‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 11 sur 170 · Poet.y VI · texte numérisé non relu

Poet.y VI

de ce fait indispensable n'occupait dans ses ouvrages que bien peu de place ; il n'excitait qu'à un degré trèsfaible le sentiment de la curiosité, qui, en général, n'a jamais été chez Us Grecs l'émolion dominante des représenlalions tliéùirales, tandis que c'est au contraire le plus vif attrait qu'olVre le théâtre à l'imagination des modernes. Sophocle et Euripide ne cherchent pas comme nous à faire naître l'attente, l'inquiétude, la surprise; ils n'enchaînent pas très-fortement leurs scènes, ne donnent point à leurs drames un mouvement très-rapide; et toutefois, ils ont une marche régulière, progressive, altachaute, des situations nombreuses et variées, des révolutions, des péripéties. Quant à Eschyle, il n'a rien de tout cela, ou du moins ce qu'il en a ne se rencontre dans ses ouvrages que par ejiception, et marque seulement le progrès insensible de l'art vers une forme nouvelle et, il est juste d'en convenir, plus parfaite. Ses drames ne sont guère qu'une sorte de cantate, dont l'introduction successive de ses rares personnages, montres en général une fois seulement, renouvelle de temps en temps le motif épuisée L'aciioD, sans incidents, s'y réduit assez généralement à une exposition et à un dénoûment : c'est-à-dire qu'il n'y a pas proprement d'action. Qu'y trouve-t-on donc? L'expression d'une seule idée, d'un seul sentiment, d'une seu'e situation, un développement uniforme, mais qui excite toutefois dans l'âme, par l'artifice d'une habile gradation, une émotion, un trouble toujours croissants; une pitié et surtout une terreur à chaque instant plus profondes et plus douloureuses; le sentiment d'une admiration, d'un étonnement, d'une stupeur qui vous retiennent comme immobile à la vue de ces formes majestueu'-es, do ces proportions gigaLte?ques qu'il prête à la nature humaine, du sombre et imposant tableau où il exprime les grands accidents du sort. Voilà, en quelques mots, la

1. Ainsî les définit exactement God. Hprmann, de Eschyli Persis, 18t2; Opusc, 1827, t. II, p. 90, et ailleurs, se référant à l'opinion de Heeren et de Jacobs.

^b HISTOIRE GENERALE

constitution et les efi'ets de la tragédie d'Eschyle, tclg que les montre Tétude attentive de ses divers ouvrages; vuilk le drame qu'il avait créé, et dont il emporta le secret, drame si puissant sur l'imagination des Athéniens, qu'ils n'y renoncèrent pas entièrement, lors même que Sophocle et Euripide les eurent accoutumés à des compositions d'un intérêt plus vif et plus varié; drame que le législateur du théâtre grec, Aristote, après plusieurs génératioDS d'artistes et de systèmes tragiques, qui avaient porté l'art au plus haut point de perfection qu'il parût alors pouvoir atteindre, ne crut pas toutefois devoir omettre dans ses classifications, et qu'il désigna sous le nom de tragédie simple, par opposition à celle où se rencontre une peinture plus vive des passions humaines, une plus grande complication d'intérêts et d'incidents, plus d'intrigue, plus de mouvement, et qu'il appelait, par cette raison, tragédie implexe.

C'est ici le lieu de rappeler une disposition dramatique dont il n'y a point de trace avant Eschyle, qui ne se retrouve guère après lui, même chez ses traducteurs et imitateurs latins, et que peut-être il faut ajouter aux nombreuses créations de ce génie inventif. On sait qu'aux concours Dionysiaques les poètes disputaient le prix avec ce que les critiques d'Alexandrie, probablement, ont appelé une Tétralogie*, c'est-à-dire trois tragédies suivies d'un drame sat.yrique, qui ramenait le spectacle tragique à ce dont il s'était fort écarté, à son origine dithyrambique, qui le rattachait, par un dernier lien, à l'esprit des fêtes de Bacchus. On sait aussi que les trois tragédies, le plus souvent de sujets divers, furent quelquefois liées par la communauté, peut-être même aussi par la simple analogie du sujet, et formèrent, sous un titre général, une sorte de composition complexe, qui reçut, encore des Alexandrins (je le crois), le nom de Trilogie*.

1. Voyez ce nom donné par les scoliastes d'Aristophane, Tîar?., 1 1 2/j ; riiesmoph., 1 ;{rj ; Ar)., 28 1 , h VOrcslie, à la Lycurç/ie d' Kschyle, à la randionidede l'Jiiluclôs. Diogène Laiirce s'en sert ot l'explique, 111,56.

2. D'Aris'arque et d'Apollonius, selon les scoliastes d'Aristophane,

Au vide trop ordinaire des pièces suppléaient, dans le premier cas, leur nombre et leur variété; dans le second, leur ensemble. A quelle époque les concours, primitivement dithyrambiqu- s, devinrent-ils encore dramatiques? Quand et comLLent s'établit-il qu'on devait concourir avec quatre pièces, détachées ou liées? Laquelle des deux manières précéda l'autre? La trilogie, j'entends et continuerai û'entendre uniquement par ce mot trois pièces à sujet commun, ne fut-elle qu'un perfectionnement temporaire apporté à l'usage plus ancien de la libre et incohérente tétralo<:ie? ou bien amena-t-elle, comme on l'a aui;si pensé*, cet usage? On ne le sait pas, et, les savants efforts de la critique le prouvent assez, il n'est guère possible de le savoir. Ce qui est, non pas certain, mais probable, c'est qu'à Eschyle fut due encore cette idée de rassembler trois drames dont chacun avait son unité, par le lien d'une unité plus vaste ; soit que d'autres aient, avant lui, mis à la fois sur la scène plusieurs tragédies ^, soitque le premier

Ran., 1124. Le mot trilogie, inséré parmi les titres des tragédies que Suidas attribue à un poète du nom de Nicomaque, auquel nous reviendrons plus loin, n'est probablement pas un de ces litres, mais une qualification appliquée, par apposition, à trois d'entre eux. L'argument que tire de là WcLker pour établir que ce mot trilogie et l'emploi littéraire qu'on en a fait, sont 'antérieurs à l'éj^cque des gram-nniiiens d'Alexandrie, est donc assez peu solide, comme l'a remarqué Meineke [Frag. comic. grœc, t. I, p. 497). Sur celte combinaison dramatique, dont Arisiole n'a rien dit (voyez au sujet d'ufi passage du IV* ch. de la Poétique dont on tire une opinion contraire, le Commentaire de M. E^-ger, p. 418), qui n'a attiré qu'assez tard, mais très-vivement, l'atlentiun de la critique moderne, on peut consulter surtout W. Schlrgel {Cours de littérature dramatique, professé à "Vienne en 18()8, publié en 1809 et 1811, traduit en français en 1814, leçon 1Y« ; God. Hermann (de Composit. Tetralog. tragic, 1819; Opuic, 1827, t. II, p. 307) ; Welcker {die Mschylische, etc., la trilogie d'Eschyle, etc., 1824); J. A. Wa^vinn^^Euripides restitutus, passim, 1844); M. S. Karsten (de Tetralog. tragic. et didascal. Sophocl , IV, 1846). L'opiniondeGod. Hermann, que, outre les trilogies, il y eut, si on peut risquer ce mot, des dilogies, n'est pas dénuée de vraisemblance ; mais elle ne paraîtra pas ai puyée sur des preuves suffisantes à ceux qui pensent, ce qu'il nie, que les Suppliantes et les Danaides étaient précédées d'une première pièce, comme aussi le Prométhée enchaîné et le Promcthée délivré.

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