CHAPITRE SEPTIE3IE
IjCS Eumcuiclcs*
Eschyle, dans ses Eumè7iîdes, comme dans son Promèthèej s'est placé hardiment au sein d'une sphère toute merveilleuse. Le lui reprocherons-nous, avec quelques critiques? Non, sans doute. On ne conteste plus à la tragédie le droit d'employer le merveilleux, non-seulement quand la croyance des spectateurs est disposée à l'admettre, mais simplement quand il convient au sujet, qu'il doit y jouer un rôle important, qu'à force d'imagination et d'art le poëte saura lui prêter de la réalité et de la vie. Un droit, dont l'exercice est soumis à de telles conditions, est certainement bien loin de l'abus. Aussi combien de poètes dramatiques peut-on citer qui se soient montrés vraiment dignes d'en user? Deux seulement, Shakspeare et Eschyle.
Cette supériorité, elle leur vient sans doute, avant tout, des temps dans lequels ils ont vécu l'un et l'autre, temps où la crédulité préparait les esprits aux fantastiques créations de la poésie. Mais aussi avec quelle puissaccô et quelle habileté ils se sont emparés de cette superstitieuse disposition! dans quel mystérieux loiQtain, pour quelles causes étranges ils font mouvoir les personnages qu'il leur plaît d'emprunter à un monde surnaturel! par quelles préparations ils nous amènent à soufl'rir leur présence et à y croire! quel langage extraordinaire, inouï, ils mettent dans leur bouche! Le merveilleux, chez l'auteur de Macbeth et d'Hamlet, chez celui du Promcthée. et des Euménidcs ^ n'est pas ce qu'il est ailleurs ,j uae décoration de magasin qu'un mécanisme grossie] produit au besoia sur le théâtre; c'est une apparitioi
LES EUMÊNIDES. 365
vëiitable, à laquelle on a foi comme aux visions d'un songe.
Eschyle, d'un coup de sa baguette magique, fait tout à coup paroître le temple de Delphes, et sur le seuil la vieille Pythie, prête à entrer pour consulter roracle. Un spectacle effrayant l'en repousse; elle y a vu, dit- elle, dans le costume et Tattitude d'un suppliant, un homme aux mains sanglantes, à l'épée n>ue, et autour de lui, dormant d'un profond sommeil, des femmes d'un aspect hideux. Ce tableau*, que de vives expressions rendent présent à l'imagination des spectateurs, se découvre en partie k leurs yeux^, lorsque les portes du temple s'ouvrent pour laisser sortir Oreste conduit par Apollon.
Le dieu, qui a ordonné le meurtre, ne peut abandonner le meurtrier. Il a endormi les Furies pour le soustraire à leur poursuite, et il l'envoie, sous la garde invisible de Mercure, à Athènes, où il doit trouver des juges favorables. La Harpe, qui, sous forme d'analyse, a fait de celte pièce une véritable parodie, paraît s'étonner de la simplicité d'Apollon et d'Oreste, qui ne songent
1. Virgile s'en souvenait et l'a retracé, soit d'après Eschyle, soit d'après Ennius, traducteur des Eum^'nides, et peut-être aussi, bien qu'il n'en reAe aucune trace, des deux premières pièces de VOrestie, soit enfin^ selon le sentiment de Servius, d'après Pacuvius, lorsqu'il a dit :
' Aut Agaraemnonius scenis agitatus Orestes, Armatam facibus matrem et serpentibus atris Quum fugit, ultricesque sedent in liraine Dirae. (/£n., IV, 471.)
C'est aux mêmes souvenirs que Cicéron faisait appel lorsque, ne voulant voir dans les Furies que l'image symbolique du remords, il disait :
« Nolite. ... putare, quemadmodum in fabulis saepenumero videtis, eos qui aliquid impie scelerateque commiserint, agitari et pert^rreri Furiarum tsedis ardentibus.... » (Pro Sext. Rosc.Amerin. XXIV.)
« Isolite. ... putare.... ut in scena videtis, homines consceleratos impulsu deorum terreri Furiarum taedis ardentibus. Sua quemque fraus, suum facinus, suum scelu?, sua audacia de sanit^.te ac mente deturbat : hae sunt impiorum Furiae, hae flammae, hae faces. Ego te non vecordem, non furiosum, non mente captum, non tragico illo Oreste aut Atliamante dementiorem putem, qui sis ausus, etc.... » {In Pison., XX.)
2. Par quel mécanisme? Bœttiger s'applique à le faire comprendre dans une note intéressanip, Opusc, p. 354.
pas qu*à leur réveil les Furies ne seront pas bien embar^ rassées pour retrouver leur victime. Il ne voit pas ou feint de ne pas voir qu'Apollon, en trompant leur vigilance, a voulu seulement ménager à Oreste le temps de gagner un asile sûr.
La scène suivante, où l'ombre de Glytemnestre vient réveiller les Furies, cette scène, d'une conception si originale et d'un effet si terrible, n'a pas davantage obtenu grâce auprès du critique. Il emploie, pour la faire connaître, une traduction de Lefranc de Pompignan, qu'il lui plaît de déclarer fidèle, et il ne manque pas, avec ce consciencieux traducteur . d'interrompre à tout instant les discours de Glytemnestre par cette parenthèse bouffonne : les Euménîdes ronflent. Je sais fort bien que cstte parenthèse n'est pas du fait de Lefranc de Pompignan, qui l'a prise, ainsi que depuis De la Porte du Theil, dans les éditions grecques. Mais je sais aussi qu'un judicieux éditeur, Boissonade, Ta supprimée*, et avec grande raison. D'abord ces sortes d'explications, mises entre parenthèses, n'ont rien que de fort étranger à la poésie grecque, qui s'explique ordinairement assez d'elle-même, sans ce secours; ensuite, si les ronflements des Furies sont indiqués dans les vers d'Eschyle*, il est probable que Glytemnestre était seule à les entendre, ou que du moins, comme l'a pensé Brumoy, quelque accompagneûient musical en tenait la place. La musique et la poésie peuvent tout exprimer*, et, présentée par elles, la réalité la plus ignoble et la plus repoussante se fait supporter. Boileau l'a dit, dans des vers devenus proverbe ; la scène d'Eschyle le prouve. Qu'on lise ce morceau, vraiment étonnant par la familiarité hardie des figures et des expressions, et, en même temps, par une éloquence que
1. Voyez son édition d'E.chyle, t. II, p. 147, 272. — 2. V. 53, 117, 121.