Dans les monarchies héréditaires , sauf un nombre infiniment petit d'exceptions, le roi n'est qu'un grand électeur national , qui nomme ses ministres et son conseil , et qui se repose ensuite sur eux de tout le fardeau de l'administration. Dans les monarchies constitutionnelles , cette limitation de l'activité personnelle du roi, non seulement existe, mais elle est de droit, elle est établie par la loi. Il est entendu que les discours mêmes du roi sont composés par les ministres ; que tous les actes faits au nom du roi sont suggérés par ces mêmes ministres , qui s'en rendent responsables ; et en Angleterre , ceux-ci résistent obstinément à la moindre suggestion , à la moindre recommandation qui leur vient de la personne du roi. Dans les monarchies absolues, les rois ne gouvernent pas davantage par eux-mêmes. Tout le pouvoir de l'État est toujours entre les mains d'un conseil, d'un cabinet, qui se renouvelle par des intrigues peu connues, qui s'est partagé toutes les fonctions, et qui commande à celui à, qui il paraît obéir. C'est toujours une étroite oligarchie , en qui réside toute la souveraineté. Seulement les oligarques ne sont désignés ni par leur naissance, ni par leur richesse , ni par leur célébrité , mais par les intrigues des courtisans , si ce n'est même par la corruption et le vice. Quelques monarques absolus négligent les affaires de l'État pour leurs plaisirs ; d'autres assistent régulièrement au couseil, mais sont trop timides pour chercher à faire prévaloir leur avis sur celui d'hommes qu'ils croient mieux informés; d autres, enfin , se figurent qu'ils gouvernent, parce qu'ils donnent beaucoup d'ordres , que leurs favoris , leurs maîtresses , ou leurs confesseurs leur
DBS PEUPLES LIBRES. 161 ont suggérés en secret. Le pouvoir appartient quelquefois à des conseillers publics , quelquefois à des conseillers occultes; mais, excepté le grand Frédéric , et peut-être le czar Pierre, l'on ne trouve guère d'exemple d'un souverain héréditaire qui soit seul l'âme de son gouvernement.
Il en est tout autrement dans les monarchies électives, ou sous les fondateurs des monarchies héréditaires, qui ne sont eux-mêmes que des rois électifs. 11 a fallu qu'ils fissent preuve d'aptitude aux affaires, d'activité, de talent, de bravoure , pour arriver au rang qu'ils occupent. C'est l'homme qu'on a choisi en eux , non la famille ; c'est donc l'homme qu'on a cru fait pour être le général, l'administrateur , le président des diètes, l'orateur par excellence du gouvernement. Nous avons vu ce qu'était Napoléon en France ; aucun mode d'élection, il est vrai, ne ferait facilement trouver son égal. Sans doute , la plupart des rois de Pologne , la plupart des empereurs germaniques , ne lui ressemblaient guère ; mais ils avaient ce rapport avec lui , qu'ils étaient , comme lui, l'âme du gouvernement ; que leurs ministres n'étaient que leurs secrétaires ; et que c'étaient les rois seuls qui donnaient l'impulsion, au lieu de la recevoir. Ceux qui préfèrent le gouvernement monarchique, parce qu'ils aiment mieux obéir à un homme qu'à un conseil, ou que, selon une expression populaire , ils ont choisi d'avoir un roi , plutôt que d'en avoir cent, ne doivent être contents que dans la monarchie élective, car c'est là seulement que l'individu règne.
Mais combien un roi qui a exercé lui-même toutes les fonctions que la loi lui confie , aura plus de pouvoir qu'un roi d'Angleterre, pour renverser la constitution ! Il n'a pas choisi seulement ses ministres; il a désigné aussi , d'après sa connaissance personnelle, tous les divers agents du pouvoir, jusqu'aux plus rapprochés du peuple : ce sont toujours ses yeux perçants qui ont distingué le mérite , qui l'ont avancé , mais qui, en même temps, l'ont enchaîné à lui. Il a préparé, dans son cabinet, les lois soumises à la législature; il en conçoit l'ensemble, et il voit, d'un coup d'oeil, ces parties qui ne seront présentées que détachées à ceux qui devront les juger.
Il connaît ses propres projets, et il compare l'avenir, dont il est le seul maître, avec le présent, au-delà duquel ses conseillers ne voient rien. L'armée est à lui, parce qu'il l'a commandée à la guerre, sauvée dans le danger, illustrée par la victoire; bien plus, parce qu'il l'a formée , en nommant tous les officiers, non d'après la faveur, souvent dégradante, des cours ; non d'après les règles immuables de l'ancienneté, qui, souvent, portent les plus incapables aux premiers rangs, mais d'après le mérite que lui-même a reconnu sur le ebamp de bataille. Parmi les meilleurs citoyens, il y en a un grand nombre qui préfèrent se confier à lui plutôt qu'aux conseils nationaux. Ces conseils ne sont pas exempts, non plus, de passions décevantes ; en représentant l'esprit national , ils ne peuvent guère s'élever au-dessus de la médiocrité , tandis qu'on trouve le génie dans le grand homme que la nation a choisi. Toutes les fois que ses projets ont été en opposition avec ceux du commun des hommes, l'expérience leur a appris que son coup d'oeil était plus prompt et plus juste , ses vues plus profondes , et qu'il agissait comme s'il prévoyait déjà un avenir que les autres n'ont reconnu qu'après de longues années. Quelle erreur est la leur, cependant, si cette confiance, accordée au génie, les engage à seconder les projets de l'élu du peuple contre la constitution de son pays ! C'est parce qu'ils le regardent comme l'homme unique , qu'ils lui obéissent ; et le résultat de leur obéissance sera que son pareil ne pourra plus parvenir à la tète de l'État. C'est parce qu'ils aiment les héros, qu'ils renoncent à les choisir, et qu'ils se condamnent à n'avoir plus que les enfants du grand homme, mais des enfants qu'un proverbe connu déclare dégénérés, et incapables de gouverner.
En efFet, c'est la conséquence singulière de la royauté élective , que plus elle a donné de bons résultats , plus elle est près de sa ruine. Toutes les fois qu'un grand homme a été porté sur le trône de l'Empire, de la Pologne, de la Hongrie, il a profité d'un règne brillant, de l'éclat dont il a entouré la nation , de la prospérité dont il l'a fait jouir , pour altérer la constitution, pour fixer la couronne dans sa famille, et pour
laisser l'héritage d'un héros à un fils indigne de lui. Lorsqu'au contraire le talent était moins brillant , la popularité moins entraînante , le monarque électif a toujours profité de son pouvoir pour enrichir et agrandir sa famille aux dépens de la couronne, altérant ainsi , mais en sens contraire , l'équilibre de l'État. Dans l'Empire , on a vu les monarques donner à leurs fils les grands fiefs qui faisaient échute à la couronne. Rodolphe de Hapsbourg disposa ainsi de l'Autriche; Henri VII, de la Bohême ; en Hongrie , les palatinats ; en Pologne , les starosties qui devaient soutenir l'éclat de la couronne, étaient de môme usurpés par les enfants des rois. Le célibat des souverains ecclésiastiques n'a pas mis leurs monarchies électives à l'abri de cet abus, et le népotisme de Rome a paru un mal inhérent à cette forme de gouvernement.
Faut-il donc renoncer aux avantages signalés qui semblent attachés à la concentration du pouvoir exécutif dans les mains dune seule personne ; à la vigueur, à l'ensemble, à la connaissance instinctive des hommes , à l'élan que donne aux armées la présence sous les drapeaux du chef du gouvernement? Faut-il priver la patrie de ces développements gigantesques que Ini procure le génie , quand il est à la tète de l'Etat ? Tour à tour on a vu les peuples s'arrêter à la monarchie temporaire, ou à la présidence, pour mettre à profit les talents du favori de la nation, sans renoncer aux institutions ou aux droits dont ils voulaient conserver la jouissance , ou au contraire s'attacher à la monarchie héréditaire, comme leur garantissant mieux la fixité du pouvoir, rendu d'autant plus uniforme que les hommes extraordinaires s'en trouvent exclus ; et, chose étrange, l'histoire n'a pas prononcé entre ces expédients de manière à ne point laisser de doutes. Peut-être la leçon la plus importante qu'elle nous donne, c'est celle de conserver ce qui existe, de l'améliorer sans doute, mais de le garantir des altérations dont chacune de ces formes de gouvernement est toujours menacée. La puissance, en effet, des habitudes populaires, loin de se détruire, semble s'accroître par chaque perturbation. Tous, tant que nous sommes, nous avons de l'affection pour le passé, par opposition au temps présent.
parce que nous portons tous, dans cette comparaison, nos impressions personnelles, et que nous avons tous joui dans la jeunesse plus que dans 1 'âge avancé. Quel que soit l'ordre public, commeque le prince soit constitué, nous serons toujours appelés par l'autorité à certains sacrifices ; l'état social nous fera éprouver certaines souffrances, et toujours le fardeau d'aujourd'hui nous paraîtra plus lourd que celui que nous portions dans notre jeunesse ; gardons que de plus il ne nous paraisse illégalement imposé. L'autorité du temps porte avec elle le préjugé de la légitimité, tandis que chaque révolution dans l'ordre établi contient les germes d'une contre- révolution. Si un changement devient nécessaire, qu'il soit sanctionné par l'autorité de la nation presque entière, car la minorité, pour l'invalider, arrivera toujours secondée par tous les souvenirs antiques, par toute la puissance des siècles passés.
Que les peuples qui ont mis à la tète de leur gouvernement un président temporaire, se souviennent qu'il sera probablement tenté de se faire confirmer son pouvoir pour la vie; qu'ils se tiennent en garde contre cette usurpation, car lorsqu'après avoir profité de la vigueur de son entendement , de son activité et de son courage, ils le verront tomber dans la langueur des infirmités, peut-être dans le radotage; lorsqu'ils lui verront distribuer les richesses et les dignités de l'État à ses favoris ou à ses pareuts, ils crieront à l'usurpation et à la tyrannie, et un parti tout au moins sera prêt à renverser, par une révolution, un pouvoir que cette récente usurpation flétrit comme illégitime.
De même , si un peuple a conservé jusqu'à nos jours, ou jusqu'à un temps encore vivant dans la mémoire des hommes, le droit de nommer son monarque, qu'il se garde de l'abandonner. Nous croyons avoir établi que c'est à tort qu'on a prétendu que l'élection était une cause nécessaire de guerres et de commotions. Or, une nation qui est accoutumée au gouvernement des grands hommes, qui unit un culte personnel pour son roi à l'orgueil de penser que c'est le roi de son choix, sera froissée lorsque les chances de l'hérédité porteront sur le trône un mineur ou un imbécile, ou un de ces hommes que
DKS PEUPLES LIBRES. 168 le pouvoir et la flatterie ont énervés, et qui ne savent ni agir, ni même penser pour eux-mêmes. Le mépris et l'impatience prendront chez cette nation un caractère tout autrement énergique que si elle avait été accoutumée à voir le trône toujours recouvert d'un voile d'or, au travers duquel elle ne se permettait point de percer. L'usurpation d'un monarque , qui d'électif se fait déclarer héréditaire, est rarement punie de son vivant, car le changement est à peine aperçu tant que l'élu national garde son pouvoir. Mais aussi, que celui qui lui succède ne se figure jamais qu'il est légitime. La mémoire des grands hommes qui l'ont précédé s'élève chaque année d'une manière plus formidable contre lui , à mesure que sa propre incapacité se révèle, et la première convulsion peut lui faire sentir que lui, qui n'a pas respecté les droits du peuple, ne doit point espérer que le peuple ait reconnu les siens.
Mais parce que quelques peuples se sont réservé le droit d'octroyer la royauté, il ne faut pas croire que tous sentent également que ce droit leur appartient. Il y a dans les idées d'hérédité quelque chose qui saisit vivement l'imagination des hommes. Ils aiment à donner à toutes leurs institutions le caractère de la perpétuité; et quand depuis plusieurs siècles leur destinée s'est trouvée associée à celle d'une dynastie, ils aiment à croire que plusieurs siècles leur sont de même réservés dans l'avenir. Quand les princes ont prétendu que l'origine de leur dynastie se perdaitdans la nuit des temps, les peuplesont presque toujours partagé cette vanité, presque toujours ils ont identifié leurs chefs avec eux-mêmes dans la période de gloire que leur présente leur histoire, et dont ils aiment à rappeler le souvenir. Le nom des anciens rois parle avec une puissance indicible à l'imagination nationale , leur fils , leur petit-fils, trouvera toujours un parti vivant pour le seconder ; il portera partout avec lui dans l'exil , le germe de révolutions futures ; aussi Machiavel n'a-t-il pas hésité à dire que Borgia avait pris le seul moyen qui pût assurer sa domination sur les Etats des princes qu'il avait expulsés : Spegnerne il seme. Cet amour dynastique cependant ne subsiste réellement qu'eu faveur de la descendance
m ÉTUDES SUR LES constitutions
masculine. Elle seule présente une identité* de noms et de souvenirs, elle seule donne quelque garantie à l'indépendance des nations, et leur assure tout au moins que leurs souverains seront de leur race. Le monarque qui o'a que des filles est toujours tenté de violer la foi fondamentale de la succession masculine, pour les porter sur le trône de préféreuce à ses agnats éloignés. Que la nation se tienne en garde contre cette tentative, qu elle se dise bien qu'avec ce changement de nom et de race elle perdra tous les souvenirs dont elle était Gère, toutes les garanties qu elle croyait trouver dans l'hérédité, et qu'après avoir peut-être défendu son indépendance par des sacrifices inouïs , elle s'expose à la voir veudre par sa souveraine dans un contrat de mariage. Que l usurpateur qui succède au nom d'une femme, sur un trône réservé à la ligne masculine, s'efforce de plaire à la natiou, de la satisfaire, et d'obtenir son assentiment unanime ; car c'était la perpétuité dans le pouvoir qu'avait voulu assurer les inventeurs de la succession héréditaire, et cette perpétuité restera à toujours armée contre lui.
Toutefois, il y a des peuples qui, dès les temps les plus reculés , ont admis l'hérédité des femmes à la couronne à l'égal de celle des hommes. Au lieu de voir dans le pouvoir politique une fonction, ils n'y ont vu qu'une propriété; ils n'ont songé ni aux vertus guerrières, ni aux talents, ni au caractère , ni à la gloire du pasteur des peuples , mais s attachant avec une vue exclusive à leur propriété, ils ont voulu, pour la faire respecter, que leur roi eût la sienne comme ils avaient la leur. Nous croyous que, de toutes les formes monarchiques, celle qui admet l'hérédité des femmes est la plus mauvaise ; mais il ne faut chicaner les peuples ni sur leurs opinions, ni sur leurs affections. Il faut les admettre comme des faits, et se souvenir que c'est une partie de leurs libertés de croire ce qu'ils veulent, et d'aimer qui ils veulent. Ils trouvent toujours dans leur histoire quelque période brillante pour justifier leurs préventions. Le règne fortuné d'Isabelle de Castille doit peut-être expliquer l'attachement invincible des Espagnols et leur respect pour Jeaiiuo-la-Folle;
DES PEUPLES LIBRES. 107 les Anglais eu appellent au souvenir d'Elisabeth et à celui d'Anne, pour établir que leur monarchie ne fut jamais plus glorieuse que sous les femmes, et ils attendent avec confiance le moment où une femme montera de nouveau sur leur trône. Sans doute cette forme d'hérédité est plus tolérable dans les monarchies constitutionnelles, ou plutôt, peut-être, elle ne l'est qu'avec de telles institutions. Quoi qu'il en soit , il ne faut pas plus violenter cette affection du peuple qu'aucune autre ; on est trop heureux toutes les fois qu'on trouve un pouvoir qui repose sur l'opinion ; car on est dispeusé de l'établir par des cachots , des supplices et des baïonnettes. Il faut le maintenir avec le caractère que cette opinion lui a donné ; il faut prêter appui à la loi fondamentale de la royauté , pour accoutumer à respecter aussi la loi fondamentale du peuple. Or , cette forme de la monarchie peut, elle-même , être corrompue. Un despote peut vouloir disposer de sa couronne , par testament , par légitimation , par adoption ; il peut ne vouloir reconnaître dans l'État d'autre loi , d'autre règle, que sa volonté; qu'il ne s'étonne point alors si le peuple ne voit en lui d'autre droit que celui de la force. S'il rencoutre quelques citoyens qui aient le courage de lui résister, de s'efforcer à maintenir contre lui la loi d'hérédité fondamentale dans leur patrie, ceux-là aussi auront défendu la seule liberté qui leur fût restée, ils auront fait preuve de patriotisme, ils auront de plus été les vrais défenseurs de l'ordre contre le despote; car on ne blesse poiut les alléchons antiques du peuple dans l'institution du pouvoir sans répaudre les semences de révolutions futures.