Jam tertio me quoque funesto die
11 y a peut-être là une raison décisive de traduire, au v. 1060 du Prométhéeenchaîné,v:oL\riu.tQoc par tout le jour et non par chaque jour ^ comme on fait le plus communément. Voyez plus haut, p. 283. Cette circonstance est d'ailleurs remarquable : Eschyle l'a judicieusement imag née, pour être libre de n'offrir qu'à Vesprit ce qui devait ètrî reculé des yeux. Welcker l'avait mise en oubli, lorsqu'il a supposé {rn7og'.,etc., p. 30) une représentation matérielle de l'affreux supplice si énergiquement décrit par le poëte. Une telle représentation eut assurément révolté les spectateurs, si, par sa nécessaire imperfection, elle ne les eût fait rire. Eschyle l'a évitée avec art en plaçant l'action de sa pièce dans un de ces intervalles où Prométhée attend avec anxiété le retour régulier de ses tortures. S'il y a fait paraître l'aigle de Jupiter, ce n'a pu être qu'au moment où, revenant chercher sa •proie renaissante, il tombait mortellement atteint de la flèche d'Hercule. Un vers cité par Plutarque (Amator), et extrait d'une invocation adressée par le héros à Apollon, en tendant son arc, nous rend encore «n quelque sorte présente cette situation.
Il pousse un vaste cri ; d'une aile triomphante
Se joue en remontant au séjour éthéré,
Et s'applaudit du sang dont il est enivré.
Ma's quand mon cœur rongé croit et se renouvelle,
Le monstre que la faim aiguillonne et rappelle
Vient chercher de nouveau son horrible festin.
Je renais pour nourrir l'implacable assassin,
Qu'un tyran a chargé d'éterniser mes peines *.
Hélas ! vous le voyez, esclave dans ces chaînes
Dont Jupiter sur moi fait peser le fardeau,
Je ne puis de mes flancs écarter mon bourreau.
Inutile à moi-même, il faut sans résistance
Subir de mon rival l'inflexible vengeance.
J'implore enfin la mort et je ne l'obtiens pas :
Jupiter à mes vœux interdit le trépas :
Rien n'assoupit mes maux ; par les ans amassées,
Ces antiques douleurs dans mon corps sont fixées :
Jouet d'un lâche orgueil, ce cadavre animé,
Se dissout aux rayons d'un soleil enflammé,
F]t sous l'astre ennemi qui le perce et l'embrase,
D'une sueur sanglante arrose le Caucase.
Prométhée ne fait plus entendre ici que le langage de la plainte; au lieu d'insulter à ses maux, il les décrit avec désespoir ; au lieu de s'armer contre eux du sentiment de son immortalité*, il regrette, comme faisait lo, de no pouvoir mourir'; la longueur et ratrocité du supplice
1 . Rapprocher cette description de celles qui ont été citées plus haut, p. 283, note 1.
3. Amore mortis terminura anquirens mali : Sed longe a letho numine aspellor Jovis.
Si par la volonté de Jupiter on n entendait ici celle du Destin a laquelle elle est conforme, qu'elle représente, cette expression contrcdiraii fort tout ce que Prométhée dit dans la pièce précédente de sou immortalité, sur laquelle son oppresseur ne peut rien. On voit, il est vrai, chez Apollodore {Biblioth.Al, v. 11, 12), que Jupiter transporta à Prométhée, après leur réconciliation, l'immortalité de Chiron, qui voulait mourir. On lit dans la scène que nous avons citée jdus haut, aux vers 1062 et suivants, cette menace de Mercure qui semble se rapporter à la tradition suivie par Apollodore : « Ne t'ailciids pas à voir la lin de ce supplice avant que quelqu'un des dieux, prciuinl ta place, ne consente à descendre loin de la lumière, dans la (h^meure de Pluton, dans les ténébreuses profondeurs du 'l'artare.» Knhn (iod. Ilermann (ibid., p. 26'), 280, et après lui Wcicker {Trilogie, etc.) et autres ont
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ont vaincu la constance de la victime. Ont-elles vaincu de même l'impassibilité du bourreau? En même temps que Prométhée devenait moins rebelle à la toute-puissance de Jupiter, Jupiter est-il devenu plus pitoyable à l'égard de Prométhée? Ce qui reste de la pièce grecque ne nous le dit point; mais nous lisons, dans le vieux récit d'Hésiode, qui sans doute lui avait servi de programme, que Jupiter, voulant bonorer Hercule par une nouvelle victoire, permit qu'il délivrât Prométhée, et calma en sa faveur son courroux contre le Titan*. Un poëte latin, qu'on doit supposer conforme à ia tradition générale, nous peint Jupiter, qui, fléchi par la voix gémissante de Prométhée, à laquelle répond, du fond du Tartare, celle de son père Japet, par l'intercession du genre humain et de la nature entière, au nom desquels le supplient Latone, Diane, Apollon, envoie lui-même Hercule arracher à ses tortures le prisonnier du Caucase^. Cette délivrance fameuse avait été le sujet d'un grand nombre de représentations figurées ' ; or Tune d'elles se voyait
pensé que dans le Prométhée délivra s'accomplissait cette substitution, et même que Chiron y avait un rôle. Ce'a serait, qu'il n'en résulterait pas moins des paroles prêtées par Eschyle à Prométhée, qu'il était immortel bien avant sa querelle avec Jupiter; qu'il ne l'est point et ne peut cesser de l'être par sa volonté. C'est probablement aux vers de Cicéron ou aux passages qu'ils traduisent avec plus ou moins d'exacti tude, nous n'en pouvons juger, qu'Ausone fait allusion (/dî/?t.,XV,2l), en supposant que Prométhée reproche à Jupiter, comme la Juturne de Virgile (^n., XII, 87), le don de l'immorlalité :
Quosdam
Constat noile deos fieri. Juturna réclamât : Quo vitam dédit aeternam? cur mortis ademptaest Conditio? Sic Caucasea sub rupe Prometheus Testatur Saturnigenam, nec nomine cessât Incusare Jovem. data quod sit vita perennis.
Fénelon a dit de Calypso : « Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d'être immortelle. »