‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 10 sur 170 · Sympos · texte numérisé non relu

Sympos

2. liUe est contestée par Bentley {ibid.\ qui n'atlril)ije à Thespis que des drames satyriqucs, et qui, d'après le passage de Plutarque, précédemment cité {Sympos.j I.,i), recule jusqu'à Phrynichuset Eschyle le commencement de la tragédie véritable.

3. Ad rison., 275. Cf. Sid. Apollon., IX, Î32. ^ A-. Vcsp., 1501.

soit que (la chose est restée douteuse) cet acteur ne représentât qu'un seul personnage plus d'une fois ramené sur la scène, soit qu'au moyen de certains déguisements il y remplît successivement plusieurs rôles*. Dans les deux cas, les discours qu'il débitait devant le chœur, ou qu'il lui adressait, tenaient plus du monologue que du dialogue. Pour que le dialogue prît, avec l'action elle-même, quelque développement, il fallait, ce qui se fit assez longtemps attendre, et fut dû seulement à Eschyle, l'introduction d'un second acteur.

Parmi les successeurs de Thespis et les prédécesseurs d'Eschyle, on distingue surtout Phrynichus ^, acteur puissant autant que poëte habile, dont la beauté relevée par de beaux vêtements', dont le chant*, dont la danse ^ même, d'une expression désordonnée et encore dithyrambique, restèrent longtemps célèbres; l'inventeur, a-t-on dit souvent, mais à tort, du tétramètre trochaïque ; l'introducteur des personnages de femmes, ajoute-t-on^, ce qui ferait penser ou que VAlceste attribuée à Thespis par un passage fort suspect de la chronique de Paros doit en effet lui être retirée, ou que dans cette pièce l'héroïne ne paraissait point, et que des récits faisaient seuls connaître au chœur et au public son dévouement"^. Phryni-

1. Cela est vraisemblable; mais on ne peut, sans forcer le sens des expressions de Suidas, le conclure avec Bode (Geschichte, etc., Histoire de la poésie grecque, tragédie, t. III, p. 55); avec Welcker {Nachtrdge, etc., Appendice à l'ouvrage sur la trilogie d'Eschyle, p. 271); avec d'autres, suivis par eux en cela, de ce qu'il a dit, non pas de trois moyens différents employés dans une même (ièce par Thespis pour changer son visage, mais du progrès des inventions par lesquelles, dans sa carrière dramatique, ce poêle est arrivé jusqu'au masque.

2. il n'y a eu qu'un tragique de ce nom, comme le démontrent fort bien, contre des assertions contraires, Périzonius, ad iElian. Var. hist., III, 8; Bentley, Respons ad C. Boyl., xi. Sur les confusions qu'on a faites de ce poëte avec Phrynichus le comique et Phrynichus le choriste, objet des railleries de la comédie, voyez Meineke, Fragm. comic. grœc, Berlin, 1839, t. I, p. 146 sqq.

3. Aristoph., Thesmophor., 154. — 4. Id., Av., 746; Vesp., 220; Aristot., Problem., XiX, 31. — 5. Aristoph., Vesp., 1512 sq; Plutarch., Sympos., VIII, 9; Athen., Deipn., I, etc. — 6. Suid., v. <ï>pTJv()'oç.

7. Pliiynichus avait lui-même donné une Alceste, dont Hésychius, V. 'A^a;j.ê:;, a conservé quelque chose.

chus, qui, dans sa tragédie intitulée les PleuronienneSy avait parlé du tison fatal à la durée duquel était attachée celle des jours de Méléagre, et que jeta au feu sa propre mère Atthée, avait-il imaginé cette circonstance dramatique, ignorée d'Homère, d'Hésiode, de l'auteur de la Myniade, et oii ses successeurs ont trouvé le sujet de plus d'une tragédie'? Pausanias, qui cite ce passage*, s'applique à montrer le contraire, constatant ainsi l'existence d'une opinion plus favorable au génie inventif du vieux poëte. Le premier, très-probablement , Phrynichus osa mettre sur la scène un sujet contemporain ; il le fit avec un succès éclatant, dont il fut très-mal payé : c'est un fait unique dans l'histoire de l'art dramatique et qu'on n'a peutêtre pas assez remarqué^. La ville de JMilet venait d'être prise et traitée fort rigoureusement par Darius; les Athéniens, affligés de cet événement, en témoignaient leur douleur de mille manières. Phrynichus s'avisa de le célébrer dans une tragédie qui fit, comme on le pense bien, fondre en larmes les spectateurs. Tout allait fort bien jusque-là pour le poëte; son triomphe était complet, sa gloire au comble ; il avait obtenu le plus beau de tous les suffrages, l'attendrissement universel. Mais les Athéniens s'irritèrent qu'on leur eût rappelé si vivement la mémoire de ce qu'ils regardaient, dit Hérodote, comme un malheur domestique; ils défendirent par une loi de représenter jamais l'ouvrage de Phrynichus, et le condamnèrent lui-même à une forte amende pour avoir été trop touchant, ou du moins pour l'avoir été mal à propos. C'est ainsi qu'il leur arriva, dans la suite, de punir des généraux vainqueurs , au retour d'une expédition glo-

1. Voyez les fragments des Méléagre de Sophocle, d'Euripide, d'Attius. — 2. Pliocid., XXXI.

3. llérodot., VI, 21 ; Callistli. apud Strab., XIV; Plutarch., PVcCcept. poli lie, XVl; Suid., v. tppuvi'xoç; Tzetzes, CliU., VIII, 156; scliol. in llesiod. Op. et Dies, 414; Arum. Marcel!., XXVIII, i, etc. Vojez sur un proverbe auquel donnèrent lieu, dit-on, la disgrAce de Phrynichus el i'émolion qu'elle lui causa, mais qu'on explique encoie autrement, Arislopti., Vesp., 1512; .^'^lian. , Far. /lù•^, XllI, 17, etc.; Bentley, Opusc, p. 298; Fr. G. Wagner, roct. Iraij. grive, fragin.f éd. K. Didot, p. 11.

rieuse. Peut-èlro cependant ne faudrail-il pas les blâmer entièrement de leur sévérité pour Phrynichus; peut- Ctre ce poëte s'(Uait-iI, en cflet, rendu coupable envers les lois de la morale publique, comme envers les règles du bon goût, en olTensant indiscrètement, par un pathétique facile à produire, le sentiment national. Phrynichus paya sans doute un peu cher cette leçon de convenance que lui donnaient les Athéniens ; mais la leçon n'en était pas moins bonne, et il parut qu'il en avait profité, lorsque, quelques années après * , dans sa tragédie des P/ienicicnnes, avant-courrière des Perses d'Eschyle, il appela au spectacle, non plus de leurs disgrâces, mais de leurs prospérités, ses ombrageux concitoyens. Un instinct délicat avertissait déjà ce peuple, né pour les arts, que l'émotion douloureuse de la pitié ne doit pas être le seul but de l'artiste; que, recherchée uniquement et par tous les moyens, elle peut être portée à un excès qui révolte la sensibilité, au lieu de la séduire et de la charmer. Ainsi le jugement populaire devançait, dans cette patrie de la poésie, le jugement même des poètes, dont l'exemple forme partout ailleurs le goût général. Le temps de la tragédie était enfin venu : les Eschyle, les Sophocle^ les Euripide pouvaient paraître ; ils étaient attendus par des spectateurs capables de les comprendre.

Il est à regretter que quelqu'une des compositions de Phrynichus, de Polyphradmon^ ou Phradmon^, son père ou plutôt son fils, de Ghérilus, de Pratinas, ses contemporains, des prédécesseurs d'Eschyle qui furent ses maîtres et devinrent bientôt ses disciples, comme notre Rotrou le devint de Corneille, ne soit pas arrivée jusqu'à nous.

1. La Prise de Miîet de Phrynichus a pu être donnée, près de l'événement, la quatrième année de la lxxi" olympiade; les Phéniciennes l'ont été la première de la lxxvi". Thémistocle, qui était chorége, consacra la victoire du poëte et la sienne par une inscription. (Voyez Plutarc'iK, Vit. Themist., v; cf. Clinton, Fast. hellenic, p. 25 et 35; Fr. G. Wagner, Poet. trag. grœc. fragm., éd. F. Didot, p. 14)

2. Pausan., JP/ioc, xxxi; Suid. , v. (ï>puviyo:; schol. Aristoph., Av., 747. — 3. Anonym., de Comœdia. Yoyez },le'mekQ, Fragm. comic. grœc, t. I, p. 536; cf. p. 146.

2(t HISTOIRE GÉNÉRALE

On y suivrait avec curiosité les premiers pas de Tart qui assure sa marche et qui cherche sa route. A défaut de monuments si anciens, on peut retrouver dans le théâtre d'Eschyle les traces à moitié effacées de cette tragédie primitive qu'il a fait disparaître. Parmi les quelques pièces qui nous sont restées de ses nombreux ouvrages, il en est, par exemple ses Suppliantes et ses Sept Cliefs^ qui portent sans doute comme les autres l'empreinte de ce génie hardi et vigoureux, mais où le peu d'intérêt et d'étendue de la fable, les développements excessifs de la partie lyrique, la petite place accordée au dialogue, semblent devoir reproduire assez exactement le caractère indécis de ce drame primitif dans lequel luttaient encore ensemble, comme dans une sorte de chaos, les éléments discordants de la tragédie. Mais dans ses autres pièces, incontestablement supérieures, qu'elles soient venues pu après ou avant (on dispute à ce sujet), sinon par l'élan du génie et la hauteur de l'expression poétique, du moins par Tart de la composition, dans ses Perses^ dans son Prométhce, dans son Agamemnon, ses ChoèphoreSj ses EuménideSy ces élémsnts s'ordonnent en un tout plus harmonieux ; ils y forment d'admirables modèles d'un genre qui nous est fort étranger sans doute, qui ne l'était presque pas moins à Euripide et à Sophocle, qu'Aristote toutefois, dont nous aurions mauvaise grâce, nous autres modernes, de contester en pareille matière l'autorité, reconnaissait sous le nom de tragédie simple., la distinguant ainsi de la tragédie implexe, qui lui succéda et qui est devenue la nôtre. Expliquons ces deux mots dans lesquels se résument les deux premiers âges de l'art tragique des Grecs, les deux poètes qui représentent l'un et l'autre.

Sans doute, comme toute tragédie, la tragédie d'Eschyle reposait sur un fait unique, entier ^ (Tune certaine étendue; ce sont \h les termes les plus généraux, sous lesquels tout le monde comprend, depuis qu'Aristote l'a CNpliqué*, le caractère de l'actiou dramatique. Mais le développement

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