‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 101 sur 170 · Vit. Aristid.,ui.T- b. Republ., II · texte numérisé non relu

Vit. Aristid.,ui.T- b. Republ., II

6. V. 577-80. L'image vive et hardie que présentent les derniers vers a été imitée par Aristophane, Lysistrate, 407.

raûs, celle qui, outre la bravoure; peut encore exprimer la probité, apiGToç *, offrait avec le nom même d'Aristide un rapport auquel Eschyle n'avait probablement pas songé, mais que saisit à l'instant l'imagination vive et prompte des Athéniens. »

La longue scène, que remplissent les portraits des généraux ligués contre Thèbes et de ceux que leur oppose Éiéocle, dut être féconde en allusions de ce genre aux chefs des troupes athéniennes et persanes, lors de ces batailles de Marathon et de Salamine, si chères au patriotisme des Athéniens, et longtemps présentes à leur souvenir. La peinture si animée de l'ardeur guerrière du roi thébain et des alarmes du chœur à Tapproche de l'assaut reproduisait pour tous, sous des noms étrangers, le trouble qui remplit Athènes à la veille de ces grandes et décisives journées, et en même temps l'héroïque dévouement de ceux qui la sauvèrent. Par là, les diverses parties de l'ouvrage , peu liées entre elles et de dimensions fort inégales, semblaient avoir plus de cohérence et de proportion; l'intention particulière que la pensée du public ajoutait à celle du poète, donnait à la pièce plus d'ensemble et d'unité, et surtout un intérêt plus vif et plus pressant; elle n'oûrait pas seulement l'expression générale des sentiments de l'époque, mais presque le tableau des événements contemporains.

Eschyle était digne de servir d'interprète à l'ardeur généreuse qui animait alors le peuple d'Athènes. Il ne faut pas se le représenter comme un barde qui tient la lyre, pendant que d'autres manient l'épée. Frère de ce fameux Gynégire, qui s'illustra entre tant de braves, par son tré-

1. Ce mot se trouve clans toutes les éditions d'Eschyle, celle de Porfon exceptée, qui, d'après Piutarque, donne oi/aîo;. Sans doute l'historien grec, qui ailleurs {de Aud. yoet.; Apophthcgm.) écrit àp'.«jTo;, a voulu, par ce changement, rendre plus frappante et plus naturelle l'allusion au JMsfe Aristide; mais il a suppriiué en môme temps un rapport verhal beaucoup plus clair et plus propre à être saisi jiar une assemblée populaire. Au reste, les autorités anciennes et nvdernes, p ur chacune des doux leçons, sont assez nombreuses. Blomlield les a réunies ot discutées dans ijrie longue note de sa deuxièm) é iition des Sept Chefs, Camhridye, 1817, p. 57.

pas dc'sesp(5ré *, de cet Aminias, qui, dans la seconde journée de la liberté athénienne, mérita, entre tous ses compagnons d'armes, le prix de la valeur ^, Eschyle ne démentit pas le sang généreux qui coulait dans ses veines; il combattit parmi les héros de Marathon, de Salamine et de Platée, et eut fa part des victoires qu'il devait si éloquerament célébrer '. Lui-même, faisant deux parts de sa gloire, préféra le titre de soldat d'Athènes à celui de oon poëte. Dans l'épitaphe qu'il prépara pour son tombeau, et où il prit soin de recommander son nom à la mémoire des hommes, il oublia de rappeler ses vers, ne les regardant sans doute que comme le délassement et la distraction de ses travaux guerriers. •

« Ce tombeau renferme Eschyle, fils d'Euphorion, né dans l'Attique, mort dans les campagnes fécondes de Gela. Le Mède, à la longue chevelure, et les bois fameux de Marathon rendent témoignage à sa valeur ^ »

Archiloque avait montré moins de désintéressement littéraire, lorsqu'il avait dit :

<r Je suis un des enfants du redoutable Mars, mais qui n'est point étranger à l'aimable talent de la poésie **. »

Ces productions qu'Eschyle semblait dédaigner, et qui l'ont rendu immortel, étaient cependant des actes de citoyen auiani, que des œuvres de poëte : elles faisaient naître les vertus qu'elles célébraient; elles donnaient des défenseurs à la patrie. C'est Aristophane qui nous l'attestie (^ans la satire maligne^ où il s'est joué à la fois et d'Eschyle et d'Euripide, mais où éclate cependant, au milieu des plaisanteries sans nombre dont il les poursuit toiis d-ux, une grande estime pour le premier. Personne, sans doute, ne s'est moqué plus gaiement de son ton emphatique et de son style ampoulé; mais personne aussi n'a

1. Herodot., VI, lU.— 2.Ihid., VIII, 84, 93.-3. Vit. JEschyl. 4. Pausan., A«L, xiv; Athen. ,X1V.— 5. Athen., i&id. — 6. Les Grenouilles.

loué avec plus d'éloquence la grandeur, la majesté, l'éclat de son génie. Il lui suffit quelquefois d'un seul trait pour produire deux effets si divers; il prête au père de la tragédie grecque une sorte de langage grotesque et sublime, qui exprime merveilleusement ses défauts et ses beautés, qui élève et égayé tout ensemble, qui provoque le rire et l'admiration. C'est ainsi que Molière a su traduire sur la scène comique la vertu elle-même, sans qu'elle cessât d'être respectable et sainte.

Dans la comédie d'Aristophane, dont je veux citer quelque chose en finissant, pour donner la petite pièce après la grande, Eschyle et Euripide se disputent aux enfers le prix de la tragédie, et ce grand combat se livre en présence de Bacchus, le dieu du genre, qui, mécontent des poètes qui le cultivent "sur la terre, a voulu voir s'il ne trouverait pas mieux chez les morts. « Çà, répondsmoi, dit Eschyle à son rival*; par où un poète mérite-t-il qu'on l'admire? — Par son habileté, répond Euripide, par sa sagesse ; lorsqu'il sait rendre meilleurs ses concitoyens. — Et si tu ne l'as pas fait, reprend Eschyle ; si de bons et de braves qu'ils étaient, tu les as rendus pervers, quel châtiment auras-tu mérité? réponds-moi. — La mort, s'écrie Bacchus, le juge du procès, en interrompant les plaideurs; ne lui demandez pas cela. — Voyez, dit Eschyle, quels hommes il a reçus de moi, des hommes généreux et braves, des hommes de quatre coudées, toujours prêts à servir l'État. Ce n'étaient pas, comme aujourd'hui, des discoureurs de place, des rusés, des méchants; ils ne respiraient que pour le javelot, pour la lance.... »• Et ici Eschyle entre dans une énumération tout à fait intraduisible; elle est grossie de ces mots sonores, de ces mots volwntincux ^ formés péniblement des débris de plusieurs autres, que le vieux poète grec se plaisait à forger, pour donner à son langage de la dignité et de l'ampleur. Bacchus n'en peut soutenir le bruit; il

Page 1