Voyez plus haut, p
2. Plutarque, Vit. Thés ., nxvin , cite les Éleusiniens d'Eschyle, et les oppose, sur certains détails controversés de cette histoire, "à une autre tr;)gédie ou depuis le même sujet fut traité par Euripide, ses Suppliantes. Voyez liv. IV, ch. xvm.
3. Parmi les piècesd'rschyle qui relèvent du cycle thébain on compte encore les Argiens et, avec moins de certitude, Némée, les Phéniciennes. Tous ces ouvrages, les critiques se sont fort exercés à les classer en trilogies, en tétralogies. Voyez les classifications diverses de Bœckh (Grœc. trag. princ, xxi); de God. Hermann {De compontione tetral. trag.; de Mschyli Irilogiis thehanis; Opusc, t. II, p. 310; Vil, 190 sqq. Cf. Bode, Histoire de la poésie grecque; tragédie, t. III, p. 304); de Welcker {Trilogie d'Eschyle, p. 354 sqq.. Appendice, 144 sqq.); de Klausen {Thcologumena Mschyli, p. 173); de Bellmann {de jEschyli ternione Prometheo, p. 46 sq.), etc., etc. Depuis, M. A. J. Ahrens {^schyl. Fragm., éd. F. Didot, 1842, p. 221 sqq.) ne croyant pouvoir s'arrêter, avec une entière confiance, à aucun des systèmes proposés, s'est contenté de rassembler dans un même chapitre, sans d'ailleurs les classer, les tragédies des Trilogie thebanœ. De tant de conjectures une seule s'est trjuvée d'accord avec la nouvelle didascalie, celle qu'avait émise, en 1819, God. Hermann {Opusc, t. 11, p. 314J.
devoir du sang et de la nature. Après une de ces contestations animées où Eschyle fait déjà briller, dans ce premier âge de l'art tragique et dans ce début de son génie, un grand talent de dialogue, le chœur, d'abord irrésolu, se sépare, ce qui est bien rare, peutêtre unique sur la scène grecque, ce qui eût pu fournir un argument à Schiller pour défendre les deux chœurs ennemis de sa Fiancée de Messine, trouvés peu conformes, par cette duplicité même , au caractère moral de ce personnage conventionnel*; le chœur, dis-je, d'ordinaire si unanime, se sépare en deux partis opposés, dont l'un s'associe à la belle mais périlleuse révolte d'Antigone, tandis que l'autre, plus prudent et probablement plus nombreux, suit le convoi d'Éiéocle, qui après tout, dit-il pour s'absoudre de sa faiblesse, a sauvé la patrie*. Les poètes grecs ne se p'quaient pas de donner au chœur, représentant de la foule, des sentiments héroïques, et il me semble qu'Eschyle, dans cette peinture rapide que développera un jour Sophocle % a fort iugénieusement caractérisé les commodes apologies de la poltronnerie politique. Ensuite cette mention du salut de Thèbes, au dernier mot de la pièce, ramène adroitement la pensée vers l'intérêt excité d'abord par l'ouvrage , et dont un intérêt plus puissant l'a distraite. C'est une ruse de composition, au moyen de laquelle le poète veut faire croire à l'unité do son œuvre, peut-être aussi un sophisme pour s'en persuader lui-même.
Cette pièce fournit un document précieux à l'histoire de la tragédie grecque : elle s'y montre, d'une part, avec sa forme primitive, c'est-à-dire son chœur permanent et ses récits qui le réchaullent et le renouvellent ])ar la rare révélation des progrès d'une action invisible; d'une autre part, avec une progression d'images, d'idées, de sentiments, qui est presque du mouvement théâtral, avec un
1. Voyez W. Schlegel, Cours de littérature dramatique, leçon xvii, et la préface de Schiller intitulée : De l'euiptoi du chœur dans la tragédie.
2. V. 105G-G2. — 3. Dans son Anti g one. Voyez liv. III, chap. vi.
commencement de situations cl de dialogue (pii bieniôL produira le drame. C'est le bloc à peine dc'grossi, mais (iu(juel se dt'ga^e et va éclore la statue; c'est l'instrument encore {grossier qui , sous une main enfin plus adroite et plus savante, rend un son harmonieux: c'est, tout ensemble, Thespis et Eschyle.
Aujoura'hui qu'une longue habitude nous a blasés sur tous les eflets de la scène , nous avons peine à comprendre qu'à une certaine époque, ce peu de combinaison dramatique qui se rencontre dans les Sept Cliefs ait pu suflire à l'intérêt. Mais qu'on y songe, ce peu lui-même était une nouveauté piquante pour un public qui ne connaissait pas autre chose. Il en a été de même dans tous les arts : ce dessin si roide, ce coloris si terne, ces mélodies J^i pauvres, ont, au moment delà découverte, enchanté par leur nouveauté les sens et l'imagination; et puis, avec des moyens bornés, le génie grand et naïf des premiers âges atteignait à des efl'ets souvent hors de la portée d'époques plus raffinées et plus savantes. Tel est Eschyle^ dont les œuvres, dans leur rude simplicité, offrent un caractère de force et d'élévation qui jamais ne fut égalé. Quelle sombre majesté dans cette terreur superstitieuse dont il les enveloppe ! quelles proportions colossales chez cette race d'hommes qu'il y fait mouvoir! que ces passion?, ces crimes, ces douleurs excèdent la mesure commune I et combien le style qui les exprime est lui-même d'une structure étrange et gigantesque 1 Par une rencontre qui n'est pas toute fortuite, celte poésie sublime avait pour auditoire un peuple héroïque, digne de la comprendre comme de l'inspirer.
C'est la loi de toute poésie de répondre , par l'esprit qui l'anime, à l'esprit du temps et du pays où elle se montre; mais il n'est aucun genre pour qui cette loi soit plus obligatoire que pour le genre dramatique, qui appelle à ses représentations la nation tout entière : il doit, par les sujets qu'il célèbre, les passions qu'il met en jeu, les sentiments qu'il exprime, par le langage où il les développe, éveiller à la fois, dans toutes les âmes, cette
émotion sympathique qui circule et se propage au sein de la foule , qui s'accroît en se partageant , qui , éclatant enfin par des transports universels, par des cris unanimes d'admiration et de plaisir, fait de l'œuvre merveilleuse, à laquelle il est donné de produire de tels effets, la plus animée, la plus vivante de toutes les œuvres ooétiques. La tragédie était née, chez les Athéniens, vers le temps où les lois de Solon réunissaient, en un corps plus régulier, les divers ordres, les diverses fractions de l'Etat, et formaient ainsi, pour les poètes dramatiques, un auditoire mieux préparé à goûter en commun les plaisirs du théâtre. Bientôt les esprits se rapprochèrent encore par le soin imposé à tous de défendre, contre la tyrannie des Pisistratides et l'invasion des Perses , la liberté et l'indépendance de la patrie.' Or, ce fut précisément à cette époque, où toutes les volontés se confondaient dans une volonté unique, où un seul sentiment, une seule passion agitait les cœurs et les poussait à des actes de dévouement dont la mémoire sera éternelle, que l'art dramatique commença de se perfectionner. On conçoit facilement qu'il ne dut point demeurer étranger à l'enthousiasme patriotique et belliqueux qui se déployait alors avec tant d'énergie et de puissance ; on conçoit que ces poêles, ces spectateurs qui étaient avant tout des citoyens et des soldats, et qui voulaient reproduire ou retrouver au théâtre les affections dont ils étaient pleins, durent faire naturellement du drame une sorte d'hymne à la liberté, un chant de guerre et de victoire.
Voilà, en effet, le caractère avec lequel apparaît la tragédie grecque à la première époque de son histoire. Qu'y a-t-il dans les Suppliantes de plus véritablement dramatique? N'est-ce pas la scène où le poète oppose si heureusement l'un à l'autre le Grec et le barbare, le roi d'unf peuple libre et l'esclave d'un despote? Quand Pélasgusj exprime avec tant de vivacité et d'éclat le sentiment de la supériorité nationale; quand, avec une confiance que lui donnent la justice de sa cause et la conscience de sa force, il brave les menaces de l'Egypte et lui déclare la
guerre, on croit entendre la réponse que firent aux envoyés de Darius et de Xerxès les hommes de INIaralhon et de Salaminti -.eux-mêmes se reconnurent sans doute, avec orgueil, dans une si fière peinture; et cet intérêt, tout présent, dut prévaloir, dans leur esprit comme dans celui du poëte, sur les impressions pathétiques et religieuses qui sorlaient naturellement du sujet et de l'ouvrage.
Il en fut probablementde m^me de la pièce des Sept Chefs, que la nature de la composition invite à placer, dans le recueil d'Eschyle, immédiatement après les Suppliantes, tandis que, d'autre pari, sa date la rapproche des Perses *, donnés quatre ans environ auparavant^. On était déjà loin de ces temps de Marathon desquels une conjecture ingénieuse^, mais évidemment fausse, l'a faite à peu près contemporaine. Il n'y avait toutefois nulle nécessité de la reculer ainsi dans le passé pour expliquer ce dont, selon une anecdote rapportée par Plutarque* et à laquelle Platon paraît avoir fait allusion', elle fat l'occasion, l'hommage éclatant et délicat que reçut à la représentation de ce bel ouvrage Aristide, vivant encore et bien près de sa fin. Tous les regards se portèrent sur lui, dit l'historien, lorsqu'on entendit ces mots du portrait d'Amphiaraùs : « Il n'a sur son bouclier aucun emblème, car il ne veut pas paraître brave, mais l'être en effet, et du fond de son âme, comme d'un sillon fertile , sort une moisson toujours nouvelle de sages conseils*. »
Il est bon d'avertir, pour l'intelligence de cette anecdote, qu'une des épithètes données au vertueux Amphia-
1. Schol. Aristoph., Ran,, 1021, 1026, édit. F. Didot, p. 303.
2. Sous l'archûnte Ménon, première année de la lxxvii* olympiade, en 472 (Aigum. Persar. Voyez Clinton, Fast.hellenic, p. 37). Selon la nouvelle didascalie dont il a déjà été question, p. 29 et 201, les Sept Chefs parurent sous l'archonte Théagénis, la première année de la ixxvnr olympiade, en 468.
3. M. Lebeau jeune, Mém. de VAcad. des Inscript,, t. XXXV, p. 452.